‹ RustresChapitre 3 sur 4 · HISTOIRE EN PATOIS BAS-NORMAND · texte numérisé non relu

HISTOIRE EN PATOIS BAS-NORMAND

(1) 11 nous a paru que, racontant une histoire villageoise, il convenait de laisser aux mots leur vraie phonétique : on aura ainsi la pensée du paysan et la façon elle-même dont il Texprime. Procéder autrement, c'est mettre en scène des campagnards d*opéra comique. Et, au surplus, n*eRt-ii pas bon de garder quelques vestiges du parler provincial, du vieux « languaige 9? A Tusage des lecteurs peu familiers au patois normand, nous avons mis à la fin du volume un petit glossaire traduisant certaines locutions.

yGoogk

yGoogk

Au compatriote Albert SoreL

A Thorsain ville, chez le fratres, un soir d'automne.

Alignés en rang d'oignons, les mains posées à plat sur leurs cuisses, ou les bras croisés, plusieurs paysans sont assis sur un banc, attendant qu'on leur € fasse la barbe ».

Quatrehomme, l'opérateur, affairé, très sérieux, les manches de sa chemise retroussées jusqu'au coude, s'exerce sur un patient. Avec le dos de ses doigts, avec sa paume demi-fermée, le barbier fait mousser le savon sur le menton et les joues du nommé Zéphir Garnaflou, qui, docile, grave, les bras tendus, porte la cuvette échancrée qui s' emboîte à son cou.

. — Tiens-là ben drette ! recommande de temps à autre l'homme de l'art.

Terminée cette opération préliminaire, Quatrehomme ouvre d'un air recueilli son rasoir ; il le promène doucement en arrière sur la peau de son bras, à la saignée, pour « assouplir le fil », comme il dit, « sur du satin ». Après quoi, il commence... s'interrompant parfois pour poser une question : « J'vas t'y ben... Zéphir? »

Ayant les lèvres obstruées par la mousse, Zéphir Carnaflou ne peut répondre ; mais il geint; car le prétendu « fil » du rasoir est une scie, une lame ébréchée qui s'y reprend à plusieurs fois avant de trancher ou d'arracher quelques poils, durs comme des tiges de colza... Pourtant il ne proteste pas trop énergiquement, et le fer plus ou moins aciéré continue son va-et-vient dont on entend le raclement.

Rien que ce bruit de grattoir sur du parchemin... Tous les assistants sont silencieux... pauvres hères de la terre, travailleurs, tâcherons harassés de fatigue, ils se chauffent et se reposent, affalés, libérés à la fois de la bise et du labeur...

C'est un engourdissement de bêtes de somme surmenées, écrasées ; c'est un demi-sommeil sans conscience...

Peu à peu cependant la vibration du poêle détend les muscles, redresse les bustes et les reins,

répare la dépression des formes, gonfle à nouveau, les veines affaissées, qui charrient mieux le sang, met quelque bien-être en ces membres meurtris par l'effort, éveille un peu la pensée.

Des mots s'échangent... S'adressant à son voisin, l'un dit :

— Maît' Léon, vot' blé il est biau !...

L'interpellé ne répond point tout de suite, comme

si le son de la voix avait insuffisamment pénétré son ouïe... Il dit enfin :

— Oui... il est biau!...

— C'est le pus biau du pays, insiste l'autre.

— ... No n'na vu de pus biaux, dit un troisième. La conversation s'engage et continue, coupée de

longs silences, indices d'esprits gourds, très lents. D'abord, le sujet principal, la grande occupation : le travail des champs.

— J'y regardai vot' labour, cousin Alphonse, aux quinze-acres. Maudit! vous ne catouillez point votre teiTe, vous !...

— C'est de la bonne terre, faut la retourner.

— No n'épargne point les coups de quérue, cheuxvous, ni le fumier n' tout.

— Faut préparer la semence : no fait le ramont trop tenve, généralement, à m'n'idée : mais c't'année le blaï est consommé cher. Le temps était maigre, à çu matin : i s'est essourd l'après-midi.

— L'année a été eurible, pou' les fruilages.

yGoogk

. — Fallait s'y attendre : les pies avaient fait leu* nid dans les basses branches.

— No ne donnera point la vicomte aux marchands, c't'année.

On causa ensuite un peu politique : car, au village, la boutique du barbier, c'est le forum, l'agora.

On se plaignit des impôts, des guerres, des révolutions.

Théodule, le charron (Tondule, prononçaient les paysans), fit la remarque suivante, frappée au coin de l'observation la plus sagace :

— En France, y aura toujours du hourvari : le Français, voyez-vous, il ne déteste point un'miet' de tintamarre.

Gouet, le taupier, s'était aventuré, à rencontre d'un voisin, en une explication généalogique.

— J' sommes parents, sais-tu ben? Le biau-père de t'n'oncle et pi la bonne-maman de ma femme étaient sortis de deux cousins fréreux.

L'interlocuteur réfléchit... la chose lui parut compliquée... et, laconiquement, répondit:

— Tu dessabotes, ben sûr, taupier...

La boutique s'emplissait peu à peu. Chaque arrivant entre-bâillait l'huis et posait cette question, sacramentelle à la campagne : « Y a pas de danger d'entrer?... Y a pas d'exposition?... »

Maintenant, lés phrases, les appels se croisaient,

yGoogk

un peu plus pressés, même quelquefois, allant jusqu'à l'interruption.

— Tout le monde sont-ils bien portants?

— Bonjour, comment que ça va?

— Et les poulots, qui qui z'en disent?

— Tertous ! j'sommes ben dru, à c'soir.

— Ça va à charme.., et pis toi?

— J'en gagne pas... pas brin du tout.

— T'enperdraisplutôt, pas? Mai, jesuis bien rètu.

— Je vous salue, avec estime...

Deux paysans, coude à coude, causent dans un coin.

— J'en veux cent dix écus, d'ma jument blanche. . .

— Al'ne vaut pas plus de vingt-neuf pistoles... fais-en comme d'assez; etpi, j'donneraile vin, ripostait l'autre.

Citait un marché qui durait depuis longtemps; et les contractants y déployaient des prodiges de diplomatie, d'éloquence, de crastination. Il y avait quinze jours que les deux paysans effectuaient de savantes manœuvres pour s'éviter, en se recherchant.

— Ben sûr que l'pied n'est point à mépriser : mais al'a le dos creux.

— Al'a du cœur, que j'tedis; al'laboure toute seule; al'a du maniement... et un biau pelage... t'es un clapotier fini : j'veux pas t'ia vendre.

yGoogk

— JVpaierai ben : ne me hennequine poinL

— C'est taï qui m'rharicoUe! Tiens, si je ne faisons point marché, je te ficherai une lettre du juge de paix : j'plaiderons, ô tu...

— Porqui?

— Tes génisses amouillantes se sont défertonnées : el's ont maqué la moitié de ma haie, au Val- Auzou... il n'en reste pas chiquette... c'est vullier...

— J' allons nos arranger : je ne suis point dé voulant: je suis franc: je suis un homme àpleines mains.

— T'es franc, taï : ouaï, comme eune hart de sue... t'es fûté! t'es renarré!

Et les deux adversaires, très absorbés, continuèrent cette négociation laborieuse, relative < à la blanche ]).

— Tiens, Michel ! que j'en dirons? Es-tu toujou du vice? cours-tu toujou après Saturaine^ Tu sais bien qu'a cause itou à Stanis... J'I'y vu qui la caressait, ta bonne amie, là-bas, sur la cour à Désir Bouchard. I li faut deux marcous, à c't'calte-là : al'aime le changement.

— Changement d'herbage réjouit les viâs, dit quelqu'un, citant ce proverbe qui, en Normandie, absout toutes les apostasies.

— La jeunesse, ça ne pense qu'à l'amour, observa un vieux à cheveux gris, aux yeux très vifs, à la barbiche de bouc. Ca se donne-t-i du mal

yGoogk

pou' sauter par-dessus les fossés, pou* brondi par enchin les mares !.. .

— Vous, man père Pilate, dans vot' temps vous couriez itou dans la campagne, comme les bouquins : vous ne vos en priviez point n'tout : vos aviez point la langue à vot' pouckette.

— Oh ! si no peut dire, riposta le père Pilate, flatté... non... ça n'a jamais été dans ma température, ces choses-là...

— Vou« fichez-vous de not' Saint-Père le Pape, ed' nous dire çà? Vous étiez amoureux ! no disait que vos étiez aragi, après les cotillons. Vous traversiez la Risle pour aller au Marais-Vernier, vouer une lite cadronette que j'connaissons ben : aFétait ben établie dans sa querpente... d'après le récit al'tenait en place mieux qu'eune faucille : vous ne la quittiez pas aller brin loin.

— ...Ne vos moquez point de li, reprit Fleury Debon ; quand vous aurez herché ce qu'il a labouré, vous verrez!...

— Vaut mieux entendre cha que d'êt'sourd, conclut philosophiquement le père Pilate.

Un assistant demeurait obstinément muet et ne prenait point part à la conversation : c'était Baffard, le sacristain : coiffé d'une toque, vêtu d'une veste noire, la face poupine et glabre, de longs cheveux plats collés dans le cou, il avait l'air vague-

yGoogk

ment ecclésiastique. Et, quand les propos devenaient un peu vifs, il baissait les yeux avec componction.

L'allusion à c notre Saint-Père le Pape * le fit tressaillir... mais il ne broncha pas. Il déplia la c Semaine religieuse du diocèse d*Évreux > et se mit à lire.

La conversation continuait.

— Grairiez-vous, dit Trémois, que les vaques grasses diminuent aco?... au marché de Cormeilles, j'en i vendu mardi eune grasse moins chère que je l'avais achetée maigre. Gomment qu'vous voulez qu'no vive ?

— Et pi, le blaï, dit le père Pilale, je l'y vu valé quatre-vingts francs de la somme !

— A c't'heure, nos y perd, à faire du blai ; et pi, les pommes vingt-deux sous la rasière ! no s'a jamais vu cha ! L'gouvernement nos ambandonne ; la misère accueille le monde : y a pas de bon Dieu !...

Baffard fit un mouvement... et, la voix douce, l'air paterne, dit gravement:

— Ne blasphème point ce saint nom!

— C'est taï qui m' dit cha, riposta Trémois... mais, quand j'vê l'malheur, les intempéries du pauv' monde, si je me retenais pas, je dirais des mauvaises raisons à la sainte Vierge itou!...

Baffard, jugeant qu'il n'y avait rien à objectera un pareil forcené, leva les yeux au ciel, puis baissa

yGoogk

la tête... ses lèvres remuèrent comme pour une prière, en expiation de ce péché, comme pour une oraison jaculatoire.

Trémois, l'air moqueur, l'acheva.

— Oui, dis t'n'action de grâces... taï; t'es bien heureux dans t'n'église...

Les paysans eurent de gros rires. Baffard était en effet surnommé « l'action de grâce » ; c'était un sobriquet — faux briquet, prononçaient certains. Voici dans quelles circonstances il avai^ reçu cetle appellation singulière.

Le sacristain s'était marié, et, dans le strict délai légal, sa femme l'avait promu à la dignité de papa. Or, au moment même de l'accouchement, l'heureux père achevait de répondre la messe. La tante, M"' Réchu, qui assistait sa nièce en ce mémorable instant, étonnée de ne pas voir Baffard, courut le chercher et le trouva sur un prie-Dieu, en oraison, les mains jointes, séraphique...

— Vite, vite, arrive, dit-elle, que lu fais là?

— Je dis m'n'action de grâce, répondit Baffard, d'un air céleste.

Alors, la commère, offusquée, furieuse, s'était précipitée sur le sacristain, l'avait jeté à bas du prie-Dieu, bousculé, tapé, emmené de force, en lui disant :

— Ah! t'n'action de grâce! Je t'en f...rai, moi, des actions de^râce.

yGoogk

On en rit dans le pays... on en rit! on en riait encore dix ans après...

II en advint qu'au village on ne se privait point de plaisanter Baffard. Ce soir-là, il dut essuyer encore quelques quolibets.

— Taï, Baffard, t'es ben plus heureux que nous^ t'as pas de morcuit dans les mains ; tu pries le bon Dieu nuit et jour... t'es plus dévot que l'curé.

— Je prie le bon Dieu pour vous, riposta le sacristain, .les lèvres marmottantes, les yeux clos...

— A propos. .. savez-vous la nouvelle? interrogea quelqu'un, M. le curé du Sarrasin... il a z'un malheur; il va avoir affaire à la justice. C'était un bon gars, pourtant... bié vu dans Tpays... il avait ben gentiment de la pratique, i disait le catissème, i faisait la procession... i confessait, i faisait communier, i prêchait, i disait la messe, les vrèpes, les compiles; i baptisait; il enterrait l'monde... il faisait tout... Et pi, v'ià que les gendarmes sont venus le quérir ! No z'a élé ben surprins, dans le pays, marchez! . . . qui qu'tu dis de cha, té, Baffard?. ..

L'interpellé prit un air pénétré... les coins de sa bouche tombèrent, en signe de douleur; et il dit :

— Il y a des brebis galeuses dans le troupeau du Seigneur! Faut prier pour les brebis...

— Cheux nous, conclut Marin dit Cardine d'une voix nasillarde, j'avons rien à craindre; not' curé, il est superbe ; il est raide bon.

yGoogk

— Les curés, ajouta un paysan, méflez-vousen . . . i's ont la goule grande ...

Un gars de Berville s'exprima ainsi :

— Avant-hier j'avons enterré Julian Buquet; j'suis de la frairie; les héritiers nous ont payé à dîner, no n'n'a jamais vu autant!

— T'as peut-être pas été ben chagrin de l'enterrer c'ti-là; vous étiez fâchis ensemble.

— Oui! il ne me haguissait pas!!... non! car c'est conséquent, de ce qu'il me haguissait... eh bien, je crai bien que je le haguissais aco plus qu'il ne me haguissait. l'n'valait pas les quatre fers d'un mauvais quien ! . . .

— Le père Camus a encore perdu une pouliche, dit Quatrehomme, qui, en qualité de coiffeur, connaissait toutes les nouvelles du pays.

— Toutes ses bêtes meurent, dit une voix.

— Ce n'est pas étonnant, affirma Baffard, sentencieux ; il n'est pas venu l'année passée au pèlerinage de Saint- Yves? Vous savez ben tertous que c'est dans quinze jours, à not' église; n'y manquez point, surtout... si vous tenez à votre bétail.

— ... Bonjour à tout un chacun, dit un nouvel arrivant.

C'était Magloire, le maît' chantre de l'église, réputé pour sa belle voix, un colosse à face couperosée, à pesante démarche.

— Ah! ah ! Magloire, te v'ià, grand quinze-côtes.

yGoogk

Boujou', Magloire! cria-t-on de toutes parts. T'es le dernier à passer. Quatrehomme va pas brin vite à raser le monde, anui... t'as Ttemps d'attendre; chante-nous queuque chose !

Et l'assistance tomba d'accord que Magloire chantait c rudement ben »... Des aphorismes furent établis, formulés... « I chante gros. — I chante de la gorge. — I chante le haut et le bas. — I fait d'sa voix tout ce qu'il veut, çu guenon-là. — Quand i chante, no li vê jusqu'au fond du gosier. — Faut Tvouër à la messe, quand i se croche avec Pasdeloup qu'est chantre itou... i n's'en cèdent point brin du tout ; i's ont d'I'ambition Tun pour l'autre; i sont là, épaule à épaule, à qui qui criera le plus fort! — Magloire a Tdessus. — Pou' la gueule, i' n'en craint pièche. — Quand i lâche sa voix, i fait tressiner les vitres... — No l'entend au bout du pays, de l'autre côté de la Seine ! »

Magloire faisait la roue en face de tant d'éloges qui lui semblaient légitimes, du reste; il s'assit...

A ce moment, frais rasé, Zéphir Garnaflou se leva, vint devant le miroir et se contempla avec une évidente satisfaction. Figure intéressante, au surplus; malgré la peau tannée, durcie, calleuse, cette physionomie n'était pas éteinte : le masque épais qui, d'ordinaire, obscurcit l'expression dans le visage des paysans, laissait transparaître ici une

âme enjouée, un arrière-plan de gauloiserie, d'ingéniosité, de rire. Il y avait, en ces traits fins, en ces yeux clairs et cette bouche ironique, une gaie lumière, de la joie diffuse.

Il se mêla à la conversation :

— Vous dites que Magloire, aveu sa voix, fait tressiner les vitres; s'i voulait... s'i voulait... i les casserait.

Une houle d'étonnement secoua tous les assistants; il y eut des « oh » d'incrédulité, des € ah » ...

— I les casserait, que j'vos dis, insista Zéphir.

— Pourqui pas! dit Magloire, d'un air entendu.

— Je parie que non, riposta Pasdeloup.

— Je parie une demoiselle, un petit pot, continua un autre.

Les enjeux furent tenus... Magloire se leva et prit une pose, comme au lutrin, bombant la poitrine, écartant les jambes, en vue d'un effort énorme...

— Que que vous voulez que j'vos chante?

— Pas de cantiques, surtout ! s'écria Zéphir.

— Faut que j'm'essaye sur un air qui seye ben dans ma voix, avec de € bonnes notes >, comme dit M. le curai. J'allons vê sur un psaume qu'est ben c'mode.

Et il entonna c filiœ et filii » d'une voix terrible.

Un veau meuglant au paroxysme de Teffroi, — l'unisson de cent ophicléides, — le braiment d'un âne en fureur, — la sirène d'un navire en perdition, — voilà qui doit à peu près donner l'idée de pareille clameur, d'un vacarme atteignant cette intensité. Les assistants avaient tous la tête tendue en une même attitude admirative, à l'audition de cette voix puissante, rauque, poussée avec une violence inouïe.

Mais ce fut bien autre chose quand il arriva au refrain, au mot Alléluia, « bonne note! > comme disait M. le curé, mot admirable pour y déployer une sonorité à toute épreuve... La dernière syllabe aft... a... d... a... se prolongeait au delà de toute croyance... La bouche ouverte en forme de cratère, les yeux saillants, les veines du cou gonflées, Magloire vibrait en tempête, résonnait comme un canon qui partirait pendant plusieurs minutes... il tenait cette note avec orgueil, féroce, soulevé, tonitruant. Ce «ah... » était énorme, monstrueux, phénoménal !

Ce n'était plus un chant, c'était un cri d'alarme, un bruit apocalyptique, je ne sais quelle trompette du jugement dernier, un appel de géant blessé, l'écho d'un cataclysme... on avait l'idée de demander à Magloire de se remettre, de s'apaiser... de s'informer où il souffrait, la cause de cet appel frénétique et fou.

yGoogk

Les carreaux de l'échoppe frémissaient, tremblaient vraiment au choc de cette vibration forcenée... et voici que tout à coup, à Tébahissement général, un petit bruit sec parut les froisser.

— I vont casser! crièrent plusieurs voix.

— â. â. â... hurlait Magloire, à l'extrême diapason éployéj la bouche étirée en gargouille.

Un autre bruit retentit, puis un autre...

— Tiens bon, Magloire... hardi!... piète-taï... appue... lâche pas, guenon!... disaient les camarades.

Mais il faiblissait, égosillé, vidé de souffle, à bout... un dernier coup... avant de suffoquer dans le râle final, dans l'apoplexie...

Un choc enfin, plus dur, fêla un carreau...

Vérification faite, une étoilure incontestable était là, une ligne de bris... pas de discussion possible.

— Ça y est î il a cédé !

— Bravo!. Magloire, bravo!! hurla toute l'assistance affolée, prise d'un enthousiasme indescriptible... t'es un rude gas, un fameux... t'as pas ton pareil à trente lieues à la ronde... faut baire à cYheure; faut baire un coup... les ceux qu'ont perdu vont payer.

Et, du cabaret voisin, on apporta bientôt les petits pots, les demoiselles d'iau-de-vie... Magloire

s'abreuva comme une béloire... et les soifs environnantes furent pareillement étanchées.

On apprécia beaucoup une eau-de-vie de cidre sortant de la bouilierie : un vrai alcool.

— AFest bonne, dit quelqu'un; al'est rustique... cha vos gratte la piau du gosier.

— Oui, quand no la bait, faut tenir la table, et pi fermer les yeux.

— Mais, observa Quatrehomme, a'porterait chinq degrés de moins, qu'a'n'serait en queuque sorte pas pire.

Quand les consommations furent absorbées et payées, Zéphir Carnaflou demanda la parole; en s'étoufïant de rire, il montra à l'assistance les petits pois, qui, lancés par lui, avaient retenti sur le carreau, et le caillou aigu qui, enfin, avait eu raison du verre.

Ce fut un éclat de rire subit, un formidable délire, une allégresse qui secouait les paysans à la façon d'un orage, les contorsionnait, les faisait hurler,.. On voyait des dos convulsivement agités, des échines qui se roulaient, des bouches immenses qui clamaient, qui gémissaient.

— Zéphir, t'es t'incarne! Sacré Zéphir!... Ah... ah... j'avons jamais tant ri, tout de même...

Tout le monde criait, se bousculait ; des poings s'abattirent sur Carnaflou en signe de joie et d'admiration.

Magloire était écrasé, piteux sous l'humiliation, bouche bée, l'œil vague.

— ... T'chagrine point, man paur' Magloire, dit Quatrehorame... A c't'heure, pou' te consoler, j'allons chanter des vraies chansons... Seulement, les ceuss qu'ont gagné, c'est de la filouterie : faut qu'ils régalent d'une tournée...

— Vous m'élugez tertous, prononça le chantre, aplati, hébété, marécageux.

Le concert commença.

Quatrehomme, le premier, dit la romance suivante, qui rencontra l'approbation universelle :

Au fond du bois la jeune Rose

Un soir attendait son amant,

Dans ses mains tenait quelque chose

Pour lui en faire le présent.

A chaque instant la pauvrette

Disait tout bas en soupirant :

c Mon amant m'a laissée seulette. ) . .

Ahf pour moi quel désagrément. , T^'*

Tout le monde reprit en chœur le refrain, Quatrehomme continua :

Déjà la nuit vient me surprendre;

Mon Dieu faut-il qu'il soit ingrat

Pour m'avoir promis de s'y rendre

Et m'y laisser dans cet état.

Doux zéphir, portez-lui ma plainte,

Dites-lui en ce moment.

Dites-lui qu'il vienne sans crainte, ) . .

Qu'en ce lieu sa Rose l'attend. j

yGoogk

— Je me. rappelle pu le troisième couplet, dit Quatrehomme, resté en détresse.

Sur les instances réitérées de Tauditoire, il commença :

Au moment où l'aimable belle Allait quitter le rendez-vous...

iMais il dut s'arrêter, définitivement en panne. Et Ton ne sut jamais ce qu'il advint de « l'aimable belle » si bien plaquée par son galant...

Et il termina, en s'asseyant : « Excusez... »

— Très bien! très bien! crièrent -les gas... Ah! mais, c'est tapé, ça... A qui le tour... à c't'heure?

On passa des cafés consolés, des rincettes, des glorias.

M. Guerrier, le brigadier de douanes, qui avait fréquenté les villes et possédait une voix de ténor appréciée dans le pays, exécuta la Reine de Chypre... Applaudissements nourris...

On ne se lassait pas de l'écouter ; pour complaire à ses amis, il chanta encore :

Petit oiseau que me donna Marie, Gage sacré d'un amour virginal. . .

Puis : « la Fête des bonnes gens » :

La bergère légère Gaiment prend le verre en main ;

L'amour au fond du verre Se glisse et passe en son sein.

yGoogk

Pour Tamanl, quelle conquête !

Son profit sera charmant, Venez tous rire à la fête, 1 . .

La fête des bonnes gens. ]

Et enfin :

Un jour une jeune négresse...

Romance sentimentale qui mouilla quelques yeux.

C'est l'histoire d'une petite Africaine emmenée en esclavage.

A la fin de chaque couplet, l'artiste commandait : « En chœur, garchons. »

Alors, les paysans, qui, tous, connaissaient le refrain, entonnaient à l'unisson, et à tue-tête :

Ah! disait la jeune négresse.

Où guidez-vous mes pas tremblants?

Ayez pitié de ma détresse.

Quoi! vous voulez me vendre aux blancs !

Aux fins de vers, il y avait de longues pauses, où sonnaient des voix pesantes, énormes; on eût dît des vibrations de cloches... et les bouches grandes ouvertes ressemblaient à des masques antiques de tragédie.

Le succès était complet : « Une autre ! eune autre, » demandèrent les assistants.

— Je vais vous en chanter, dit Guerrier, eune toute^paraille. C'est aco eune négresse.

Quoi! vous allez partir, ô ma belle maîtresse,

yGoogk

(Il prononçait bello.., maitresso.)

Dans un lointain pays, pour suivre un jeune époux, El vous allez quitter votre vieille négresse, Malgré ses tendres soins et son amour pour vous. Par pitié, maîtresse chérie, 1

Emmenez-moi, je vous en prie. J

— I chante ben juste, approuvaient les paysans, branlant la tête d'un air connaisseur; c'est un artiste, Guerrier ; c'est biau de chanter man cha ! No se crairait à l'Opéra.

Était-ce ressentiment de sa déconvenue? était-ce rivalité de chanteur? ou bien juste appréciation esthétique? Magloire ne s'associait point à l'approbation de l'auditoire : cet organe flûte ne lui disait rien qui vaille. Il pensait : « Ça n'a point de creux; ça ne retentit point; ça n'a ni son, ni écho ; i pourrait jamais chanter Vexilla Régis. Je voudrais ben l'entendre dans le Credo. C'est eune voix de coq, cha... C'est pas avec ça que no pourrait dire In exitu Israël... C'est m'n'afïaire, ça!... » Après quoi, un nommé Picot qui, parce qu'il « chantait doux », avait la prétention de dégoter Guerrier, fit entendre une chanson pathétique qui manquait rarement son effet.

C'était une sorte de complainte en vingt-deux couplets, racontant les malheurs de je ne sais plus quels Roméo et Juliette des temps passés, en butte à de cruels parents. Un jeune chevalier, pour avoir

yGoogk

sollicité la main de sa belle, fut exilé par la barbarie d'un père; il reviot... et voici alors ce qui se passa, d'après Picot :

Au bout de six ans tout au plus Le cher amant est revenu Droit au château de la belle.

A son père porte le salut, Demande à parler à sa belle, Celle que son cœur aimait le plus.

Le père lui répond à l'instant :

c Ici ne faut plus de galants; Cessez vos pleurs, cessez vos larmes.

Ici ue faut pas de galant; Celle qui possédait vos charmes S'est rendue dedans le couvent, j

Le poursuivant « s'est rendu dedans le couvent » ; mais, là, il rencontre une abbesse, laquelle jette les hauts cris devant les propositions qui lui sont faites.

Cependant, la femme, même nonne, étant sensible aux douleurs d'amour, Tabbesse s'attendi4t, devant ce beau jeune homme contristé.

La jeune fille apparaît et décoche au galant ces paroles sévères, mais justes : « Si je suis retenue, e'eslvGus, monsieur, qu'en est l'auteur. 5

On se réconcilie cependant, mais a en lui passant un anneau d'or, le cher amant est tombé mort » .

Puisqu'il est mort, mon cher ami, C'est moi qui veux Tenseveli.

yGoogk

Ici, d'assez longues péripéties : des supplications, des prières... et enfin :

... Au même instant le mort se relève Pour emporter la jeune sœur.

— Ça finit ben, conclut Picot en s'asseyant.

n'était partisan des dénouements heureux, dans

les œuvres d'imagination.

Et, de fait, le succès eût été considérable sur un auditoire de femmes... mais ces rustres peu sentimentaux goûtèrent mal cette légende miraculeuse et larmoyante, cette glorification d'un Lazare de l'amour.

Un seul auditeur acclama francheme^nt Picot : ce fut Quatrehomme... Pourquoi?... Quatrehomme avait une fille que Picot devait épouser dans huit jours ; le barbier pensa qu'il était de haute convenance de faire quelque succès à son futur gendre et de lui manifester avec éclat une faveur marquée.

Ce fut même le sujet d'un petit incident.

— Tu n'nous as pas invités à la noce, Quatrehomme; t'es pas un frère.

— Eh bien, dit le barbier, qui avait la langue pâteuse, ayant trop bu, je vous invite tertous, tertous; man gendre ne m'dédira point; chest le meilleu' effant qu'i n'y ait point su' la terre...

Des chansons de régiment que dit un garçon de

ferme récemment revenu « du service > furent mieux appréciées.

L'un dit recule et l'autre dit avance ; Et moi, pauvre soldat, me faut d'ia patience.

Et cette autre :

Pour servir Napoléon Il faut être charmant garçon, Il faut connaître le maniement des armes, Il faut connaître aussi le chausson et la canne.

Puis une troisième un peu plus vive :

Tu n'auras jamais ce que j'ai eu d'elle.

J'ai z'eu trois enfants, tous trois capitaines. Non! non. Si Tamour nous gêne... Non! non.

Au milieu de toute cette joie débordante, soudain la porte s'ouvrit avec fracas... et un homme entra, agité, les yeux fiévreux, très pâle.

— Tiens 1 dit Carnaflou, c'est Buchard; t'as paur* mine ; que que t'as, Buchard?

— J'i... j'i, répondit Buchard, j'i... j'i que je viens de voir la hère (1).

— La hère! s'écrièrent les assistants avec effroi.

— Oui, auprès de la grand'mare...

Et il continua, les lèvres blêmies, les dents claquantes...

(1) c La hère », sorte de fantôme ima|;inaire dont s*effaren^ les paysans.

yGoogk

— ... Cha me suivait su' la route... et pi, cha marchait devant moi... cfta sautait... et puis, c'hest devenu tout petit... cha me regardait... c'était dans une limousine... et pi, cha s'est mis à rire... j'i couru... j'i couru... cha courait après mai... et pi j'ai pu rien vu... Ah ! que j'i eu poue ! nom de Diousse, que j'i eu poue.

— Faut point jurer : faut point prononcer en vain le nom de Dieu, dit Baffard : demain, au soir, j'irai acanté toi, à la grand'mare; j'prendrons de l'eau bénite; et, si la hère revient, je l'exorciseroBis.

— Bais un coup ; cha va te remettre, dit Carnaflou ; chante aveu nous...

Mais Buchard resta muet, tout entier au souvenir de cette étrange frayeur.

... A ce nioment, du reste, entrait un nouveau venu, le berger Hersent, qui avait sa troupe auprès de la grande mare, précisément; on le mit au courant de l'incident.

— L'as-tu vue, taï, la hère?... lui demandait-on.

— Non, dit-il... Et ses yeux clairs, méchants, eurent un rire froid.

Quand Baffard lui eut annoncé ses velléités d'exorcisme, il dit simplement, en riant :

— Pour eune bonne idée, c'en est eune bonne.

Garnatlou, qui avait un soupçon, ajouta :

— Dis donc, berger, j'irai itou demain à la grand'mare, mai, avec une hart àfagot... et si la hère ar' revient, je taperai dessus... jusqu'à pu soif... tu verras... tu riras... berger...

Hersent baissa la tête : il avait compris...

Et les chants reprirent de plus belle.

Une ronde, que tout le monde clama énergiquement à l'unisson, mit le comble à la joie générale et termina dignement cette soirée de gala, ce festival improvisé :

En revenant de noce, J'étais bien fatigué ; Au pied de mon beau chêne.

Je me suis reposé.

A la plus haute branche, Le rossignol chantait; Chante, beau rossignol, Puisque t'as le cœur gai .

Le mien n'est pas de même, Car il est affligé Pour un bouton de rose Qu'une fille m'a donné.

Je voudrais que la rose Fût encore au rosier, Et que le rosier môme Fût encore à planter.

Et que mon amie Rose Fût encore à m'aimer.

Mais la soirée s'avançait et Quatrehomme prit la parole :

— Avec tout cha, garchons, duspuis une heure, mai, je ne rase pu personne; allons, assez bu... en place... à qui de ces messieurs?...

Et la séance reprit, Quatrehomme s'acharnant à extirper, au mieux, du menton de ses clients, des pieds de colza.

Mais il avait les yeux un peu troubles, Quatrehomme ; et il tailladait un peu ses patients. De temps à aulre, on entendait : « Arrête-taï, guenon, tu m'écorches. »

Quatrehomme allait, allait, dépêchait l'ouvrage; et même, quand c'était une coupe de cheveux, il employait le procédé expéditif de la t gatte » — sorte de calotte en bois qui permet à l'artiste capillaire de couper d'un seul trait de ciseaux tous les cheveux qui dépassent. Et les paysans émerveillés disaient :

— Il est ben adrait, quand i veut.

D'autres faisaient des réflexions de contentement.

— Ça vos rajeunit... y avait plus de quatre mois qu'les cheveux n'm'avaient fait... Je sommes ben débraudés, à c't'heure...

A un instant, voulant aller plus vite, le barbier appela sa femme, pour l'aider.

— Tiens, dit-il à M"" Quatrehomme, savonneles ; quand ils mousseront bien, je les raserai mieux.

Et M"' Quatrehomme savonna les clients. Ceuxci, au contact d'une main féminine, semblaient

prendre un plaisir qui, malheureusement, échap* pait au mari, absorbé dans le' fauchage de poils villageois qui avaient huit jours de pousse...

Picot n'était pas épuisé, il sévissait particulièrement ce soir-là... et, d'une voix langoureuse, avec des fioritures impayables, il préluda :

Dessous un laurier-rose Lui a-t-une princesse...

11 exécuta encore :

bis.

Finissez, grand Nicolââ,

Vous savez qu'ça n'se peut pââ ;

Vous savez que je suis trop jeune, Et trop jeune pour me marier; Faudra z*en chercher eune Qu'elle soit plus fortunée.

Hélas ! l'artiste avait la guigne — une guigne noire. — 11 avait perdu « l'oreille du public ». — On était distrait, on ne l'écoutait plus... on écoutait une discussion qui s'était engagée entre Zéphir et Plaquevent, le garde champêtre — tous deux un peu allumés par les libations.

— J'sieux t'employé du gouvernement, dit Plaquevent.

— Ous qu'est ta plaque ! . . . Montre-nous ton vésicatoire, ripostait Zéphir. Garde champêtre, tu gardes pas grand qui. Tiens, maï, pas plus tard

qu'y a huit jours, j'y tuaï un réron, dans le marais; et tun'n'asrîen su...

— A Tajet? à l'affût? au gabioYi? demanda sévèrement le fonctionnaire.

— Ouaï! à la pleine heure de midi, pendant que tu mangeais ta soupe.

— J'peux pas le craire, dit Plaquevent ; mais, pisque t'avoue, j't'écoute.

Et Carnaflou raconta ce qui suit :

— Vous connaissez ben Laumône?

— Oui, dit quelqu'un : c'ti-là qui demeure au Hamel-ès-Ronces!

— G'ti-là qu'on appelle « Gueule de broc. »

— G'ti-là qu'on appelle « Tendre-ès-mouques » , parce qu'il veut jamais travailler au soleil ? insista un autre.

— Juste, dit Zéphir. Eh bien, Faut' jou', i remontait par dans ma cour, revenant du marais ; sa carnassière était pleine de quéque chose ed'blanc. J'y dis : t Qui qu't'as là? — Un cygne >», qu'ime répond... Et il me le sort, me l'monlre, m'explique que le marais en est tout blanc, qu'y en a partout, dans les fossés, n'sais comben. Je m'dis : t Si Tendre-ès-mouques a tuaï un cygne, j'en tuerai ben un itou... il est bête comme un oie, Tendreès-mouques!... > Je m'en fus à la maison et pi j'dis à ma femme : t La maîtresse, baille-maï man fusil. — Pour qui faire? qu'a mo dit (al'n'est

pas toujours commode, la maîtresse). — Pour tirer un cygne, que j'dis, paraît qu'il y en a n'en sais comben, dans le marais. — Taï! que me dit ma femme, t'es ben trop maladrait pour cha. — Tu vas vê, baille-maï toujours mon fusil ; aveinsle-maï, entends-tu? >

La maîtresse me rdécroche de dessus la cheminée. C'est un bon fusil; i m'a pas coûté ben cher : dix-sept francs, à la vendue à défunt Pille ; seulement, i n'part pas toujou : le déclin est pas tout à fait assez fort, à ce que dit l'armurier ; j'aurais mieux aimé qu'i m'en coûte dix-huit et qu'i parte loujou ; enfin dix-sept francs, c'était pas cher n'tout. « Y a longtemps qu'i n't'a servi, me dit la maîtresse, tu ferais ben de Fessayer... il serait aco ben capable de parti quand no ne l'y demande point... essaye-le, marche. — T'as raison, ma femme. »

J'y mis dedans de la poudre, des bourres, du plomb, une capsule sur la cheminée et je l'amarris par le canon à mon grand perrier, devant ma maison, vous l'connaissez ben!

— Ton perrier de cueillette? interrogea Quatrehomme.

— Juste! Je noue le déclin avec mon fouet à quérue ; je m'recule, je tourne le dos et... ran ! je tire. I partit... monsieur! i partit, n'sais combien fort. « Maudit! que j'm'dis, il est raide bon : le

ressort a peut-être pris de la force en vieillissant ; nos' a vu ça que les choses s'améliorent aveu le temps... Gare aux cygnes, à c't'heure, j' vas les chidrer... > Me vlà parti.

