‹ RustemChapitre 4 sur 6 · DE M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

DE M. DE LAMARTINE

Qui de nous ne voudrait changer avec elles son métier contre leur instinct.

Nous espérons que nos lecteurs ne se plaindront pas de ce suppléant que l’afTection nous a donné pour une fois dans notre œuvre, el qu’en s’apercevant qu’ils ont changé, de main, ils ne s’apercevront pas qu’ils ont changé d’esprit.

L’origine des peuples, des nations et des gouvernements est nécessairement enveloppée de fables.

La guerre détruit ou dénature les monuments des civilisations antérieures. La conquête détruit les nationalités et ensevelit dans l’oubli, au moins pour un temps, les annales des vaincus. L’absence de documents écrits dans les premiers siècles réduit toute nation

HUSTEM

de l’histoire primitive aux traditions orales transmises de génération en génération, plus ou moins altérées en traversant les âges, surchargées de superstitions populaires et de croyances dans l’intervention miraculeuse de la Divinité, dont chaque nation aime à se couronner dans son orgueil, pour se faire une auréole. Ces traditions sont surtout pleines du merveilleux symbolique, dont la signification se perd peu à peu, pour ne laisser subsister que la fable, mais dont les âges plus avancés doivent s'efforcer de dégager le vrai sens.

A travers ces fables et ces crédulités des temps primitifs, l’histoire retrouve des jalons qui attestent une série de faits vrais et signalent les sages et les héros qui, par la législation ou par

la conquête, ont influé sur la marche du genre humain. C’est la poésie qui, presque toujours, transmet ces traditions. Elle s’en empare, elle les grave dans la mémoire par sa forme rhythmique; elle embellit et colore les faits et les sentiments, elle les imprime, par des images splendides ou terribles, dans l’imagination des peuples.

On a dit que l’amour du merveilleux était , l’indice de la faiblesse d’esprit et le résultat de l’ignorance. Ne serait-ce pas, au moins, le signe d’un instinct de grandeur naturelle et de haute moralité? car le merveilleux embellit et exagère jusqu’à l’impossible les hauts faits et les grandes vertus, pour exciter et exalter l’admiration; de même il excite l’exécration du

vice, de la cruauté, de l'abus du pouvoir par

la terreur. L’amour de tels récits, n’esbee pas l’amour du beau?

Rien n’est plus intéressant que de remonter le cours du temps à l’aide des lumières nouvelles que les découvertes des monuments de l’antiquité, Ninive, Persépolis, etc., jettent sur l’hisloire, à l’aide aussi des récentes traductions des plus anciens documents retrouvés i dans l’Inde et en Perse, que la Société orientale de Londres et surtout l’admirable Livre des Rois de M. Mohl nous ont fait connaître.

Nous retrouvons dans ces fragments des détails des mœurs primitives de. l'humanité, les origines de coutumes perpétuées jusqu’à nos jours, otL de coutumes perdues, mais dont on regrette la disparition, comme on regrette souvent les vieux mots d’une langue perfectionnée. On y

retrouve les mômes passions humâmes que de nos jours, mais à des proportions gigantesques, puissantes pour le bien et pour le mal, et agissant au milieu d'une nature qui participe de ces forces primitives, Ge sont des forêts gigantesques, et impénétrables, habitées par des monstres, des lions, des tigres, des éléphants et des géants. Le cadre môme de la vie est agrandi: les chroniqueurs donnent quelquefois deux et trois cents ans d’existence à leurs héros, comme si l’espace et le temps avaient manqué à leurs exploits dans les limites d’une vie ordinaire. Leurs joies et leurs chagrins sont immenses ; mais ils viennent des sources naturelles de l'àme, et non des sources factices des conventions modernes. Du reste, cette longévité des anciens Persans, dont nous al-

Ions donner l’histoire, n’a rien qui doive infirmer la véracité du récit. Les patriarches de la Bible, qui leur sont contemporains, vivaient, selon la computation admise, cinq et jusqu’à neuf cents ans: soit que les forces de la nature si près de la création résistassent plus longtemps au travail de la destruction, soit que la computation de semaines, de mois et d’années fût erronée ou du moins discutable.

Peu nous importe! Ce que nous cherchons dans les traditions primitives, ce n’est point une concordance chronologique entre l'Égypte, la Chaldée, la Perse et la Grèce depuis Nemrod jusqu’à Darius, mais un tableau des croyances, des mœurs, des coutumes, des caractères, des vices et des vertus; ce qui nous importe, c’est Dieu et l’immortalité que nous y trouvons pro-

clamés à chaque page avec autant de conviction dans ces traditions profanes que dans les livres sacrés.

