BATAILLE DE PULTAWA
de part et d'autre un acharnement impossible à rendre ; Charles se faisait porter dans une Utière, elle fut brisée d'un coup de canon ; il monta sur un cheval, le cheval fut tué sous lui. Renversé au plus fort de la mêlée, il se défendait encore avec son épée, lorsqu'on l'arracha tout sanglant. Les soldats suédois, croyant qu'il était mort, perdirent courage : leur défense devint moins vigoureuse, et l'attaque des Russes plus vive. Les rangs se rompirent, la cavalerie y pénétra, la déroute fut bientôt entière. On emporta le roi, qui frémissait de survivre à sa défaite, et criait d'un ton mêlé d'amertume, de honte et de dépit : « Suédois ! Suédois ! » La rage étouffait sa voix, il n'en pouvait dire davantage. Tout était perdu si le délire qui égarait son esprit se fût aussi emparé de Lévenhaupt ; mais ce sage général conserva tout son flegme, et sauva le roi de Suède en mettant le Rorysthène entre son vainqueur et lui.
Charles XII, revenu de ses premiers transports, rougit alors en se rappelant les magniliques promesses qu'il avait faites aux Suédois. Il marchait avec les débris de son armée à travers les déserts et les forêts, incertain de sa route, n'ayant d'autre lit que sa voiture, pressé par la faim comme ses soldats , mais affectant toujours un maintien ferme et un air serein. Il arriva enfin sur les frontières de l'empire turc. Cette puissance, en guerre avec le czar, reçut avec joie le rival de Pierre le Grand. On le cotKluisit sur les bords du Dniester, où des cabanes élevées par ses soldats formèrent bientôt une ville près de Render. Là Charles XII courait tous les jours à cheval, rangeait sa poignée de soldats en bataille, et paraissait plus gai qu'il ne l'avait jamais été dans sa plus haute fortune. Les Turcs venaient le contempler avec
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un étoiinement stupide, et l'admiraient sans savoir ce qu'ils admiraieut en lui.
La cour ottomane paraissait disposée à secourir l'hôte illustre qui s'était mis sous la protection de ses frontières, à lui donner une armée pour accabler le czar; mais ce prince avait gagné le grand visir, Ali-Pacha, qui s'opposa à ce projet. A force d'intrigues, Charles le fit déposer. Numan (Aipruli, successeur d'Ali, dut son élévation au roi de Suède, le combla d'honneurs et de bienfaits, et prépara la rupture a\ec la Russie. Déjà cinquante mille hommes couvraient les bords du Danube. Pierre, enfermé pa?' cette armée, que commandait le visir, demanda à parlementer. Cette fols encore sa libéralité facilita les négociations; il obtint une capitulation avantageuse et se retira avec toutes ses troupes. Le visir fut disgracié ; Aga Yusuphi-Pacha fut mis à sa place; mais enfin l'empereur turc fit sa paix avec le czar, et, fatigué des menées de Charles XII, il voulut le forcer à sortir de ses États. Charles répondit qu'il était roi à Bender comme à Stockholm ; qu'il n'y recevrait d'ordres de personne, et qu'il fixerait, quand bon lui semblerait, le jour de son départ. Aussitôt le divan résolut d'assiéger Charles dans son camp, et de s'assurer de sa personne.