I faisait une fraid, monsieur, eune fraid à pas mettre un curai dehors!... j'avais la piau grégie... no z'en était houvi; j'avais l'onglée... j'avais la roupie, tout ce que no peut avé. Man quien Trim vint acanté moi : il est engendré pour la cache, çu quien-là; il est laid, y a point pu laid! Mais, quand i cache, il perd de sa laideur; il est bié veillatif. Quand je fus dans le marais, je regardais tout alentour de mai ; man quien itou ; il éventait tant qui pouvait... i jappait; rien... pas de cygne... je m'dis : « Où qu'il a trouvé le sien, li, Tendre-èsmouques? » Je marchais, je marchais. Je rabuquais les buissons, pour faire déjuquer les lièvres ; je tapais comme un perdu, comme un déterminé ; i n'y en avait pas ! je ne faisais lever que des pingeons, des claques, des corneilles et des pies qui partaient autour de mai, tout d'équilbourdée... Ça faisait pas m'n'affaire : je m'disais : « J'vas t'y revenir sans rien dans ma carnassière ?... No va se moquer de mai* »; je m'débauchais : « ... J'y du brouillard dans les yeux, ben sûr », que je m'dis.., c'est peut-être que j'y vois point assez... j'busuncoup d'eau-de-vie de cidre... ça me réchauflit... j'soufflais cont' du vent; mais ça faisait

pas veni rgplbier...j'veillais ben partout, j'vitrais... mais y avait rien.

Je marchais... je marchais; je passis par-dessus les liches à Gamblin; je traversis une picane pour Constance Cabut; les fossés, je ne les sautais pas, je les tranversais ; j'étais aragi... aragi...

No me revit dans l'herbage au brottier, même que je me trouvis là ben embarrassé.

Le brottier, il a un viau qu'est malin, pus malin que san maître ; quand il vit man quien, çu mauvais viau, il se mit à couri dessus. Trim est pas brin hardi cont' des viaus ; il vint se mettre dans mes gambes : « Bon, que je me dis, me v'ià ben étoré ! i ... Savez-vous qui que j'y fis? Je prins le viau par la queue! 11 fut sapai! Vous n'avez jamais vu, monsieur, un viau aussi surprins... il ne tardit point à déganasser...

Mais tout cha, cha ne me donnait point de gibier !

Enfin, v'ià tout d'un coup que j'aperçus, dans le fin coupet d'un peupelier, de l'autre côté du pré à M. Landrin, un grand oiset qu'avait un bec... un bec, monsieur, qui n'en finissait point...

Mais, j'm' dis, c'est un réron, cha... un réron... il a des grandes pattes itou... que biau gibier!... si j'pouvais l'avé? mais i va s'envoler, ben sûr. J'dis à mon quien : a Le vês-tu, taï? i I n'veyait pas, lui, Trim; mais i veyait bien que j'veyais queuque chose... lui, ilouïmelait!...

... Je m'muchis derrière le fossé et pi j'me mis à marcher à crablette, sur les mains, pour m'apprécher sans qu'il me veye, le réron... je m'catissais, je m'coulissais le long des haies, des saules, des arbres... j'en grémissais d'impatience : j'en sommélais... Pourvu qu'i n'm'écappe point, que j'me disais... Je le veyais bien, le réron... mais i m'veyait ben itou, li... il me laissait veni...

Oui, mais, entre nos deux y avait le fossai de la Noé à tranverser. J'voulus l'sauter... j'pris m'n'espiette... hélas! mon Dieu! le pied m'manquit... j'tombis drait dedans, à plat ventre! Cha fit un vacarme, monsieur... je battais l'iau avec mes bras et pi mes gambes pour me haller : c'était pire que les roues du vapeur qui va au Havre.

— De la vapeur, rectifia Trémois qui avait des prétentions grammaticales; — no dit a eune vapeur ».

— De la vapeur, acquiesça Carnaflou... les paissons ils durent avé eune peur! Bien sûr qu'i se dirent : « V'iàim gars qui s'plaît pas aveu nous... » Quand j'fus sorti de l'iau, tout trempé, comme une lavette, j'avais envie d'aller me séquer à la maison. Mais l'idée du réron m'tenait : « Faut pas le quitter aller : j'vas le tuer d'abord... et pi j'dirai qu'il est tombai dans la rivière et que j'ai été le quérir à la nage... » J'fus pu d'un quart à arriver:., à la fin des fins, me v'ià au pied du peupelier ous qu'il était

juqui, le réron... Sans r'muer la tête, je r'gardis man gibier... i bougeait pas... i me regardait itou, le guenon! « Tiens! quej'me dis, i n'est pas brin farouche... attends, j'vas t'apprendre » : je le mire, ben drait, ben drait dessus... et ran, je lire... le quien de man fusil n'en finissait pas de tomber... à la fin... clââ... il tombit sur la capsule, mais il ne Fécrasit point... ça fit un coup sec : ben sûr que ça va faire sauver le réron... ouaï : il était aco là, le réron! I m'regardait!... i me fisquait, en tournant de l'œil, comme d'un air de s'dire : « Mais, que qui m' veut, donc, cVoie-là? — Qui que j't'veux, tu vas vê! » Je rarme mon fusil et je remire... Maudit! il ratitaco... Le réron était toujou là... i s'effouchait pas! J'entendis tout d'un coup une vois qui m'criait de loin : « Que qu'tu fais là, donc, Zéphir? ;>

C'était Lemariaî, l'homme à Constance, vous l'connaissez ben.

— Oui, dit Quatrehomme, i s'appelle Lemariai, mais je le connaissons pour un « Arquier ».

— I m'observait par-dessus sa haie. — Que qu'lufais-là?...

— Mais tu n'vês point que je sieux-t-en train de tuer un réron... même qu'il a la vie dure, çu guenon-là.

— Attends- mai* ; bouge pas; j'vas t'aider. Il se passerait ben du temps, premier que tu l'aies luaï ! . . .

yGoogk

Il vint aveu san fusil et pi, je nos mîmes tous les deux à mirer le réron. J'tiris... ça partit, de c'te fois, du premier numéro... Et le réron me tombit sur le fin coupet de la tête, raide mort.

— Ah! mais, ducoup, je l'i !...

— C'est pas taï qui l'a tuai, que m'dit Lemariai.

— Mais, ben sûr que si : t'as point entendu le coup de fusil ? Il a pourtant fait assez de brit.

— Regarde tan fusil, que j'te dis.

Je regardis avec la baguette (1) : il était aco tout fin plein... Il avait pas parti I Je vos laisse à penser si j'étais dupe ! Je n'n'étais jugé !...

— Qui qu'j 'allons faire de c't'oiset-là, que j'deraande à Lemariai? C'est-y bon à manger?

— Ouaï : c'est pas brin bon... no les empaille.

Tout d'un coup Lemariai m' dit : — Tu pourras pas l'empailler, tan réron : i sent piant.

— I sent piant, qu'tu dis? Faut pas s'en effoucher... Ces bêtes-là, ça a de l'odeur : c'est du gibier du marais.

— Non, que j'te dis, il est pourri*

C'était vrai, messieurs. . . c'était un réron bléchi. . . il était à moitié mort : c'est pour ça qu'il ne s'était pas ensauvé en m'veyant... i n'n'avait pas la force,

(1) Zéphir avait un fusil à piston.

la pauvr' bête ! la misère l'avait consommé : il était cousu de vermaine, de poués. Je rquiltîmes sous Tpeupelier : il sentait pîant, il empoisonnait !

Oui, mais v'Ià que j'm'aperçus que Trira mâquait la carcasse du réron... il a toujours faim, li, ça paumr' Trim : il est pas bien nourri cbevu nous... Mais i put pas le digérer; i léqoait... i gosillait tout du long de JLafoiite : depuis çu temps-là, quand no fi cause des rérons, i fait le guenon et pi i s'en va dans un coin...

Quand il revint à la maison, il était plein de boue : il était Ivourdé; mai itou : la maîtresse nous baillit à manger d'ia soupe à la surelle.

Cette histoire avait considérablement diverti les paysans.

Tout d'un coup, le garde champêtre se leva, solennel, et, s'adressant à Carnaflou, lui dit :

— Tes nom et prénoms, si vous plaît?

— Hein?

— Je te déclare procès-verbal, t'as chassé sans permis. T'as avoué devant témoins : t'as un procès.

Ce fut une stupéfaction générale, un haro d'indignation.

S'emparer d'un propos d'ami, ça n'se doit...

Plaquevent est un sale type, un mouchard; personne ne témoignera contre Zéphir, pas d'danger !

Plaquevent se vit menacé d'un mauvais parti; il céda et dit :

— J'suit' assermenté : je suit' employé du gouvernement; ma parole suffirait; mais je ne veux pas faire deuil à un camarade ; j'aurai point d'mauvaises raisons avec lui; j'dirai rien; seulement faut qu'i régale.

— Entendu, dit Zéphir.

La séance de barbification était finie : tout le monde, rasé et titubant, s'en fut achever la nuit dans l'auberge à Bourdel.

... La lune élevait au-dessus de l'horizon son disque paraissant allongé, comme un cône de feu...

Et l'aube éclaira quatre poivrots qui, monologuant et chantant, parcouraient la campagne, s'en allaient « à va-les-camps » .

— Le réron avait la vie dure, disait Zéphir.

— « Dessous un laurier-rose, lui a-t-une princesse », murmurait le garde champêtre, qui avait le vin tendre et qui regardait sous tous les buissons, cherchant vaguement des braconniers qui seraient des princesses.

— J'vas t'y ben? interrogeait Quatrehomme, zigzaguant.

— Tu vas tout de travers, comme un quien qui va à vrêpe, répondait Zéphir.

Et Magloire criait comme un sourd : « Alléluia... Alléluia!... »

Nous retrouvons une partie de nos amis à laaoce : car Tinvitation de Quatrehomme, bien que peut-être faite peu consciemment, inter pocula, comme disaient les anciens, n'en a pas moins été prise très au sérieux par les villageois.

Les toilettes sont superbes, les hommes en c grand' chemise > bien empesée et brillante, en « plaude 9 (ce vêtement long, rappel des manteaux qui, d'après les imagiers du temps, furent portés par Louis XI et Louis XII), ou en redingote, les uns en € capet à haute forme », les autres en € capet de feurre » — les dames ayant cette coiffe normande, qui rappelle le hennin des femmes d'autrefois. M"*' Magloire et Baffard, les t professional beaulies ]» du pays, sont absolument pimpantest^ accortes et désirables.

M"' Magloire surtout, une commère aux appas puissants, aux joues rouges, à l'épaisse chevelure, attire principalement tous les regards.

M"" Baffard est plus fine ; mais son genre de beauté est moips apprécié par les paysans.

— Elle est élingarde, dit-on, un brin feluette : in'y en a point, d'elle !... Et puis al'se porte un peu haut : à se parle ; al'est fière.

De fait, la blonde M""* Baffard, habituée par son mari à fréquenter ces messieurs du presbytère, a pris là des allures discrètes, recherchées; elle est

€ distinguée » et fraye le moins possible avec le vulgaire... Parfois, on la sent mélancolique...

A la messe, Magloire a été au-dessous de tout : sa voix éraillée, couverte, à demi brisée, a excilé rébahissement général : il est resté < à quia » dans le ^ tin mitant » du Kyrie Eleison! Les efforts énormes qu'il a faits en la mémorable soirée chez le barbier lui ont endommagé les cordes vocales et détérioré son émission. M. le curé, tout navré de la chose, s'est informé avec sollicitude dé la santé de son chantre. Mais celui-ci, trop honteux d'avouer la vérité, a vaguement allégué un rhume, « un arième », comme on dit à la campagne :

— Oui, monsieur le curé, un arième que j'ai attrapé dans le Val-Auzou, en lochant mes pommiers... j'ies délais.. . j'ramassais les pommes.:, j'portais les pouques... j'faisais tout... c'était pus que forche pour maï... et pi il est venu un vent de mer... j'i pris frais... c'est une fraîcheur...

Le dîner a été fort brillant. Il y a des fleurs sur la table — de fausses bien entendu : car à la campagne c'est plus rare et recherché. Ija chère est somptueuse; M"* Quatrehomme a pris en journée un cordon bleu voisin, « la femme à Tesson », qui, dit-on, « castrolle ben » ; la maison de Quatrehomme étant trop petite à cause des invités suppléments^ires, on manque de place absolumenti

on est entassé : il est difficile de trouver un siège : € J'allons prendre les femmes sur nos genoux, » dit Zéphir:

Les dames se récrient naturellement,^ tandis que les gars admirent l'ingéniosité de Gamaflou : « Il est toujou ben plaisant, Zéphir!... Satyre Carnaflou, il est sais comben farce! » C'est aussi Favis de ces dames, qui, tout en repoussant la proposition de Zéphir, l'ont trouvée réjouissante. Et entre elles, elles murmurèrent :

— Il bétonne toujou li, Zéphir...

Repas interminable.

Il est vrai que le service est fantaisiste, malgré les objurgations de M""' Quatrehomme à Honorine sa servante, une grosse blonde, rouge comme une pomme d'api.

— Veions donc, Noraine, démurge-taï : tu n'aboutis pas brin du tout, anui : tu fétonnes... Prends garde, tiens, v'ià ta 'marmite qui court... ben! à c't'heure va-t'en pleumer t'n'oie...

Les convives se lèvent, donnent un coup de main à la bonne; et, quand un plat se fait trop attendre, s'e^ vont dans le verger ou dans le village faire un tour digestif. Les garçons, robustes gaillards, lutinent les filles ; puis, quand ils sont de ce côté rabroués avec trop d'éclat, ils se réunissent, se provoquent pour essayer leurs forces en jouant, Et ils « se dossent '» avec des « ban »

farouches, des efforts herculéens que les villageoises contemplent avec satisfaction.

On rappelle tout le monde quand un nouveau service est préparé : ce festin constitue une suite de festins, arrosés de « cœur de cidre >, d'iau-devie de cidre, de « calvados > — le « trou normand » .

Au cours de ces petites ballades, les messieurs € crochent > les dames et tentent de les emmener au loin ; mais celles-ci résistent en minaudant : la vérité cependant nous oblige à dire qu'on a perdu de vue Zéphir et M"' Magloire.

Mais tout s'est expliqué le mieux du monde : ils avaient été à la Risle « voir le flot > ... M. le préposé des douanes Guerrier a bien objecté qu'à cette heure-là, il n'y avait pas de flot; mais, avec sa présence d'esprit ordinaire, Zéphir a fait subitement une diversion heureuse.

— Voulez-vous que j'montions dans le clocher ? Montons-y, pas, garthons?... No's'a eune belle vue ; Baffard va nos conduire : j'allons vè les cloches.

Baffard ayant dit oui, la noce se dirigea vers le clocher.

Mais, avant d'y monter, Baffard exigea que tout le monde vînt dans l'église dire « une courte prière ».

Carnaflou voulut faire le loustic et, imitant le bedet qui quête, il disait :

yGoogk

— Y'Ià un sou, rendez-maï quatre centimes.

Le sacristain se fâcha et, sévèrement :

— Tu n'respectes point Not' Seigneur, brin du tout. No n'doit point rire dans la maison du bon Dieu : tu ferais mieux de te convertir...

— Je verrons cha en redescendant du clocher, riposta Zéphir.

Au moment dç quitter le parvis, Baffard morigéna Quatrehomme, qui avait fait une mauvaise génuflexion.

— C'est mal fait, comme ça : ça ne sert point : si vous ne vous appliquez point mieux que ça visà-vis de not' Sauveur, que que vous pouvez espérer deli?

11 rappela à tous les paysans la fête Saint-Yves pour la conservation du bétail, que M. le curé devait célébrer dans huit jours.

Et il ajouta, sentencieux :

— C'est une fête d'obligation.

... Bientôt tout le monde fut sur l'échelle : les hommes d'abord, les femmes ensuite. Zéphir avait bien proposé — par galanterie — que les dames fussent les premières à monter ; mais cellesci, pudiquement, avaient repoussé cette insidieuse proposition.

— Avez-vous peue que nos vous veye les genoux? demanda Zéphir, goguenard.

— Mais, dit M*"' Magloire, qui voulait affermir à

jamais sa réputation de vertu qu'elle sentait un peu compromise par son escapade mal expliquée, vous crayez, vous, qu*i n'pend que d'demander : si nos. vous écoulait, les hommes, où que cha nos conduirait ?

— Au ciel, dit en riant un garçon d'honneur qui grimpait déjà : vous y avez donc jamais étaï, la maîtresse?

— Aueîel J — c'est la grâce que je vous souhaite, conclut Baffard, qui se rappelait les ïns fle sermon de M. le curé;

— Dans le paradis, affirma Tondule, tu y iras, taï, Baffard : t'y seras même rudement ben vu, pasque tu pries le bon Dieu à cœur de jour...

Dans le clocher, les campagnards s'étaient ébahis de la vue sur la Roque, la Seine, Foulbec ; et leur admiration s*était manifestée en termes peu variés : « C'est biau... Nos y vait de ben loin... oui, au moins, dix lieues à la ronde... »

Le père Pilate ne s'était pas beaucoup produit jusqu'alors. On ne reconnaissait plus le brillant causeur d'autrefois, fatal aux dames, d'après la chronique. Mais la présence de « personnes du sexe » agissait sur lui, excitait le sang de ce vieux coq : sa barbiche grise tremblait : le goût de la femme est celui qui disparaît le dernier chez l'homme sénile : c'est l'ultime passion. M°" Baffard

semblait singulièrement troubler le vieux, qui était « connaisseur ».

Remarquant que les saillies de Carnaflou amusaient les dames, il voulut, lui aussi, attirer leur attention, et dit :

— Zéphir et Plaquevent dans les airs... i vont s'envoler?

— Tiens, tiens, riposta Carnaflou, allez-vous vos i mettre itou à la rigolade?No disait que l'esprit n'vos étouffait point : si i vos étouffe, manpaur'fils, n'vos retenez point, surtout! Dis donc, Baffard, comment qu'tu peux laisser entrer dans t'n'église le père Pilate, un homme qu'a un si mauvais nom, qu'a trahi Not' Seigneur.

Carnaflou s'acharnait après le vieux :

— Hé! m'n' oncle, n'vos approchez point tant des dames; n'mpntez point si vite : vous allez vous en casser la sous-venlrière.

La petite M"* Baffaré s'esclaffa, regardant l'ancien, d'un air... Et celui-ci constata avec peine que la femme, comme l'oiselle, ne coquette bien qu'à Tadresse des robustes mâles, et que, pour elle, ceux-là seuls ont de l'esprit — quoi qu'ils disent. Il comprit que, pour elle, en certaines bouches, il n'y a pas de niaiserie, il y a le souffle... Eve n'écoute pas, n'entend pas... elle subit l'aimantation qui vient s'insinuer en elle... A la campagne aussi, mon père Pilate, il y a Cassandre et don Juan.

-m RUSTRES

Baffard triomphait.

Le clocher, c'était sa maison, sa chose, et il était heureux d'étonner un peu ses amis en les admettant dans de pareilles altitudes.

Après la descente, voulant faire complètement les honneurs de sa c résidence », Baffard promena la noce dans le cimetière pour voir les inscriptions ; c'était son musée.

Le paysan a toujours un respect pour ce champ de repos, un recueillement superstitieux à la pensée de la mort. Et tous, marchant avec précaution, tête découverte, regardent les inscriptions, sans songer à rire, bien qu'il y en ait d'extraordinaires :

Ici repose Rosalie Verdure; elle mourut épouse de Désiré Bucaille : elle aspira toute sa vie à la patience.

Ci-git Léon Lécuyery décédé à vingt-trois ans chez ses inconsolables parents, en convalescence de dessous les drapeaux.

Sur une pierre funéraire, deux mains enlacées.

A gauche, ces mots : 1852. Je Vattends.

A droite, cette réponse : 1893. Me voici.

Ici repose Catherine Mage : elle fut bonne fille, bonne épouse, et se disposait à être bonne mère.

...Il fut vingt ans commissionnaire en pommes; et il allait devenir rentier.

Il fut la joie de sa famille, mais n*eut pas le temps d'en être la gloire.

yGoogk

Ci-gît Honoré Bouillette, proposé pour V ordre national du Mente agricole y ayant fait faire de grands progrès à l'élevage des bestiaux.

Mail* Léon fit cette remarque : « Le cimetière, il esl ben tint. » C'était Tavis général, car tous les assistants voulurent féliciter chaleureusement Baffard.

Mais les dames étaient mélancoliques : même rustre, la femme est sensitive, craintive, superstitieuse. Cette promenade dans le champ funèbre éteignit toute gaieté. Il y eut des réflexions navrées, lugubres, des souvenirs aux disparus, des larmes au bout des cils.

— Ch'est triste... paur' fille... jTavais ben connue, mai... qui ch'est que de nous : j'sommes peu de chose sur la terre... ça sera bientôt not' tour de manger Therbe pa' les rachaines !...

Baflfard crut devoir placer quelques paroles consolatrices et, avec onction, prononça :

— Il faut avé confiance dans Not' Seigneur... c'est un père pour nous... un tendre père... Il est miséricordieux... miséricordieux comme il n'y a pas... 11 est au-dessus de nous, ben au-dessus... faut être résigné : ch'est chrétien, cha... La mort n'attend point, ch'est sûr : c'est pour ça qu'i faut toujours être en état de grâce.

— Aco l'action de grâce ! dit Quatrehomme, qui n'avait entendu que les derniers mots... Tu n'n'es

yGoogk

aco là! attends, attends... j'allons aller queri ta tante.

— Quitte-le, dit Tondule, i prêche... même qu'i prêche rudement bien : i ferait aussi fort que M. le curé, en chaire : ils seraient forche à forche.

— Il a étudiai* pour êtr' prêtre, dit le père Pilate : il s'est ensauvé du séminaire quand il a appris que dans ce métier-là no ne pouvait point se marier.

— Pardonnez-leur, murmura Bafîard d*un air archangélique, ils ne savent ce qu'ils disent.

Et il les quitta pour aller sonner Tangélus du soir.

Il était effectivement déjà nuit et le repas n'était qu'à moitié. Irrassasiables, ces convives à estomacs de ruminants recommencèrent à engloutir, à bâfrer.

Le service était alors un peu mieux fait, grâce à la complaisance de Plaquevent, le garde champêtre, qui s'était spontanément offert — on sut depuis pourquoi — à l'effet d'aider Noraine, la bonne.

Malgré tout, il y avait encore quelques creux dans la présentation des mets. Des intermèdes étaient parfois nécessaires.

— Récite-nous queuque chose, dit tout à coup Picot, s'adressant à un adolescent qui, assis là-bas, au bout de la table, était jusqu'ici re^té muet.

L'interpellé était René — bâtard miséreux, domestique dans une ferme, employé à la garderie des vaches — lequel avait la réputation de

tourner des compliments « qui riraaieût ben >. Le petit pâtre, effeclive»ent, aux longues heures d'oisive immobilité, pensaîl, rêvait... et, dans son dénuement, n'ayant rien pour ètarire, il traçait les mots sur la robe de ses vaches blancliçs,,.

On. le connaissait bien, dans le pays, le Amul enfant aux boucles noires, aux yeux distraits, timide exagérément, amoureux de la solitude, un peu sauvage... Les rustres du village le tenaient pour un « propre à rien », mais cependant, ne le molestaient point, parce que, pour eux, il était Y inconnu...

Docile, il se leva, pour réciter ce qui suit :

Je viens t'a ce soir M'acqaitter de mon devoir, Pour vous fai' aconnaitre La fête de nos maîtres.

J*ous été de jardin en jardin Pour y cueillir du jasmin.

J^n'ons trouvé ni jasmin ni rose, J'ons rencontré le Maître des Choses, Qui m'a dit que la plus belle fleur, C'était celle de mon cœur...

11 se tut un instant... et, regardant la mariée, continua, un tremblement dans la voix :

... Elle n'est point de]mon mérite, Mais elle est de mon pouvoir.

Pour que jamais ne vous quitte.

Je vous prie de la recevoir.

yGoogk

Puis, très modeste, il se rassit, rémotion vibrant encore à son front pâli, à ses prunelles d'enthousiaste...

— Bravo! criaient les paysans : c'est bièfait... très biè fait... c'est réussi! René, il est savant comme un livre; i cause comme de l'imprimé, censément; i ferait ben un journal itou. T'es un écrivain, sais-tu ben, berger? T'es un gas supérieur, gardeux de vaques... ch'est de la pouésie...

Ils disaient vrai, les loquaces admirateurs... ils avaient raison, les bons rustres, de s'extasier. Oui, ce prolétaire était poète : sous une forme indigente et fruste palpitait un sentiment profond.

La poésie, don miraculeux, semence divine qui s'incarne au front du plus humble, parfois, du dernier parmi les humains... La Main du divin Semeur perpétuellement laisse tomber, à travers champs, les graines d'idéal.

Il advient — selon la parabole — que beaucoup de celles-ci rencontrent la glèbe infertile, les chemins battus, les sols usés.

Mais, d'aventure. Tune d'elles est recueillie dans l'âme azyme d'un Être d'élection, la pénètre, s'imprègne d'elle, entre en germination. Ce sont alors d'exquises fleurs, des fleurs de rêve qui grandissent et s'épanouissent pour l'émerveillement des hommes !

La Terre semble quelquefois frappée d'interdit

yGoogk

et de stupeur, comme si elle allait s'endormir dans le froid et mourir dans la nuit, ainsi qu'un aslre inerte, stérilisé, privé de pensée...

Et pourtant, les Greniers du Seigneur regorgent de semences... les quatre Vents de l'Esprit dispersent à travers l'Espace, à travers la Vie, Tinspiralion, la foi, la révélation, le g*éDie... Heureux le barde qui récolte cette manne!... Prédestiné l'aède qui la cultive!

Le simple d'esprit entend parfois si bien sonner à son oreille les voix de la nature !...

Le pâtre put s'esquiver... et, farouche, s'en alla contempler les étoiles : il retourna vers les bêtes errantes, compagnes de sa vie vagabonde.

Il s'en fut de nouveau à la cueillette des mentalités qui, adventicement, tombaient des Granges célestes.

Le diapason de la conversation s'élevait...

On racontait « la confession à Picot », c'est-àdire l'histoire suivante :

Le marié avait dû aller à confesse avant de recevoir le sacrement du mariage. Or c'était la première fois de sa vie qu'il entrait dans un confessionnal. Il écouta docilement le prêtre, fit et dit tout ce que celui-ci demanda, reçut la semonce que ses péchés méritaient, se soumit aux pénitences... Mais, tout à coup, du coin de l'œil, il vit le curé

qui levait le bras sur lui, pour donner l'absolution.

Il eut ridée qu'il allait recevoir une gifle, punition corporelle... et, se rejetant vivement en arrière, il cria : « Tapez pas, ou je fiche bas votre buifet!... »

Avec les fumées *du vin, les alcools, les plaisanteries deviennent salées.

On fit à Picot des objurgations, des recommandations : on adressa au « brument ]) et à la « bru i» des allusions grosses, grosses...

La mariée, Rosalie, ne semble pas comprendre... Charmante la mariée, charmante et fine, tranchant bien sur cet entourage si vulgaire, si lourd !... Elle est blonde, fraîche de teint : ses yeux sont pleins de vie et ses lèvres appellent les baisers; elle est robuste et vermeille ; distraite un peu, le front impénétrable, causant parfois bas à Picot, qui écoute extasié... Elle semble une étrangère, quelque invitée de distinction parmi ces rustres : elle resplendit comme si elle était d'une autre essence...

Elle est pourtant de même race qu'eux, et le même sang coule dans ses veines. Mais une jeune fille, en ce jour de nubilité triomphante, c'est la déesse de la vie... C'est la fleur... Au sommet du chardon la fleur, sur une ronce l'églantine, sur une haie les chèvrefeuilles semblent de liliales et divines apparitions par miracle nées là, tombées

du ciel... Liées aux noueuses racines, excrues des dures tiges, elles s'en distinguent néanmoins par réclat, le parfum, la grâce de la structure, l'adorable coloris, la pulpe idéalement affinée : ce n'est plus de la végétation, c'est un épanouissement, c'est du rêve... c'est l'éternel mythe... la Nuptialité... la Demeure symbolique pour l'Époux... Et, ce mythe, cette Incarnation par l'Amour, la Nature l'entoure d'une poésie, d'un resplendissement surnaturel. Au jour de son hymen, la Vierge est un calice, une forme idéale, éphémère, quelques instants apparue aux yeux des mortels... demain elle ne sera plus rien qu'une fonction : aujourd'hui reine, demain M*"* Picot..,

Au milieu de la clameur ambiante, elle songe, la petite mariée... elle songe à ce jouvenceau dont les yeux fous^ l'ont regardée.

Inquiète et curieuse comme Psyché, elle répèle, tout bas, ces paroles étrangement nouvelles :

« ... Le Maître des Choses... m'a dit que la plus belle fleur... c'était celle de mon cœur... »

Et, sous la musique des mots, elle entrevit, elle connut la tendresse des choses...

Un gamin, le propre frère de Noraine, entra dans la salle du banquet et demanda :

— A quelle heure que no va manger le raisin ?

— Tu repasseras demain, lui cria-t-on,

Rabroué, il disparut et se glissa sous la table pour dénouer les jarretières de la mariée. Mais Rosalie retira sa jambe, fâchée... On gourmanda le petit en lui disant :

— On va le dire à tan père.

— Man père, riposta l'enfant : j'en ai pas : c'est mon oncle qui m'a fait.

Cette énormité provoqua une hilarité considérable, à la faveur de laquelle les mariés s'éclipsèrent.

Et le repas s'acheva dans un hourvari, dans une rumeur puissante, parmi les interjections, les appels gargantuesques.

— Reforchez-vous, nos gens, disait Qualrehomme : r'prenez du fricot : c'est le plat qui reforche.

— Mai, j'en peux plus, je r'bouque.

— C'est une soûlaison de bêture ; c'est une soûlaison de mangeaison itou.

— J'mangeons comme des allouvis.

— Je reprendrai ben un miet de café.

— Sucrez-vous, ma cousaine.

-— Merci, man cousin, sucrez-maï, vous.

— Maudit, maît' Quatrehomrae, vos no5 f.-.es^ là un café qu'est seigneurial !

— Cha, c'est de l'eau-de-vie de 1848 : goûtez-la.

— Je la reconnaissons ben, dirent les convives : faisons un brûlot,

— Oh! non, avec c't'bonne-là, ça serait péché.

— Ce sont les noces de Cana, murmura Baffard, qui, bien qu'ayant trop bu, n'oubliait point ses souvenirs bibliques.

— Balancez vos dames, concluait Carnaflou en « happant » la taille de sa voisine, la plantureuse M"** Magloire, qui lui dit, d'un air sévère, de façon à être entendue :

— Quiltez-maï, vous... vous me desaillez : vous m'épotissez...

Mais Zéphir ne la lâcha point; et c'est avec elle qu'il ouvrit le bal. A la contredanse, son « cavalier seul j (une espèce de gigue avec entrechats que les gars normands exécutent volontiers quand ils sont c souples ») lui valut tous les suffrages et l'admiration visible de sa cavalière.

Et même, pour méduser davantage M"' Magloire, il exécuta, avec un brio extraordinaire cette chorégraphie étrange qui, au hameau, s'appelle « la danse des quatre fétus ».

Il fit encore preuve d'un autre de ses talents, la musique : il joua de l'épinette, sorte de triangle sonore qui vibre dans la bouche et dont les paysans tirent certains effets.

Le clou de la noce, ce fut la « bourgallée », c'està-dire un feu de joie, l'incendie d'un bûcher composé de cent bourrées, d'une corde de bois de pommier, avec quelques gourdes de coaltar... Les

campagnards apprécient beaucoup ce spectacle, survivance singulière des antiques holocaustes par rignition, rappel des cultes du feu... La boui^allée projetait sa lueur jusque sur les villages voisins.

Au plus fort de l'incendie, les paysans organisèrent une ronde échevelée... ils dansaient comme des cannibales, le corps contorsionné, les membres allongés par les ombres ou éclairés en raccourci, les visages noirs ou frappés d'un reflet ardent... On eût dit des Malais entraînés dans quelque danse de sabbat... c'étaient des nègres, des gnomes..;

Et les chants hurlés recommencèrent ; on entendit :

En revenant de Lille en Flandre...

Les filles seules chantèrent avec jovialité : « Mettons les garçons couver dans la niche à nos poules. » Ce à quoi les garçons répondaient : c Si ton cœur est encore malade, moi, ma tête est en bon état... »

Un des gars de la noce eut du succès en exécutant :

La fleur la plus tôt fanée,

No dit que c'est la giroflée.

Il en est de même des filles

Quand elles veulent changère d'amant ;

Elles disent qu'elles sont trop jeunes,

C'est pour mieux passère leur temps.

yGoogk

Avec cet envoi :

Qu'est-ce qu'a composé la chanson ?

C'est une fille ef un garçon,

En faisant le tour du jardin,

Cueillant la violette, le romarin, le joucemain !...

Puis, garçons et filles chantèrent, en couplets alternés, les « Adieux à Virginie ».

Virginie, la larme aux yeux, Je viens te faire mes adieux.

Nous partons pour la Russie.

Nous allons droit au Levant, Mon ainmable Virginie, Je mettons la voile au vent.

Mon ami, si tu t'en vas Là-bas, tu m'y oublîras.

Tu m'avais donné pour gage Ton cœur et aussi ta foi ; Maintenant que tu m'outrages^ J'n'aurai plus d'amour pour toi.

Virginie, ah ! ne. crains rien, Je connais bien mon métier.

Je connais le pilotage.

Je sais conduire un vaisseau ; Nos arrivera pas de naufrage Tant que j'resterai sur l'élu.

Magloire voudrait bien chanter un solo... mais hélas, il y a quelque chose de fêlé, dans sa gorge, décidément. . * Impossible de « monter ! d Interdîtes,

yGoogk

les gammes supérieures!... Il se conlenle d'accompagner en sourdine, en faux bourdon, <r à l'octave >, pour faire montre de ses connaissances musicales.

Les derniers tisons éteints, les gens de la noce, harassés, fourbus, vannés, revinrent chez Quatrehomme pour se refaire, par un nouveau repas qui devait comprendre les restes du festin de Balthazar, à peine terminé, digéré déjà.

En route, Zéphir a voulu serrer de près M"* Magloire, qu'il appelle « mon petit cœur »... Mais, après quelques mots échangés à voix basse, M"' Magloire, très ostensiblement, s'éloigne de lui pour se rapprocher de son amie, M"' Baffard : et, entre les deux femmes, s'engage une de ces conversations intimes qui sont interminables, au village comme à la ville.

Et ce fragment en dit long sur l'état du cœur de M"' Magloire. M"* Baflard, moitié riante, moitié sévère, disait :

— Tu Taimes donc point, t'n'homme ?

— Porqui que tu l'as prins, alors, pisqu'il n'te plaisait point?

— Ne m'eause point de cha... ne m'cause point de cha... c'est pasqu'il avait du bien : et pi c'est mes guenons de gens itou qui Tyoulaient... mes guenons de gens...

Au moment d'entrer chez Quatrehomrae, grand

émoi... cris perçants de M'"" Quatrehomme!... On s'informe... Qu'ya-t-il? Un malheur?... Le feu?... Elle s'explique, à mots entrecoupés :

— Je viens de trouver Noraine, ma bonne...

avec... avec... devinez... avec Plaquevent!... Ah! mes paur' amis... que que sa mère va dire! Elle qui me l'avait si ben recommandée! Tous deux ensemble!... les bras m'en sont tombés...

Carnafloù s'écria :

— G'est-i comme ça que Plaquevent garde le gibier? J'en cause plus! 1 cherchait peut-être ben des collets dans la chambre à Noraine... Faut faire un procès au garde champêtre... il avait pas de permis, ben sûr, pour c'te cache-là !

— Ah! le guenon, dit Quatrehomme, moitié fâché, moitié souriant. Ah! satyre Plaquevent! Faut aller queri la mère à Noraine, M""' Foussard.

Un instant après, arrivait la mère Foussard, essoufflée, ahurie, dépeignée, tirée du lit en sursaut.

— Quoi qu'i n'y a, Dieu du ciel?...

M"' Quatrehomme narra la chose, avec tous ses détails.

— Hélas, mon ï)ieu, dit alors la mère Foussard, c'est-i tout! Que vous m'avez fait peue! J'y cru qn'al'avait volaï!... Si ça n'est que cha, fallait-il pas qu'ça y arrive, un jour ou l'autre! A'n'a point volai!... Ça m'enlève un poids de su' l'estomuc.

yGoogk

Et elle retourna se coucher.

BafTard leva les yeux au ciel et prononça le sixième commandement :

— L'œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement : c'est un péehé mortel qu'ils ont commis là : faut Préparer : no les mariera.

— Je chanterai à leu' messe, dit Magloire.

— Tais-taï, dit Carnaflou, prenant un air de commisération vis-à-vis de cet homme qu'il avait mystifié comme chantre et peut-être berné comme mari — tais-taï, tu n'es pu bon à c't' heure qu'à chanter le De profundis.

Et c'est aujourd'hui la Saint- Yves, le pèlerinage pour le bétail. Dès le matin, « drès chinq heures », Baffard a « carillonné » les cloches, éveillant gaiement la contrée. Le bourg est plein; parles routes qui convergent à Thorsainville, arrivent des voitures, affectant toutes les formes, depuis la' queue d'éronde jusqu'au banneau, en passant par le « hoc », le « chartil », la « voiture suspendue » et la carriole.