Mais s'il est intéressant de suivre la marche générale de la civilisation d'après l’histoire, il l’est bien davantage de résumer et de personnifier une époque dans la vie d’un de ses grands hommes. Celle de Rustem, qui est populaire dans toute l’Asie depuis le golfe de Smyrne jusqu’aux extrémités de la Chine, résume parfaitement la civilisation de son temps.

Pour arriver à l’histoire de Rustem, il faut se rendre compte de l’état du monde connu à l’époque où vivait ce héros. On nous excusera si nous sommes obligés de prononcer ici quelques noms barbares des premiers schahs ou

RU8TEM

rois de la Perse antique, nécessaires à l'intelligence du récit. Les exploite de Rustem sont liés aux querelles de ces rois entre eux.

Les traditions persanes transmettent la croyance qu’aprôs le déluge , les tribus de Sem, Ûls de; Noé , prirent possession de la Syrie, de l'Arabie, de la Perse et de la Grèee. (De cette soucbe descendit Iléber, aïeul d’ Abraham, d’où, descend Mahomet, de la race (L’IsmaôL)

Pariss, descendant de Sem, donna son nom à la, Perse. La Perse est considérée comme le

nUSTEM

berceau de la première monarchie universelle par l’élection de Keïoumors, qui fut élu schah ou roi par les chefs des diverses peuplades de l’Asie, l’an du monde 1750.

Yoici ce que la tradition nous a transmis sur le gouvernement et la religion de cette monarchie :

L’adoration du Dieu unique et suprême formait la base de leur culte, et plusieurs de leurs traditions rappellent celles de la Bible. Dans les théogonies persanes primitives, on trouve la tradition de l’ange rebelle. Dieu, dit la chronique, envoya son ange exterminateur Hariss pour expulser de la terre les ennemis de l’homme ; mais, après avoir triomphé d’un grand nombre de ces mauvais génies, l’orgueil s’empara de Hariss, il se crut égal à Dieu et se

révolta contre la volonté suprême. Dieu le chassa de sa présence, et changea son nom en celui de Schetan, qui pour nous est Satan.

Les Persans croyaient à l'existence des dives ou mauvais esprits, et à leur intervention dans les affaires humaines. Ces êtres surnaturels, supposés préadamites, avaient été chassés de la terre à l’époque de la création de l’homme. Le peuple avait une crainte superstitieuse des dives ou géants, auxquels il croyait le pouvoir d’animer des corps d’animaux, d'oiseaux et môme de reptiles. Ceux des dives qui avaient échappé à l’extermination se retirèrent, ajoute la chronique, sur le mont Kaf, d’où ils descendaient pour se mêler aux choses du monde, le plus souvent pour exécuter des vengeances, mais quelques fois aussi pour assister les mor-

tels qu’ils avaient pris sous leur protection. Les principales cérémonies de la religion primitive des Persans consistaient en ablutions avant la prière, emblème de la purification de Pâme pour attirer les grâces de Dieu, et en prostrations de la face contre terre en signe d’humilité; on y ajoutait la poussière répandue sur la tête dans les calamités publiques ou privées.

La monarchie persane subsista depuis le régne de Keïoumors jusqu’à celui du dernier Kosroë, vaincu par les Osmanlis. Chacun des règnes depuis Keïoumors se distingue par des découvertes, des inventions, des améliorations. A l’un, la découverte des mines et l’art du forgeron, l’emploi du fer pour les armes de guerre, les cuirasses, les boucliers, etc. ; à un autre, le tissage de la laine en vêtements, la broderie

d'or, les brocarts, qui bientôt succédèrent aux peaux de tigres dont les premiers Persans étaient couverts. Un autre frappe la première monnaie à son effigie, dresse les faucons et dompte les éléphants. Les règnes sont remplis de guerres contre les dives ou géants; enfin le roi Thamouras, vainqueur des dives, leur promet la vie à condition qu’ils lui apprendront leurs secrets magiques.

L’écriture, qu’il fut le premier à employer, fut attribuée à l’enseignement surnaturel qu’il obtint d’Ariman, chef suprême des dives.

Le gouvernement de la Perse était militaire et héréditaire. Le roi avait un pouvoir absolu et le droit de choisir un successeur parmi ses fils, scs frères ou ses neveux. Le mariage était religieux. L’usage autorisait le roi à épouser

plusieurs princesses; mais une seule portait la couronne royale, et gouvernait le harem ou appariement des femmes.

On attribue à Djeraschid, quatrième roi contemporain d’ Abraham, les institutions civiles et religieuses de la Perse.

Il partagea la nation en quatre castes ou classes (en honneur des quatre éléments) : les militaires, les prêtres, les artisans et les laboureurs. Chaque classe portait un costume distinctif, et les enfants devaient être élevés dans la classe de leurs parents.