Avant d'engager l'action, le 2 février 1714, cinquante vieux janissaires, que sa gloire avait pénétrés de respect, s'avancèrent pour le conjurer de ne pas exposer sa vie par une défense opiniâtre et téméraire. Pour toute réponse, Charles menace de tirer sur eux. L'attaque commence. Effrayés du nombre et de l'artillerie des Turcs, quelques Suédois se rendent. Charles, indigné, s'écrie à haute voix : <c Que ceux qui sont braves et fidèles me suivent. >' Les Turcs étaient déjà dans la maison qui lui servait de palais,
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et leur foule avide se disputait ses richesses. Charles s'élance au milieu de ces bri<>ands, tombe, reçoit un coup de pistolet, se relève, pénètre dans une chambre reculée, s'y renferme, y passe en revue sa petite troupe, rouvre les portes, se précipite dans les rangs les plus serrés des janissaires, en fait tomber deux, blesse un troisième, est enveloppé, perce les assaillants, tue encore un soldat, accorde la vie à un autre, rentre dans sa chambre, et voit les Turcs, glacés d'effroi, se jeter par la fenêtre. Ceux-ci, que la honte d'être vaincus par quarante Suédois rendait furieux, lancent des torches sur la maison de Charles, qui est bientôt consumée. Du milieu des débris enflammés on vit se précipiter le roi de Suède, tout couvert de sang, les cheveux brûlés, le visage noir de fumée. 11 voulait gagner une maison de pierre, où il espérait soutenir un nouveau siège ; mais on l'entoure, on l'enveloppe, on l'entraîne, et, forcé de jeter son épée afin qu'on ne dit pas qu'il l'avait rendue, il fut conduit au pacha, qui loua sa bravoure : « Vous auriez vu bien autre chose, dit-il, si « j'avais été secondé. «
Enfin Charles, fatigué de l'irrésolution d'une cour qu'il méprisait, et, ne pouvant rien faire de plus pour sa gloire à Binder, partit le 1^^ octobre 1714, avec une escorte de mille hommes. Bientôt il trouva la marche de ce corps trop lente, se déguisa, et, suivi seulement du colonel During et de deux domestiques, il traversa toute l'Allemagne : le 22 novembre 1 7 1 4, il se montrait aux portes de Stralsund. Reconnu par le gouverneur de la place, il fut accueilli dans ses Etats après quinze ans d'absence, avec des démonstrations de joie qui tenaient de l'ivresse. Et cependant combien la situation de la Suède était changée ! 11 lavait quittée riche et florissante, il la retrouvait épui-
sée au dedans , affaiblie au dehors ; arbitre , quinze ans auparavant, des destinées du nord de l'Europe, il n'était plus qu'un prince fugitif, dont les États ruinés accusaient la folle ambition.
Dans cette extrémité, Charles XII, rentré à peine en Suède, ne songea qu'à recommencer la guerre. Après quelques hostilités co)itre le roi de Prusse, il tourna tous ses efforts du côté de la Norwége. Il supportait impatiemment que le roi de Danemarck régnât sur cette contrée qui confine à la Suède, et qui est séparée du Danemarck par la mer.
Il résolut donc de s'en emparer par les armes, et entama la campagne par le siège de Frédéricshall , place forte considérée comme la clef du pays. Le 1 1 décembre 1718, Charles XII voulant apprécier par lui-même les progrès de l'attaque, inspectait la tranchée, accompagné de son ingénieur Mégret. Les bras appuyés sur le parapet d'un fossé, et, la figure tournée vers la forteresse , il s'était arrêté un moment pour examiner les travailleurs^ lorsqu'une balle vint le frapper à la tempe et rétendit mort. Par un geste instinctif, il avait eu le temps de porter la main sur la garde de son épée. On le trouva dans cette attitude, les traits exprimant la colère, mais sans aucun mélange de terreur ou d'angoisses. L'on a souvent accusé Mégret, ingénieur français, de la mort de Charles XII, mais aucune preuve décisive n'a confirmé cette accusation. Lorsqu'il vit le roi de Suède s'affaisser mort sur le parapet où il fut frappé, Mégret, éclairant de sa lanterne ses traits ensanglantés, s'écria : « Messieurs, la pièce est jouée ; allons souper. » Parole insolente, mais qui ne manque pas absolument d'à-propos. On peut dire, en effet, que le règne de Charles XIÏ fut
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une véritable pièce de théâtre, pleine de scènes brillantes et imprévues.
A sa mort se termina la grande période de l'histoire de Suède. Ce royaume passe, après lui, au second rang des puissances, et l'influence qu'il avait exercée depuis Gustave-Adolphe sur les affaires de l'Europe, va se partager désormais entre deux États qui n'ont cessé de grandir depuis : la Prusse et la Russie.