Les conducteurs, fiers de leurs chevaux, viennent grand train : et l'air, engouffré dans leurs blouses, les gonfle par derrière comme de gros ballons.

Certains paysans venus du fond du Roumois portent encore le bonnet de coton, enserre-tête; les hommes l'ayant noir ou gris, et les femmes,blanc.

yGoogk

Un char à bancs, traîné par une jument aux pattes velues, arriva : ce fut sensationnel.

A côté et derrière le paysan qui conduisait étaient assises cinq villageoises endimanchées, en hauts bonnets et c calipettes ». A chaque foulée du cheval, dentelles et calipettes oscillaient, étaient secouées, faisaient des soubresauts, des bonds... « Zoup... zoup... zoup... » Tout à coup, je ne sais quel heurt se produisit... un accident inexpliqué... les cinq bonnes femmes dégringolèrent, disparurent au fond de la carriole, comme si quelque tfappeles avait englouties.... Et ce fut une hilarité générale quand elles reparurent, coiffures de travers, cheveux dépeignés, ahuries, pitoyables...

L'église est assiégée, tout le monde voulant se faire dire « un évangile ». M. le curé et Baffard sont débordés, malgré l'assistance des curés de Saint- Pierre et de Berville qui ont été réquisitionnés pour la circonstance.

M"* Baffard elle-même est là : en permanence, tantôt dans la sacristie où elle arrange les surplis, les aubes, les burettes de vin, tantôt à la cuisine où elle surveille le repas pour « ces messieurs prêtres ï>, elle se multiplie ; et ses joues, ordinairement pâles, ont un incarnat assez vif : elle est charmante ainsi.

Très sensible, elle a eu les larmes aux yeux, tout à rheure, quand M. le curé de Berville, un jeune

abbé au menton bleu, à la fine silhouette, l'a remerciée de tant de zèle.

A la sortie de la messe, quelques paysans rentrent et jettent sur l'autel des toisons de laine d'agneau en guise d'offrande.

L'un d'eux fait une neuvaine pour que sa brebis n'ait point la clavelée.

Après la cérémonie religieuse, le pèlerinage comporte une ablution dans la source de la Noé... « la petite fontaine », comme on dit dans le pays, qu'est dans la cour à M. Leblond.

Tous les pèlerins y vont et, là se trouvent en présence de la fermière, une énorme dondon qui préside au débit de l'eau et la distribue suivant le tarif.

Chaque bouteille, dix sous.

— Al'est d'attaque, la bonne femme, dit un paysan : al'voudrait ben que no y en prenne chacun unhecto...

Puis, moyennant deux sous, chacun peut tremperdans la source chapelets, médailles et objets divers.

Grand scandale tout à coup : un gas de la Roque arrive, tirant après lui une génisse, à la longe.

— Je veux faire bagner ma vaque, dit-il.

Baigner une vache dans la source sacrée, quel

attentat! La fermière jette les hauts cris : ce sacrilège ne s'accomplira pas, elle vivante, du moins.

Le Roquais s'entêle.

— Je payerai... v'ià-l'y pas : si cha dait faire du bien à ma vaque : c'est-il pas un pèlerinage pour les bêtes?

— Vous auriez ben pu venir tout seul, alors, dit Carnaflou, qui, appelé par la fermière, arrivait à la rescousse.

Et il repoussa l'intrus en disant :

— Vous et votre vaque, allez-vous-en nager ensemble dans la grande mare...

Elle a eu d'autant plus raison, la fermière, de s'opposer à la profanation, que sa source est réputée pour avoir d'autres vertus curatives applicables aux humains.

Elle guérit les « maladies de saint » ; on voit, en effet, arriver dartreux, paralytiques, estropiés, qui se trempent dans l'eau; on entend des dialogues étranges, en cette cour des Miracles.

— J'ai quat' bons saints sur mai, dit une vieille : saint Onufle, saint Urien, saint Nicaise, saint Taurin ; ma chai' tourne.. .

— M'n'effant a les convulsions.

— L'mien a une maladie de longueur, je l'ai conduit à un homme qui guérit par secret : ça n'a abouti à rien...

— J'y fait le pèlerinage nu-pieds, nu-gambes.

— Dieu a voulu vous humilier, dit Bafifard :

acceptez sa sainte volonté.

Un forgeron éclopé s'approche, tendant une sébile : « J'quête pour ma gambe, » dit-il. Et il explique que l'offrande qu'il promit à saint Méen ne doit contenir que des pièces recueillies comme aumônes...

Une vieille geint :

— N'y a que le Bon Dieu et pi moue qui savons c'quej'souffre!... J'ai dépensé au pharmacien pus que je n'suis lourde...

A midi, tout est terminé : et alors, dans le bourg, les étrangers, les « horsains », selon l'expression du cru, s'installent pour manger.

On voit, sous les voitures, des familles dévorant des cervelas, des « dorées de beurre », ingurgitant des boissons variées, pendant que les chevaux, dételés, au milieu des brancards posés à terre, grignotent leur botte de foin.

Les Bervillais, des a pessonniers », des « maqueux de crablin », sont attablés autour d'un plat de crevettes.

La « procession de Saint-Sulpice (Saint-Supplice », comme on prononce ici), curé et chantres en tête, est assise en rond (M. le curé est absent, déjeunant au « presbytère »); les chantres ont retroussé leurs surplis autour des reins et remplacé leurs barrettes par des casquettes à trois ponts — trois, au moins! Bannière, croix et chapes sont

yGoogk

posées par terre sur l'herbe. Tout le monde boit et mange gaiement...

On en voit deux, qui, étalés sur le mur du cimetière, font une partie de dominos.

Quelques forains, boutiquiers, hercules et pitres, qui viennent ici tous les ans, attirés par les bonnes cubaines habituelles, ont ouvert leurs loteries, baraques, étalages, et font le boniment. Le pain d'épice est très demandé.

Un manège de chevaux de bois envoie au loin l'appel de son orgue de Barbarie.

Et bientôt, Thorsainvillais, Bervillais, gars de Saint-Supplice, gens de la procession, chantres et enfants de chœur ont enfourché les bidets de bois... Et tout cela tourne éperdument.

Une « Vierge », assise comme Jeanne d'Arc sur un destrier mal peint, agite sa bannière : on entend les tintenelles de la procession, mêlées aux accords canailles de l'orgue, aux appels du barnum. •• Voici tout à coup qu'un bicycliste-photographe, venant de Honfleur, débouche dans le bourg, s'arrête sur la route, extasié devant ce spectacle peu banal.

Vite, vite, il prépare son objectif, ses plaques... « Épatant, murmure- t-il... renversant... on ne voudrait jamais me croire, si c'était pas photographié... »

yGoogk

Après toute cette agitation de la journée, le soir est venu et la brume est tombée : il fait noir.

A quelle secrète impulsion obéissent Zéphir et le père Pilate, en rôdant autour du presbytère?... Quelle surveillance occulte exercent-ils l'un sur l'autre, ou sur des tiers? Quelle flottante « odor di femina » éveille le flair de ces subtils mâleg, de ces fins limiers du sexe, de ces deux connaisseurs?...

M"* Bafl'ard, sa journée finie, sort du presbytère; passant devant l'église, elle entre, s'agenouille...

Carnaflôu, paysan aux sens très aiguisés, qui voit dans l'obscurité et qui entend à une demilieue, arrive un instant après elle, au porche... il distingue bien la forme affaissée... il entend des sanglots.

Une émotion, un respect le saisissent... il y a là quelque chose d'inconnu... qu'il devine; mais, don Juan respectueux du mystère féminin qu'il a pénétré, il veut s'esquiver, disparaître, se taire — et attendre.

11 se retourne et part sur la pointe du pied. Deux pas plus loin, il heurte le père Pilate, qui s'avançait, lui aussi, prudemment... Le vieux s'excuse.

— Bah ! dit Zéphir, vous ne pouvez donc point dormir n'tout, vous : a l'idée » vous tourmente, pas?

yGoogk

Venez-vous-en baire un coup : j'sommes logés à la même enseigne, man paur' vieux... j'avons rien à faire de bon par ichit.

Un instant après, les deux hommes entraient au cabaret du « Soldat laboureur », et à leur grande stupéfaction voyaient Baffard attablé tout seul, visiblement gris.

Baffard les reconnut... de pieuses paroles lui montèrent à la bouche, avec un hoqiiet.

— C'est une heureuse journée... agréable au Seigneur, balbutiait-il.

— Baffard, répondit Zéphir, veux-tu que je te dise? T'es eune bête...

yGoogk

yGoogk

yGoogk

yGoogk

A Fridijof Nansen.

Les employés du bureau étaient partis. Seul, Jérôme Pital travaillait encore, achevant des correspondances que son patron, M. Manuel, lui avait bien recommandées, avant de remonter dans ses appartements.

Pital avait en effet la confiance spéciale du chef — et il la méritait bien, étant très intelligent, très travailleur et d'excellente conduite.

La grande maison de commission « Manuel et C" », du Havre, n'avait pas d'employé plus ponctuel, plus fidèle, plus précieux à tous égards. Arrivé le premier, le dernier parti, toujours prêt aux travaux supplémentaires, jouissant d'une mémoire extraordinaire qui faisait de lui un ré-

pertoire toujours et à chaque instant consulté, Jérôme était devenu la cheville ouvrière de la maison. Aussi ses appointements furent-ils doublés, triplés, sansqu'il eût jamais demandé pareille faveur.

Avec ces belles qualités, n'avait-il pas un grand avenir commercial? n'arriverait-il pas aux hautes situations? Hélas! il lui manquait Taudace, la confiance en soi, qui forcent souvent la destinée. Humble par condition, il Tétait surtout par nature, ne désirant point les honneurs, la fortune... Il n'aspirait pas aux sommets, content de sa médiocrité. Se défiant de lui au delà de toute vraisemblance, il était né pour être sous-ordre, pour obéir : toute hardiesse le troublait; toute initiative le trouvait inerte, irrésolu...

Alors ^pourquoi cette énergie au travail? Pourquoi tant d'acharnement, un zèle aussi extraordinaire? Pourquoi cet absolu désintéressement qui excitait la surprise et l'admiration de M. Manuel? Si Texistence de Jérôme n'a pas un but, un ressort, d'où vient qu'elle se manifeste avec pareille intensité? En ce modeste ouvrier, en ce petit tâcheron soumis, quelle flamme brûle, quel idéal palpite, quelle passion?...

Il est huit heures et demie : le courrier est prêt, Jérôme rassemble les vingt lettres qui le composent et se lève... En route pour h levée de neuf heures dix minutes.

yGoogk

A ce moment, il porte la main à son front comme si un coup venait d'y être porté... Quels sont ces accords de piano qui retentissent à une fenêtre, de l'autre côté de la cour ?

... 11 y a aujourd'hui chez M. Manuel dîner de famille et réception intime : c'est l'heure de la musique : et, ce qu'entend le jeune commis, c'est une valse qu'il connslL bien, la valse préférée de M"* Ariette Manuel.

Et voilà, bien simplement, en quoi consiste le secret du pauvre garçon : il aime la fille de son patron : il l'aime à en mourir, parce que sans espoir...

Et comment ne l'adorerait-il pas? Tout le monde au Havre connaît et admire cette jeune blonde aux yeux si bleus, aux cheveux si abondants, à la taille élégante et souple.

Qui ne serait pas séduit par l'air d'exquise bonté dont son charmant visage est illuminé? Spécimen accompli de la vierge moderne, sait-elle, en son ingénue naïveté, qu'elle est la floraison d'une Humanité qui se raffine et se supériorise depuis les premiers âges ?...

Ah ! voilà ce dont ne s'occupe guère la gracieuse Ariette... Heureuse de se savoir jojie, elle est prévenante, souriante et affable aux autres, contente de voir autour d'elle les visages radieux. Épanouie en sa vingtième année, elle jouit pleinement des extases de la vie.

yGoogk

124 UIISTRES

Ariette connaît remployé de son père, pour le rencontrer une fois Tan, en janvier, à la table de famille... M. Manuel, en effet, par une tradition qu'il lient de son père, a l'habitude de réunir son personnel en un diner intime, au jour de Tan, afin de fêter ensemble les progrès, les succès, le bonheur de la maison. Alors, au dessert, il adresse à ses collaborateurs une allocution; il leur dit ces mots affectueux et profonds qui scellent les hommes : il leur parle avec le cœur : et les commis, en trinquant, en serrant la main du patron, lui affirment leur émotion, leur dévouement, leur fraternel attachement.

Le plus ému, assurément, c'est Jérôme : et au dernier dîner, Ariette a vu dans les yeux du commis de vraies larmes... ce qui l'a touchée au delà de toute expression. S'approchant de lui, très gentiment, très simplement, elle lui tend la main et dit : « Vous aimez bien mon père : merci. î Et, sentant la main du jeune homme trembler, elle reste un instant, muette, les yeux fixes...

Il y a un an déjà : nous sommes en janvier; dans quelques jours aura lieu le banquet traditionnel et le pauvre Jérôme compte les heures qui le séparent de ce bienheureux moment.

Le reste de l'année était morne : il ne rencontrait M"® Manuel que rarement, sous l'allée, croisant parfois la voilure, dans ses courses, échan-

yGoogk

géant un salut; et tous ces menus souvenirs lui constituaient du bonheur chez lui, dans la solitude de sa petite chambre.

... Il écoulait donc, ce soir-là, une musique... La valse favorite est fmie et ce sont maintenant d'autres morceaux... 11 ignore, le pauvre, ce langage des êtres supérieurs, des êtres de luxe, de ceux et celles qui composent le monde au-dessus de lui. 11 ne le connaît pas, ne le comprend pas... mais douloureusement il l'éprouve...

Ces notes charmantes et frissonnantes sont issues de ses doigts, à elle, formeot le prolongement de son être; c'est son âme adorée qui les envoie... Elles retentissent en lui, meurtrissent délicieusement ce cœur ingénu. Elles disent : a Nous sommes le bonheur, l'émotion rare, l'idéale vie : nous ne te sommes point destinées, à toi, pauvre hère : nous te rencontrons, être de hasard, et nous allons plus loin, à d'autres... Toi, tu n'auras pas le bonheur : ton lot à toi, laid et mal venu, c'est l'abandon, le froid éternel. »

€ Laid et mal venu ))... Oui, hélas! il n'est pas beau, le pauvre Jérôme : malingre, à demi bossu, les jambes cagneuses, le teiot couvert de taches de rousseur, il a de plus dans le regard un strabisme divergent qui le rend à la fois ridicule et odieux. Et cependant la nature, comme par pitié, a doué cet être difforme d'une chevelure noire

aux boucles admirables et de mains aristocratiques.

La création présente de ces contrastes : Texquis est parfois uni à l'informe ; de subtiles forces s'accouplent aux faiblesses congénitales : n'est-ce paâ le cep de vigne, débile/ rampant et tordu qui produit le vin, ce fluide généreux où puissamment pétillent les sèves de l'Univers?...

Ce n'est pas seulement dans les paraboles que le divin s'incarne quelquefois dans l'abjection terrestre...

11 en était ainsi de Jérôme, cet avorton en qui brûlaient des tendresses, en qui palpitait une intelligence supérieure.

Et son histoire, c'était l'histoire éternelle de Quasimodo et d'Esmeralda : toujours l'être fruste, bafoué, qui voudrait se dévouer, qui voudrait mourir pour la femme idéale, en une oblation très pure.

Il était d'une chasteté absolue, cet amour... C'était l'impression rare produite par une vierge : c'était l'Élévation unique que l'homme ne ressent qu'une fois, en sa fleur de juvénilité. Nul désir bas; nul émoi de la chair... une piété bien connue des mystiques... la divine et fraîche aurore d'un jour de paradis...

Il est arrivé, enfin, le jour du dîner annuel...

Sept heures sonnant, Jérôme fait son entrée, très gauche dans ses habits neufs, portant Thabit de gala avec une gravité ridicule et douloureuse; très troublé aussi, le cœur battant, il vient saluer les dames et le patron. Alors, M. Manuel l'attire à lui, disant: a Je suis heureux de vous voir, Jérôme, mon fidèle. >

Gomme il est pâle d'émotion et de joie, le pauvre garçon! Comme sa gorge est serrée! Comme ses lèvres tremblent, dans ce coin de salon où, modeste, craintif, il s'est retiré... et il pense aux mots qui viennent de lui être dits : < Fidèle, . . oh oui ! . . . fidèle. »

Alors, à la face de sa conscience, il se formule des devoirs d'abnégation, de sacrifice et d'intelligente humilité.

A table, il est placé loin d'elle... mais il peut la voir, s'enivrer de ce doux visage : furtivement, à la dérobée comme s'il faisait une chose qui est défendue, il contemple ces torsades blondes où se joue la lumière, ce front si noble, ce profil d'Athénienne, l'élégante retombée du cou et des épaules.

Manger et boire, oh ! il n'y songe guère : il vit dans un rêve qui l'absorbe. De tout son cœur frissonnant, de toute son âme extasiée, il recueille pieusement les rares paroles qu'elle prononce et qu'un écho subtil lui apporte... Alors, c'est avec

Tadorée un entretien sans répons, sans trouble, ni timidité, d'une hardiesse si douce... un entretien sur le ^ecret qui le ravit et qui l'opprime.

Après le dîner, à l'heure du cigare, il garde ce mutisme que tous attribuent à l'insuffisance, à son ignorance des usages du monde. Il s'est assis en face d'un grand pastel qui est^e portrait de M"' Ariette... et ses yeux ont peine à se détacher de la charmeresse image.

Il attend maintenant avec impatience le moment du départ général : car il sait que, suivant l'usage, il pourra toucher la main chérie, en guise d'adieu : il se rappelle cette légère pression du dîner précédent, qui lui a donné du bonheur pour toute l'année...

Mais qu'y a-t-il? Est-ce intentionnellement, est-ce oubli, est-ce malentendu, mauvaise manœuvre en cet instant où tous à la fois se retirent? M"* Ariette ne lui a pas tendu la main... et lui, hésitant, toujours prêt au retrait de lui-même, il n'a pas osé s'avancer... Il attendait, comme l'autre fois... il n'a pas saisi l'instant pour toucher les doigts...

Le voici dans la rue, seul, avec cette déception qui lui cause un grand chagrin... il se fait d'amers reproches : pourquoi est-il si gauche, si sauvage ? Pourquoi n'a-t-il pas fait comme les autres qui, eux, ont été favorisés de la précieuse étreinte après

yGoogk

avoir présenté leurs hommages et leurs remerciements... Lui seul est resté en arrière, comme interdit... Pourquoi... pourquoi?...

Et tout à coup une idée multiplie sa douleur, la rend plus cuisante : c Mon Dieu... si elle allait croire à de l'indifférence ! Si elle allait supposer que Jérôme n'est rien qu'un employé modèle, froid pour tout ce qui ne concerne pas le bureau!... »

Et, le soir, dans sa chambre, avant de se coucher, il reste longtemps, longtemps, le front dans ses mains, avec celte poignante idée fixe...

C'est bien exprès que M"* Manuel avait négligé de serrer la main de Jérôme. Avec cette fine intuition qu'ont les femmes sur les choses de l'amour, elle a depuis longtemps deviné... Or cette jeune fille, très simple et très droite, n'a jamais été tentée par le démon de la coquetterie : alors elle trouve qu'encourager des sentiments qu'elle ne peut partager serait déloyal et qu'il serait d'ailleurs indigne d'elle de s'en jouer.

Mais il n'a pas fini son calvaire, le pauvre Pital. Comnaent ses camarades ont-ils pénétré le mystère de sa vie? Ils savent... et ils se moquent cruellement... Alors, pleuvent les quolibets sur l'outrecuidant commis...

Des mots insolents, agressifs frôlent son oreille. « Va-t-il devenir patron, le bossu, le louchon?... Quel aplomb!... Eh bien! en lui redressant l'œil

yGoogk

gauche, il sera un mari présentable... Sait-il ce qui l'attend?... Ce seraVulcain épousant Vénus... ie parie pour lui : c'est mon candidat... On va le mettre à la porte, bien sûr, pour lui apprendre à compromettre la demoiselle de la maison... »

On ressassait derrière lui cet imbécile calembour : < Ho... pital. »

On lui adresse des lettres anonymes de fêlîcîlations sur son prochain mariage.

Alors des scrupules lui vinrent : ce secret qu'il avait si jalousement, si pieusement gardé, était découvert, bafoué, profané ! Gomment cela avait-il pu se faire? N'était-ce pas sa faute? N'avait-il pas été imprudent?...

El il tremblait que tout ceci ne revînt aux oreilles de M. Manuel ; il se sentait pris contre lui-même de réprobation à la pensée qu'une atteinte, si minime fût-elle, pût venir par sa faute offenser celle qu'il osait à peine effleurer de ses pensées. Eh quoi, aurait-il fait tort, aurait-il fait mal à cette adorable enfant pour qui, avec tant de sincérité, il aurait voulu mourir !...

Alors commencèrent pour lui de longs jours de désolation, de remords, de maladive irritation.

Pour échapper à cette obsession, proche du délire, il se plongea dans un travail acharné, farouche.

Aux instants d'accalmie, il implorait Dieu; il

yGoogk

suppliait le destin de lui fournir quelque occasion de racheter, d'expier sa folie par un acte d'absolu dévouemenl, de sacrifice..

Cette occasion lui fut apportée bientôt.

La maison Manuel avait une agence à Rio-de- Janeiro. Or, en même temps que se produisaient là-bas des troubles sociaux, des perturbations économiques, avec d'énormes fluctuations dans le cours des marchandises et dans le change, il advint que le chef de l'agence fut subitement emporté par le « vomilo negro » .

C'était pour la maison de France une situation grave, un instant de crise vitale. M. Manuel annonça que, sa présence étant nécessaire là-bas, il allait partir. On juge de l'émoi, de la frayeur où furent plongées M"* et M"' Manuel; leurs prières furent impuissantes à fléchir la résolution de leur mari et père..« L'heure est décisive, répondit-il, le danger presse : je devrais être là-bas, moi ou un autre moi-même. »

« Un autre moi-même », ces quatre mots.

Ariette les a déjà entendus dans la bouche de son père, prononcés à propos de... (elle ose à peine se prononcer à elle-même ce nom ; il lui semble qu'un désir à ce sujet serait, de sa part, criminel)...

Mais il y a de fluidiques communications entre les cœurs d'élite, par-dessus les prosaïques terreurs, par-dessus les bas soucis de l'existence.

yGoogk

Ib2 RUSTRES

Jérôme a connu les alarmantes nouvelles, a deviné les angoisses de la famille... joie! voici surgissant devant lui une conjoncture digne de son âme si valeureuse.

Le soir même, resté seul avec le patron, il sollicite ce poste de péril et d'honneur.

— Je suis jeune et robuste, dit-il, et je n'ai pas peur; vous êtes plus utile encore ici qu'à Rio : avez-vous confiance en moi?

— Oh! pleinement, dit M. Manuel... Mais...

vous avez... une mère...

— Et vous, riposta vivement Pital, n'avez-vous pas une femme et une fille? Du reste, ma mère serait honteuse de moi si elle me voyait timoré. Au surplus, soyez rassuré : la fièvre jaune ne tue que les imprudents et les peureux; je veillerai à moi-même, et j'ai la foi.

... Le lendemain, il est prêt à partir. Auparavant, il a été dire adieu à sa mère, pauvre paysanne de Montivilliers qui, veuve et trop vieille maintenant pour travailler, vit avec l'argent que lui gagne son fils. Jérôme lui a paru joyeux de « partir en voyage pour ce beau pays » ; elle partage sa joie, la bonne et digne femme, car le jeune homme s'est bien gardé de dire à quels risques il court.

Et la frénésie douloureuse de l'adieu est mise par elle sur le compte de l'impatience.

Avant son départ (... oh! cette fois, il a osé...)

yGoogk

Jérôme a sollicité Thonneur de prendre congé de ces dames.

Et alors, oui, une petite main s'est tendue, frémissante et douce... une petite main a parlé dans la sienne, et, très distinctement, a dit : a Merci! »

Car elle a tout compris, la gentille Ariette... et elle se sent bien heureuse d'être tant aimée...

En cet instant, elle ne trouve pas si ridicule le commis de son père; vraiment, il n'est plus laid, transfiguré par la résolution prise, par la fierté de l'acte qu'il va accomplir; il a de l'assurance : il apparaît grandi par je ne sais quelle mâle énergie.

Jérôme peut partir maintenant; il a de la joie au cœur et, dans les veines, un viatique, un réconfort par quoi seront vaincus tous les dangers.

Les maléfices de la terre ne terrassent que les faibles; fièvre, pestilence, contages de la création microbienne n'ont pas de prise sur les trop rayonnants. La flamme de vie, quand elle brûle bien, dévore toute virulence.

Et c'est ainsi que, demeuré pendant près d'un an à Rio, dans ce climat souvent meurtrier à l'Européen, Pital a pu rester indemme du terrible « vomito negro » qui y règne pourtant à l'état endémique.

... Il a fait de la bonne besogne, le petit employé. Voici tout remis en ordre; voici le péril conjuré : maintenant l'agence est de nouveau

confiée à un représenlant sédentaire mieux acclimaté.

A bord du steamer qui le ramène en France, combien de fois n'a-t-il pas lu et relu ces lettres élogieuses du patron, qui attestent la grandeur du service rendu, qui parlent de reconnaissance, de dette contractée!...

Oh ! M. Manuel apprécie bien un tel collaborateur; il connaît ses devoirs de convenance, car le voici sur la jetée, attendant le débarquement, voulant être le premier à recevoir son « fidèle ».

Effectivement, l'accueil ne saurait être plus chaleureux : les deux hommes s'embrassent avec effusion.

M. Manuel n'est pas ingrat non plus : il annonce tout de suite à Pital qu'il triple ses appointements annuels et qu'en plus, il lui remet une gratification de cinquante mille francs...

Jérôme, très ému, remercie; mais au fond une légère peine crispe son cœur : ce n'était pas pour de l'argent qu'il avait fait cela... la « gratification » rabaissait son dévouement, puisqu'elle prétendait le payer, le rembourser, être son équivalent.

Aspirait-il à quelque autre récompense plus douce, plus haute? Non, pas même : humble il a toujours été, humble il restera; très modeste, il est toujours porté à n'estimer pas très haut ses œuvres, ses services, ses bonnes actions.

yGoogk

Et; s'il a rêvé... il n'a jamais ambitionné... Il s'est sacrifié, non point par calcul personnel, mais dans un sentiment de sublime amour; s'il a risque tout, ce n'est pas pour obtenir la femme aimée, c'est pour la contenter.

Quant à lui, difforme et laid, il pense bien, il sait bien qu'il lui est défendu d'aspirer à une telle possession; il ne songe à rien de pareil... Il a trop le sentiment de son infériorité physique.

Sa première visite a été naturellement pour sa mère. Est-elle assez contente, la paysanne, d'abord de retrouver son fils et ensuite de le voir devenu riche! car ces beaux appointements, cette somme de cinquante mille francs, c'est une fortune, à ses yeux.

Et Ariette?

Hélas 1 l'ancienne exaltation disparue, voici Jérôme repris de son inguérissable timidité, de sa défiance contre lui-même; il n'ose pas aller faire une visite qui serait bien accueilHe, pourtant... il lui semble que M. Manuel devrait lui faire quelque invite, l'encourager; mais celui-ci observe déjà une certaine réserve... il a reconnu la belle conduite de son employé; mais il estime avoir été large : on est quittes, n'est-ce pas?...

II a été d'autant plus circonspect que, pendant l'absence de son fondé de pouvoir, des mots lui ont été dits, à sa grande stupéfaction : « Votre

yGoogk

associé de là-bas... ce jeîine homme de si grande valeur... votre futur gendre... mes compliments... comme vous avez raison!... »

Ces mots l'ont alarmé, un peu fâché, mis sur ses gardes...

Et c'est pour cela qu'il a tenu à faire un cadeau quelque peu exagéré ; mais, en conscience, puisqu'il ne veut donner qu'une récompense en argent, il ne saurait la fixer trop forte... ne pouvant être paternel il a voulu être généreux : en tout cas, il n'est plus l'obligé.

La première fois que Jérôme revît la jeune fille, ce fut par hasard, un soir...

Il la croisa, sous l'allée, au moment où elle montait en voiture pour aller au bal, à un bal paré, à un « bal en papier » dont elle rêvait depuis peu.

Les chevaux piaffaient, s'encapuchonnaient, voulaient partir... Pital n'eut que le temps de s'aplatir contre le mur de la voûte, regardant. ..

Oh! l'apparition de cette petite reine, de cette fée, blanche et rose sous les fanfreluches et les dentelles!...

Ariette le vit, immobile, très pâle... cette vision lui fut douce infiniment, et ses beaux yeux bleus eurent une lueur attendrie. Mais elle passa, allant vers les bras qui l'attendaient, là-bas, sous les lustres, pour l'étreindre dans le tournoiement de la danse...

yGoogk

Arlelle est montée précipitamment... une des roses qui garnissaient sa robe arrachée par la portière roule à terre : le jeune homme la ramasse et l'emporte.

Voici que, au cours de celte étincelante soirée, parmi les gens fortunés, spirituels, galants, Arlelle est distraite... elle songe au pauvre employé, si gauche et si laid... déshérité de tout, puisque son tout à lui, c'est elle.

... Or, à la suite de ce bal costumé. M"® Manuel a été demandée en mariage par un jeune baron de Saulzec; le parti plaît' beaucoup aux'parents, dont le rêve a toujours été de voir leur chfre enfant entrer dans l'aristocratie. Ariette a élé mise au courant de cette flatteuse recherche.

Mais alors, elle songe à Jérôme... et le moment lui paraît venu de mettre une bonne fois de la lumière dans cette situation quelque peu troublée.

Et ce brave pelit cœur fait son examen de conscience.

Il est vraiment bien laid, le pauvre garçon, avec ce strabisme... Vraiment, pourra-l-elle Taimer? Certes, elle a été touchée de ce départ qui fu t inspiré à Jérôme par certaine jeune fille... à moins qu'elle ne se soit abusée, qu'elle n'ait eu trop d'imagination.

C'est qu'en effet, il y a une circonstance singulière : pourquoi, depuis son retour, n'est-il pas venu la saluer?

yGoogk

Elle n'est guère susceptible ; cependant, il y a dans cette abstention quelque chose qui l'a, sinon froissée, au moins étonnée ; Famour-propre, piqué, a gâté un peu l'amour naissant. Elle avait admiré Jérôme en son dévouement victorieux ; elle ne le comprend plus bien, en sa volonté débile; elle a senti, et, avec joie, qu'elle était par lui méritée : pourquoi ne veut-il pas la gagner et la garder, maintenant? Pour sincère et noble qu'elle soit, la femme a toujours au fond d'elle-même le désir d'être un prix — et une prise.

Maintenant, peut-être y a-t-il là non pas indifférence ou peur, mais simplement manque de savoirvivre ?... Il n'a guère l'usage du monde, le pau\Te; ne sera-l-elle pas ridicule à son bras ? Pour une jeune fille adulée, toujours élégante et raffinée dans ses toilettes, c'est là une idée importune...

Elle se regarde dans la glace, se trouve jolie... et imaginant cette charmante silhouette à côté de...

— Non, dit-elle... ce serait dommage...

Mais, d'un autre côté, l'amour est si contagieux qu'elle se sent émue; à distance, l'enchantement agit sur elle et une ardeur enfièvre sa pensée : « Oh ! celui-ci me chérira exclusivement ; je serai son unique pensée, étant son unique bien; M. de Saulzec, qu'est-ce qui l'attire tout d'abord? Mes cinq cent mille francs de dot; ma personne n'esl qu'un appoint; et, en cette époque de mercanti-

yGoogk

lisme, il en sera de même pour les autres beaux fils de famille... J'ai devant moi le spectacle de toutes ces unions de calcul, si froides, si ravalantes pour la femme, qui toujours sont un malheur pour elle...

« Je sais bien qu'il est plus doux de s'appeler « baronne de Saulzec » que « madame Pital »... Enten- (Irai-je ce calembour inepte : Ho-pilal ?... ï>

Et elle imagine des lettres de faire part : « M. et M"" Jérôme Pital ont l'honneur de vous faire part de... j)

Non, cela ne va pas, ce sera ridicule : on se moquera d'elle ; les chiffres et les armoiries de la famille de Saulzec lui passent alors devant les yeux, tentateurs...

Elle poursuit ses méditations, l'innocente enfant : « Jérôme est pauvre, mais si intelligent... père pourrait l'associer ; et puis, je tiens si peu à l'argent, au luxe, aux voitures, avec ou sans valet de pied... je suis si simple, si facilement contente de peu... Être aimée... tout est là!... »

Une idée particulièrement la charmait : c'était de se montrer bonne et secourable pour cet humble; la femme bien née est toujours prise par sa divine pitié.

Lorsque, loyalement, sans détour, elle fit part à ses parents de son état d'esprit, ceux-ci furent quelque peu stupéfaits et chagrins — d'autant plus

yGoogk

140 IIUSTRES

que, pour rien au monde, ils n'auraient contrarie leur fille unique, leur idole.

Cependant le père crut devoir formuler quelques observations.

— Ta bonté d'âme t'illusionne, ma chérie, dit-il. Tu te fais une idée fausse de Jérôme ; je commence par te dire que sa laideur n'est rien pour moi : Ésope, Mirabeau et tant d'autresn'étaientpasdgs Adonis; et ce furent des personnages de premier ordre ; en définitive, l'homme n'a nul besoin de la beauté, surtout si la femme déclare n'y pas tenir autrement ; mais Jérôme n'est pas un homme de premier ordre : il n'a pas la maîtrise, l'esprit de décision, les facultés d'initiative et de responsabilité qui font les chefs de maison et qu'il faudrait chez mon successeur; sans être intrigant ni orgueilleux, il convient de se faire valoir, à notre époque, pour tenir son rang parmi les é vénemenls et les hommes : voilà ce que Jérôme ne saura ni ne pourra jamais faire. Un instant galvanisé par certaine excitation dont je connais maintenant la cause, il vient d'accomplir un beau fait de virilité intellectuelle qui m'a charmé autant que surpris; mais, après celte extrême tension, le voici plus irrésolu, plus déprimé, plus sous-ordre que jamais; je te prie de réfléchir, non pas à sa pauvreté — qui n'est rien, — non pas à sa disgrâce physique — tu ne la vois plus, mais à son insuffisance au point de vue du

yGoogk

HUMBLE m

selfcjovernmenty comme disent les Anglais. 11 m'en coûte beaucoup, ma chère enfant, crois-le bien, de m'exprimer ainsi sur son compte; car, s'il était autre, tu me sais suffisamment libéral pour ne pas douter que j'élèverais à nous ce modeste — que j'aime, moi aussi, puisqu'il t'aime et puisque ta jeune tendresse s'est émue pour lui...

C'est le langage de la raison, tout cela; et Ariette, Normande avisée, de race circonspecte, l'entend à merveille... Pourquoi n'entend-elle pas une autre voix frêle qui murmure : « L'amour a inspiré une fois, a transformé une fois : pourquoi n'inspirerait-il pas toujours, ne transformerait-il pas à jamais ? L'amour est miraculeux : c'est de lui que vient toute énergie; l'âme qu'il possède est assez forte pour conquérir et garder la domination... »

Pauvre petite voix, intuition bientôt étouffée par les gros raisonnements, éteinte bientôt dans la pusillanimité féminine.

Quel regret pourtant la tient ? Elle va à l'église, s'agenouille à l'autel de la Vierge... et là, en une ardente prière, elle dit : « Faites qu'il soit heureux sans moi... faites qu'il trouve une bonne petite femme qui l'aime... lui si dévoué... si brave... faites qu'il n'ait pas trop de chagrin et qu'il m'oublie : je serais si malheureuse, s'il éprouvait de la

yGoogk

peine à cause de moi... Marie, m'entendez-voiis, consolez-le, vous qui n'abandonnez jamais un affligé... :»

... Un bruit se répand bientôt en ville : les prochaines fiançailles de M"' Manuel et de M. de Saulzec.

La malignité des camarades apprend tout de suite celle nouvelle au pauvre délaissé... Celui-ci devient tout à coup très pâle, comme s'il allait mourir... Ne devail-il pas s'y attendre, pourlanl?... Mais, comme elle est cruelle celte douleur qu'il faut taire à tous 1

En détresse, il songe alors au giron toujours accueillant, au cœur maternel et veut s'y réfugier.

Le voici près, tout près de la paysanne qui Ta créé, bercé, nourri de son lait et de son âme :1a tête posée sur les genoux de la mère, il sanglote et répète d'une voix faible : « Maman, maman ! 5>

Éperdu, égaré, il dit son amour méprisé... ses timides tendresses... son désespoir... la passion qui le consume... il n'a plus de fausse humilité; il n'a plus ces farouches pudeurs qui, ailleurs, paralysent sa volonté : il avoue, il confie tout à celle qui peut tout comprendre.