La classe des mages ou savants, moubeds ou prêtres, se perpétuant et s'augmentant des générations successives, n’étant pas décimées par la guerre, se multipliait à l'infini. Bientôt l’astronomie et le culte religieux, dont ils possédaient seuls les notions, s’altérèrent par l’astrologie, la magie, la nécromancie, les sciences occultes, et donnèrent aux prêtres mobeds un empire absolu sur le peuple et même sur les grands, qui les consultaient en toute occasion pour déterminer les jours fastes ou néfastes et pour tirer l’horoscope de leurs enfants*, ils leur faisaient de riches présents, soit par reconnaissance d’un présage heureux, soit pour se les rendre favorables. L’interprétation des songes leur donnait une grande influence. L’épreuve du feu était en vigueur pourlescriminels d’État.

BUSTEM

Djemschid institua plusieurs fêtes religieuses. Dans la première on célébrait l’équinoxe du printemps, le réveil de la nature. Après la cérémonie religieuse, on se réunissait; les festins étaient accompagnés de musique, les édifices étaient illuminés, et, les devoirs de l'hospitalité remplis avec la magnificence de l’Orient.

Chaque éLément ôtait sous la direction d’un ange préposé par Dieu. Le premier de ces anges, celui du soleil, emblème du feu, était adoré comme le plus éclatant symbole de la Divinité.

Chaque partie du globe et chaque action de la vie étaient placées sous la protection de Dieu,, qui chargeait ses anges d’exécuter ses volontés.

Aux grandes solennités religieuses, le roi

quittait ses ornements royaux, s’habillait de blanc, emblème d’humilité, et allait adorer le Dieu tout-puissant sur les hauts lieux.

A l'occasion de la fête de la Terre, le roi recevait à sa table les principaux agriculteurs, leur donnait le titre de frères, et leur adressait des paroles de félicitation sur la supériorité de leurs travaux et le bonheur de leur vie rustique.

A la fête de la commémoration des morts, les prêtres pétrissaient des figures en argile ;onleur rendait des honneurs en mémoire des grands hommes, puis on les brûlait sur un bûcher, soit pour ne pas laisser profaner la terre qui avait servi à cette cérémonie religieuse, soit peutêtre en signe de l’inanité des grandeurs humaines. C’était oiie sorte de pulvis es.

Les schahs ou rois affectaient une grande simplicité vis-à-vis de leurs sujets et une grande ostentation envers les princes étrangers. Ils prenaient les titres les plus fastueux en s’adressant à leurs ennemis , mais devant leurs sujets ils s'intitulaient modestement le serviteur du Très-Haut, votre schah.

Chaque membre de la famille royale et cha-

BUSTEM

que souverain feudataire avaient des armoiries brodées sur leurs drapeaux. Le dragon, le soleil, le croissant de la lune, les étoiles, et môme les signes du zodiaque, sur des tissus de diverses couleurs, distinguaient les chefs ou péleivans. Ils venaient en grande pompe, entourés de leurs vassaux, rendre hommage au roi de Perse et l’accompagner à la guerre.

Djemschid employa le premier les pierres précieuses à décorer sa capitale ( aujourd’hui Persépolis) d'un palais entouré de quarante colonnes de pierres dures, avec ornements en or, ouvrage attribué aux magiciens. Il accomplit d’autres œuvres plus utiles à ses peuples : il détermina les vertus médicinales des plantes, et l’on raconte qu’ayant guéri tous les maux de son empire, la mort a été inconnue pendant

les dernières trente années de son règne. Il entreprit des voyages lointains dans le but de s'instruire, et perfectionna la navigation au point de suivre la côte jusqu’en Chine.

La fin de son règne fut malheureuse.

« Il s'écarta des voies de la justice, dit la chronique, et la grâce de Dieu l’abandonna. # Zohak, roi du Touran, son successeur et son meurtrier, était un prince impie, qui, pour établir sa puissance, s’était voué aux génies du mal, et qui devint’l’instrument de leurs volontés perverses. Il conquit Istakhar, aujourd’hui

Persépolis, et régna en tyran pendant plusieurs

RtJSTEM

années, lorsque, par l’intervention céleste, l’existence deFéridoun, petit-fils de Djemschid, élevé en secret par les soins de sa mère Feramek (1), fut révélée aux mages. Le peuple se souleva sous la conduite d’un forgeron nommé Kiawek, qui fit un étendard de son tablier de peau, et, le portant en courant dans la ville, appela aux armes pour expulser l'impie Zohak et rétablir le trône de Bjemscbid dans la personne de son petit-fils. L’étendard de Kiawek devint l’étendard, royal :

« Le tablier du forgeron, tout brodé d’or et de pierreries, étincela au soleil. »

(1) Fdridoun fut nourri pur une vache, la reconnaissance en consacra le souvenir en attachant le symbole d’une tête de vache au manche de la masse d’armes que portaient les rois de Perse. .

Page 1