Et alors, la campagnarde se sent soulevée d'un désir : puisque Jérôme s'abandonne, ne doit-elle pas le secourir? Oui, elle sauvera ce fils^ l'être issu d'elle. En sa maternelle piété, elle redit ces mots

yGoogk

qu'elle prononçait dans les prières : « le fruit béni de ses entrailles ». Elle ira parler à la demoiselle : elle l'attendrira ; elle saura trouver les accents qui touchent le cœur féminin et le subjuguent.

... Modeste et très décente, résolue en son humilité, la voici qui sonne à la porte cochère du somptueux hôtel où habite la famille Manuel...

Le concierge s'étonne un peu, voyant une inconnue; il hésite à l'introduire, car c'est le soir... Elle donne alors son nom et dit qu'elle vient parler au sujet de son fils malade.

— M. Jérôme! oh! alors, c'est différent...

entrez, entrez, madame... M. Manuel est dans son cabinet.

Mais elle demeure interdite, maintenant, dans ce vestibule princier, devant l'escalier monumental, en face des hautes portières, au milieu de tout cet or, de ces lustres étincelants de lumière.

Comment peul-il exister une maison si riche, un palais pareil ? La paysanne se sent devenir timide comme devant le parvis d'un temple où habiterait quelque divinité redoutable et inaccessible.

Elle éprouve un respect superstitieux, je ne sais quelle terreur...

Elle ose à peine poser ses pieds sur ces tapis éclatants et si moelleux...

Et, tout à coup, elle voit la distance qui sépare son pauvre petit Jérôme de cette famille opulente :

iU RUSTRES

elle prend conscience de Timpossible, du rêve fou, de rirrealisable.

Craintive, écrasée, elle s'arrêle, recule...

— Excusez-moi, dit-elle au concierge; j'aurais peur... de déranger; ce serait peut-être indiscret...

Et, confuse, muette, elle se retire, se sauve, comme un pauvre chien battu et soumis.

. Les employés du bureau attribuèrent Fabsence prolongée de « Ho-pital ».au dépit, aune fureur concentrée ; l'un d'eux, mieux informé que les autres, dit : « Il rage ou il fait la fête pour s'étourdir; il boit pour noyer son chagrin, d

A cette disparition, M. Manuel n'attacha pas beaucoup d'importance et jugea bon de ne point trop paraître la remarquer ; il comprenait fort bien que pareille déconvenue fût très sensible à son employé, si vraiment il avait eu des projets bien arrêtés — ce dont il voulait encore douter, il s'étonnait seulement de ne pas recevoir un mot d'excuse... « Enfin, pensait-il, ennui d'amour! cela se guérit, à son âge; et puis, il devrait surmonter cette dépression, que diable ! Il n'est pas permis d'en être malade ; décidément, il manque de ressort, de nerf, ce garçon-là... mais au moins pourquoi n'a-t-il pas des facultés de résignation? >

Cependant, Ariette s'émeut, elle... une voix secrète lui dit que c'est grave, et que le pauvre

garçon est atteint aux sources de la vie; elle est très tourmentée, comprenant que ce drame du cœur lui crée une responsabilité.

Mais, cependant, que faire? Ce n'est pas à elle de prendre un parti; la réserve imposée à son sexe lui fait un devoir d'attendre. La décision ne lui appartient pas, en cette occurrence ; elle hésite en un vague désir... elle se lamente; elle prie avec ferveur le bon Dieu d'imposer un dénouement — un dénouement heureux.

Le bon Dieu l'a exaucée, en la punissant... le dénouement est venu, avec un grand malheur.

Jérôme vient de mourir... enlevé par une consomption rapide qui a dérouté les médecins ; leur diagnostic s'est trouvé en défaut; ils ont de vagues paroles : ^ Ce doit être là une maladie contractée au Brésil, quelque intoxication à marche insidieuse et lente, ou bien une dépression subite de cet organisme qui a été surmené, là-bas, sans acclimatement préalable. 7>

Quelle stupeur dans la famille Manuel quand cette tragique nouvelle est apportée !

Ariette se sent soudain envahie par la terreur ; elle se voit cause directe de ce désastre ; une lueur éclaire sa conscience, lui montre sa faute, sa cruauté, l'irréparable cruauté...

Klle sanglote, le cœur naufragé, l'âme tout en désarroi : ne reverra- t-elle pas au moins la douce

Ite RUSTRES

victime, le martyr? Ne pourra-t-elle implorer un pardon? Mais osera-t-elle affronter cette figure accusatrice, ce regard plein de reproches et d'affliction?...

Abîmée de douleur, les yeux secs à force d'avoir pleuré, la mère a fini d'ensevelir son fils, et prépare le funèbre départ... quand on lui dit que deux dames en deuil sont là, demandant à la voir: elle devine...

Et son premier mouvement, fait d'altière rancune, de farouche ressentiment et d'amertune inconsolable, c'est de se refuser à toute entrevue : le linceul est là qui va recouvrir le cher mort, qui va le défendre contre toute curiosité. Personne ne verra l'enfant après le suprême regard, après l'adieu donné par la mère. Lui défunt, que prétendent ces orgueilleuses femmes qui ne l'ont pas voulu vivant, qui l'ont dédaigné, repoussé?...

Mais elle se reproche bientôt ce moment de haine, de vindicte; l'heure est à la souffrance, à la pitié, à l'oubli des injures. Et une suggestion lui vient...

« S'il était là, encore, lui, si bon, si indulgent, il me blâmerait... il l'a tant aimée!... Et si son âme survit, la chère présence lui sera précieuse, lui sera douce; et puis... est-ce la faute de cette jeune fille?... N'est-ce pas plutôt la destinée, la fatalité?

D'ailleurs, si des tourments sont venus d'elle, il en est aussi venu des félicités : cette portion de sublimité par quoi l'homme se rapproche de Dieu, c'est à elle qu'il la doit; le sacrifice, c'est pour elle qu'il l'a accompli... >

Humble par la naissance, grande par les sentiments, la paysanne comprend ces choses.

Alors, elle se domine, et veut, elle aussi, sacrifier ses pensées de haine; elle fait hommage de ce renoncement à la mémoire adorée ; elle accueille les visiteuses comme si tout le douloureux passé lui était inconnu... elle trouve des paroles de bienvenue, balbutie même des remerciements.

Bfta explosion de larmes secoue et convulsé la jeune fille à la vue du mort. Une ondée de sang lui reflue au cœur; malgré sa frayeur, quelle impulsion la rapproche malgré elle de la lugubre couche?

Elle contemple ces traits rigides, cette face exsangue endormie dans la paix du Seigneur.

Jérôme n'est plus ridicule... clos les yeux, voici disparue cette dissymétrie affreuse du regard... il n'y a plus que les paupières bleuies, les longs cils, l'admirable chevelure noire qu'a peignée une dernière fois la maman, les mains aristocratiques, indice de noblesse... il n'y a plus que la pâleur auguste, la triple majesté de la douleur, de l'amour et de la mort.

Mais, à côté du buis bénit, entre les deux flam-

beaux de deuil, quelle est cette fleurette en papier? Ariette la reconnaît; c'est une de celles qu'elle portait en allant au bal et qui tomba de la voiture; le pauvre garçon l'aura gardée précieusement, comme une relique. Il est mort en la regardant; il remportera dans la tombe...

La jeune fille apprécie de nouveau combien elle fut adorée. Ariette s'agenouille alors, et pieusement ose toucher les doigts... elle les porte à ses lèvres : c'est le premier baiser qu'elle donne à son ami, le seul... un baiser d'imploration, de désespérance et de repentir.

Se relevant, elle entend ces mots murmurés par la paysanne :

— Vous pleurez... oh ! il vous pardonne... lui... mon enfant chéri... mon petit Jérôme.

Il a pardonné... mais que vous réserve l'avenir, gentille Ariette? Le destin vous sera-t-il clément, secourable ou hostile? La vie nevousprépare-t-elle point des expiations?... Car vous avez méconnu l'amour pur, cette fleur rare que la femme ne rencontre qu'une fois, pour ne la reconnaître que lorsqu'elle est flétrie!...

Cœur chancelant, oui, l'amour te reniera — parce que tu as douté de sa toute-puissance.

yGoogk

yGoogk

Les yeux mi-clos, un pli dur au front, la bouche hennétiquement close, le menton appuyé sur une canne, Ravet (M. Ravet, de Grand-Couronne) écoulait le clerc de notaire qui lisait un acte :

« ... Et les comparants reconnaissent, par ces présentes, avoir reçu, en espèces et billets acceptés comme numéraire, comptés et délivrés à la vue des notaires :

c De M. Ravef, auquel ils en accordent quittance, savoir :

€ l"* La somme de six mille francs, principal de son prix d'acquisition ;

K 2" Celle de soixante-neuf francs seize centimes pour intérêts de cette somme depuis Saint- Michel dernier jusqu'à ce jour.

€ Total.,. »

d52 RUSTRES

— Pardon! interrompit Ravet. Je ne dois pas d'intérêts...

Interloqué, le clerc consulta son dossier et répondit :

— C'est moi, monsieur, qui vous demande pardon : vous devez parfaitement les intérêts. Vous avez acheté votre immeuble des héritiers Guichard, le 8 mai 4894; vous en avez jouissance à Saint- Michel suivant; vous payez aujourd'hui 20 décembre ; donc vous devez les intérêts du prix, depuis Saint-Michel, c'est-à-dire pendant quatre-vingttrois jours...

Ravet paru t réfléchir profondément, hésita. . . puis s'exprima ainsi :

— J'ai consulté un avocat, le meilleur de la ville. . . 11 m'a dit que je ne devais pas d'intérêts.

— Mais, objecta le clerc, il ne s'agit pas d'avocat : le cahier de charges est formel ; voulez-vous que je vous relise la clause? Là, tenez :

« L'acquéreur devra les intérêts depuis l'entrée...»

— Oh! inutile de continuer... je suis parfaitement renseigné : la loi est là : je ne dois pas d'intérêts.

C'était péremptoire!... Le clerc restait interdit, bouche bée. Les recevants, les héritiers Guichard, se consultèrent du regard... rapprochèrent leurs chaises, échangèrent quelques mots à voix basse...

yGoogk

Quel drôle d'incident ! Mais oui, Ravet devait les intérêts... bien sûr qu'il lesdevait...puisqu'il jouissait du bien... ainsi!

Celui-ci, très calme, attendait... et, comme les héritiers n'élevaient pas la voix, il parla :

— Je m'en rapporte, dit-il, à ces messieurs et dames.

Ceux-ci eurent un sursaut à cette interpellation absolument inattendue... Et, tout à coup, ce fut une explosion... Qu'est-ce que c'était qu'une histoire pareille?... Avait-on jamais vu?... Quel toupet!... quel aplomb!... Est-ce qu'il prenait les Guichard pour une couvée d'imbéciles?

Devant cet orage, Ravet se tut, parut se résigner et attendit...

Très perplexe, le jeune clerc alla quérir le « principal » de l'étude. Celui-ci, la stupéfaction peinte sur son visage, entra et, s'adressant à Ravet :

— C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? dit-il... Vous avez du bon sens, de l'honnêteté... Voyons, regardez vous-même notre minute : c'est écrit.

— Je ne dis pas non, acquiesça Ravet, mais la loi est plus forte que tous les écrits des notaires.

Désarçonné, le principal disparut pour aller chercher son patron, qui, mis au courant de l'affaire, vint tout de suite.

— Je ne comprends pas votre obstination, dit

yGoogk

à Ravet M* Gonin avec une nuance de sévérité. Vous allez vous faire assigner, vous payerez les frais ; et ce sera bien fait.

— Oh! oh! répliqua Ravet, c'est à voir : on ne perd pas un procès quand on a raison ; il y a des juges, n'est-ce pas?

Le notaire se demandait s'il était en face d'un mystificateur.

— Ah ça I mais, où avez-vous été chercher des idées pareilles?

— Rien sûr que c'est pas moi qui ai inventé les articles du Code.

— Le Code, à présent!... Le Code n'a rien avoir là dedans.

— Comment! s'écria Ravet, indigné, vous refusez de vous en rapporter au Code? Ah bien, pour un notaire, elle est forte, celle-là...

M" Gonin fut abasourdi, perdit contenance, sentit une colère qui lui montait au visage. Tout bas, il dit à son maître clerc :

-^ Monsieur Férot, j'aime mieux me retirer... La patience m'échappe... Est-il fou? Se moque-t-il de nous? Avisez... faites au mieux; c'est extravagant.

Et il sortit, haussant les épaules. Ravet triomphait ; il dit aux clercs :

— Votre patron reconnaît qu'il est à court de bonnes raisons, puisqu'il s*en va.

LA LOI d55

— Mais, bougre d'entêté!... cria Férot, le patron s'en va parce qu'il est à bout, que vous le mettez en rage... que vous lui faites pitié, à la fin... Vous ne comprenez donc rien! C'est écrit, là... on vous dit que c'est écrit !

— Eh bien, le Code, est-ce qu'il n'est pas écrit, lui aussi?... D'abord, je vous prie d'être poli, vous : on peut s'expliquer sans être malhonnête, je suppose... Quand on discute, on ne dispute pas... Discutons.

— C'est vrai, dit le clerc un peu confus, excusez-moi; mais comment ne pas se mettre en fureur? C'est inouï! qu'est-ce que vous espérez, avec tous ces raisonnements ridicules ? Vous avez accepté la clause, il faut Texécuter.

— J'ai pu me tromper : erreur n'est pas coraple.

— Voyons, monsieur Ravet, ne nous faites pas perdre notre temps ; la somme est bien peu importante.

— Pas importante! 69 fr. 16... Vous en parlez bien à votre aise : je ne suis pas millionnaire : j'ai acquis une petite situation bien gentille, à force d'économies, en défendant mes intérêts... Aujourd'hui c'est ce que je fais : j'ai pas plus que ces messieurs et dames le moyen de perdre 69 fr. 16. Chacun connaît midi à sa montre : je ne peux pas abandonner ce qui est à moi : je ne veux pas devenir

un dissipateur : j'ai eu du mai, j'ai réussi : « Aideloi, le ciel t'aidera. »

Et il leva les yeux en l'air comme pour prendre le bon Di :i à témoin de tout ce qu'il disait.

A ce moment, M* Gonin fît une nouvelle entrée dans l'étude : il était accompagné d'un homme grisonnant, à belle tête longue et fine à qui il achevait de dire :

— ... Tenez, vous, un observateur, un curieux... entrez, c'est un cas... Puisque le hasard vous fait arriver à point, regardez : cela en vaut la peine... vous n'avez jamais vu cette « espèce > dans votre carrière, je parir^.

Et, s'adressant à Ravet :

— Ah! voyons...jevousprésenteM. le président de notre Chambre des notaires : il est impartial, lui : voulez-vous vous en rapporter à ce qu'il décidera?

— Je ne suis pas fâché, répondit Ravet, d'avoir affaire à un homme aussi haut placé : vous, maître Gonin, sans vous offenser, vous êtes le notaire de la famille Guichard et vous défendez l'intérêt de vos clients, c*est naturel : je ne vous en veux pas; mais je suis bien sûr que ce monsieur, votre président, ne me donnera pas tort quand j'ai raison.

On expliqua les faits à M. le président, qui parut égayé, trouvant l'incident drôle, d'une originalité inconnue jusqu'alors.

Très intéressé, il regardait cette figure de paysan qui aurait paru insignifiante et obtuse si elle n'avait pas été éclairée par deux yeux très mobiles, un peu étirés à la chinoise. — « Un type >... pensa le notaire...

Et, prenant la parole :

— Il me semble, dit-il, que si M. Ravel a consulté un avocat...

— Oui, monsieur, le premier de la ville.

— ... Le premier, c'est entendu... Lui avezvous bien expliqué les faits ? Ne serait-il pas bon de ramener ici, pour lui communiquer la minute?

— Mais ça va coûter gros pour son déplacement : si vous voulez payer, je ne demande pas mieux, moi.

-— A la bonne heure ! dit le président, voilà une proposition qui ne manque pas de fantaisie ! Elle est même amusante. Rien à faire, mon cher confrère. . . Voulez-vous que je vous donne mon avis?. . . Ce bonhomme-là, c'est un malin qui fait la bête, comme le berger dans la farce de Maître Patelin... Et savez-vous ce que je vous conseille? Pour le déniaiser subitement, une bonne leçon sur papier timbré; ce sera souverain; au revoir, confrère.

— C'est trop violent! s'exclama Ravet ; en voilà encore un qui me donne tort : ils sont tous ligués contre moi...

Et il poursuivit, avec une nuance d'amertume :

— J'aurais dû m'en douter : ce président appelle le notaire d'ici « mon cher confrère » : il ne peut pas se tourner contre lui ; tout le monde est d'accord pour m'embrouiller, mais je ne me laisserai pas faire...

Cela devenait énorme! Tout le monde était effaré autour de Ravet, qui, lui, d.emeurait impassible. Comment faire entendre raison à cet homme vraiment extraordinaire? Les raisonnemeuts s'accumulaient, se diversifiaient.

— Voyons, monsieur Ravet, si c'était vous le vendeur, est-ce que vous accepteriez de donner jouissance de votre immeuble sans qu'on vous payât les intérêts?

— Oh! c'est bien différent... D'abord, votre immeuble, je l'ai acheté beaucoup trop cher... Enfin, est-ce que je vous réclame quelque chose, moi? Non ; ce qui est dit est dit ; chacun le sien : la maison est à moi ; les six mille francs sont à vous : les voilà; si vous voulez, nous en verrons plus long ; les juges examineront tout ça.

Le maître clerc continuait d'évangéliser Ravet qui l'écoutait en souriant, intangible aux ingénieuses déductions qu'on lui présentait.

— Oui, répondait-il parfois, c'est votre idée, mais c'est pas la mienne.

— Voyons, dit le clerc, terminons-en ; il s^agit

de 69 fr. 16; coupons la paille en deux : les héritiers, je l'espère, ne me dédiront pas.

M. Ravet se fâcha et devint tempétueux; comment! on osait lui proposer un marché pareil, un marché de dupe ! Payer 34 fr. 58 qu'on ne doit pas! Pourquoi ça?... Il n'avait rien du tout à payer, pas un centime. C'était clair comme l'eau de roche... L'immeuble avait besoin de réparations; est-ce que M. Ravet demandait aux vendeurs d'en payer la moitié? Non... il était trop juste, trop loyal pour cela... etc..

Et il conclut :

— Personne ne peut me blâmer de m'en rapporter à. la loi, qui est pour tous les Français, grands et petits.

Comment faire avec un entêté de ce calibre?

Le maître clerc prit les héritiers à part et leur dit:

— Vous savez, c'est idiot tout ce qu'il dit, ce cabochard-là; seulement, voilà... allez- vous plaider pour soixante-neuf francs ?

— Mais enfin, dirent ceux-ci : c'est renversant ! Un vieux richard comme lui... ça n'a pas de nom; eh bien, vaut mieux plaider.

— Oui, mais vous dépenserez cinq cents francs. Ravet entendit...

— A la bonne heure ! s'écria-t-il sentencieusement, pour un bon conseil, en v'ià un bon conseil

i60 RUSTRES

Vous connaissez le proverbe, messieurs et dames : « Un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès. »

Et ses petits yeux clignotèrent malicieusement...

Les recevants demeuraient consternés, inertes, accablés. Tout à coup, l'un d'eux, plus nerveux que les autres, se leva, et, interpellant Ravet, il lui cria :

— Vieux filou! vieux grigou! vieux rossard!

vieille potence !

Ravet parut vexé, plongé jîans un ébahissement incommensurable. Sa bouche fît un 0... Il sembla faire des efforts pour parler et ne pouvoir... A la fin, il murmura :

— Âh bien, si je m'attendais à desg^ros mots! je n'aurais pas dû acheter votre immeuble : personne ne vous l'aurait payé un prix pareil... Enfin, dans la vie on est toujours mal récompensé... Je ne puis pas me sacrifier davantage.

On voulut tenter un dernier effort et l'un des héritiers essaya de raisonner Ravet.

Mais celui-ci, sentant ses adversaires fléchir, perdre pied, devenait irréductible. Avec une certaine sévérité douce et une nuance de paternelle autorité, il dit à son interlocuteur :

— Mais, mon cher ami, ni vous ni moi ne connaissons les affaires, la jurisprudence et autres

inventions. Il faut nous en rapporter aux gens de loi; eh bien, moi, j'ai consulté, je vous dis... C'est écrit, c'est prévu dans le Code, tout ce qui nous arrive. Nous n'avons pas besoin de faire tant de combinaisons. J'ai dit six mille francs; prenezles, et v'ià tout ; j'irai pas vous les reprendre, c'est bien sûr.

Ayant conscience du désarroi, de l'ahurissement général, Ravet se décida alors à frapper un grand coup. Il dit avec une certaine emphase solennelle :

— Mesdames et messieurs, si, contre toute justice, vous vous obstinez à ne pas recevoir votre argent, vous irez le chercher à la Caisse des consignations... si vous pouvez jamais le ravoir! Moi, je m'en vais : vous ne direz pas que je n'y ai pas mis du mien : j'ai ma conscience pour moi.

Et il fit un pas vers la porte...

Sur un regard du clerc, les héritiers se consultèrent alors... et, vaincus, résignés, dirent :

— Nous acquiesçons; où faut-il signer? Qu'il garde ses intérêts...

Triomphant, Ravet enveloppa tous les assistants d'un regard indulgent, supérieur, ancestràl.

— A la bonne heure, prononça-t-il, ne vaut-il pas mieux se quitter bons amis ?

Il compta ses louis... Quand l'acle fut signé, paraphé, il ajouta :

— J'avais la loi pour moi : c'était sûr.

Et il termina par cette admonestation réservée au principal clerc de notaire :

— Seulement, dans tout ça, ce qui m'a surpris, c'est que vous, mon jeune ami, vous ayez fait tant de difficultés pour appliquer la loi...

yGoogk

yGoogk

yGoogk

A Gabriel Bonvalot.

— Nom d'un chien! qu'il fait froid!...

Le sergent Noré, qui avait grommelé ces mots, sortit du gourbi, amas de branches qui l'abritait... et, marchant avec prudence, le dos courbé, il alla inspecter trois ou quatre sentinelles qu'il avaii placées à la lisière du taillis.

Immobiles au pied des arbres, les hommes répondaient à leur chef : c Non, sergent... Oui, sergent »,etc.

Les mots s'échangeaient tout bas, bouche contre oreille; il fallait faire attention, car on était à l'extrême avant-garde, et les Prussiens se trouvaient probablement en face, à moins de trois cents mètres...

yGoogk

i6(i RUSTRES

Attentils, el fixes, les soldats veillaient, scrutant l'espace, sentant l'ennemi tout proche... Devant eux, une p*elite plaine s'étendait, couverte de neige, éclairée par la lune.

Entre nos sentinelles et les inconnus qui, peutêtre, les observaient, une haine planait, l'antique haine des sauvages, reviviscente, comme au temps des fauves et des cavernes.

En cette grande scène funéraire et endeuillée, faite pour des pensées de mort, un philosophe eût réfléchi ; l'angoisse eût crispé le cœur d'un sensitif... Mais le sergent Noré, pour le moment du moins, n'était ni philosophe, ni sensitif ; naguèrer étudiant à Paris, incorporé aux mobiles de l'Eure, il défendait présentement sa vie, ainsi que celle des camarades confiés à sa direction, et ne se préoccupait point d'autre chose. Il regagna son gourbi en disant :

— Nom d'un chien!... nom d'un chien... Qu'il fait froid!... Et pas moyen d'allumer du feu!... défense d'avoir sa pipe : c'est dégoûtant...

Et, grelottant sous sa vareuse trouée, il réfléchit:

— Si seulement on pouvait leur tomber dessus, aux Prussiens, ça réchaufferait! A la bonne heure, hier, on s'est donné un bon coup de tampon avec les casques à pointes et les uhlans... Faut croire que le nouveau général est plus hardi que l'ancien :

un bon type, le nouveau général... On ne va plus se cacher maintenant... fini de reculer! en avant... ça remue le sang, au moins... c'est français... Vive Saussier!

Il fut interrompu dans sa rêverie... En arrière, à quelque distance de lui, les branches remuaient, la neige craqua sous les pas d'un homme. Noré sauta sur son fusil, arma, et attendit :

— Qui vive?

— Tire pas, imbécile, c'est moi, Taupin; vas-tU pas fusiller les camaros?...

— Avance à l'ordre, dit Noré... qu'est-ce qu'il va?

— Y a qu'on nous a oubliés, pour sûr; nous devrions être relevés et rentrés à Bois-Samson, depuis une heure... Il ne manquerait plus qu'on ait battu en retraite, sans nous prévenir!... non, mais vois-tu ça d'ici?...

— T'es bête.

— Avec ça qu'on ne Ta pas déjà fait... et.. .

— Toujours la venette, toi. . . le capitaine roupille probablement; v'ià toute l'explication du retard.

Les deux sergents tombèrent d'accord que le capitaine était un sale moineau, un vilain bougre, qui se gobergeait, se gobelotait et se fichait un peu trop de ses hommes.

Noré consulta sa montre... c'était vrai, tout de même : une heure de retard! L'inquiétude de

Taupin le gagnait un peu; mais il se contenait mieux, réagissant contre la peur.

Taupin ne dissimulait point sa frayeur :

— Dis donc, Noré, allons-nous-en!

— Tu veux te faire fusiller, peut-être?

— Mais, mon cher ami, si nous ne rallions pas, on va nous trouver gelés, nous et nos sentinelles.

— Eh bien, dit Noré, qui avait des lettres, les écrivains de l'avenir raconteront notre mort et les artistes en feront des tableaux avec de beaux titres : « La grand 'garde sous la neige. » — c Glacés au champ d*honneur. » — € Soldats ensevelis!... » pour faire pendant à la Retraite de Russie! Ce sera très chic et nous serons immortels... Taupin, mon ami, la postérité t'admirera, comme les héros de la Grande Armée.

— C'est ça qui m'est égal^ dit Taupin; oui, oui, rigole toujours. Tu peux te vanter, toi, d'avoir la blague facile.

... A ce même instant, un coup de fusil retentit à l'orée du bois et s'assourdit sur la neige. « Alerte ! t> Noré et Taupin coururent vers l'endroit d'où était partie la détonation, c C'est Cousinard qui a tiré, » disait le sergent Noré.

Effectivement, on trouva Cousinard accroupi dans une cépée, l'œil au guet, la main sur la gâchette du fusil.

— Qu'est-ce que tu as vu? interrogèrent les sergents.

— J'saîs pas... je crois bien que je me suis trompé... je m'étais assoupi, vous comprenez, sergent... ce chien de froid! Et, en me réveillant, j'ai eu un sursaut : j'ai cru que ça remuait là-bas... et j'ai tiré dessus... là, en face du chemin.

Noré regarda et dit :

— Ben, oui, ça, là-bas, à droite de ma main?... un tronc de pommier ! Faut convenir que t'es un fameux serin. Nous v'ià dans de beaux draps : paraît qu'il ne fallait pas signaler notre présence dans ce bois-là.

— Replions-nous, conseilla Taupin; tout à l'heure il va pleuvoir des pruneaux .

— Emmène Cousinard, dit Noré ; moi, je reste un instant. . . pour voir ce qui va se passer.

Mais Cousinard fit des efforts inutiles pour se relever... il ne sentait plus ses jambes, ni sa main crispée sur le canon du fusil : il s'abattit tout de son long sur la neige.

— Andouille ! cria Noré.

Le soldat se raidit, convulsé, réussit à metlre un genou à terre, mais retomba, gémissant, bleui...

— Il va mourir de froid! observa Taupin, qui perdait la tête ; c'est-il pas malheureux de nous laisser claquer comme des chiens !

— Ëniportons-le, dit Noré, aide-moi... allons, ouste...

Et les deux hommes s'en furent péniblement, chargés de leur camarade évanoui.

Revenus au gourbi, point de ralliement de leurs deux sections, ils trouvèrent d'autres soldats qui s'empressèrent autour du moblot inanimé.

— Est-il mort?

— Sa peau ne vaut pas cher.

— Pauv' vieux!...

■ — Eh bien, commanda Noré, au lieu de vous lamenter, frictionnez-le.

Un instant après, huit ou dix paumes vigoureuses massaient, remuaient, claquaient Cousinard... on le frottait, on le raclait avec des brindilles d'arbre, des fougères, des mousses, de la neige, des feuilles de houx... Et son jeune sang, un instant figé, immobilisé, transi, obéissait aux effluves des mains amies, recommençait à circuler dans les veines, joyeux de se sentir vivre encore...

Les lèvres se desserraient... on put mettre dans la gorge une lampée d'eau-de-vie de cidre. . . L'alcool pénétra les chairs, raviva la flamme de conscience qui allait s'éteindre... on roula Cousinard dans des couvertures dont se dépouillèrent les moins frileux d'entre les soldats.

Le pauvre garçon allait se rendormir, en un bien-elre si délicieux.

— Non! non, dit Noré, pas de sommeil, delà marche... de la réaction... debout!

Les camarades saisirent le convalescent, et, le soutenant sous les bras, ils le faisaient marcher!...

... Une rumeur, tout à coup, s'annonça derrière les mobiles... c'était la troupe, le gros de la compagnie qui venait en patrouille, attiré par le bruit du fusil.

Le capitaine Gorsat, un grand, poil rouge, Tair mauvais, en termes brefs, demanda des explications... paraît furieux, le capitaine... nom d'un nom! Noré pressentit de la prison pour Cousinard. € Si je raconte la chose telle quelle, il va écoper, l'animal... Et alors... y>

— Mon capitaine, dit-il, Cousinard a tiré sur des uhlans qui faisaient une reconnaissance...

Adressant un clignement d'yeux à Taupin, ravi de sauver un ami et de faire un tour à son capitaine, Noré pensa :

— Maintenant, mon bonhomme, que t'as coupé dans le pont, fais ton rapport au commandant; ça t'apprendra à rester avec tes hommes.

Un instant après, les postes relevés, les deux demi-sections commandées par Noré et Taupin quittaient la grand'garde et rentraient à Bois- Samson, avec le capitaine. En route, les sergents s'informèrent. Pourquoi les avait-on laissés en faction deux heures de plus?

yGoogk

— Le capitaine était dans la maison du gardechasse : il dormait... En se réveillant, il a collé vingt-quatre heures de prison au sergent-major et au fourrier qui dormaient aussi.

La compagnie était arrivée sur le cours qui longe la Risle.

— Halte-là! Front! rompez; l'appel demain six heures.

Les hommes se dispersèrent, ronchonnants, furieux, échangeant à voix basse leurs réflexions : « C'est abominable... éreintés comme nous sommes... il est trois heures du matin... quel rossard que ce capitaine! demain, comme il dit! mais c^est tout à l'heure, l'appel, et les corvées... on voit bien qu'il s'est reposé, lui! Si on racontait pourtant qu'il a oublié deux sections en grand'garde! Peut-être qu'il passerait au conseil de guerre!... »

Noré et Taupin tinrent conseil : ils n'allaient pas se coucher, pour sûr : deux heures de sommeil seulement... on pourrait s'endormir : mieux valait passer son temps à se chauffer et à faire des grogs... une nuit blanche de plus ou de moins... entendu.

Noré aperçut alors Cousinard, qui s'en allait tête basse, traînant la jambe.

— Hé! Cousinard, arrive ici... y a du bon...

nous allons faire le réveillon; en es-tu, vieux frère! ça va te réchauffer !

— Où êtes-vous logés?

yGoogk

— Avec le major et le fourrier, dans une buanderie... et le bûcher tout près... une flambée; en veux-tu? Et la goutte ?. . .

— Mince, alors! dit Cousinard, ragaillardi, emboîtant le pas aux deux sergents.

Une bombance ! Le propriétaire, un ancien soldat d'Algérie, entendant rentrer ses hôtes, s'est levé ; à la vue des malheureux moblots, tout pâles, harassés, se traînant avec peine, les yeux morts, il s'est attendri.

—Pauvres enfants! dit-il, tenez, voilà du jambon, du fromage... réconfortez-vous... et du vin à discrétion, vous savez; les Prussiens ne l'auront pas, celui-là.

— Pour sûr ! ditTaupin, qui se pourléchait déjà. Faméliques, assoiffés, l'estomac vide, comme ils

ont mangé et bu, les trois moblots! Tant et tant^ avec un tel appétit, une si belle imprévoyance, que les vapeurs ont envahi leur cerveau vide... Et les voilà gris abominablement, comme assommés, ronflant sous la table...

... Des coups de crosse à la porte... qu'y-a-t-il?

— Vite, vite, cria une voix, celle du caporal Langu... à l'appel! Noré! il est six heures et demie, le capitaine fait une musique!... oh! la la...

Mal éveillés, cahotants, les moblots se bousculent, s'empressent, saisissent Xusils, ceinturons, sacs, musettes, et Aient au pas de course.

Trop tard, hélas! Les rigodons des clairons viennent de sonner, pour le commandement « Fixe »... Impossible de se faufiler dans les rangs sans être vus. Gorsat les apostrophe, de sa voix blanche :

— G'qui m'a fichu des fricoteurs comme ça.*, tireurs au flanc... vingt-quatre heures de prison...

— Mais, mon capitaine, objecte Langu, j'étais à l'heure, moi : je m'étais seulement absenté pour appeler les sergents.

— Parle pas dans le rang... taisez-vous! vingtquatre heures de plus, vous, pour interrompre... ça vous apprendra... respecter les supérieurs...

Alors, ça va être drôle, tout de même! Le capitaine de la cinquième fait coffrer son major, son fourrier, deux sergents et un caporal... Et le service ?

On ne discute pas avec la discipline... en avant, les punis...

Le hasard du recrutement, en cette levée tumultueuse de 1870, avait réuni sous le même uniforme du (( mobile » des jeunes gens de tout rang et de toute profession.

A la cinquième du deuxième, le sergent-major

' Diguet était comptable dans une fabrique de draps

à Elbeuf. — Le fourrier Bourguignon remplissait

il y a trois mois encore les fonctions de clerc de

faotairë; — Horé avait quitté eh août l'École de

médecine de Paris pour venir combattre avec les amis d'enfance comme engagé volontaire. Taupin (Hospice de son prénom) représentait un paysan du Marais-Vernier, fieffé poltron par nature, qui ne pouvait s'empêcher de « saluer les balles >. — Langu tenait à Beuzeville un petit commerce d'épicerie. — Cousinard était un garçon boucher aux Halles centrales de Paris. Et de ces éléments disparates il s'était formé cinq soldats qui incarnaient déjà le troiipiery le pioupiou légendaire, tant est grande la plasticité du Français, sa propension naturelle vers l'état militaire.

... Mais, au fait, ici, on n'est pas en caserne. La prison, le « clou », où est-ce? Évidemment, c'est la prison civile, qui est sous le Palais de Justice.

Tous ensemble, les jeunes gens viennent sonner à la porte de la maison d'arrêt... Le geôlier ouvre une lucarne, s'informe, parait troublé à la vue de tous ces galonnés.

— Qu'est-ce que vous désirez, messieurs?

— Nous désirons... nous constituer prisonniers. Piédelièvre, le geôlier, crutavoir mal entendu...

pour sûr que tous ces gradés-là venaient en mission« Il risqua :

— Inspecter les prisonniers? vous avez dit : ah! vous aurez de la besogne, car je n'en ai jamais tant vu : il n'y a plus de place !

— Mais non, dit le sergent-major, nous ve-

nons, nous aussi, en prison... par ordre du capitaine.

— Cependant, insinua Taupin, s'il n'y a plus de place, signez-nous un papier; nous n'y tenons pas tant que ça, à votre établissement; et vous allez nous voir filer dare dare...

— Oh! alors, c'est différent, prononça Piédelièvre; donnez-vous la peine d'entrer, messieurs.

La grille delà cour refermée, on délibéra; et Piédelièvre fit part à « ces messieurs > de son embarras : absolument comble, la prison : en plus du contingent ordinaire d'escarpes et de vagabonds, il y avait déjà douze soldats... en tout dix-huit malheureux entassés dans un taudis... avec des odeurs ! . . .

— Vous n'avez pas un autre appartement? interrogea Noré; un cellier, un bûcher, une écurie! Nous le baptiserons prison pour la circonstance, comme le père Dumas qui baptisait carpe une volaille.

— Ah bien, oui, dit Piédelièvre, j'ai une cave... mais (il hésita) il y a quelque chose qui va vous déranger...

Les mobiles ne le laissèrent pas achever, et crièrent :

— Quelque chose nous déranger, dans la cave!

En voilà une idée ! Jamais de la vie.

Un instant après, les cinq « punis » entraient dans

la cave, à la suite du geôlier qui s'éclairait avec une chandelle.

— V'ià mes fûts, mon vin, dit-il ; chapardez pas, hein! et puis, là, dans le coin, voyez-vous... là. . . couché. . . un Prussien. . .

— Un Prussien ! s'écrièrent les jeunes gens; et, violemment, ils s'empressèrent d'une seule poussée pour mieux voir.

Cousinard le Parisien, qui était loustic, dit à Taupin :

— Les Prussiens, encore!... nous sommes cernés, l'ami, dans le souterrain... nous sommes trahis ! . - . sauve qui peut ! . . .

Dans l'ombre, une grande forme s'était dressée en face des soldats, une silhouette toute droite, faisant le salut militaire.

Les moblots demeurent muets, maintenant, le cou tendu, l'œil fixe... serrés les uns contre les autres... Un uhlan! c'est un uhlan!... uniforme délesté, sinistre signalement qu'ils connaissent trop ! C'est l'ennemi qui les poursuit, les traque dans le bois, l'espion redouté auquel ils donnent lâchasse... C'est l'apparition maudite qu'il faut tout de suite mettre en joue... Voici le taon qui harcèle nos bataillons sur les routes de la défaite... Voici rhomme qui achève nos blessés... Et une horreur crispe la chair des petits mobiles, fait trembler leurs doigts vers la gâchette des fusils...

yGoogk

Scène étrange que ces soldats en arrêt devant l'ennemi... qui les regarde, lui aussi, très pâle, la pupille agrandie par la terreur — terreur bien compréhensible, car on sut depuis que l'Allemand fut persuadé, à ce moment-là, que tous ces hommes en armes venaient pour le fusiller.

Piédelièvre s'était retiré, verrouillant la porte... Sur un signe du sergent-major, le uhlan quitta la position raidie du salut militaire et s'étendit à nouveau sur la paille...

Les moblots restaient les uns assis sur leurs sacs, les autres arpentant la pièce obscure.

Cousinard voulut blaguer, il fredonna :

— Quelle fichue rencontre !... quelle fichue!...

Mais ses plaisanteries ne portent pas, les camarades se taisent, opprimés d'une émotion qu'ils ne peuvent dominer... Une foule de pensées les assiège et trouble quelque peu leur raison... Non! être à côté d'un uhlan, là... tout près... et ne rien pouvoir. . . pas possible ; un prisonnier, c'est sacré. .. C'est égal, une fureur les soulève, gronde dans leurs artères, les étreint à la gorge... oh! tant de souffrances endurées, ces humiliations, ces nuits de défaite et de honte... venger les pauvres camarades tués, estropiés, malades; venger ce malheureux franc-tireur à qui les Prussiens, hier, ont arraché les ongles ! . . .

C'est peut-être justement un des bourreaux, ce

yGoogk

uhian qui est là! On le tient... malheur aux sauvages, aux victorieux qui n'ont pas de pitié,* pas de loyaulé, pas de bravoure!... Pourquoi ne pas lui faire expier, à celui-là, les trahisons, la lâcheté, la froide cruauté de ses frères d'armes?...

Non, lui désarmé, pas moyen; ce serait indigne des Français ? Quel dommage qu'on ne le rencontre pas à cheval, en plein air... avec quelle joie on rajusterait pour lui casser la figure!

Noré, qui sentait plus vivement que les autres, était obsédé d'une envie : « prêter à Tennemi un sabre-baïonnette et se battre loyalement avec lui, là, tout de suite ^ ... mais il éloignait celte idée : & On dirait que je l'ai assassiné, pensait-il, si je le tuais; et, s'il me blessait seulement, mes camarades le massacreraient comme un chien... »

Et, d'ailleurs, un duel, cela suppose l'acceptation préalable d'une similitude d'être, d'une égalité de noblesse, quelque fond d'estime. Or qu'y a-t-il de commun entre le Français généreux jusqu'à l'invraisemblance, loyal jusqu'à l'oubli de soi, et cel Allemand méprisable qui guette dans l'ombre, dresse des embûches, des pièges dans les bois, qui attaque perpétuellement dix contre un, qui recherche toujours des victimes et jamais un adversaire, qui appelle à son aide cette arme des lâches : l'incendie... qui fusille des otages sans défeuse... Non, ces gens-là sont nos vainqueurs, ils ne sont pas nos

égaux; ils ne sont pas de même race, de même essence que nous ; il ne peut y avoir avec eux aucun pacte de victoire ou de suprématie : la Prusse, ce n'est pas un principe, c'est un fléau ; on ne combat pas les Allemands pour les vaincre, mais simplement pour les luer...

Ces gens qui viennent pour vous « saigner à blanc », comme ils disent, ces assassins, on les extermine si Ton peut et comme on peut; mais on ne se mesure pas avec eux; on ne les défie pas, on les fuit ou bien on les abat comme des bêtes malfaisantes... Donc, le jeu de son existence avec cet inconnu, à la face du Destin, Noré vit que cela ne se pouvait pas.

Mais les jeunes gens demeuraient fébriles, inquiets, ne tenant pas en place, jetant parfois des regards mauvais, obliques, vers le coin où était le Prussien...

On aurait une scène pareille si Ton enfermait dans la même ménagerie des animaux de nature trop dissemblable : voyez, par exemple, des fauves hérissés, effarés, agités d'une sensation qui tieut de la peur et de la colère, à la vue de quelque serpent ou d'un crapaud qui serait leur compagnon de cage!... ||

... Enfin, peu à peu, les pensées prirent une autre orienlation; pour atténuer cette odieuse!

présence qui les convulsait tous, les moblots partagèrent la cave en deux, avec des fûts, des claies, des chantiers ; et le uhlan disparut derrière une barricade improvisée... (voyant que, décidément, on n'en voulait point à sa vie, il avait repris son calme et fumait sa pipe).

Cousinard risqua un couplet :

D'aubépine fleurie Au fond d'un jardinet, Colin et puis Marie se faisaient un bouquet... etc.

Les autres recommençaient à s'égayer... fredonnaient le refrain...

— Il fait soif!,., cria tout à coup le caporal Langu.

— Eh bien, fourrier, à ton devoir, ma vieille... dit Taupin.

Bien sûr que le fourrier ne demandait pas mieux que de préparer le déjeuner ; tout de suite il donna dans la porte de grands coups de crosse. Le geôlier parut :

— Que désirent ces messieurs?

Un chœur cria :

— Manger... boulotter... nous mettre quelque chose dans le fusil. ..Eh ! tavernier...boustifaille... boustifaille...

— Très bien, ditPiédelièvre.

Un instant après, il entrait avec deux pains de douze livres et un broc d'eau.

Ce fut un concert d*imprécations, un tollé général, que domina bientôt la voix émue du fourrier Bourguignon — un grand qui avait six pieds de haut.

— Geôlier de mon cœur, articula Bourguignon, vous nous la baillez belle !.. . La tentative que vous venez de faire, pour nous amener à manger du pain et de l'eau, n'a aucune chance de réussite...

— Cependant... objecta Piédelièvre... le règlement...

— 11 n'y a pas de règlement! interrompit sévèrement Bourguignon; il n'y a pas de loi, en temps de guerre : tout est suspendu, tout doit disparaître devant cette nécessité supérieure : le ravitaillement des troupes, l'alimentation « saine et abondante », comme disent les circulaires de la Défense

.nationale...

— Mais, hasarda Piédelièvre, en prison?...

— Il n'y a pas de prison, dit Cousinard, puisque nous sommes dans une cave... Piédelièvre, mon ami, je m'étonne que vous discutiez des choses pareilles!...

Le fourrier ajouta :

— Voilà le menu que nous désirons, mes camarades et moi : côtelettes ou biftecks, — gigot, dinde

OU poule, à votre choix, — même chapon si ça vous fait plaisir, — gibier s'il yen a... n'interrompez pas; le gibier est prohibé, je le sais ; mais, en temps de guerre, je vous le répète, toutes les prohibitions disparaissent; quant au dessert, il est banni de notre table, généralement, parce qu'il n'est pas substantiel; nous ne mangeons pas pour notre plaisir, du reste ; nous mangeons pour être forts, dans l'intérêt de la France, vous comprenez; c'est pourquoi aussi nous buvons sec, pour avoir du nerf, pour bien nous battre afin de libérer le territoire. Étes-vous patriote, Piédelièvre?

— Ancien militaire, sergent...

— Eh bien, alors, c'est le momentde le faire voir.

— Mais, si on apprenait... je perdrais tout de même ma place.

— Ah! par exemple, nous vous couvrons : si Tautorité supérieure fait quelque observation, nous sommes là pour expliquer les faits. En guerre, je réquisitionne des vivres, c'est mon métier... voici mon ordre... rompez...

Le sergent-major Diguet intervint et s'exprima ainsi :

— Dans le cas où les bouchers, épiciers ou débitants n'obtempéreraient point à l'ordre signé de mon fourrier, voici deux louis, dont vous ferez usage au mieux. Soignez le liquide : vin, café, cognac; la chartreuse sera aussi bien accueillie...

De plus, Piédelièvre, ces messieurs el moi, vous intons à partager notre déjeuner.

— Ah! vous m'en direz tant, dit le geôlier; je me risque; mais ne faites pas trop de tapage... dans une heure, nous serons à table.

... Quelques instants après, M"* Piédelièvre et sa fille faisaient leur entrée, avec des assiettes, des fourchettes, des verres.

— Et des serviettes? dit le fourrier. Et une nappe? Savez-vous bien que nous avons Thabilude du beau linge?. ..Nous sommes de bonne famille... Dans la vie civile, nous exerçons des fonctions importantes.

— Oui, appuyait Gousinard ; ainsi, moi, je suis délégué à l'approvisionnement de Paris. Hospice Taupin, que j'ai Thonneur de vous présenter, est un riche propriétaire foncier... Notre fourrier est un notaire, ou à fort peu de chose près. Langu est négociant en épices, en denrées coloniales... etc.

Les dames Piédelièvre, légèrement abasourdies, revinrent un instant après avec les nappe et serviettes demandées.

Pendant ce temps, les moblots avaient improvisé une table et des chaises avec quelques planches mises sur trois tonneaux renversés ou sur des bûches... On avait piqué des bougies dans les sabresbaïonnettes, en guise de flambeaux : la cave resplendissait à giorno L . .

yGoogk

Le repas allait bon train : les rôtis étaient excellents, le vin passable, la gaieté à son maximum. Piédelièvre était de la fête; les dames faisaient le service entre la cuisine et la cave.

— Messieurs dit Gousinard, tout à coup, nous sommes des mufles ; comment! on laisse ces dames nous servir! Mais c'est une honte. — Madame et mademoiselle, veuillez prendre la place d'honneur, entre le major et le fourrier, qui sont des gousofficiers supérieurs. Ne vous mettez pas, je vous prie, à côté du caporal Langu; dans l'armée française, il n'y a rien de moins qu'un caporal ! C'est absolument ridicule d'être caporal : un homme bien né ne salue jamais un caporal ; les dames ne le fréquentent point!...

— Quelle platine ! dit Taupin, émerveillé.

. — Honneur aux dames! conclut Gousinard, lorsque M""" Piédelièvre et sa fille eurent pris place au festin.

— Mais, observa Piédelièvre, avec une nuance de regret, dites donc... s'il venait du monde à la porte pendant que nous sommes tous là. Si je remontais, ce serait plus prudent...

— Geôlier, vous avez raison, répondit le major, remontez et veillez à la sécurité générale : la France a les yeux sur vous!...

Bien que privées de leur surveillant naturel, M"*" Piédelièvre ne furent nullement inquiétées ni

gênées. Les sergents de la cinquième se piquaient de belles manières; et d'ailleurs, on n'a jamais entendu dire qu'ils aient quelquefois failli aux lois de rhospitalité, même quand elle leur a été accordée dans les bâtiments de l'État!...

— Du reste, articula le fourrier dont la langue devenait pâteuse, Piédelièvre est un ami — un parfait ami... je... de tout mon cœur... la compagnie.

— Oui, dit le major, Piédelièvre est un fameux lapin.

Tout le monde éclata de rire, excepté Langu, qui comprenait toujours les jeux de mots un quart d'heure après.

Et Ton débouôha le Champagne.

A cet instant, Piédelièvre reparut.

— Dites donc, les amis, encore un sergent prisonnier ! Toute l'armée va y passer : ça ne va donc plus, la discipline, chez vous?

— Ne m'en parlez pas, dit Bourguignon, une pitié !...

— 11 est de la compagnie de Louviers ; c'est un nommé Plantot ; et il dit qu'il vous connaît : le voulez-vous avec vous?

— Qu'il pénètre! ordonna Diguet ; plus on est de prisonniers, plus on rit.

Plantot entra et dit :

— Quelle noce!

yGoogk

11 faut bien noyer son chagrin, observa Bourlon.

Mais, tout à coup, Plantot recula, et, désignant le coin où gisait l'étranger :

— Eh bien, et ça?...

— Ça? Un gêneur...

— Lui avez-vous parlé ?

— En latin, alors : connaissons pas Tallemand, nous; et puis, avec ces voleurs-là, la conversation... tu sais... avec des bouches à feu, rien de plus...

— Attendez : moi, je baragouine quelques mots d'allemand.

Interpellé par un galonné, le uhlan se leva,^ tout d'une pièce; les deux hommes causèrent, parurent se comprendre.

— Il dit qu'il a faim.

— Pauv' chéri, ditNoré; faudrait peut-être l'inviter à dîner? Piédelièvre, passez-lui votre broc et votre miche de tout à l'heure.

Mais les jeunes gens étaient en gaieté : la viande et les vins avaient allumé en leurs veines une joie de vivre, avec cette bonté, cette générosité qui est de l'essence du Français ; ils se sentirent inclinés vers la pitié, l'oubli des injures. Cela leur parut tout de mêmebieni dur de ne rien donner au uhlan ; s'il se battait, ce garçon, c'était pas sa faute.., obligation du service...

Et, du commun assentiment, le Prussien reçut du gigot avec une bouteille de vin.

A la vue de cette aubaine, les yeux du prisonnier manifestèrent une surprise extrême, et un plaisir ! . . . Il se leva, fit le salut militaire, se rassit et se mit à dévorer gloutonnement.

Diguet, s'adressant à lui, prononça :

— Ça t'épate, hein, mon vieux? Voilà comme ils sont, les Français... lu raconteras ça à Guillaume, pas vrai, pour qu'il nous envoie une carte de remerciement, ou bien pour qu'il nous fasse une visite de digestion; c'est-il gentil tout de même de lui nourrir son uhlan?

— Et puis, s'écria Gousinard, nous lui en avons assez tué, de sa cavalerie.

Voyant que cette affirmation semblait intéresser les dames, le Parisien continua :

— Celte nuit encore, hein, Noré? tu as vu, lu as été témoin... le uhlan... je lui ai tiré dessus... lui ai fait son affaire! Quelle cabriole, hein?

— Blagueur! dit Noré.

— Gomment I c'est toi-même qui l'as dit au capitaine ; c'est au rapport : a Gousinard a tiré sur un uhlan.» Officiel!

— Tu vas peut-être finir par le croire !... tu as chaud, mon camarade, plus chaud que cette nuit, hein?... te voilà joliment relapé.

Et, de fait, l'hallucination de la griserie faisait

voir au Parisien des uhlans qui culbutaient, des- Prussiens qui s'enfuyaient, des cavaliers en déroute...

— Oui, hurlait-il, très chic, mon fusil à tabatière.. . crache à la figure. . . ça fait rien. . . tue quand même... nous avons subi tous les coups du sort... Z'enfants de la patrie...

Et, de son regard voilé d'ivresse, il cherchait à méduser M"* Piédelièvre.

Noré aussi s'échauffait ; et des idées épiques le hantaient, des idées de colère patriotique, de tournois magnanimes où vibrait sa vengeance de moblot vaincu, où chantait le passé chevaleresque et soldatesque de la France; oui, ce serait terrible et beau de provoquer en champ clos, ici même, le uhlan maudit et de le combattre jusqu'au dernier sang.

Il le regarda et voulut se lever... mais ses jambes vacillèrent; le vin français, qui n'a point de rancœur ni de rancune, lui avait joué un mauvais tour :« Trop tard... murmura-t-il, je suis poivrot. 1 Ses projets de querelle flottaient, sombraient dans une paisible joie , parmi des visions riantes où des uhlans fraternisaient avec des mobiles et donnaient le bras aux francs-tireurs...

Hospice Taupin, qui avait l'ivresse mélancolique, racontait à M"' Piédelièvre, d'une voix attendrie, la guerre, ses fatigues, ses périls.

yGoogk

— Ne récoutez pas, dit Bourguignon, il n'a jamais couru aucun danger : vous savez la « Convention de Genève »... : tout belligérant doit respecter les ambulances, les hôpitaux; eh bien, quand Taupin se trouve un peu trop pressé parles ennemis, il se met à crier : « Je suis Hospice ! > et tout le monde Me met à sa disposition.

Langu, un instant ahuri, poussa un éclat de rire immense : on ne sut jamais si c'était à propos de ce calembour ou du précédent.

A ce moment, Piédelièvre fit irruption, criant ;

— Vite, vite, desservez la table; cachez tout ça; v'ià M. le maire qui vient voir le uhlanl...

Tant bien que mal, on fit disparaître les bouteilles de vin, de cognac, les rôtis, le dessert; on installa au milieu des convives le broc d'eau... les bougies furent soufflées...

Le premier magistrat municipal, un demi-paysan, chapeau haut de forme et redingote, entra, butta un instant dans l'obscurité de la cave et, parvenant enfin à discerner les objets, demanda :

— Le uhlan ?

— Stehen sie Auf! commanda Plantot.

L'Allemand se leva et demeura fixe, raidi...

— Très bien!... très bien! dit M. le maire, contemplant l'ennemi; c'est un honneur pour ma commune; il faut purger le pays de ces brigands-là.

yGoogk

Et, s'adressant aux mobiles :

— C'est vous qui l'avez fait prisonnier ?

— Naturellement, dit Cousinard, au péril de notre vie!...

— Je suis l'interprète de tous mes concitoyens en vous remerciant de ce beau fait d'armes ; l'administration supérieure- sera avertie : veillez bien sur lui, mes amis... seulement, ajouta-t-il après une hésitation, ne lui faites pas de mal : ces gredins se vengent; on brûlerait le pays et je serais emmené comme otage. i

M. le maire se relira, suivi du geôlier.

— Piédelièvre, dit tout bas Diguet, continuez à veiller sur nous; ne nous laissez ni envelopper ni surprendre; votre fortune est à ce prix...

Les bougies se rallumaient, lorsque Piédelièvre revint essoufflé.

— Les conseillers municipaux! C'est une fatalité! Aujourd'hui dimanche, après la messe, ils flânent dans le bourg et viennent en corps voir le uhlan.

— En voilà une scie ! cria Bourguignon.

Et, se tournant vers le Prussien :

— Tu vois les inconvénients auxquels tu nous exposes, misérable envahisseur.

Les conseillers municipaux défilèrent, à la fois craintifs et triomphants.

— Oui, messieurs, récitait Cousinard. «. l'avons

yGoogk

J9^i HUSTRES

capluré au prix de notre sang... adversaire terrible... digne de nous!

Les conseillers partis, le repas s'acheva sans encombre ; on apporta des jeux de cartes, une boite de dominos, un jeu de l'oie, et des parties s'engagèrent.

Le uhlan regardait avec curiosité.

— On dirait que ça l'intéresse, l'animal!...

observa Langu.

— Eh bien, qu'il joue avec nous! dit une voix.

— Ah ! çà, jamais, cria Noré, qui se leva furieux... c'est un ennemi, ne l'oublions pas.

— Ne te mels pas en colère, dit Cousinard, conciliant; si ça l'amuse, ce garçon, il va jouer, et, si ça t'embête, tu ne joueras pas avec lui.

— Alors!

— 11 va jouer avec le caporal. . . ou bien il jouera tout seul.

Très discipliné, le uhlan se leva, fit le salut militaire, s'assit... on lui remit un jeu de dominos; et, par ordre, il joua tout seul, soit avec un adversaire supposé, soit en faisant de petits édifices, comme les enfants... et la chose lui parut si étrange qu'il ne put réprimer un sourire.

' — Il est parfait, ce garçon-là, dit Cousinard. Voyez comme il s'excite gentiment sur la dame de trèile!

— Alerte! mes garçons! Alerte!... cria Piédelièvre ; encore une visite ! . . .

— Ah! non, non! hurla le major,- c'est épouvantable!... c'est à se sauver, ma parole d'honneur !... Désertons, voulez-vous?... Qui est-ce qui est là?

— Une femme de la campagne, avec sa nièce.

— Réponds-lui que le uhlan est malade, qu'il ne reçoit pas.

Cousinard eut une exclamation :

— Dites donc, les amis! Voulez-vous en faire une excellente, une supérieure?. . . Je vais m'habiller en uhlan, pour me faire inspecter par la vieille... et aussi par la jeune...

La proposition de Cousinard provoqua un véritable enthousiasme : Plantot dit quelques mots au uhlan. . . Celui-ci parut renversé, hésita. . .

Mais, en Prusse, on ne résiste pas à des sous* officiers.

Lentement, il retira son schapska et le tendit à Cousinard, qui lui remit son képi. Le dolman fut échangé contre la capote du moblot.

Cousinard alors s'étendit sur la paille, dans le fond, et ramena la couverture sur lui afin qu'on ne vît pas son pantalon noir à bande rouge; ensuite, il prit à la main la pipe en porcelaine du Prussien.

— Quand vous voudrez, dit-il.

Diguet introduit les visiteuses — une vieille en bonnet de coton et une blondinette charmante, tout endimanchée.

— Par ici, mesdames... par ici... très bien... là... vous ne voyez pas? plus loin... pas si près, pas si près... il est féroce... car il a été blessé...

Cousinard roulait des yeux furibonds... Diguet continuait le boniment :

— Nous sommes huit pour le garder — vous pouvez compter — huit, dont deux personnes du sexe; ces dames ont un grand empire sur lui; il leur parle sans colère — et même leur fait les yeux doux.

Le vrai uhlan comprenait la scène et commençait à se tenir les côtes.

-— Il n'y a pas de quoi rire, sergent, lui dit sévè* rement le major; n'insultez pas un prisonnier... respect aux vaincus...

La bonne femme et sa nièce regardaient, regardaient, les yeux écarquillés.

— Il n'a pas trop mauvaise figure, dit la femme, mais comme il est déchiré !

— Il s'est bien défendu, quand on l'a pris, affirma le sergent-major.

— Qu'est-ce que vous allez en faire?

— Oh! fit négligemment Diguet, nous nous disposions précisément à le fusiller quand vous êtes arrivées.

Cousinard eut un soubresaut : ah ! non, il n'aurait pas inventé celle-là ; il poussa un gémissement qui était un rire convulsivement étouffé.

— Il se lamente, voyez-vous, poursuivit le major, — mais inutilement! Son sort est fixé : la cour martiale! Nous l'aurons pris, jugéj condamné et exécuté : le salut.de la patrie avant tout... Voulez-vous assister à l'exécution?

— Oh! par exemple, fil la paysanne, en se rejetant en arrière; attendez que nous soyons parties.. . ihiw „ aaiie|MNd!i:ut pas éviter?...

— Très difficile!... c'est un otage: nous avons beaucoup à nous plaindre de lui ; d'ailleurs, les Prussiens torturent nos prisonniers, après quoi les passent par les armes: obligés de leur rendre, la pareille... navrés, chère madame, navrés.... nous les exécutons, du reste, sans leur en vouloir : aussi les faisons-nous souffrir le moins possible; bien au contraire, nous adoucissons leurs derniers instants en leur offrant du vin de France, des spiritueux qui les grisent et leur enlèvent la conscience du supplice... Oui, madame, voilà ce que nous faisons, cherchant à concilier nos obligations envers l'armée et nos devoirs envers l'humanité.

— Vous êtes de braves garçons, dit la jeune fille, attendrie.

— Je m'en flatte, repartit Diguet; et vous pouvez constater -que je ne plaisante pas : voyez encore

yGoogk

les restes du festin in extremis que nous lui avons offert... et il en a si bien profité, Tanimal, qu'il est gris comme un Polonais...

Consinard leva sur les deux femmes ses prunelles mourantes.

— ' Voyez ses yeux obscurcis, remarqua Diguet, voyez ce regard marécageux ; il est à point,

Cousinard retira sa pipe et parut vouloir esquisser un refrain.

— Il chante! ajouta Diguet : le voici tout à fait en situation de mourir gaiement, presque sans s'en apercevoir. C'est là notre but... : être sans faiblesse, mais n'être pas sans pitié...

11 montra aux femmes son fusil, exhiba deux cartouches et murmura douloureusement :

— Voilà de quoi lui faire passer le goût du pain.

Et, s'adressant à ses camarades, d'une voix de commandement :

— Allons, vous autres, portez armes... présentez armes... en joue...

— Non! non, s'écrièrent les visiteuses, affolées, faites-lui grâce.

La jeune fille prit la main du sergent.

— Je vous en prie... monsieur l'officier, si c'est possible.

— Cela vous ferait bien plaisir? interrogea

LE UHLA1\ 197

Diguet, paraissant hésiter; je ne voudrais pas faire de la peine à une aussi jolie personne... hommage à la beauté.

— Oh ! merci, merci, dit la petite blonde, flattée, ravie, prise d'une émotion extraordinaire.

Et elle porta à ses lèvres la main du sergent.

Diguet fut saisi. Il s'écria : a Une jeune fille baiser ma main ! je ne le souffrirai pas : je proteste... cela demande une réparation; ma galanterie de soldat français l'exige.. . »

Attirant à lui la jolie paysanne, il l'embrassa sur les deux joues. Et, voyant que cet acte paraissait réunir l'approbation générale, il recommença en disant : « Merci, la belle enfant... ))

La vieille, voyant qu'on embrassait un peu trop sa nièce, jugea prudent de battre en retraite.; mais, avant de partir, elle dit à Noré, qui était auprès d'elle :

— Tenez, monsieur, voilà une pièce de vingt sous, pour lui acheter quelques petites douceurs, au pauvre prisonnier... et puis, il est tout déchiré... faites-lui raccommoder son habit, voulez- vous? Et c'est bien sûr qu'on ne le fusillera pas?...

— Le major l'a promis, dit Noré gravement; vous pouvez dormir tranquille, ma tante, et vous aussi, la petite nièce.

Et, se tournant vers Cousinard, il ajouta, d'une voix pénétrée :

— Je te fais grâce, abject ennemi, par égard pour cette agréable Française...

Les villageoises allaient se retirer; mais voici que, sur un signe de Diguet, tous les assistants se donnent la main, forment le cercle et se mellent à tourner autour des visiteuses, en chantant une ronde célèbre dans le bataillon :

Michaud montait dans un clocher, Michaud montait dans un clocher.

Le faux uhlan se leva, fit une révérence aux dames et se lança en d'inénarrables entrechats.

C'était irrésistible de voir ce gringalet accoutré des habits de Ténorme Poméranien ; leschapska lui tombait sur le nez et le dolman couvrait ses cuisses.

Le Prussien, vêtu d'habits trop étroits, semblait sortir d'un bal masqué, îe mardi gras, sous un déguisement de Pitou...

Imitant ce qu'il voyait, à moitié gris de cette joyeuse ivresse que donne notre vin de France, le uhlan dansait comme les autres; il se balançait, levait en cadence ses longues jambes bottées, avec la légèreté d'un hippopotame.

Et il s'arrêtait parfois pour rire ; et, à force de rire, il étouffait, criait : « Hoch! Hoch! »

Comme, cette fois, la plaisanterie n'était point compliquée, Langu l'avait comprise tout de suite;

il suffoqua d'abord, puis poussa des éclats de rire énormes...

Les visiteuses étaient ahuries, plongées en une indicible stupéfaction devant cette sarabande, cette ronde effrénée.

— Mesdames, cria Gousinard, voilà!... vous avez vu un uhlan qui n'existe pas ; quand vous raconterez cela à vos amis et connaissances, personne ne voudra vous croire.

Les paysannes sortirent précipitamment, les yeux écarquillés, ne comprenant visiblement rien à tout ce qui venait d'arriver.

' La joie était au comble et la fête battait son plein ; les soldats trinquaient, riaient, jouaient, valsaient.

M"" Piédelièvre desservaient la table, allant et venant de leur cuisine à la cave.

— Il y a un soldat qui veut parler au sergentmajor, dit M"® Piédelièvre.

— Qu'il pénètre ! proclama Diguet, d'un air imposant.

— Major, dit le soldat, le capitaine m'envoie vous chercher et puis aussi tous les sergents : il n'y a plus qu'un sous-officier à la compagnie : paraît que ça peut pas marchef .

— Mais, répliqua Diguet, si je suis bien informé, nous avons vingt-quatre heures de prison... et nous n'en avons fait que six: pouvons pas sortir... n'est-ce pas? vous autres,..

— Jamais de la vie! dit le chœur : on est trop bien ici...

— ' Va dire à ton maître, prononça Noré, qui se remémorait ses classiques, que nous sommes ici par la force des baïonnettes et que nous n'en sortirons que par la volonté nationale : il nous faut une loi, ou plutôt un décret du chef de l'État : c'est lui seul qui a le droit de faire grâce... or il n'y a plus de chef d'État : donc, jeune militaire, conclus...

~ Approuvé, dit Cousinard : on nous a octroyé vingt-quatre heures de clou : la punition nous appartient : elle est à nous, la punition; elle constitue un repos bien mérité; nous n'y renoncerons jamais.

— Raisonnement irréfutable! dit le fourrier, clerc de notaire; quel drôle de procès si l'on plaidait ça ! le capitaine perdrait, je connais mon Code.

— Oui, oui, avec vos discours, dit Taupin, toujours poltron, il va nous arriver des histoires.

— 11 nous arrivera quoi? interrogea Bourguignon. On doublera nos vingt-quatre heures! Nous ne demandons pas autre chose... Dans la voie des châtiments, il n'y a que le premier pas qui coûte: en prison, la première heure seule est pénible; les autres, tu le vois, guerrier pusillanime, les autres ne manquent pas d'un certain agrément. Fusilier Verdin, poursuivit le. sous-officier, ^'adressant à

LE UHLÂN 201

l'émissaire du capitaine, vous direz au père Gorsat que nous respectons trop ses ordres pour les transgresser, même quand il le permet. Tenir celle punition pour non avenue, ce serait reconnaître que }e capitaine a eu tort de nous l'infliger : ce serait diriger un blâme contre un supérieur! Gela, jamais!... rompez.

Le soldat porta la main à son képi et tourna les talons.

Une demi-heure après, arrivait un ordre du commandant :

« Si les sergents de la cinquième n'ont pas réintégré dans une heure, passeront au conseil de guerre. »

Il fallut obéir.

Les jeunes gens formèrent alors un monôme et, emboîtant le pas, firent le tour de leur prison en chantant le pas redoublé que le régiment exécutait en marche : « Un accusé — les yeux rem — plis de larmes — disait un jour — à monsieur le Président : — Faites circuler — cette canaille — de gendarme... parce qu'il me gêne considérablement... »

Et ils commencèrent la sortie.

— C'est égal, dit Noré, cette année-ci est destinée à voir des choses extraordinaires, tragiques ou réjouissantes. C'est original, des officiers qui nous rendent la liberté pour nous punir, en violation de tous les principes du droit des gens..,

20^2 HISTRES

Allons, pour la pairie.., sortir pour la pairie... c'est le sort le plus beau , le plus digne d'envie. . . au large. Au moment où il passait le seuil, Plantot le rappela :

— Dis donc, Noré, sais-tu? le uhlan, il demande à le donner une poignée de main.

— Ah! non, par exemple...

— Quand je lui ai dit que tu étais un étudiant de Paris, il a réponfki mie lui aussi est étudiant, à Bonn... Alors... en camarade... ilapeiKé...

— Il a mal pensé!... Donne-lui mon adresse:

rue Racine, 29, Paris; qu'il vienne me voir après la guerre; d'ici là, je ne lui conseille pas de se mettre devant mon fusil. . . et, quant à ma main, oui, pour l'assommer à l'occasion.

Le Prussien n'a pas tenu rigueur à Noré de ces violentes paroles.

Pendant plusieurs années, au 1" janvier, Noré reçut une carte de visite timbrée à Bonn :

VON NERRAK En souvenir de la cave de Bois-Samson.

Il est devenu professeur à l'Université, notre uhlan : il raconte souvent cet épisode de la guerre et provoque en général l'ébahissement des auditeurs : on comprend si peu en Allemagne ce mélange

d'énergie, d'insouciance, de générosité et de blague qui est tout notre caractère.

— Herr Doctor, lui dit-on, vous voulez rire... vous exagérez... invraisemblable.

Le sergent Noré» qui est de mes amis, m'a fait cadeau de la pièce de vingt sous à lui offerte par cette vieille femme, crédule et naïve — que je lui en veux tant d'avoir mystifiée.

Et, moi' rêveur, moi qui crois que les petites choses sont grandes, je regarde souvent cette monnaie.

C'est le denier du pauvre, l'obole du paysan, l'offrande d'un cœur qui fut pitoyable au vaincu, d'un cœur de femme.

Ce franc personnifie, pour moi, les facultés d'amour, de charité, de commisération qui sont toute la France*

Cette effigie évoque à mes yeux une image, les traits de cette Française ingénue et très humble qui voulait racheter, soulager l'infortune...

Ce franc a racheté non pas un Prussien, mais tant d'iniquités commises journellement pour et par l'or ! Et, s'il y a quelque part une Balance mystique, cette piécette sera lourde divinement...

yGoogk

yGoogk

yGoogk

Follin aîné, dit Catepuce, paraissait quelque peu embarrassé pour expliquer à Tami Clabaud l'objet de sa visite matinale.

C'était un grand gaillard encore vert, Follin, malgré sa calvitie et ses soixante ans bien sonnés. Le sang était toujours jeune et le cœur chaud : cela se voyait à la barbe bien plantée, à la lueur du regard, au teint rouge.

Sous de gros sourcils épais, l'œil avait des clignements... un tic nerveux secouait parfois la bouche. Bien sûr, pas à son aise le père Follin aîné, dit Catepuce.

Il se décida enfin.

— Censément, dit-il, que ça serait pour m'aider à rendre service à eune pauv' fille... un service... qui ne se refuse point.

Clabaud parut perplexe. . . de l'argent, peut-être.. . alors, non.,, non... et non.

Follin comprit Tinquiétude de son ami et vivement poursuivit :

— ...et qui ne coûte rien.

Clabaud respira, puis dit gravement :

— Je n'ai jamais su rien refuser à un ami.

— V'ià! établit Follin : c'est la p'iite Prudence, tu sais ben... qui qui n'ia connaît point? eune créiature ben aimable qu'est dans la peine, à c't'heure.

— Quoi qu'al'a?

Follin gratta sa joue gauche avec sa main droite et dit évasivement :

— Al'a du chagrin... malheur de malheur!

C'est-il possible? eune jeunesse si active, pas brin dévoulante : al'était en condition cheux mai : al'm'était ben commode.

— Ça serait-y qu'al'est morte?

— Non ; mais al'a été rudement malade.

— Enfin... vas-tu finir par m'dire c'que tu veux : tu tournailles; c'est- il pou' la soigner que |u viens me quérir?

— D'apparence que non ! Tiens, prends ton capet de feurre, et vi-t'en acanté mai* : j'vas te raconter la chose quand Désir Baucher sera avec nous. Il va venir itou... parce qu'il faut être trois pour réussir l'affaire en question : alors, pas vrai, c'est quasiment point nécessaire ed'raconter deux fois m'n'histoire.

yGoogk

— Arest-y longue?

— Non, mais aVesL pas de ces pu commodes.

— ...Rien pou' f gêner, man paur' fils : allons cheux Désir Baucher : mais qui qui fait là dedans, li? Tu pouvais pas en prendre un plus bête : il comprend rien de rien : c'est le plus bête de la commeune.

— C'est l'homme qu it me faut, observa gravement FoUin-Calepuce.

Un instant après, Désir Baucher s'était joint à eux : et les trois campagnards s'en furent du côté du bourg.

— Ous que j'allons, en définitive? interrogea Clabaud, curieux.

— Si j'allions prendre un demi-café? insinua Catepuce : je régale.

— C'est point de refus, approuvèrent les deux autres : ça ne peut point faire de mal.

Elt les paysans allèrent s'attabler à l'auberge du Pot-d'Étain. Catepuce fut princier : il fit servir cafés « consolés » avec rincettes, demoiselles, glo- .rias, etc. La patronne elle-même apporta des cigares a à deux pour trois sous ». La patronne, grosse dondon réjouie, alerte en ses propos, c'était Léocadie : « Locadie » , comme on l'appelait au village.

La conversation ne languissait pas : on passa en revue tous Les sujets palpitants : le cours du blé,

l'état de la récolte, le départ du « garchon à Faride » qui pleurait ben avant de partir sous les drapeaux, une jument qui n'avait point « retint », une histoire farce qu'était arrivée à M. le curé, etc. FoUin fit même une incursion dans la météréologie. « Il remeuille, an'hui, » prononça-t-il. Ensuite il expliqua comme quoi son voisin Fançois Harang faisait de bonnes affaires : « Ilmomplie... iln'gagne pas l'argent.. . il le puche!...

Désir Baucher paraissait content et ne rien demander autre que la continuation de cette vie plantureuse. Ses yeux en trou de vrille n'avaient point de lueurs ; quand sa bouche édentée n'engloutissait pas du liquide, elle mâchonnait le cigare, mais parlait fort peu. De temps à autre seulement, une remarque, toujours la même :

— Je devrais pas fumer : je crache beaucoup.

Désir ne se demandait pas pourquoi il était ici, ce qu'on allait lui dire, ce qu'il allait faire. Ce n'était pas pour rien qu'on l'appelait « l'innocent » — « le plus bête de la commeune ».

Catepuce avait eu son but en le choisissant.

Clabaud, paysan madré, à la mine joviale, à la chevelure luxuriante, « le Frisé », comme on l'appelait, était moins obscurci que Désir. Il hasardait de temps en temps une tactique pour savoir < ce que no faisait là ».

Tout à coup, n'y tenant plus, il dit :

yGoogk

A LA MAIRIE 21i

— A la fin des fins, voyons, etc't'histoire, finiraslu par en accoucher?

A ce mot, la patronne Locadie (qui surveillait les consommateurs, en les écoutant) partit d'un immense éclat de rire.

— Quoi qu'il y a? interrogea Clabaud, interloqué ; j'ai t'y dit queuque chose ed'mal dit?

La'patronne riait toujours, se tordait, s'appuyait au comptoir.

— Al'est-il folle? dit Catepuce, fâché, ou ben, si c'est qu'ai s'moque ed'nous?

C'était maintenant le fou rire, du hoquet, une convulsion ininterrompue qui secouait les côtes de la paysanne... Enfin, entre deux crises, elle articula :

— Accoucher? ah! ah! ah!... pas lui! ah! non, alors... Prudence, oui, elle... la v'ià, s'n'histoire.

FoUin-Catepuce, devenu sévère, prononça :

— Si vous la savez mieux que moi, dites-la.

— Ouaï, répliqua Locadie, goguenarde, allezvous nous faire accroire que vous n'y êtes pour rien... dans c't'accident?

Le paysan prit une pause, parut dans l'embarras et enfin dit :

— C'est plus que sûr que je n'y sieux pour rien : enfin, la plus à plaindre dans tout cha, c'est la paur' fille.

Et, voyant le moyen de formuler quel service il attendait de ses amis, il ajouta :

— Eh ben, oui, v'ià : al'a fauté; y a un effant de venu de c'te nuit : faut le déclarer à la mairie; c'est pour cha que je vos ai fait veni. .

Désir était plongé dans ses réflexions, cherchant la solution d'un problème difficile : tout à coup il demanda : . — Mais... al'est-i mariée, Prudence?

Follin eut un air détaché.

— Oh! dit-il, je... serais portéà craire que non.

— Eh ben, insista Désir, qui qui n'n'est le père, de c't'effant-là?

— Qui qu'ça peut te faire? répliqua Follin, inquiet.

— C'est toujours mieux de le savoir : tout un chacun que nous sommes j'avons un père.

— Eh! v'ià... no n'en sait rien... Prudence dit comme ça qu'ai' n'veut point le dire.

— Mais, pisqu'al est en condition cheux taï, tu doutes ben sur queuqu'un.

Follin aîné se posa le menton sur la main : ses lèvres pincées, son front barré d'un pli indiquaient qu'il était en face d'une parole grave. .. il hésitait... enfin il dit :

— J'ai m'n'idée... mais no n'aime point accuser: c'est point mon genre ed'mépriser le monde... Mais... queuquefois... ça ne me surprendrait qu'à moitié... y a mon petit gougeard Casimir.

— Ouaï! il n'a que seize ans.

yGoogk

A LA MAIUIE 213

— Y a des petits coquets qui valeut des j^rands coqs, observa Follin, sentencieux.

— N'vos élugez point à chercher, interrompit la patronne, continuant à s'esclaffer : mon père Follin, si vos n'avez eu l'plais'r, n'en mettez point la charge su' le dos des autres : ah ! comme cha, vos n'n'êtes aco, à votre âge, ed'la cérémonie!... Faudra aider Prudence à élever c't'effant, surtout si i vos ressemble.

Follin se leva, tapa du poing sur la table :

— Vous auriez le front de dire cha, vous! Qui qu'vous pouvez en savé? D'eune supposition que je m'aurais amusé avec Prudence, je vos ai-t'y invité à le voir.

Malgré la dénégation de son ami, Clabaudeut tout de suite son opinion faite ; et, s'adressant à Follin, il eut ces mots condamnateurs :

— T'es un vieux piant !

La patronne, de son côté, n'abandonnait point la partie.

— Porqui qu'vous vous mettez en colère? continua-t-elle. J'vos ai-t'y conté sottise? Y a-t-il d'I'offense, ed'ma part? Vos ètes-t'y point veuf? Aresl-:il point fille? Avec vot' première femme, vous n'avez point eu d'effant : r'mariez-vous avec c' t'ià; al'est d'un bon rapport; r'connaissez s'n'effant; il aura vot' bien; pour qui qu'vous économisez, à vot' âge?

yGoogk

Le paysan était visiblement perplexe ; son affaire se gâtait; il lui parut tout à coup qu'il ne fallait pas s'attendrir, mais au contraire payer de hardiesse :

— Assez parlé, dit-il durement ; allons à la mairie.

Et il se leva, imité par Clabaud... Quant à Désir, impossible de suivre... Était-ce le cigare qui lui avait tourné sur le cœur? Était-ce le café trop consolé? Au moment de quitter son siège, il peixlit l'équilibre et roula sous la table, ivre-mort.

FoUin entra dans une rage froide.

— G'est-il pas malheureux de payer de la bêture à des « propre à rien » mancha ! ça n'a point d'estomac et ça veut être ivrogne I

— Le plus bête de la commeune! J'te l'avais dît, conclut Clabaud.

— Comment faire, à c't'heure! Je n'avons plus de deuxième témoin.

La patronne, qui était, on l'a vu, délurée, intervint :

— Eh ben, et mai, me voulez-vous? Paraît qu'i y a une nouvelle loi qui permet aux femmes de déclarer les mioches à l'état civil.

— Le sexe? interrogea Clabaud, incrédule.

— Oui donc, le sexe, repartit la commère, se redressant; pisque no veut bien de nous pour les faire, ces effants, j'pouvons ben les inscrire sur un papier, j'suppose?

yGoogk

— Topez là, dit FoUin, joyeux à la pensée qu'il n'aurait pas à abreuver un autre témoin.

— ... Seulement, ajouta-t-il en baissant la voix : ne ra'trahissez pas, la maîtresse! Motus, hein?

La patronne fut reprise de son gros rire et cria, pâmée :

— JTappellerons-t'y FoUin? Je Tappellerons-t'y Gatepuce?

A la mairie, on trouva M. Ropiquet, le greffierinstituteur, et le dialogue suivant s'engagea :

FoLLiN. — Je venons, sauf vot' respect, déclarer un effant.

Ropiquet (qui connaît les cancans du village). — Ah ! oui. Prudence! (Riant à l'idée d'un calembour qui lui semble de tout premier ordre) al'n'en a point eu assez, de prudence... Et... le père?

FoLLiN (vivement). — Père inconnu.

Léocadie. — J'signerai point cha! J'connais ben le père, mai*.

Ropiquet (insidieux), -r- Monsieur Follin, voulez- vous le reconnaître?

Follin (absolument hors de lui). — C'est mal, ben mal, d'accuser un innocent. Vous ne devriez point rire de cha, vous, Monsieur Ropiquet, un homme instruit jusqu'au bout des ongles. C'est Casimir qu'est fautif, mon gougeard, vous le con-

naissez ben, Casimir. Il est engendré d'un Bucaille et sorti d'une Moutier... Casimir, oui...

RopiQUET (qui veut couper court aux digressions). Au fait... allez... allez.

FoLLiN. — Oui... il tournait autour de ses jupes, pus souvent qu'à son tour... Mai, que je m'aurais galvaudé avec Prudence ! Je la surveillais, monsieur, comme un père. Ça, je peux le jurer.

Clabaud. — Vaut mieux jurer que d'parier.

FoLLiN (s'animant). — Oui, je veillais sur sa conduite... à c'te jeunesse. Al'n'était point coureuse, no peut li donner cha. Al'ne sortait jamais d'cheux mai*.

Léocadie (goguenarde). — C'est peut-être le tort qu'al'avait.

FoLLiN (qui sent ses affaires s'embrouiller). — Queu chagrin pour mes vieux jours ! Monsieur le greffier, tout est-il en règle? Les témoins peuventils signer?

RoPiQUET. — Alors... père inconnu?'

Léocadie (butée). — Mai, je ne signe point cha! C'est une question de conscience ; ça m porterait malheur... Il a un père, le paur' effant; je ne veux point signer qu'il n'n*a point.

FoLLiN (pathétique). —C'est Casimir!

Léocadie (s'emballant). — Je signe que c'est vous... ou je m'en vas.

FoLLiN. — C'est ça, alless-vous-en tremper

votre soupe; restez cheux vous, vieux carcan; j'serai plus tranquille.

(Léocadie sort.)

FoLLiN (suffoqué). — Alors, c'est nos députés qui ont eu l'idée de faire signer ces choses-là par « le sexe >. Quelle invention! Gomme si no pouvait queuquefois s'entendre avec « le sexe » ! Ça n'a point brin du tout de raisonnement, point pour un liard! Gomment qu'j'allons faire, à c't'heure?

RopiQUET (conciliant). — Voyons, décidément, ce n'est point vous le père ?

FoLUN (tragique). — Sur mon salut éternel!

RopiQUET. — Alors, signez, vous, comme témoin.

FoLLiN (exultant). — J'peux être témoin? Mais, pourquoi que vous ne le disiez point plus tôt? L'médecin m'avait commandé de venir à la mairie avec deux témoins : ça faisait trois, aveu mai.

RopiQUET. — Le médecin n'est point de chez nous, il ne vous connaît pas... peut-être bien aussi que le moutard est tout le portrait de son père.

FoLLiN (décisif). — Ar'r'commencez point à me molester ! Où qu'il faut signer?

RopiQUET. — Là,., là... et là.

FoLLiN (soupçonneux). — Vous avez bien mis sur l'acte « père inconnu »?

Le lendemain, avec un air de mystère, Follio aîné dit Catepuce revint à la nàairie pour causer à M. Ropiquet.

FoLLiN. — Alors... pour lors... vot' écrit, il est ben en règle?

Ropiquet. — Oui, là... lisez: « père inconnu ». M. le maire l'a signé : pas à y revenir.

FoLLiN. — No vous doit-il queuque chose pour vos écritures, sur ce papier? Je sieiix bon pour payer; je retiendrai cha sur les gages à Prudence.

Ropiquet. — Non, d'après la loi, c'est gratuit.

FolLin. — V'ià au moins eune loi ben faite. — M'sieur Ropiquet, c'est pas tout ça, vous m'inspirez confiance : no peut dire que vous en savez long : y a pas personne à quinze lieues à la ronde qui pourrait vous en remontrer.

Ropiquet (modeste). — J'ai de l'expérience.

FoLLiN (enthousiaste). — Vos eïi savez pus dans

votre petit doigt que mai dans toute ma tête... Je

'n'ai jamais vu ni connu un homme qui en sache

pus qu'vous. Eh ben, v'ià... c't'effant... en admet-

^\uni'.'., eune supposition... qu'i serait d'maï !

Ropiquet. — Eh bfen... et Casimir !

FoLLiN (une joie dans sea -petits" yeux). — Ça, c'était poù^ în'défeiidre / contre .les mauvaises langues : y a tant de gens malins dans l'public,

yGoogk

A LA iMAlKIE m.

ed'nos jours... Causons dTaffaire : Teffanl, il hérite point de mai?

RopiQUET. — Bien sûr, puisqu'il ne vous est rien.

, FoLLiN. — Aurait peut-êlre mieux valu que je le reconnaisse, hier... ou que je le fasse, mon héritier, par testament !

RopiQUET. — Si vous voulez qu'il ail tout votre bien, vous avez bien fait de ne pas le reconnaître ; on ne peutpasdonnersafortuneentièreà un enfant naturel reconnu, tandis que, s'il est étranger, on peut l'instituer légataire universel.

FoLLiN (ahuri). — Comment que vous dites cha! S'il est rn'n'effant, je peux pas lui donner tout; s'il ne m'est rien, je peux! Ça n'a pas de bon sens ! c'est point creyable !

RopiQUET. — C'est comme cela ! Faites-lui votre testament.

FoLLiN. — Ça ne serait point de refus ; ce serait plus prudent; no né sait point qui qui vit, qui qui meurt: il est de man sang, l'effant. Maisv'là! un testament, ça me détourbe. Je sais point marquer man signe.

RopiQUET. — Allez chez le notaire.

FoLLiN. — Ça coûte gros, les gens de loi! Y a pas d'autre moyen?

RopiQUET. — Mariez-vous avec Prudence et légitimez le poulot.

220 RLSTRES

FoLLiN. — Eune deuxième femme! Avec ma première j'ai eu ben du cassement de tète, ben du hourvari.,. Enfln, c'est à voir... Ça sera toujours moins cher que le notaire, pisque cheux vous ça ne coule rien... Je sais ben qu'il faudra le nourrir, c't'effantl... Mon Dieu, ça en donne-t'y de la tablature et du coûtément, « le sexe » ! (Résigné). Que malheur qu'on ne puisse point vivre ed'sans !

RopiQUET. — ... Qu'on ne puisse pas s'en passer, vous voulez dire? Voyons, père Follin, à votre âge!...

FoLLiN (piteux à la fois et fier). — A n'imporlc quel âge!...

yGoogk

Dans le cabinet de M" Ribon, notaire, entrèrent les « deux dames » annoncées par le maître clerc, tout à l'heure..

D'abord une grpsse commère, à l'air important, couperosée, Tœil mobile sous de gros sourcils, l'aspect d'une maraîchère, M"* Plumard.

Puis, derrière elle, trottinant, glissant, une gringalette au mugeau fin, cherchant à se dissimuler, à n'être point remarquée : basse sur jambes... démarche de souris... M"" Bellencontre(Angèle).

Le tabellion les considéra toutes deux, jugea que ce n'étaient point des clientes de premier ordre, demanda permission d'achever une lettre commencée, et... au bout d'un instant, dit :

— Veuillez vous asseoir, mesdames... Qu'y a-t-il pour votre service ?

La grosse dame prit la parole :

— Nous venons pour un testament.

— Bien, dit M* Ribon ; veuillez me faire connaître vos intentions, madame.

— Ah! ce n'est pas moi... c'est ma nièce que voici... elle veut me faire son héritière.

Le notaire parut déconcerté un instant... La présomptive plus âgée que la testatrice... étrange... enfin! il avait vu, dans sa carrière, d'autres singularités.

— Bien, dit-il... mademoiselle, expliquez-moi ce que vous désirez faire.

— Je veux donner tout mon petit avoir à ma tante. M"* Plumard, qui a été si bonne pour moi, qui m'a vue naître, qui m'a élevée... qui m'a éduquée... oui... qu'elle a été bonne.

La jeune personne s'animait, sous le coup visible d'une émotion. M* Ribon connaissait ces sortes d'attendrissemenis toujours un peu verbeux chez les petites gens. Il plaça un mot interruptif :

— ... Ce sont d'excellents sentiments... c'est bien... très bien... vous êtes demoiselle, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— Vous n'avez plus votre père ni votre mère?

— • Non, ils sont morts, les pauvres chers... par

malheur pour moi... si..,

— Et... pardon de ma question, mais c'est nécessaire... pas d'enfants?

L'ILLUMINATlOiN 225

M"" Bell encontre parut suflFoquée... et pudiquement répondit :

— Non... oh ! non..; Le notaire ajouta :

— C'estparfait... pas d'héritiers à réserve. Donc vous pouvez léguer toute votre fortune, intégralement... Et maintenant, vous allez écrire ce que je vais vous dicter.

Les deux femmes se regardèrent avec embarras.

— C'est que... c'est que.... articula M"' Bellencontre.., je ne sais ni lire ni écrire.

M"" Plumard eut un geste de pitié, regarda le ciel, puis sa nièce, sévèrement... et pensa: Elle s'était pourtant sacrifiée pour cette malheureuse, elle avait élevé Angèle, l'avait suivie, environnée de tous les dévouements. El Angèle ne savait ni lire ni écrire!

— Désolant, murmura M* Ribon; il va falloir que j'écrive moi-même ; ça va demander une heure, et l'on m'attend au Palais.

— Bah ! les notaires écrivent si vite et si bien ! observa M"' Plumard, flatteuse.

r— • Oui, mais il faut des témoins... quatre.

— Je suis là, dit la commère, ça fait un; je vais vous en trouver trois autres, chez le mastroquet à côté.

— Non ! vous pas; vous êtes légataire... il faut quatre témoins, majeurs, Français, etc. (Et il énuméra les qualités requises pour être témoin aux

t€stariients). Revenez demain, voulez-vous? avec lès quatre témoins.

— Entendu.

Le lendemain, les deux femmes opéraient, ^^ns l'étude, avec les quatre témoins^ .une entrée sensationnelle, ; ^ : ' ' ' : ;; '

On s'assit en rond. Imposante, assise sur le grand; fauteuil central, M"** Plumard semblait présider la séance. ' :

• — Madame, insinua, le tabellion, il faut vous retirer.

.La mère Plumard eut un haut-le-corps... Se méfiait-on d'elle? quelle inconvenance! Puisque c'était elle qui allait avoir toute la fortune !...

— C'est la loi, dit M'Ribon d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

M"' Plumard s'éclipsa, penaude, avec des regards de côté... Que signifiait celte expulsion? N'y avait-il point quelque coup monté, une ingérence périlleuse du notaire? La nièce n'allail-elle pas se dédire... hésiter?... Contrariée, M"' Plumard, visiblement très contrariée. . . mais comment résister?. . . elle jeta autour d'elle un regard oblique, fit mine de chercher quelque chose. .• et enfin se résigna à sortir. .' J

M* Ribon posa aux témoins les questions indispensables pour s'assurer de leur capacité; tout allait bien; alofs, s'adressant à la Ceslatrice, il dili.

yGoogk

— Eh bien ! veuillez nous expliquer vos intentions, à ces messieurs et à moi.

— Monsieur, répondit Angèle, parlant avec volubilité, je veux tout donner à ma tante qui a été si bonne pour moi... qui m^a élevée, éduquée... oui, messieurs...

Le notaire avait déjà entendu ces phrases; il crut devoir les interrompre discrètement.

— ... Oui, vous voulez l'instituer légataire universelle; votre volonté est exprimée très clairement... cela suffit... Quant aux raisons, c'est inutile... Messieurs, vous avez entendu?...

Les témoins firent un signe approbatif... et aussitôt, le notaire se mit à écrire, disant, par-ci, par-là, un mot^à haute voix pour tenir les auditeurs eh haleine* et empêcher un autre flux de paroles explicatives supplétives et inutiles.

« Par-devant... a comparu... saine de corps et d'esprit, ainsi qu'il est apparu aux notaire et témoins soussignés par la manifestation claire et précise de sa volonté... » etc.

Ayant fini d'exprimer les volontés de la demoiselle testatrice, il relut,. , après quoi, il demanda : •• — C'est bien cela, n'est-ce pas? Rien à ajouter!... -,

— Ah! ouï, dit Angèle Bellericôntre... ajoutez que je veux une belle illumination...

— Illumination?... - : ' ; ''

yGoogk

— Oui, je veux un bel enterrement.

— Ah! bon... inhumation!

— Oui... c'est ce que j'ai dil.

— Attendez... une belle inhumation, c'est trop vague; il faut spécifier... dites la classe... les pompes funèbres établissent cela par numéros : il y a la première... la deuxième classe.

— Ah! la première classe, non, ce n'est pas de mon rang... seulement la deuxième... case peut-il? oui?... Entendu! va pour la deuxième; marquez-le sur votre papier.

L'officier ministériel obéit et continua, moitié écrivant, moitié parlant :

«... Ce testament a été ainsi diclé. . . Donné lecture à la testatrice qui a déclaré Tentandre, le comprendre et y persévérer... Dont acte... Ont signé en présence les uns des autres et de la testatrice le présent... auquel il a été procédé sans désemparer ni divertir à d'autres actes.

C'était fini; les témoins signèrent avec le notaire.

— Maintenant, messieurs, dit M'' Ribon en les congédiant, j'ai à peine besoin de vous recommander le secret absolu sur tout ce que vous venez d'entendre : un témoin aux testaments doit oublier,., c'est un devoir civique.

Les témoins protestèrent tous qu'ils seraient muets commç. des carpes... qu'ils comprenaient rimportance de leur fonction. L'un d'eux avait déjà

yGoogk

L'ILLUMINATION 2i9

été témoin à un acte pareil plusieurs fois... et jamais, jamais il n'avait répété rien*., pas ça... ainsi...

Au sortir de Tétude attendait la terrible tante, l'œil soupçonneux, le front en feu. Voulant savoir à tout prix ce qui s'était passé, elle invitales témoins à prendre un petit rafraîchissement... Et, au bout d'un instant, ces messieurs avaient tout raconté! Elle était légataire universelle... parfait... seulement, cette inhumation?... il y avait là pour elle un point noir...

Restée seule avec sa nièce, M"' Plumard la remercia, mais avec un enthousiasme assez modéré à cause de...

-^ Tu es bien gentille... oui; mais pourquoi astu parlé de cet enterrement?... Tu dois bien supposer que je ferai mon devoir sans avoir besoin qu'on m'y force... oui, je ferai l'acquit de ma conscience; tout de même, avoue, c'est une drôle d'idée que t'as eue là... je méritais pas ça.

— Ah! ma tante, je l'ai pas fait pour vous contrarier, vous qu'avez été si bonne.,.

— Si c'était ça, t'aurais pas de cœur... observa la mère Plumard, attendrie. Et puis, c'est à croire que ça coûtera gros, c'te cérémonie : t'es-tu seulement informée du prix?

— Non; mais la deuxième classe, ça doit pas être bien cher.

— Hum ! faut se renseigner.

Voici de nouveau les deux femmes dans l'étude, interviewant les clercs, qui répandent par des plaisanteries. ,

— Alors, comme ça, messieurs, vous ne savez pas le prix d'une deuxième classe?

— En chemin de fer?... avec le retour?...

Demandez unbilletde famille. . • abonnement. . . Nous prenez-vous pour des employés des Pompes funèbres?

Interloquées, rabrouées, les deux femmes battirent en retraite. Après un moment de réflexion, M"* Plumard s'écria :

— Eh bien, au fait, allpns-y, aux Pompes funèbres.

Arrivées devant remployé qui parle au public, elles s'informèrent...

; — Nous venons pour... C'est vous qui vous occupez des inhumations?

, —Oui... De quand est le décès?

— Mais il n'y a pas personne de mort.

— Eh!, bien, alors?...

— Voilà, dit Angèle... C'est mon inhumation à moi... Ea deuxième classe, combien ça me coûtera-t-il? . !^ . .: ;; r-

- L'employé çlevint facétieux. ^ ,, ,

— Pour une drôle de curiosité, en voilà une, par exemple! Vous voulez vous périr?.., Enfio... puisque vous tenez à savoir : environ. 1800 francs.

Les deux femmes eurent un même soubresaïut. . . • ?

L'ILLUMINATION fôf

^^^-- Comme c'est cher! C'est-ilDieu possible!... Y a erreur, bien sûr...

-^ Mais, savez-vous, dit l'employé, piqué, que vous aurez le char eu argent, — un ordoiinateur de service, un pleureur où un écuyer, au choix, -^ une chapelle ardente, -^ un cercueil en chêne avec plaque d'inscription. — Mais tout ça, c'est très beau, «avez-vous bien?...

Suffoquées, interloquées, ne trouvant plus un mot, dans leur saisissement, les deux femmes sortirent.

Dans la rue, M°* Plumard retrouva enfin la parole et devint amère.

— Crois-tu que tu n'es pas folle, dis?... Nous aurions été dans de beaux draps!... Heureusement que tu n'es pas morte encore... on peut changer ça dans le testament : tu mettras cinquième classe?

— Oui, ma tante, je veux bien.

Quelque^ instants après, la mère Plumard faisait irruption, en coup de vent, dans le cabinet de M* Ribon.

— Monsieur le notaire, s'écria- t-elle... nous venons vous prier de changer sur votre papier : ma nièce consent... mettez cinquième classe...

— Alors, observa ironiquement M' Ribon, vous croyez vraiment qu'on peut changer quelques mots dans un testament! Impossible! Une minute, c'est sacré... -

yGoogk

Alors, la colère de M"* Plumard éclala. Elle croisa les bras, toisa de haut en bas sa lamentable nièce.

— Eh bien, vois-tu où tu nous a mis! qu'est-ce qu'on va devenir, à cYheure?... 1800 francs!

— C'est malheureux, j'dis pas; mais enfin, ma chambrée les vaut bien : t'hériteras de moi... t'auras tout ça, un jour à venir.

— Allons donc! tu es plus jeune que moi : j'ai jamais eu de chance... j'hériterai pas... tu vivras après moi.

— Oh! non, ma tante, pour sûr : je ferai pas de vieux os : j'ai l'asthme...

Le notaire assistait à celte discussion épique, moitié fâché, moitié souriant... Il conseilla :

— Mais, si cela vous contrarie tant, refaites un nouveau testament.

— Oui, des frais encore! s'écria M"' Plumard; c'est pas vous qui payerez, on le voit!...

Et, tout à coup, elle fut saisie d'un accès de colère aiguë : ce fut une explosion...

— Toquée! cria-t-elle à sa nièce! Vaniteuse et bête! Tu fais pitié ! T'as voulu un char en argent! Qu'est-ce que t'y feras, sur ton char en argent?... T'en rougiras pas de te promener sur un char en argent?... Tiens, je te déshérite...

Elle étouffait, la grosse mère!... Et elle sortit enfin, dans un grand fracas, suivie de sa nièce qui rasait la terre avec ses petites jambes.

yGoogk

... Quelques jours après, M* Ribon avait la tête baissée sur sa table de travail, lorsque Angèle entra, glissa jusqu'au fauteuil, à petits pas moelleux qui ne dérangeaient pas le buste...

Le notaire, levant les yeux, la trouva assise et il pensa :

. — Elle est sorcière, M"' Courte-heuse.

— Monsieur le notaire, dit Angèle, je voudrais casser tout ce que j'ai fait. Ma tante m'agonise de sottises, rapporta mon illumination... j'ai gagné mon petit avoir en service : ça me contrarie qu'on me chipote comme ça... Puisqu'elle a tant de soucis pour le char en argent, elle le payera pas, puisqu'elle aura rien.

Ainsi fut fait. Par les formalités légales, Angèle annula son legs universel, paya sa note et remit au notaire un pli cacheté.

— Voulez-vous,. dit-elle, vous charger de cette lettre que vous remettrez à ma tante, si je meurs avant elle.,, et ce sera peut-être pas long... j'ai l'asthme.

Plusieurs années sont passées sur ces petits incidents.

Voici M"* Plumard en grand deuil qui entre à l'élude de M* Ribon... Angèle? oui, elle est morte! M"* Plumard s'est rappelé les prescriptions du testament^et elle.a f»k-bftHamm€©t inhumer la dé-

23i RUSTRES

funte : elle a un peu marchandé néanmoins^ et a fait supprimer le pleureur (c Je pleurerai bien assez toute seule », a-t*elle dit) ; supprimés aussi l'ordonnateur du service et la plaque avec inscription du cercueil. Simplifiée de la sorte, la cérémonie n'a coûté que 1350 francs que la maman Plumard a payés comptant, pour avoir unepetite réduction d'escompte.

. La prétendue légataire universelle se réjouit forl

- l'avoir d'Angèle «st de 8000 francs, elle le sait : c'est une aubaine de 6650 francs.

S'adressant au maître derc, avec un sanglot dans la voix, elle dit :

— Je viens pour les formalités du testament... Ma pauvre petite Angèle, elle n'est plus!... Quel malheur, monsieur!... Moi qui l'aimais tant!...

— De quelle date est le testament qui vous intéresse? questionna le jeune homme.

— 23avriH89â.

Le clerc entra dans le cabinet du patron, pour conférer avec celui-ci. ..Au bout d' un quarld'heure,

il revint.

- — Ma bonne dame, dit:il, votre testament, ilesl révoqué.

M"' Plumard se leva toute droite, et se tint devant le jeune homme, les pupilles fixes, la face immobile de stupeur,

- ^Ré...

— Oui, révoqué le 1*' août suivant... et voici une lettre que la défunte a chargé M' Ribon de vous remettre. -

Les doigts fébriles de Tex-légataire universelle déchirèrent rapidement l'enveloppe... Voici ce que disait la missive :

« Ma chère tante,

« Je mets la main à la plume (c'est la main et la plume* de mon amie Joséphine Gadaud : elle sait écrire, elle... et moi pas, malgré l'instruction que tu m'as donnée, soi-disant)... à la plume, pour te dire que je ne veux pas que tu te fasses des appréhensions pour mon enterrement... Je te déshérite pour que tu n'aies pas de souci... Je ne suisqu'une pauvre fille; mais on est susceptible comme une autre et ça m'a fait deuil, tout ce que tu as dit. J'ai changé mes volontés sans te le dire, à seule fin d'éviter une scène avec toi... Je ne t'en veux pas, de tout ça... Seulement que si tu avais été moins colère, ces choses-là seraient pas arrivées : on m'enterrera comme on pourra...

€ Je souhaite que la présente te trouve en bonne santé.

« Ta nièce pour la vie,

<r Angèle. »

— Voleuse! cria la mère Plumard, les yeux injectés, la voix couverte par la fureur... t'as ma malédiction... s'il y a un bon Dieu, il te fera payer cher ta friponnerie, canaille... Mais ça ne se passera pas comme ça... Nous plaiderons... Et dire que je l'ai payé comptant, le char en argent!...

Alors, s'adressant au clerc de notaire, elle dit :

— Mais, dites donc, y a quelque chose daus la succession. On me remboursera, bien sûr?

— Madame, dit l'apprenti tabellion, la de cujus avait placé tout son bien en viager : il n'y a plus rien, pas même le prorata qui est acquis à la compagnie d'assurances...

Alors, blême, étouffant de rage, M'"' Plumard leva le poing à l'adresse... à l'adresse de sa nièce morte... et s'écria, les dents serrées :

— Rosse!...

yGoogk

yGoogk

A Charles Rabot.

,^^ Pépêçhe4aï, la maîtresse 1 Tun'seras point iapiais^ prête... V'ià le deuxième coup d'ia messe qui sonne : t'es toujou comme a t'n'habitude !

C'est en ces termes que Florentin Goblot gourmandait son épouse, Olympe, « la maîtresse »,, selon l'appellation habituellement donnée aux femipes de paysan. ;

Elle ne flânait point cependant, la grosse com-; mère; et on^la voyait affairée, suant à grosses gouttes, portant ioi un vase, là un tapis, ailleurs un flambeau — le tout sur l'autel.

« Sur Fautel?..;. » Oui, c'est aujourd'hui .le dimanche ^e la Pête-rDiou, et l'abbé Grespet, véné-; rablecurédeFpulbec, ayant demandé à « Monsieur 6iMq4ame » Goblot s'ils voudraient bien, ce jour-;

là, dresser un reposoir en plein vent, dans leur cour de ferme, ceux-ci n'avaient pas cru pouvoir refuser.

Fidèles aux usages du bon vieux temps, les villageois gardent encore cette gracieuse et touchante coutume de faire, le jour du Saint-Sacrement, des processions et reposoirs.

Ces fêtes, cesdévotes réjouissances représentent, pour le rustre attaché à la glèbe, un aliment d'idéal, un maintien de la vie morale, un support intellectuel, quelques occasions d'élever sa pensée au-dessus des bas horizons terrestres.

Elles rappellent les processions d'Eleusis, les Panathénées, les ambarvales, vestalies et lustrations de Rome, les cérémonies des druides, et remplissent pareille fonction — évocatrice et sublimante.

Les esprits forts enveloppent du même dédain ces solennités archaïques ou rustiques... Quanta eux, ils vont pieusement admirer des festivals laïques : entassés sur les boulevards, on les voit, admiralifs, devant les mascarades, bœufs gras, chars de mi-carême, cavalcades ; les vachalcades elles-mêmes réunissent un public très moderne, l'élite.- dit-on. •

... Donc, ayant engagé leur parole, les Goblot s'étaient mis en besogne, avec l'aide des voisins^

A Foulbec, depuis huit jours, garçons et filles sont très agités. Le long des haies, ils ont cueilli

des mousses, des lichens, destinés à garnir les degrés du reposoir. Dans le bois de Saint- Samson, ils ont coupé des sapins dans le but de former plusieurs décoratives avenues; à travers les taillis, un peu partout, ils ont ramassé des feuilles de houx pour les réunir en guirlandes, des branches de chêne pour faire une couronne centrale, pour dresser un dôme au-dessus du « tabernacle » . Jambes nues, ils ont arpenté les fossés du marais afin de rassembler les joncs, lèches et glaïeuls, qui, étendus à terre, formeront la « pavée », le « chemin du Saint Sacrement ».

— Me v'ià, dit la ménagère ; crairait-on point que le feu est au clocher, qu't'es si pressé qu'ça; marche, je serai prête acanté lai. As-tu donné une botte de foin à Angèle?

< Angèle », c'était la vache des époux Goblot — une belle et bonne bête qu'ils aimaient bien tous les deux, et à qui, en un sentiment de tendresse, ils avaient donné ce nom humain, presque céleste, € Angèle ! »

— Oui, dit Florentin... et aux chevaux itou:

tout un chacun a ce qu'il lui faut.

Quelques instants après, les deux conjoints sortaient de leur cour et se dirigeaient vers l'église — chacun d'eux superbement endimanché.

Elle, revêtue de ses plus beaux atours, un châle drapé à gros plis autour des épaules, et agrafé sur

la poitrine par une « broche Saint-Esprit »; sur la tête, cette curieuse < coiffe de 4entelles » du vieux pays normand (le hennin du moyen âge).

Lui, exhibant un chapeau de soie haute forme et une « plaude » neuve (blouse bleue, rappel de rhabit de cour au dixième siècle), reluisant^ empesé, rasé de frais, ses courts favoris soigneusement astiqués.

Le « Tout Foulbec » est à l'église, au grand complet. C'est en effet un dimanche exceptionnel, le a Saint-Sacrement », une fête populaire, d'obligation, un jour de liesse.

On chante ce jour-là « en musique t^ la messe de Dumont... <l En musique », c'est-à-dire que les trois chantres ordinairçs sont renforcés, pour la circonstance, d'un harmonium, tenu par M"'' la directrice des postes, et de plusieurs chantres amateurs, parmi lesquels Florentin Goblot.

Il n'est pas médiocrement fier, mail' Florentin, de cette fonction surnuméraire, qui lui permet, une fois l'an, de se vêtir en somptueux habits et de prouver aux camarades estomaqués qu'illit couramment « dans le plain-chant », que le « Graduel » lui est familier (encore qu'il soit en latin) et que le «Jespéral j) lui-même n'a pas de secrets pour lui.

Au porcine de l'église les époux se séparèrent:. Olympe entra seule et fut s'agenouiller à son banc, taudis que Florentin poursuivait le long descon-

yGoogk

LÉ RË4>ÔS<)IR 'm

trëforts extérieurs- ()Qtir pénétrer directeinent à là sacristie, dans le sàiht des saints, pâi^ une petite porte latérale — Féûiréé des artistes;

L'office a été exécuté ai la satisfaction générale : Florentin a été parfait éommetenuè et comme voix. Si, à r € Introït », on a constaté q^ieîques intonations douleuseset, au c Kyrîe Eleison i, une ou deux défaillances, en revanche, au € Credo », on l'a entendu « par-dessus tous les autres ».

Et, à l'Élévation, il a eu, avec sa grande chape, deux génuflexions, oh... de vrais et larges saints de cour, qui ont été fort admirés des fidèles — côté des dames surtout, le « sexe » étant toujours, au village comme à la ville, sensible aux belles manières.

Au prône, M. le curé (un prêtre vénérable, aux cheveux blancs bouclés, à la taille voûtée, à la peau de parchemin) remercie les paroissiens d'être venus à l'office en si grand nombre ; il affirme à ses chères ouailles que, du moment où elles n'oublient pas le bon Dieu, celui-ci ne les négligera pas non plus. Leur acte de foi doit être suivi d'un acte d'espérance parce que tous recevront la « récompense des élus ».

Et il s'écrie, en ce style de la chaire toujours si plein de métaphores hardies :

— Mes frères, quelle joie! Nous irons tous, le pasteur et le troupeau, du côté des « brebis

agréables àNotre-Seigneur », là-haut, à la droite du Père Tout-Puissant... et cela grâce à votre piété...

11 ajoute qu'il est tout particulièrement heureux de rendre hommage à la dévotion de M. et M"* Goblot, ainsi qu'à leur munificence. Et il conclut en ces termes : « La procession sortira cet après-midi pour se rendre au reposoir pieusement élevé par eux dans leur propriété; je donnerai la bénédiction solennelle du Très Saint Sacrement; tous nous prierons à leur intention... Ceci leur sera compté dans la vie éternelle ! »

Excessivement flattés de cette annonce, enchantés de pouvoir améliorer ainsi leurs chances de « salut », les époux Goblot se sentent désignés à l'attention générale et voient qu'ils seront les héros de la journée. Alors un désir intense leur vient d'étonner la population. Au lieu de flâner comme à l'usage, à la « sortie de la messe », dans le bourg, ils se dérobent, traversent vivement la place et retournent vers leur ferme, à pas pressés... impatients de terminer ce reposoir sur lequel ils fondent tant d'espoir.

Oui, ils redoubleront de zèle : ils se rendront dignes des éloges qui leur ont été par anticipation décernés : ils combleront les désirs et dépasseront les espérances du digne curé !

... Tout est terminé maintenant et les Goblot regardent leur œuvre d'un air satisfait.

yGoogk

LE REPOSOIR 2i5

Tirant très intelligemment parti de la construction un peu incohérente de leur maison, ils avaient placé l'autel sur la plate-forme d'un perron latéral qui se développait vers l'est; les marches de ce perron s'étaient trouvées parfaitement servir de degrés au reposoir. Florentin avait exprès démonté un des fûts de sa cave pour en retirer les cercles, lesquels, recouverts d'une bâche et ornés de verdure, formaient tonnelle et abritaient, de tous points excellemment, le « tabernacle ». Olympe avait fait appel à ses parentes, amies et voisines pour réunir les objets artistiques ou religieux qu'elles pouvaient posséder.

Et ceci formait un ensemble légèrement disparate.

On avait mobilisé crucifix, chapelets, bénitiers, madones, reliques, scapulaires, médailles, images, cadres pieux. Un baldaquin de ciel de lit fut prêté pour constituer le dôme du tabernacle. Et, à ce baldaquin, Olympe, qui ne manquait pas d'un sens assez juste de la décoration, avait suspendu, en retombées, les dentelles de son trousseau et les broderies fines de sa coiffe.

Une large pièce de chêne montée sur tréteaux et recouverte d'un tapis composa la table de l'autel.

Dessus, furent posés : flambeaux et chandeliers de toute forme comme de toute provenance, — une statuette d'origine païenne, qui, ce jour-là,

^2i6 RUSTRES

remplit le rôle de la Vierge, — une gravure représentant Napoléon sur son rocher, — une photographie de Lourdes, — un vieux missel, — quelques oiseaux des îles empaillés, — une lithographie représentant les bienheureux saints Pierre et Paul, accolés en frères siamois, et en pendant, le portrait de sainte Olympe (la patronne de la « maîtresse >),

— plus deux globes en verre enfermant chacun une couronne de fleurs d'oranger, souvenir nuptial

— avec plusieurs menus objets (petit musée du cœur, dont la femme, villageoise comme princesse, aime à s'entourer pour la satisfaction de son intime sensibilité).

Le percepteur et M. Després, capitaine de douanes en retraite, avaient uni leur collaboration pour perpétrer deux transparents, qui, placés de chaque côté de l'autel, représentaient, l'un. Notre Saint-Père le Pape, l'autre, un monsieur en habit noir, le « chef de l'État d. Il y avait là évidemment un désir de haute correction, une intention concordataire, auxquels tous les Foulbequais devaient rendre hommage.

En avant du reposoir et à chaque extrémité de la pi'emière marche se dressaient deux gaules portant oriflamme; sur Tune, cette inscription :€ Gloire à -l'Enfant Jésus », et sur l'autre : « Stella maris », avec étoile symbolique.

Au centre de la dernière marche, à l'endroit

même où Fofficiantdoit fléchir le genou, se trouvait étendue une pelleterie noire, la peau de « Louve », la chienne défunte qu'avait tant regrettée Florentin.

Sous la tonnelle, tout autour du tabernacle, le long des marches du perron, étaient tendus des nappes, des doubliers, éblouissants de blancheur et fleurant bon, sur lesquels on avait piqué des roses, chèvrefeuilles, pivoines, giroflées et ravenelles.

Et une allée entière de draps tendus pareillement, ornés de fleurs coupées, s'allongeait parmi les arbres, depuis le reposoir jusqu'aux portes de

Un peu bric-à-brac, cette ornementation : elle formait sanctuaire néanmoins; ce n'était ni risible, ni vulgaire : c'était représentatif, émotionnel; c'était beau, de l'éternelle beauté du Mystère...

Devant ce décor, en cette cathédrale bâtie de ses mains. Olympe éprouva tout à coup une impression religieuse. Restée seule (Florentin étant parti à l'église pour prendre rang dans la procession), elle s'agenouilla devant l'édicule sacré, sur un prie-Dieu placé au bas du perron. Et elle contempla avec joie, avec orgueil, celte chapelle où allait venir reposer son Dieu.

' Tous ces objets de piété lui disaient d'attendrissantes choses que, femme, elle comprenait avec son cœur, son instinct, si délicat, malgré la lourde en>^eloppe charnelle!

... La procession est maintenant tout entière déployée sur la roule de Pont-Audemer, et les premiers rangs débouchent dans la cour des Goblol.

D'abord, voici Canival, le bedeau (le bedet), qui s'engage sous le grand porche connu dans le pays sous le nom de Porte-cd-Planches.

Il gesticule ferme ; chacun de ses bras, alternativement levé, brandit une tintenelle, clochette qui sonne pour scander le pas.

Derrière lui, la Charité, portant des torches. Tous les « frères » ont en sautoir, à la façon du grand cordon de la Légion d'honneur, des étoles de couleurs vivos, brodées d'or.

Puis un î théorie de bambins costumés, le premier en a Jeaa-Bapliste », le précurseur, l'autre en petit <ï Jésus », tenant dans les bras une croix minuscule, le troisième en ange gardien* cheveux frisés, des ailes dans le dos, cet autre en mage couronné. Le dernier enfin figurait un berger tenant sa houlette et portant sur les épaules une réduction de mérinos empaillé.

Ce petit groupe, où éclatait la grâce native de l'enfant, excita l'admiration générale et attendrit beaucoup les mamans.

Clémence, la fille à Cornudain le brottier, marchait robuslement ensuite, levant haut et ferme une bannière dont les huit cordons étaient tenus par des fillettes en blanc.

yGoogk

Superbe, Clémence ! Le matin, à Tlieure de la toilette, Cornudain avait beaucoup admiré sa progéniture : € Ma fille est en blanche ! i avait-il murmuré, satisfait...

Puis, défilait la « confrérie des Vierges », grosses filles, rouges comme pommes d'api, couvertes pudiquement de longs voiles.

La « Société de Sainte-Barbe » suivait, composée de toutes les mères de famille bien pensantes de l'endroit.

C'était, tout cela, la partie laïque de la procession.

Un grand intervalle la séparait de la fraction sacrée... des lévites.

On voit d'abord les enfants de chœur, toque rouge et soutane violette ; chacun d'eux porte suspendue au cou une bannette d'osier remplie de fleurs, et à poignées, en geste de rythme, lance en l'air des pétales ; puis les thuriféraires qui balancent et font tournoyer avec beaucoup d'adresse leurs cassolettes fumantes; puis les chantres, douze gaillards râblés, trapus, auxquels des chapes font comme des élytres, des carapaces, des dos de scarabée; ceux-ci chantent sans accord, mais avec énergie, Pange lingua.

Parmi eux, au premier rang, brille Florentin, vêtu d'un surplis et d'une chape étincelante dont les agrafes barrent sa poitrine, coiffé d'une barrette

yGoogk

*Èm RUSTRES

taoire avec houppe. Très droit, il a la tête enfoncée dans les épaules; le col blanc de sa chemise, dépassant la chape, lui monte dans les cheveux; sa soutane noire, trop courte, laisse voir son pantalon et ses lourds souliers.

' Après les chantres venait... le clou de la fête, le point central du défilé : le dais, très décoratif avec ses crépines d'or et ses aigrettes blanches. Quatre conseillers municipaux, marchant à pas comptés, le tenaient haut, droit au-dessus du bon curé qui 3'avançait courbé, le chef. branlant, portant dans ses mains les saintes Espèces, l'hostie blanche au milieu des rayons symboliques.

L'arrivée de cette force sacerdotale produisit, dans la cour-masure de Florentin, l'émoi le plus profond.

Ce fut une stupeur de tous les êtres.

Les pinsons dans les pommiers eurent des trilles railleurs; un murmure de frais pépiements courut le long des haies; quelques pies-grîèches, juchées dans les ormes, s'écarquillèrent et garrulèrent aigrement ; plusieurs merles crurent prudent de s'esquiver. Deux tètes de chevaux, tirant aux longes du licol, apparurent au-dessus des demi-portes d'écurie, regardant curieusement ce spectacle extraoï'dinaire, cette apparition pour eux abracadabrante.

Généralement fort abayeur et d'humeur acariâtre

yGoogk

LE REPOSQIR 251:

vis-à-vis des étrangers, le chien Fidèle hurla d'abord à là lune, puis tout à coup se tut. Ce qu'il voyait lui parut tellement insolite, qu'il demeura interloqué. Penaud, la queue basse, il rentra dans sa niche, abruti!

Un troupeau d'oies s'arrêta, cessa net de pâturer et envoya un de ses pères en reconnaissance. Celuici s'approcha, menaçant àla fois et circonspect... A la vue du bedeau qui menait grand tapage avec ses tintenelles, le père oie se dressa de toute sa hauteur et resta un instant immobile, le col allonge, son bec rouge grand ouvert, ses yeux dilates par l'effroi... Subitement, sa minuscule cervelle fut. bouleversée; il tourna sur lui-même et s'enfuit à toutes pattes, levant ses ailes comme des bras d'épouvante, donnant des signes de la plus vive terreur et soufflant comme un cachalot.

De petits « cochons de lait i> partirent éperdument, en sarabande^ là queue ea Vrillé ; aveyglés par leurs grandes oreilles, ils se jetèrent même à travers le pieux cortège, qu^ils troublèrent un instant.

-L'âne a Gris-Gris » eut un braiment formidable, qui ressemblait à quelque apocalyptique éclat de. rire. :' '.' '•' /":.- . ■ '■■

Mais la plus surprise de tous, ce fut « Àngèle ». Cette bonne et digne vache reconnut son maître... mais avec quelle stupéfaction! Pour sûr, on lui avait changé Florentin. Ce personnage en affublement^

bizarre, était-ce bien lui? Était-ce bien Thumain familier et protecteur auquel elle était tant habituée? Ses petites oreilles, piquées droites, frétillaient, en signe d'inquiétude, et ses yeux noirs brillaient comme d'opaques miroirs. Elle restait là, curieuse, intriguée, épatée devant ce problème pour elle insoluble... et, tout à coup, gagnée par l'effroi général, elle partit à fond de train, tète basse, poils hérissés, levant en l'air sa queue qu'elle brandissait comme un sacristain son goupillon.

La voyant ainsi lancée, Goblot devint anxieux et mêla aux chants sacrés des préoccupations profanes.

— Pourvu, pensait-il, tout en chantant, pourvu qu'al'ne se casse point quelque chose. . . la carne ! . . .

Tantum ergo..ô..ô.

... Al'est sorteuse, Angèle... al'sauterait bien par enchin les fossés, la rosse!...

Veneremur cernui..i..i.

Et il maugréait tout bas, ne s'apercevant plus de sa distraction.

— A taï ! lui souffla tout à coup le maître chantre ; à que qu'tu penses? tu viens de manquer i'n'Ave verum.

Mais, quand Goblot vit que la fugitive, sans franchir ni haie ni fossé, s'arrêtait au bas de la

yGoogk

cour, paraissant revenue à des préoccupations herbivores, il reprit son calme, avec la conscience intégrale de ses hautes fonctions dans le clergé temporaire.

Pommadé, ses favoris épandus, majestueux, il niétait pas fâché de méduser un peu son domestique Bénoni... et la « maîtresse ».

Bénoni avait certes déjà vu son maître à Téglise, mais de dos seulement, dans la pénombre du parvis. Or ici, en plein jour, « maît' Florentin » flamboyait dans son costume ecclésiastique ; il resplendissait... C'était un personnage hiératique, byzantin, impressionnant, sûr et fier de TeiFet qu'il produisait sur le peuple.

Quanta la « maîtresse », elle était positivement extasiée devant « son homme », transformé en une sorte d'évêque... Olympe suffoquait positivement en sa pieuse et admirative émotion...

Et Florentin, plus rengorgé, plus pontifical que jamais, clamait VAve verum.

— Tu chantes faux, guenon ! . . . lui dit tout bas le bedet.

Et, pour cacher les erreurs musicales de son ami, Canival agita ses tintenelles auxquelles répondit un ululement plaintif poussé par Fidèle, mélophobe, comme toute la gent canine.

M. le curé marche sur la « pavée » — jonchée faite de verdures et de fleurs coupées, avec, par

instants, des rosaces somptueuses. Et le voici arrêté devant la première marche du perron-autel, s'agenouillant pour une courte 'prière.

Pendant ce temps, appelés par Florentin, les chantres s'esquivent, passent successivement derrière le reposoir, soulèvent un drap et se trouvent devant une table où les attendent trois brocs de cidre; puis ils reparaissent, au bout de quelques instants, s'essuyant la bouche d'un revers de main.

Après quoi. Palette, le « maître chantre », présente à ses camarades sa tabatière à priser, avec ces mots : « Prends-tu eune ninfle? »

Puis, à voix basse, il se permet de critiquer le talent de ses artistes « Goblot, dit-il sévèrement, tu ne chantes pas brin du tout bien, anuit!

-- C'est Angèle qui m'a détourbaï,» riposte celuici, secouant les résidus de tabac qui venaient de tomber sur son surplis.

Voici maintenant le moment solennel, la bénédiction... Tout le monde est prosterné, qui sur des chaises, qui sur les marches du perron, qui simplement au milieu de l'herbe.

Les gars du village tirent des coups de pistolet et de fusil dans la mare. Même, tout à coup, une détonation plus forte retentit... puis une autre. Qu'est-ce? S'aidant de l'expérience et des lumières d'un artilleur retraité revenu au village, le domestique Bénoni avait, sans rien dire à personne,

emprunté à la compagnie des pompiers ses deux petits canons de cuivre. Bourrés jusqu'à la gueule, soigneusement amarrés au poteau de lacharretterie, les engins pseudo-guerriers venaient de lancer leur salve.

Ce fut le moment suprême, Thosanna délirant du village qu'extasiait la pensée religieuse; ces coups de tonnerre retentirent dans tous les cœurs, firent se mouiller tous les yeux, tant ils exprimaient l'émotion commune dans un bris de toute indifférence. En cette seconde faite d'enthousiasme et de recueillement, Y explosif, ce miracle, célébra le mystère — cet abîme.. . L'Énergie de l'univers, éployée, apparut en l'honneur de l'homme suppliant.

Olympe priait éperdument, en un exquis épanouissement de sensibilité. Goblot aussi s'adressa au bon Dieu, dispensateur de toutes les bonnes choses. Mais la vérité nous oblige à dire qu'il intercéda spécialement pour que la récolte de son « pré de quinze acres ï> fût un peu meilleure que l'année passée. Il se flattait au surplus d'être exaucé : car, eu égard à la peine qu'ils s'étaient donnée, lui et sa ménagère, en Thonneurdu « Très- Haut », notre paysan espérait bien obtenir un traitement de faveur — conformément, du reste, aux engagements pris formellement par M. le curé.

Celui-ci s'adressait aussi aux Puissances du ciel, mais sans aucune arrière-pensée personnelle:

yGoogk

il était toute ferveur, tout élan, le bon abbé Crespet ! Sincèrement, il croyait qu'à l'appel de ses deux vieilles mains tremblantes, à Tepphêta de ses lèvres. Dieu était descendu, en vérité, là, devant lui, dans ce tabernacle de rencontre.... El, de toute son âme, il adorait le Maître du monde, incarné dansrHoslie.

Se trompait-il, l'humble desservant, en sa naïve et vibrante ardeur?

Non... Parmi les rustres, les simples de cœur, le « Seigneur i , le Paraclet se manifeste en sa plénitude. L'ondée divine se gonfle et circule ici mieux que dans l'atmosphère des villes, trop nerveuse et répulsive, exagérément humanisée.

Près des étables, sous le larmier des chaumines, à l'ombre des pommiers fleuris, Tlnflux de l'éternelle Vie sourd plus abondamment qu'ailleurs, en accord avec les marées libres de la vie de nature... Nulle part plus qu'au village, au sein de la paix rustique, on ne sent le Surnaturel et VlnvisiblCj grandes Vagues timides, facilement perturbées en leur mobile fluidité.

Après l'Élévation, le prêtre avait reposé sur l'autel le ciboire... Jetant alors ua regard circulaire vers la cour, il vit, paissant côte à côte, placides, revenus à la vie d'instinct près de Dieu, Angèle et Gris-Gris, le Bœuf et l'Ane.

— Les deux Bêtes évangéliques sont là, pensait*

LE REPOSCHR 257

il.., et voici V « étable » pareille à celle de Tantiquité, à celle que la Chrétienté révère : l'Enfant de Bethléem peut venir, et naître encore : il reconnaîtra ses deux amis, près de la crèche...

Il s'absorbait... regardait ce « reposoir » — reliquaire de pensées, asile pour les rêves, refuge pour l'inspiration.

Les cierges étaient allumés : ardents et fiévreux, vacillant sous la brise qui les fouettait, ils brûlaient : leur flamme jaune agonisait à la face du jour étincelant. Au milieu des vulgarités ambiantes, ils évoquaient des siècles de foi, les douleurs et les joies du martyre, le bûcher... plus loin encore, ils rappelaient l'âge maudit des cultes de l'ignition, du Feu divinisé...

Blessées par la lumière solaire, les pupilles du vieillard se fermèrent à demi, comme s'éteignait à demi la lueur des cierges. — Eut-il la* vision de la fragilité, de la décadence où sombrait ce cher culte qui était toute sa vie? Les oripeaux du sacerdoce, les artificielles pompes de ce décor en chrysocale et papier peint, lui parurent-ils risibles, ici, en pleine nature, en face de la scène que féeriquement déployait le Printemps? Vit-il, au-dessus de sa dévotion, une Religion plus haute : celle de la Terre?...

Un instant étourdi par le grand air, le prêtre, usé par l'âge et la prière, rouvrit sur l'univers ses yeux illuminés d'espérance et de foi.

yCIdogk

te de .

Oppressé par les larmes, il dit, de sa voix chevrotante :

— Seigneur, entends ma voix, celle de tes créatures, de toutes tes créatures.

Et, à petits pas qui hésitaient, le corps voûté, il reprit humblement cette route triomphale.

... Le monôme ecclésiastique est disparu. Et alors la ferme reprend sa vie sereine... la fuite de rimmuable Temps a englouti dans l'oubli cette trusion...

Parmi la luxuriance de ses frondaisons, la Ir cour resplendit. Cerisiers, pruniers, poirier ^

rent avoir une lueur d'allégresse et de joie. 4

Eux aussi, comme les enfants de chœui. ^ ^r^

brèrent la fête annuelle, fa reviviscente annt ^ ^

jetant la jonchée de leurs pétales, enrépandai parfum de leurs calices.

Les mauves sauvages étalèrent, autour d'un pis til ouvragé comme un petit cèdre, leurs ailes de\ gaze, la quintuple rosace faite d'étoffe somptueuse, mousseline de soie violette veinée de rose.

L'admirable bouquet de l'ortie, plus beau qu'une azalée, se redressa.

Un sureau épanouit sa précieuse patène d'ar-

^^ sur laquelle une bête à bon Dieu s'était réfu-

^^^ omme en un reposoir... La frêle bestiole, la

' infime avait bu de la rosée et goûté un

de la fleur — communiant ainsi aux

deux Espèces, — puis, rassasiée, s'était endormie..*

Les fleurettes de l'herbe, qui semblaient avoir disparu pendant le déploiement des pompes rutilantes et retentissantes, reparurent. Leur éclat retrouvé sembla du bonheur, ressemblant à je ne sais quel multiple sourire... Vraiment, elles étaient heureuses de vivre encore, d'avoir, en leur modestie, échappé à l'hécatombe, d'avoir été dédaignées par l'homme floricide.

Et, pendant ce temps, dahlias, rhododendrons, ravenelles, giroflées, pivoines, épingles aux draps, agonisaient, expiant leur beauté, exhalant, comme soupir suprême, une acre odeur. Des chèvrefeuilles expirèrent loin de la haie natale; avant de mourir et d'aller au fumier, les roses fléchirent sur leur tige coupée, semblant tourner la tête pour dire adieu aux sœurs sauvages, les églantines.

Et toutes ces victimes, corps éclatants, cœurs épanouis, petites âmes de parfum, voyaient et sentaient la sève, leur sang, couler des blessures faites à leur chair; elles blasphémaient contre l'homme assassin.

Les bêtes, impassibles en leur instinct, sont retombées à la vie obscure et lente : derechef, elles s'abandonnent à la religion des êtres fraternels.

A l'angle du fossé, sous l'ombre d'un bouquet d'arbres, « Angèle, » plus calme maiptenant, ru-

minait, tout en chassant de ses flancs les mouches, à grands frémissements de peau^ et du fouet de la queue.

Les oies lissèrent leurs plumes et marchèrent, se dandinant : après avoir picoré, jacassé, flirté avec les coqs, quelques groupes de poules s'en furent boire à la mare, à petits coups voluptueux.

Exultante, la basse-cour célébrait sa délivrance, et chantait les louanges du Seigneur.

On entendit au loin le concert strident des criquets et des rainettes.

Une araignée, qui avait élu domicile sur un vieux tronc vermoulu, acheva de tisser sa toile, cette Roue brillante, ce Disque radié de mathématiques méridiens, astre géométrique, travail miraculeux où se révèle TArchitecte suprême.

Dans cette œuvre de petit insecte constructeur — mieux que dans l'ostensoir du prêtre — apparut le Génie de l'univers. . . Dieu !

yGoogk

yGoogk

Quand M. Muguy épousa la toute charmante Lucie Sarlat, on admit généralement qu'il était un peu « marqué » pour une si jeune femme — voire légèrement vanné.

Il avait effectivement mené joyeuse vie durant toute sa jeunesse; et si, à quarante-sept ans, on le voyait convoler à de justes noces, c'est qu'il s'était senti las, mûr pour « les joies paisibles du mariage ».

Muguy portait beau, cependant, et, par savants artifices, se défendait sans trop de désavantage contre l'usure physiologique. Toujours bien habillé, cambrant sa taille, frais rasé, l'œil vif, la moustache retroussée, les traits parfaitement réguliers, c'était un gentleman accompli, qui avait « de l'allure ». Et, en toute sincérité, Julie lui accorda sa main

yGoogk

très volontiers, l'épousant pour lui-même, même sans avoir égard à la grosse fortune qu'il possédait.

Julie avait vingt-deux ans, et, raisonnant en cela comme beaucoup de jeunes filles modernes, elle estimait qu'un homme « d'un certain âge > est presque toujours un excellent mari, plus galant, plus doux, d'une science plus raffinée que les trop jeunes gens.

Ayant constaté que ses charmes avaient enflammé le prétendant, elle augurait bien de cette ardeur. Contemplant ses admirables cheveux noirs, ses yeux éclatants, les richesses de son buste, il lui fut agréable de penser que tout cela serait très goûté et apprécié comme il convient.

Ce fut apprécié exagérément, sans prudence. Muguy oublia que la femme, charmeresse aux forts, est redoutable aux faibles. Il s'exalta, fit des prouesses comme un jeune homme... sans se demander si la nature a des pouvoirs éternellement réparateurs. Les folies de virilité (Muguy eut tort de le méconnaître) supposent ce que les Latins appelaient « fons juventutis ».

Il voulut d'autant moins avouer pareille déconvenue que sa femme, instruite par lui, était devenue tendre extrêmement, experte et innocemment exigeante.

Tant et si bien que la Faculté s'en mêla : amai-

gris$ement, inappétence, insomnies, troubles nerveux, les sy^iptômes étaient décisifs. Avec mille ménagements délicats, les hommes de science dessillèrent les .yeux de Julie. Et ce fut elle, qui, gentiment, conseilla la sagesse, imposa la continence et donna l'exemple de ces deux vertus trop souvent méconnues ici-bas...

Très dévouée à son mari, elle mit tout en œuvre pour soigner et guérir ce malade d'amour : elle fut exquise de réserve, la petite Vénus, devenue sœur de charité.

L'âme de la femme est si bien portée au dévouement^que Julie fut, lout entière et sans regrets, à ce rôle : elle sut imposer silence aux instincts de son sexe. Et, comme elle était foncièrement honnête, nulle pensée mauvaise ne vint la troubler. Elle était, ainsi qu'une jeune veuve, ainsi qu''une femme de marin, qui, malgré la séparation, reste fidèle à la foi jurée, inaccessible à toutes tentations et ne songe point à trahir ses devoirs.

Un regret^eulemenL : que n'avait-elle un enfant, un bambino, un petit de sa chair, qu'elle eût pu bercer, soigner, câliner, sur qui elle dériverait et passerait sa soif de baisers? Mère, elle se consolerait ainsi de n'être plus épouse.

Muguy pénétrait aisément les pensées de sa jolie compagne et s'en affligeait. Mais il espérait pouvoir se guérir bientôt, atteindre l'intégrale

m RUSTRES

reconstitution; et alors, s'il plaisait à Dieu, les destinées promises s'accompliraient.

Avec énergie et méthode il entreprit sa guérison. On organisa un régime, une hygiène... et les soins les plus savants lui furent prodigués. Tout d'abord, il fallut quitter Paris, dont l'atmosphère était à la fois trop excitante et trop débilitante pour son tempérament.

Il acheta une propriété en Normandie, sur un plateau, à quelques lieues de la mer, ce qui lui procurait ainsi, d'une part, l'air des altitudes; d'autre part, les puissants effluves de l'Océan.

Très docile, prévenante et discrète, très intelligente aussi, Julie organisa une existence parfaite, où tout était dosé, mesuré, réfléchi. Et, dans le calme, parmi la paix des champs, la constitution de Muguy parut se refaire visiblement, s'améliora.

Le domaine de Muguy avoisinait un grand bourg, Sarcouville, où demeuraient quelques personnes de moyenne culture : ce fut là pour le valétudinaire une compagnie de bon aloi, une distraction précieuse. Notamment le médecin et le curé furent des hôtes assidus, dont le couvert était quotidiennement mis au château.

Excellent praticien, dévoué à ses malades, très épris de son métier, le docteur Gorval mit tous ses soins, employa toute sa science pour la réussite de cette cure parfaitement intéressante. <i Épuisement .

nerveux », c'était un cas qui pouvait fournir quelques observations précieuses et asseoir sa réputation dans la Société de médecine dratique du Havre, dont il était membre correspondant.

Douches, méthode Kneipp, nourriture à dosages spéciaux, suralimentation, eaux de Forges (source Cardinal), stimulation des centres nerveux, application du magnétisme, électrolyse, injections souscutanées de sérum artificiel et même de séquardine, tout fut employé.

Muguy ne s'en trouvait point mal; et, encore que le coup de fouet définitif ne fût point encore venu, le convalescent se flattait que bientôt tous llss espoirs lui seraient permis.

De son côté. M""" Mugiiy ne demeurait pas inactive. Pieuse, imbue de ce catholicisme qui a foi aux miracles, aux interventions célestes, au surnaturel possible dans l'incarnation, elle suppliait € Marie » de procurer à sa fervente adoratrice une maternité de faveur. Elle s'en ouvrit à M. le curé de Sarcouville, l'abbé Pasdeloup, qui l'encouragea fort et cita des exemples d'intercession divine, énuméra plusieurs cas où, indubitablement, à sa connaissance, de pareils vœux avaient été exaucés.

Une fermière, la mère Gertrude, osa même, en de respectueux entretiens à voix basse, conseiller à sa châtelaine un pèlerinage à Sainte-Philomène c Sainte-Phénomène », comme disaient les paysans,

qui lui trouvaient en effet un mérite phénoménal... D'après Gertrude, cette personne céleste était une relation sûre auprès des puissances supérieures. Et plusieurs dames, restées en souffrance dans les voies de la maternité, s'en étaient fort bien trouvées.

Hélas ! savants ou naïfs, les remèdes n'agissaient pas et 'le tant désiré enfant se faisait toujours attendre.

Muguy commençait à se montrer affecté de cette situation, d'autant plus qu'en l'espèce, la question d'hérédité, outre qu'elle louchait à sa fierté intime, le préoccupait encore au point de vue de la fortune patrimoniale.

Ses seuls héritiers étaient des cousins éloignés pour lesquels il professait une antipathie profonde. Et, cependant, respectueux des liens du sang, il trouvait très grave d'attenter à ce qu'il croyait être les droits de la famille; d'autre part, il était tenu par cette frayeur superstitieuse qui empêche tant de personnes de « faire leur testament ». C'est pourquoi, tout en désirant instituer sa femme légataire universelle, il reculait toujours devant l'importune pensée d'écrire sa « dernière volonté » .

Un enfant, un héritier, cela arrangeait tout... Alors, se souvenant du passé, Muguy ne pouvait se résoudre à désespérer.

Cependant le temps s'écoulait... Au fur et à mesure

que devenait plus improbable la réalisation de ce rêve si obstinément caressé/Julie avait reporté sur les enfants des autres ses facultés de tendresse et ses sollicitudes maternelles.

Près du château existait une chaumière où grouillait une vraie nichée de miséreux : le père, Léon Bouchard, tâcheron au rabais, intermittent, occupé pendant Tété aux moissons et, pendant l'hiver, tantôt aux granges, tantôt au concassage des cailloux sur les routes; — la maman, pauvre femme anémiée par les trop fréquentes couches, par le labeur acharné, par les soucis, par la maigre pitance; — autour d'eux, huit enfants, gamins et gamines, huit poussins, qui, bien que souvent réduits au pain et à Teau et mal vêtus, avaient bonne mine, vive allure, et s'ébrouaient partout, battant la poussière ou la neige, ainsi qu'une couvée de perdreaux.

M"* Muguy prit en affection ces prolétaires, la mère en particulier, d'abord par bonté naturelle, ensuite à cause de cette frappante opposition de destinées qui accablait l'une de rejetons et en privait l'autre! Ironie des choses!... ce qui, pour la femme pauvre, était une charge, une calamité, eût été, pour la femme riche, de la joie, tant de joie !

Du jour où la sympathie de la châtelaine fut éveillée, un peu de bien-être pénétra dans ce ménage de famine. Il y eut des repas véritables ; on .

connut la viande rôtie, et des vins firent leur apparrition sur la table; les petits endossèrent pour riiiver des vêtements chauds : le feu ne s'éteignit plus sur l'âtre, et la sainte marmaille, les e huit z'effants », comme disait la mère, dormirent sur de vrais matelas, sous des couvertures bien réelles.

De plus, Léon Bouchard fut employé aux travaux du potager: son salaire devint fixe, rémunérateur; par surcroît, bien souvent, le soir, ce pauvre déshérité emportait des reliefs de festin que M"** Muguy faisait réserver à ses protégés, les jeunes affamés.

Alors, lui aussi, qu'on avait connu vagabond, minable, maigre hère, devint un ouvrier bien nippé, bien portant. Ohl comme il avait de la reconnaissance pour la « bonne dame », comme disaient les marmots. D'aussi loin qu'il apercevait M"' Muguy, Léon retirait respectueusement sa casquette ; et, quand il la rencontrait, il levait sur elle des yeux pleins de remerciements, tout brillants d'émotion.

Ce bonheur qu'elle répandait fut pour Julie une félicité; cette renaissance d'une famille que la mort guettait, répandit sur son cœur des consolations, une exquise paix, l'oubli de tout chagrin.

— Dieu vous récompense déjà, lui dit un jour le digne curé. Sa miséricorde s'étend sur. vous,

yGoogk

parce que vous avez compris et exécuté la grande Parole de son Fils : « Laissez venir à moi les petils enfants... sinite parvulos ad me venire ». Ma fille, espérez : les voies du Seigneur sont profondes ; impénétrables sont ses desseins!

— Très bien... parfait... appuya le docteur; chère madame, distrayez-vous... rien de meilleur.

Et, comme il redoutait la dépression qu'exerce sur les femmes l'hypocondrie, il pensa : « Quand j'aurai guéri le monsieur de son impuissance, il ne faudra pas que la dame tombe stérile... »

Mais, sur ces entrefaites, une épreuve vint, qui toucha M""* Muguy dans sa féminité, causant une sensation de jalousie poignante. Elle venait d'apprendre que la malheureuse femme Bouchard allait avoir son neuvième enfant !

C'était là décidément un cruel jeu de la Nature : quelle injustice du sort ! Créateur aveugle et méchant. Dieu était donc impitoyable en sa persistante dérision? Oh! comme, cette nuit-là, elle pleura, la châtelaine, découragée... Ce fut une longue lamentation sur son infortune, sur l'infécondité définitive de ses entrailles...

Et son chagrin redoubla, devint plus cuisant quand la triste paysanne lui dit, avec sa voix de détresse :

— Que malheur, chère dame du bon Dieu, qu'i soit point à vous, celui-là! Que qii'j'allons en

faire? I sera si mal cheux nous.., i serait si ben cheuxvous...

Malgré tout son désir, en dépit de son courage, Julie ne put revenir dans la chaumière tant que dura cette gestation si enviée : elle veilla cependant à ce que la mère ne manquât de rien et lui fit adresser une layette — qu*elle ne voulut pas voir, ni toucher.

Ce fut alors un sanglot éperdu de toutes ses fibres : ce furent des nuits sans sommeil avec d'obscures pâmoisons, dont elle se relevait, épuisée, lasse, veule... Une pensée déchirante s'imposait à elle : « Alors, moi, jamais... jamais... »

Elle veut échapper à cette idée fixe et se plonge en la vaste nature consolatrice; mais, partout, ce sont des images troublantes : c'est le spectacle des amours impudiques et bénies, des fécondatrices lascivetés, des éclosions : l'hymen continu des plantes et le rut des bêtes l'affolent. Elle ne peut se défendre de contempler étamines, stigmates et pistils : l'effluve des calices extasiés, les odeurs des châtaignes, le parfum nuptial des troènes et des chèvrefeuilles la pénètrent. Fincitent aux caresses, l'induisent en tentation... Au loin, il y a des hennissements de chevaux, mille baisers d'oiseaux en folie, le cri de toutes les races énamourées : mouches et papillons.se poursuivent en des rondes orgiaques,

Les plus abjects sont heureux aussi : les limaces cherchent la glu des mâles; les crapauds s'étreignent avec frénésie ; des cloportes se frôlent en des fins lubriques : partout flotte le pollen, grain du divin Semeur. Les Noces de la Vie animent l'univers de leur triomphale rumeur, de leur contagion..

Et cette conspiration de la Nature attaque une femme énervée par sa longue continence, par sa viduité en plein état de mariage.

Pour ce corps affolé, pour cette âme désemparée, la religion, maintenant, sera-t-elle un refuge? Julie essaye de s'y abstraire : elle veut prier.

Mais, là encore, des suggestions la poursuivent : je ne sais quelle perverse curiosité lui fait rechercher les passages erotiques de la Bible : elle goûte ce mysticisme passionnel qui est épandu dans l'Imitation; dans l'Évangile lui-même, ce poème de chasteté, elle trouve des incitations sensuelles. Une phrase l'obsède : « Le fruit de vos entrailles est béni!... » Les mots philosophiques: c Je suis la résurrection et la vie », ouvrent à ses yeux un abîme de volupté; la religion, l'antique religion imprégnée des sèves primitives, fondée sur la tradition matriarcale et patriarcale, gardienne des énergies de la race, lui paraît être, en son tréfonds, indulgente pour l'union des sexes, pour la résurrection de l'Espèce, pour la perpétuité de l'œuvre créatrice, dans la yérilé profonde de la vie.

Une perturbation est dans son esprit : les mots « grossesse », « enceinte », « conception », « enfanter », « mettre au monde » l'assiègent et l'obsèdent comme de douces, -graves et augustes choses...

. » . El voici que , tout à coup , une impulsion grandit dans sa chair; une idée se fixe en son cerveau maladif et va, maintenant, impérieuse, diriger toutes ses résolutions...

Ohl cette pensée folle dont elle fut d'abord honteuse... Mais elle y revint, s'y complut, prétendit la rejeter avec horreur : inutile effort! l'insidieuse pensée dominait tout, noyait tout de son angoisse douloureuse et charmeresse 1 C'était abominable— et c'était irrésistible I . . .

Pendant les nuits, une excitation s*insinuait en elle, la livrait pantelante à des étreintes abjectes et délicieuses, à des incubes dont elle ne voulait point voir la face toujours la même — une face de paysan fruste, de bouc salace aux lèvres sensuelles...

... Plusieurs mois après la naissance du neuvième bébé, Julie se décida et revint à la chaumière, mue par une curiosité.. Elle vit l'admirable marmot ; ardemment, elle contempla cette figure ronde et pleine, elle palpa ces muscles fermes, ces membres rosés d'un sang vermeil... c'était la belle humanité des campagnes . . •

UN HÉRITIER x 275

Il lui parut bien (les femmes devinent les ressemblances plus qu'elles ne les voient) que Tenfant ressemblait au père : oui... et, devant ses yeux surgit l'image dû paysan, ramassé, trapu, biceps énormes, front bas, cou engoncé, rein puissant... . Tout l'après-midi, elle resta — comme si vraiment elle eût éprouvé un plaisir singulier dans ce taudis.

La nuit tombait, et Léon revint du travail :

était-ce ce retour qu'attendait Julie? Elle se leva pour partir...

Voyant chez lui la dame du château, Léon hésitait à' rentrer; enfin, il prit son parti et vint très humblement remercier M"'' Muguy; en quelques mots mal balbutiés, il dit son dévouement pour ce « bon ange » qui avait pour eux tant, tant de bontés.

La gorge serrée, le sein oppressé, Julie souriait, ses lèvres entr'ouvèrtes... et ce sourire était une crispation douloureuse, je ne sais quel appel d'éperdue féminilité... elle resta muette, comme interdite...

Quand elle sortit, les enfants vinrent lui baiser la main comme à une madone — suivant un usage qu'elle affectionnait... Alors, pourquoi, sur quelle obscure invitation Léon vint-il aussi lui rendre le même hommage? C'était en signe de vénération, de soumission, de gratitude pieuse... Et voici que le contact des doigts rudes, des épaisses lèvres, de

la barbe, celle chevelure d'animalité, produisit en elle un frisson qui fut irrépressible. Une ardeur secrète courut dans ses veines.

Bouchard avait ressenti le tressaillement et reçu un choc en retour...

— Al'est nerveuse, la pauvre dame,pensa-t-il... al'est ben chagrine : on dirait qu'al'a envie de pleurer.

Une surprise cependant demeurait en lui : au fond de sa conscience un soupçon naquit, étrange, par quoi ses sens furent soudain aiguisés... il eut comme une palpitation d'instincts et flaira quelque chose, un mystère bien doux...

M"* Muguy s'intéressait maintenant beaucoup plus qu'autrefois aux travaux du jardin. Comme il y avait dans le potager des bordures de fleurs, roses, dahlias, résédas et œillets, elle-même voulut les soigner — d'où ad vinrent de fréquents têleà-tète entre la châtelaine et l'ouvrier.

Indifférente aux distances de caste, aux convenances, aux mésalliances sociales, la nature établissait entre eux un échange d'obscures sensualités. Le mâle brutal sentait la chair fraîche: des appels l'enveloppaient dont il était maintenant très averti : une femme en amour était près de lui... Et, de son côté, Isis béante prenait, avec délices, conscience qu'à portée d'elle était l'Apis divin...

Parfois, sous d'évidents prétextes, Julie posait

sa main chargée de bagues sur la bêche du jardinier, frôlait ses doigts... Et Léon, alors, tête baissée, fixait sur « la dame y> son regard étincelant : une lueur filtrait à travers ses cils inclinés : c'était le regard sournois, en même temps aigu et embué, du taureau qui sent venir la génisse.

Mais il n'osait tenter cette aventure trop dangereuse pour lui : non, il n'était décidément pas assez hardi, restant soulevé d'une incertaine envie, d'un puissant désir que paralysait la crainte. Il était prêt à s'assouvir brusquement, mais avait peur de provoquer, ignorant l'art des câlines séductions.

Certain jour, pendant la chaleur du plein midi, Bouchard travaillait, sa chemise ouverte sur la poitrine. Voyant ce torse velu, Julie eut un incoercible tressaillement : elle aurait voulu s'éloigner, détourner les yeux, ou au moins dire à l'ouvrier : « Couvrez-vous mieux... » Non, en dépit de toute pudeur, de toute réserve, elle regardait cet entrebâillement, à la dérobée, à petits coups d'œil furtifs, en apparence absorbée par une besogne qui n'existait pas.

Un plaisir étrange l'envahit toute : sa chair s'exaspérait doucement, altérée de la Manne de Genèse; fleur sexuelle épanouie, elle désirait le pollen, la rosée vivante; ses flancs appelaient l'âcreté qui sera douce comme du miel, le levain

qui dans la substance azyme fera germer l'enfant prédestiné.

Un secret cathodicisme faisait rayonner vers le corps féminin les humaines semailles : les sources de la tendresse s'ouvrirent en cette chair qu'un ardent voisinage rendait radieuse.

Les tempes battantes, le feu aux joues, Julie sentait peser sur elle un regard. .. Elle aussi, enfin, leva les"^ yeux et les tint fixés un instant sur le paysan. De ses prunelles jaillit vers l'homme « l'aura seminalis > ; une houle fut soulevée en lui : l'absolu de l'amour fougueusement provoqua l'infini des germes.., en eux deux palpitèrent les Limbes du Monde.

Tout à coup, le visage de la femme pâlit, tout le sang reflué au cœur, aux intimités de Torganisme. Marmoréenne, les traits durcis, elle parla d'une voix toute changée, toute voilée d'angoisse et d'émotion.

C'était un ordre, à mois vagues : « Des fleurs... .il fallait des fleurs, dans le salon... et aussi... peutêtre dans sa chambre... Léon savait sans doute... tout de suite, il fallait venir... elle lui aiderait. »

Et elle marcha la première... courant presque, s'enfuyant.

Avant de la suivre, Léon s'assura, d'un coup d'œil circulaire, qu'il n'était point observé... Personne autour de lui..* M. Muguy parti faire une

promenade en forêt avec son médecin... bonnes et domestiques en course ou en permission... exprès sans doute... il marcha.

Le salon où entra Léon, pensant y trouver « la dame », était vide... Le paysan prêta l'oreille et entendit des pas légers à l'étage au-dessus — la chambre à coucher, il le savait.

Alors, après une courte hésitation, il monta l'escalier, retenant son haleine, marchant avec précaution; mais ses lourds sabots faisaient du bruit : il les laissa sur une marche et continua d'avancer, pieds nus, tête basse, l'œil sanglant...

: Julie, déjà repentante de ses invites, honteuse de sa provocatrice faiblesse, allait retomber dans son irrésolution... Quand elle vit le rustre... une révolte la souleva pour éloigner l'homme : trop tard ; la bête était lâchée.

Léon bondit vers elle avec l'agilité d'un grand félin : deux bras nouèrent sa taille et une bouche se posa sur ses lèvres : il y eut une courte résistance, un essai de lutte : dans le dernier spasme de sa pudeur expirante, Julie voulut repousser l'agresseur tant désiré; et, se rejetant en arrière, délirante, l'attira. Se sentant prise, subjuguée, elle eut un « ah » d'épouvante et de ravissement.

Quelque temps après, il se confirma que décîdé-

ment la famille Muguy ne s'éteindrait point : ua héritier était officiellement annoncé.

Cette nouvelle si heureuse fut partout accueillie avec satisfaction.

Muguy ne cacha point sa fierté : et c'était d'autant plus naturel que le pauvre mari commençait à désespérer.

M. le curé s'applaudit d'avoir eu confiance dans la Providence. Un jour, dînant au château, il dit à M"*' Muguy : « Si le Très-Haut vous a d'abord un peu éprouvée, vous avez connu les vertus de la patience et de la résignation, le mérite de la charité : c'est pourquoi il a ensuite comblé vos vœux : rendez grâce à sa bonté; ce miracle est dû à l'intercession des petits enfants que vous avez soignés ; il faudra faire une dévotion spéciale aux saints Innocents. »

Très sceptique par profession, le docteur, qui était du même dîner, ne put s'empêcher d'échanger un sourire avec M. Muguy. Les deux hommes eurent la même pensée.

— ri est amusant comme tout, le bon curé, avec sa croyance aux « intercessions » surnaturelles : nous savons bien, nous, à quoi nous en tenir; il n'y a eu là qu'une « intervention » médicale : c'est une cure admirable et non point miraculeuse.

... Le docteur met la dernière main à une observation savante sur « le réveil des facultés géni-

Irices par la transfusion hypodermique d'un sel neutre ».

Il n'est pas jusqu'à la bonne fermière Gertrude qui ne soit elle-même aux anges. Elle est venue avouer à sa chère dame que, sans le dire à personne, elle a fait personnellement une neuvaine d'abord, un pèlerinage ensuite, à « Sainte-Phénomène ».

Tout le monde au village a connu cette circonstance, qui n'a point peu contribué à rehausser encore, si possible, dans les imaginations villageoises, le crédit de cette patronne des femmes « bréhaignes ».

yGoogk

sous BOIS

yGoogk

yGoogk

sous BOIS

A Jean Lahor,

C'était, dan s la forêt d'Eawy, une grande rumeur. Les bûcherons avaient attaqué une coupe de bois au carrefour du Châtelet; sous leurs coups de cognée, les arbres tombaient dru, avec fracas!

A (L Tahan » destructeur répondait le gémissement des arbres qui s'écroulaient, s'abattaient, écrasant leurs branches. On entendait l'écho des lourds charrois qui emportaient les victimes, qui roulaient partout sur les routes forestières et les chemins de vide... il venait des profondeurs de la forêt comme un grondement, une soufflée de colère.

M. Deniéport, le marchand de bois, surveille le travail d'un air satisfait; il suppute le nombre de a marques » et de « cordes », les stères, le prix

de revient ; il apprécie cette besogne bien conduite, courageusement expédiée par de robustes tâcherons : et il se réjouit.

Cet homme ne voit pas l'horreur de son œuvre.

C'est un négociant de premier ordre, un intelligent et probe chef de travailleurs : c'est un criminel.

Assassin de la nature, regarde les meurtres que tu commets — avec préméditation ; contemple cette scène de dévastation que l'on perpètre en ton nom, par ton ordre.

Vois ces cognées qui entaillent et tranchent la chair végétale, — ces haches qui guillotinent des êtres vivants, — ces ruisseaux de sève, — ce sang qui coule des veines ouvertes, — ces rois de la forêt, tout à l'heure resplendissants, maintenant morts ou blessés, étendus les racines en l'air et ayant écrasé en tombant la petite plèbe des arbustes, mousses et fougères. — Vois ces belles têtes chevelues mutilées, souillées de boue, — ces billes de bois, ces moignons lamentables, — ces corps élégants sur lesquels la feuillée pousse encore, comme la barbe sur les cadavres.

Vois encore ces amas de bûches, qui ressemblent à je ne sais quels ossements blanchis de martyrs, dans les catacombes... N'est-ce point là quelque macabre rangement de péronés, de fémurs et de tibias?

Entends ces massues qui assomment, ces coins qui

sous BOIS 287

écartèlent... comme on fit jadis pour les suppliciés en grève ou à la torture... Réfléchis, bourreau, (lécoupeur de morts, éventreur!...

Tu attentes au Bois, arcane où l'Être antique s'abrita, calice sacré qu'édifia la Terre pour en faire le primitif berceau de TAdamite, sous la lumière verte.

N'as-tu pas entendu parler des oracles forestiers, du Hêtre de Dodone, des arbres des druides, des mystérieuses vertus du gui cueilli par les faucilles d'or sur les chênes, de Vhorreur sacrée^ de la véné- ■ ration qu eurent toujours pour la Forêt les âmes religieuses?

Tu rirais à ces contes antiques où Ton célèbre l'existence de divinités sylvestres : Napées, Dryades et Hamadryades?

Tu ne croirais jamais cette légende par laquelle il est avéré que le fils de Triopas fut puni de mort pour avoir abattu un arbre consacré à Cérès?

Tu traiterais de fous ces vieux bûcherons de Germanie qui, avant d'attaquer un arbre, l'imploraient à genoux, tête nue, demandant pardon à cet être qu'ils supposaient doué de conscience?

N'as-tu pas su que le Temps inscrit son passage ad cœur du végétal? Ignores-tu qu'il ne faut pas toucher à l'œuvre du Temps ; qu'il est impie de trancher l'implacable Porteur de la Faux?

Deniéport, la brute, ne sait rien de tout cela*

Il n'est pas gagné par la poésie ambiante...

Il marche, triomphal, dans Y € Allée des Limousins >, faisant le compte de sa fortune, content de sa belle santé.

Tout frêle, tout chétif, un insecte traverse la route à ce moment... Pourquoi, malheureux, es-tu sorti des vertes et fraîches profondeurs? Pourquoi as-tu quitté Tabri des frondaisons, pour tenter la traversée du grand désert de sable, du Sahara? Pourquoi, imprudent, as-tu délaissé l'herbe tendre où tu naquis, Ion nid, ta maison parfumée? Tu aimes les voyages et leurs dangers? Jusqu'ici, il est vrai, l'audace t'a réussi, car tu as évité les roues des voitures, le fer des chevaux, le sabot des cerfs, les pattes cornées du sanglier.

Mais tu ne fuiras pas le talon de l'homme qui passe... : le « roi de la création » t'a vu, et, moitié inconscience distraite, moitié férocité native, instinct de destruction, il va t'écraser... : l'inutile forfait s'accomplit... tes élytres sont maintenant brisés, et voici tes lamentables entrailles en bouillie dans la poussière.

Un chevreuil allait sortir du hallier : il pointa sa fine tête diabolique, ses oreilles velues... et, de ses yeux obliques, regarda... A la vue du tyran sanguinaire, l'animal disparut, retournant aux asiles inviolés de la vie, aux retraites sûres, loin du massacreur.

yGoogk

sous BOIS 289

Les carnassiers eux-mêmes s'écartent à l'approche redoutée de plus cruel qu'eux : renards, loups et sangliers s'esquivent; des buses s'envolent... c'est la terreur.

C'est une fuite éperdue de tous les êtres devant l'homme abhorré, devant le monarque ami des destructions.

Mais il y a quelqu'un qui ne fuit pas l'homme... c'est un autre homme, un sinistre chemineau qui, tapi derrière un hêtre, paraît l'attendre, l'épier : oh! l'œil fixe et dur de cette face patibulaire... le sauvage, ce n'est pas la bête timide... le voilà : homo homini lupus : c'est l'humain tendant une embûche à son semblable.

Deniéport est tout près... l'individu aux aguets rapidement regarde derrière lui, au tour, 'derrière. . . personne... ils sont seuls.

Alors, il bondit sur Deniéport, le saisit violemment à la gorge, et d'une voix rauque, assourdie, il articule :

— La bourse ou la vie !

Effaré, Deniéport veut se défendre; mais Tassaillant est plus fort; renversé à terre, étouffé, râlant, le marchand de bois crie : « Grâce, ne me tuez pas; je vous donnerai tout. »

L'étreinte se desserre... et Deniéport, tremblant,

pâle, les yeux dilatés par l'effroi, remet à l'inconnu

son porte-monnaie, son portefeuille.

— Et ta montre? dit rudement l'autre.

Docile, Deniéport obéit... et alors il veut se

sauver. Suppliant: « Laissez-moi, maintenant », dit-il.

Mais son ennemi paraît hésiter, et ne le lâche pas encore, tenant fixé sur lui un œil faux et sournois... Quel projet sinistre roule en sa cervelle?

Tout à coup, il prend un parti, fouille à sa poche, et, tirant rapidement un couteau à virole, il le plante en pleine poitrine de Deniéport.

— Comme ça, dit-il, tu ne me dénonceras pas.

La lame a traversé le cœur : la victime tombe à

la renverse, raide morte...

L'inconnu, un gars trapu et roux qui paraît doué d'une force herculéenne, traîne le cadavre loin de la route, et le laisse derrière un fourré.

— Voilà, murmure-t-il, un machabée qu'on ne retrouvera pas tout de suite!

Prenant sa course, le tragique personnage, agent sombre du destin, se sauve : bientôt il a disparu...

La Végétalité vengeresse sembla alors étreindre, vouloir engloutir cet homme qui était venu la braver, la blesser et qui, à la longue, l'aurait mise à mort. 11 parut qu'elle était une Bête velue étalée sur cette proie dont le sang teignait la mousse et coulait sur les lichens, comme un ruisseau rouge.

Puis il advint une sorte de rénitence réconcilia-

yGoogk

sous BOIS 291

trice. La Forêt reprit son calme, sa sereine ironie vis-à-vis de Tinfime drame.

Un instant troublée, Elle continua sa vie souveraine et forma pour la mort un ensevelissoir parfumé.

. Les funérailles commencèrent dans le grand Temple.

C'était bien un Temple, en effet. — Les fûts des hêtres, des bouleaux et des chênes formaient comme des colonnades terminées en voûtes, en vivantes ogives ; de toutes parts, c'étaient des nefs entrecroisées, des transepts, d'innombrables dômes allongés et alignés ; les halliers ressemblaient à des tabernacles, à des niches, à des cryptes, à des bas côtés de cathédrale; toutes ces clairières étaient des parvis, des chœurs, des absides.

Sous les coupoles, des toiles d'araignée circulaires, frappées par la lumière, qui faisait briller leurs rayons, prirent tout à coup des aspects d'ostensoirs, de soleils, d'hosties presque immatérielles.

Des liserons formèrent l'image de calices où se déposait la rosée, où s'accomplissaient les mystères de la vie universelle incarnée dans les pistils.

Les chèvrefeuilles furent comme je ne sais quels candélabres, évoquèrent les mystiques chandeliers à sept branches du Temple ancien,

Les digitales représentaient d'illusoires cloches faisant, sous les dais de feuillage, le gesle de sonner, pour l'appel des fidèles, pour la réunion des assistants.

Et il y eut, en effet, des assistants. — Quelques corbeaux, lugubrement vêtus de noir, serrés dan» leurs ailes qui leur faisaient comme un frac, parurent des invités à la cérémonie funèbre. Ils attendirent — comme attendent les vautours sacrés dans les rites funéraires parsis — et ils lorgnaient la dépouille...

Les branches feuillues, les frondaisons pendantes et flottantes, les palmes des fougères, n'élaient-elles point les bannières d'une procession en marche?

Dans lès percées, à travers le sous-bois, il y eut des tombées de rayons, des teintes blondes et claires qui formaient des lueurs, de resplendissantes verrières; quelques troncs même, frappés plus directement, prirent des reflets de flambeaux, tandis que la tête bulbeuse et fleurie des chardons faisait songer à des torchères multicolores ; il y eut de fins baliveaux blancs qui remplirent l'office de cierges.

Les branches transversales des arbres avaient des silhouettes de croix... Ecce lignum crucis.

Et le bruit du vent dans les ramures constitua un cantique avec répons, un long et monotone

sous BOIS 293

psaume comme en l'office des morts ; des moucherons ronflèrent comme des orgues...

De toutes les fleurs montait Tencens; les troènes furent positivement les thuriféraires, les brûleurs de parfums.

Et l'eau bénite, l'eau lustrale ou s'était reflété le divin soleil, tomba sur le cadavre, l'aspergea. ([ Sunt lacrymae rerum... > Les Arbres, vraiment, parurent miséricordieux, émus de cette grande compassion qui plane dans la Nature; et il sembla que, dans un soupir du vent, tous, ils pleuraient...

... Les obsèques continuaient, en cette crypte verte, en ce sépulcre ruisselant de vie.

La vie forestière tenta de mettre sur le cadavre un cercueil.

Des lianes s'approchèrent pour nouer leurs bandelettes autour du corps, ainsi qu'autrefois on fit pour les momies : les zigzags baveux et luisants des limaces remplirent la même fonction enveloppante et ligaturante : il y eut des fils de la Vierge qui se trouvèrent tissés comme un linceul de fines dentelles, — des ronces escaladèrent le cadavre, — deuxbranches de lierrese rejoignirent au-dessus de la tête, comme pour dresser une couronne à cet os frontal décharné déjà, à ces maxillaires saillants, — un liseron vint fleurir près de la bouche.

Et voici que, sous les simulacres funéraires, il y a des réalités d'enterrement...

Voyez ces nécrophores qui se réunissent et viennent palper le corps... ces bousiers, ces mouches charbonneuses...

... Entendez ces mandibules qui claquent, ces élytres qui bruissent; un abominable festin va commencer...

... Maintenant, des bêtes mangent, dégustent la race maudite, la Bête détestée; des mouches, ardentes buveuses de sang corrompu, orgiaques, empoisonnées, dansent dans la lumière, chantant, avec leurs ailes, la messe funèbre.

Un grouillement commença : en cette décomposition, la vermine affreusement palpita; de hideuses formes se dessinèrent...

La septicémie triomphait : < et verbum caro factum est » ; voici la chair redevenue de la substance nécrosée, un fumier de viande : cette merveille, la « chair », n'est plus qu'une atroce boue que réclame le charnier.

Et pourtant, réternelle, l'immuable vie prend son essor, issue de cette horreur sans nom.

C'est ici un monde en effervescence, d'où sourdent des myriades virulentes. C'est une fleur, une fleur putride pleine d'épanouissements, une effroyable Nébuleuse, le chaos infect et fertile d'où naissent les étoiles, d'où sortent les globes con-

sous BOIS 295

scients, je veux dire les vers reptiliens et les larves. C'est une épouvante...

Cette pourriture puait, glorieuse et vivace, comme embaume une fleur, de toute sa puissance, de tous ses effluves.

Mais le relent de celte immondice off'ensait le Bois. La triomphante et très pure Chlorophylle s'écartait de celte peste : il y eut comme un recul de tous ces êtres à sang vert devant la dépouille d'un être de sang rouge : la Collectivité sembla prise d'une sourde fureur.

De toutes parts, un dessein naquit, s'affirma, pour cacher, pour abolir, pour dissoudre, en un cimetière, pareille ignominie.

L'automne avait roussi les frondaisons ; et, sur le cadavre, il y eut une chute persistante, une pluie de petits cadavres parcheminés, la jonchée des feuilles sèches, dérisoire offrande, suaire, funèbres Pâques fleuries.

II tomba encore des branches mortes, des débris des écorces qu'on eût dit lancés exprès sur la loque humaine.

Et aussi les oiseaux souillèrent de leur fiente cette bouillie qui n'était plus un visage et n'était point encore un crâne.

Durant les nuits éclatantes de lune, l'ombre des arbres parut vouloir effacer l'intrus sous des barres méchantes. Tandis que, là-haut, dans le ciel noc-

-2D6 UUSTUES

turne, les astres « énarrant gloriam Dei... », du Dieu qui t'ignore et te laisse là... charogne...

Des jours, des mois passèrent.

Enfin... des gens de justice vinrent pour enlever ces restes pestilentiels.

Et, quand la chose fut partie, la Forêt eut un dernier geste de dégoût, agita la chevelure de ses arbres, ses toisons épaisses, secoua les aigrettes de tous ses feuillages, en un soulagement, en une délivrance... Elle frissonna comme si des milliers d'éventails, subitement mis en branle, eussent voulu balayer les miasmes nauséabonds.

Et ce fut à nouveau le délirant hosanna de la vie végétale.

La lumière rejaillissait sur la pulpe des feuilles...

Il y avait, sur les sureaux, des chatoiements de papillons.

La Forêt tendait ses élixirs à des peuples d'insectes et de bestioles.

Une jeune ardeur circulaitsous les écorces, dans les aubiers, au sein des veines : la sève élabora de nouvelles frondaisons, de reviviscentes fleurs.

Herbes et arbres jetèrent à poignées des graines qui volaient avec leurs hélices ainsi que des oiseaux. Les petits appareils, lancés en une giration éperdue, s'efforçaient d'aller au loin, à lircd'aile.

sous BOIS 297

D'autres graines, serties en de vraies nacelles d'aéronefs, prirent leur essor, s'embarquèrent, guidées par un instinct sûr, portées sur des mécanismes prédestinés qu'on eût dits doués d'âme et de volonté.

Il bruina du pollen... les amours recommencèrent. Les pontes et les semailles reprirent leur élan, victorieuses de la mort qui les avait un instant stérilisées...

yGoogk

yGoogk

A J.'H, Rosny.

Nous avions projeté de traverser la Seine, de Quillebeuf à Port-Jérôme, par le bac de sept heures du matin.

Arrivés à six heures et demie, nous nous entendîmes déclarer par M. le préposé des douanes que, probablement, le départ annoncé n'aurait pas lieu, pour être remis une heure plus tard.

— C'est aujourd'hui, nous dit-il, un grand « flot > de Tannée, une marée de 108 degrés... ainsi ! Et le bac ne s'exposerait pas à être pris en écharpe par les premières lames, qui ne sont pas « maniables ». La « passagère » de Rouen, hier, a été quasiment chavirée... alors, vous comprenez... ; du reste, v'ià le bac qui accoste : vous demanderez au capitaine.

Assis sur la cale, nous attendîmes... Nous regardions ce spectacle fluvial, si curieux. De l'autre côté de l'eau les digues se profilaient, courant sur un paysage vaporeux où se confondaient les peupliers, les côtes bleuissantes, un vol d'échassiers dans la brume du marécage, et quelques silhouettes d'animaux marchant sur la chaussée, très lents.

La vaste coulée de la Seine nous donnait la vision des grandes nappes asiatiques où Kirghiz, Tureomans, Ostiaks se laissent dériver au fil de l'eau, sur des trains de bois.

Cinglant par travers, posé de biais contre le courant, un grand radeau à vapeur, le « bac > , vient à nous. Près du quai, il ralentit, devenu prudent, presque craintif, à cause de l' a èbe », très rapide en cet endroit. Enfin, adroitement manœuvré, il frôle les grands pieux-pilotis qui lui servent de soutien, dans son dangereux atterrissage... un dernier coup de barre du timonier... et voici le bac engagé sur le plan incliné du débarcadère.

On entendit un bruit de chaînes... Maintenant, les matelots harponnaient et hissaient à bord les gros cordages métalliques qui leur servent d'amarres : les petits ponts-levis s'abattirent, donnant enfin le contact de la terre sur laquelle le bateau s'appuya doucement.

Le bac apportait les passagers venus de la rive opposée, de Port-Jérôme.

Population mêlée, singulière, ^ qui vient des prairies. Tout cela est envoyé par Tancarville, Norville, Notre-Dame-de-6ravenchon, par Lillebonne, par tous les espaces bas, polders que Ton devine derrière les levées de Tendiguement — tout un monde lointain qui, pour les « Quillebois », fait l'effet de pays étrangers.

Ce sont :

Des bouviers qui vont aux marchés de Basse- Normandie, de Ghollet ou d'Angers, pour acheter du bélail maigre : se dandinant en leur marche lourde, ils tiennent à la main des cannes portant une longue lanière de cuir; ou bien ils portent noué au col un fouet cordelé.

Trois maquignons en haute casquette, portant la blouse bleue ouverte sur le devant, avec poche latérale et larges boutons de nacre blanche.

Un groupe de forains qui, chargés de pacotilles, vont à la foire Saint-Gilles de Pont-Audemer.

Quelques pâtres de marécage en peaux de bique, la coiffure de loutre rabattue sur les oreilles.

Un gardien d'herbage qui, ayant traversé l'alluvion spongieuse et peu colmatée, ressemble avec ses hautes bottes à je ne sais quel échassier. Il tire après lui, à la longe, deux veaux qu'un chien-loup harcèle. Bien à regret, les bovins marchent, le mufle bas, les naseaux fumants; le globe saillant de leur œil projette en arrière un regard oblique...

et, de temps en temps, ils décochent un sec coup de pied, pour se défendre contre les crocs du chien.

Plusieurs ouvriers de la « digue nord », cheraineaux, souillés de vase.

Une escouade de ces carriers qui, dans des gabares spéciales qu'en rivière on appelle a gribanes », transportent le « bloc » à Tenrochemenl de Berville : blancs de marne, comme des meuniers ou des maçons.

Trois ou quatre terrassiers du canal de Tancarville qui, boueux, ressemblent aux vers de vase — dont ils remplissent au surplus la fonction.

Une compagnie de chasseurs rapportant du marécage bécassines, vanneaux, marouettes, hermines, une loutre tuée hier dans un fossé; quelques épagneuls dits de Pont-Audemer les suivent, harassés, queue basse, crottés par-dessus les oreilles. L'un de ces chasseurs, tout pâli et grelottant, les yeux creusés par l'insomnie, vient de passer la nuit au gabion, sur les « blancs bancs » de la Gerlangue : son carnier est rempli de canards et sarcelles.

Revenant du Havre et de Villequier, quelques pilotes, ayant aux jambes de très longs bas de laine tricotée, vrais hauts-de-chausse, au cou des foulards, et, dans la bouche, une chique qu'ils dérangent d'un coup de langue quand ils profèrent quelques mots, en leur parler traînant.

Tout cela débarque et monte la rampe du quai, pavée de gros dallages, que des mousses lavent continuellement à grande eau, pour balayer la vase déposée par le jusant...

Quelle est cette gracieuse figure de femme, subitement apparue?

Teint pâle et fin, profil de Romaine, lèvres rouges, yeux noirs et toison épaisse, élégante silhouette malgré les grossiers vêtements faits de « droguet »... c'est une venue charmante parmi la rude population qui l'entoure.

— Qui est-ce? demandons-nous.

Elle est connue à Quillebeuf, car plusieurs voix répondent :

— C'est Régina, la femme à Jude, le gardien de l'herbage que vous voyez, là, en face.

La femme d'un bouvier, celte ravissante créature ! Est-ce possible? Dans un pareil milieu, tant de délicatesse et de distinction...

Sans regarder personne, elle passe... Très intrigué, un battement plus vif dans nos artères, nous la suivons des yeux, admirant cette jolie tête sous le casque de l'opulente chevelure, ce maintien modeste, cette marche assurée, la fière cambrure du corps harmonieux...

Elle partie, notre attention est de nouveau sollicitée par la Seine, cette toujours Présente ici.

Voici des barques qui rentrent de la bail', por-

306 KUSTRES

tant les produits de la pêche nocturne : avec leurs deux rames, sortes de pattes qui égratignent l'eau, elles ressemblent à des insectes qui marcheraient et glisseraient sur la Seine. Elles s'amarrent aux poteaux du quai, et nous voyons les pêcheurs boueux, êtres potamiques, amphibies, en surouet jaune de toile goudronnée, qui jettent à leurs femmes accourues des crevettes, des flondres, de répelan, du « bouquet ».

D'autres arrivent là-bas, écoutes raidies, tendant leur voile rouge au vent arrière; et l'on entend la voix rauque des matelots que répercute Teau étrangement sonore.

... Maintenant, autour de nous, qu'est-ce que tout le monde attend? Douaniers, marins, retraités, flâneurs, femmes et enfanis arrivent, se croisent, s'interrogent avec animation, jetant de temps à autre un coup d'œil vers l'aval.

On hisse les barques de l'Administration aux filins, cordages et portemanteaux des grues : chaque pêcheur ou passeur haie la sienne sur les rampes; de l'autre côté, à Port-Jérôme, on en voit qui se mettent à l'abri, dans les criques. Le bac s'est laissé dériver, et le voici maintenant là-bas, amarré près du phare, sous la protection d'un éperon du Marais-Vernier.

Les loups de mer deviennent attentifs, nerveux, marchant comme des fauves qui sentent l'heure du

yGoogk

repas. Quelle « heure » sentent donc les loups de mer?... Celle du grand Déclenchement marin que va sonner la Balistique planétaire, pour jeter l'Océan dans la Seine.

Leur oreille, exercée à percevoir les bruits lointains, a connaissance de quelque chose, car ils se font signe... avec des clignements et interrogations d'yeux.

— Le voilà! dit une voix, tout à coup.

En effet, à cette minute môme, au tournant de Tancarville, apparaît une ligne blanche... c'est le Flot.

Voici l'Eau venue, au rendez-vous d'horloge que lui avait assigné la prévision de l'homme. Menaçante et souveraine, la Mer entre, obéissant au Dynamisme de Gravitation qui fait rouler les mondes.

Rapidement, la « Barre » arrive sur nous, écumeuse et méchante, tenant tout le lit du tleuve, balayant les quais, rasant sournoisement les digues, lançant parfois de longs jets de bave... La Masse est déjà passée, dans une clameur de vagues.

On a la poitrine oppressée par un tel spectacle: ce n'est pas l'étincelanle crête du phénomène qui m'intéresse, bien qu'elle évoque je ne sais quelle charge de mythologiques hippogriffes marins aux ruisselantes crinières ; c;: n'est pas la

yGoogk

beauté de Teau en marche... ce qui me stupéfie, c'est V Incompréhensible... c'est V Inconscient que, terrifié, je salue.

Notre souverain passe, dans cette tonitruante gloire, en cette chevauchée que personne ne conduit... ironique pouvoir, monarque illusoire devant qui tout le monde s'enfuit, que tous les mortels redoutent — et qui l'ignore.

... En ces flots troubles, sous ces « élelles » limoneuses, avez-vous vu la glauque procession des Bêtes de la Mer, gluantes et voraces?

Un courant terrible est déchaîné maintenant, dans la Seine, vers l'amont; ce n'est que dans une heure qu'il cessera d'être cataracte.

Il pleut... un large embrun de mer s'élant épandu sur le pays; nous nous réfugions au « café de la Marine » où des pilotes sont engagés en d'interminables parties de dominos. On fait vite connaissance avec ces braves gens de mer qui, entre deux (( montées » de navires, flânent et causent volontiers.

Et alors, l'idée me vient d'en faire jaser quelques-uns au sujet de cette étrange apparition du bac... Elle m'intrigue, la « femme à Jude ».

J'appris alors son histoire, que voici :

Régina Frigol, fille d'humbles campagnards de Bouquelon, fut, dès l'enfance, remarquée pour

yGoogk

son intelligence et sa beauté. Émerveillés et très fiers de leur unique enfant, les Frigot s'imposèrent de véritables privations pour lui assurer une brillante éducation.

Que ne rêvaient-ils pas pour leur petite Régina? Les deux paysans, imbus de ce préjugé naïf qui suppose à l'instruction universitaire des mérites spéciaux, avaient vu, avec une joie profonde, leur fille remporter tous les prix à l'école du village; puis ils l'avaient envoyée à l'école normale du département. Et, quand Régina apporta son « brevet supérieur », quand on connut les termes élogieux et flatteurs dans lesquels M. l'instituteur parlait de la jeune savante, ce fut, pour les parents extasiés, une ivresse d'orgueil! Et leur triomphe fut complet quand, le dimanche suivant, à la messe, ils entendirent leur fille « toucher l'harmonium » de M. le curé. Dieu ! que c'était beau de connaître tant de choses!.,. Régina possédait maintenant, bien sûr, un avenir admirable : elle ne travaillerait pas la terre, la dure terre; elle ne pâtirait point sur la glèbe, comme ses parents. Toutes les carrières lui étaient ouvertes, sans compter qu'avec sa beauté elle pouvait prétendre à quelque brillant mariage. Comment, en effet, les jeunes gens ne seraient-ils pas frappés et charmés de tant de grâce, de tant de séductions intellectuelles et physiques?

Et les dignes villageois ne pouvaient se lasser de la contempler. Eh ! quoi, c'était à eux, cette demoiselle, si jolie et distinguée! Dieu était bien bon de la leur avoir donnée : ce serait leur gloire et leur consolation; comme ils étaient heureux! Et de quel cœur ne continueraient-ils pas à se dévouer au bonheur de cette chère existence !

Puis, d'autres idées, plus réconfortantes encore, leur venaient : eux, les pauvres, vieillissaient, chaque jour devenus plus faibles; le père avait des douleurs et les yeux de la maman étaient bien fatigués. Chose plus grave : à force de donner tout leur gain pour les études de Régina, ils avaient épuisé les ressources du ménage et leurs quelques acres de terre étaient hypothéquées chez le notaire. Mais, maintenant, le temps des peines était fini : plus d'inquiétudes. Régina était revenue et elle leur rendrait au centuple tous les sacrifices faits pour elle.

Hélas ! il fallut bientôt en rabattre; force fut de convenir que ces ambitieuses espérances étaient des illusions et que le mirage universitaire ne réserve à la femme que déceptions, amertumes et déboires.

Malgré l'appui donné par M"' la directrice de l'école normale à l'une de ses plus brillantes élèves, en dépit du concours dévoué que prêta M. l'inspecteur d'Académie, M"' Frigot attendit longtemps une place.

yGoogk

Enfin, sur la sollicitation d'un délégué cantonal, le sous-»pFéfet ne marchanda pas non plus son appui.

Mais cet adminislnlear sceptique avait eu un mot dont Régîna se souvint toujours, mot gracieux et cruel : « Trop jolie I j>

Elle reçut sa nomination comme adjointe à l'école municipale de Mirepont, aux appointements de quatre cent cinquante francs par an. — C'était à peine de quoi ne pas mourir de faim... Quelle ne fut pas la stupéfaction des parents I

Eh ! quoi, Régina gagnait moins qu'une servante de ferme... était-ce possible? quelle dérision I Leur bon sens, leur instinct du droit se révoltaient contre une injuslice pareille du sort; et l'amer* tume qu'ils ressentirent de cet écroulement de tous leurs rêves fut d'autant plus vive qu'une angoisse déjà s'y mêlait : comment allaient-ils vivre désormais? Dans cette poursuite acharnée du but à atteindre, ils avaient sacrifié leur maigre pécule, et l'huissier était déjà venu réclamer les intérêts arriérés de l'hypothèque.

Cependant, obstinés paysans, ils ne se décourageaient pas encore : ils voulaient croire que Régina obtiendrait vite de l'avancement, car il était impossible qu'on ne reconnût pas bientôt, qu'on ne réparât point cette criante iniquité.

Et comme, cette année-là, il y eut une belle

récolte de pommes qui permit de solder les arrérages échus de la dette, les Frigot reprirent courage.

Stoïques dans leur abnégation, ils résolurent de ne point révéler leur gène à l'enfant chérie au front de laquelle ils tenaient à ne point voir de souci.

Ils la voulaient heureuse : elle ne l'était pas. Régina gravissait ce calvaire que tant d'exquises jeunes filles ont monté avant elle. Comme d'autres, elle expiait la disconvenance de sa grâce, de sa réserve modeste, de sa supériorité, au milieu des lourdeurs, embûches et pleutreries de la vie sociale, si vulgaire.

L'institutrice dont elle était adjointe avait un mari, lequel, au bout de peu de temps, s'avisa que l'éblouissante Régina était bien désirable; en conséquence de quoi il jugea urgent de lui faire la cour. L'adjointe éconduisit prestement ce soupirant ridicule ; lui s'entêta, acharné dans sa poursuite, écrivit des lettres, donna des rendez-vous, fit des inconséquences — tant et si bien que la légitime épouse en prit de Tombrage, chercha querelle à sa collaboratrice, qui, pourtant, était bien innocente.

Un rapport venimeux en haut lieu... et M"* Frigot reçut son changement, pour une situation inférieure : c'était une disgrâce; elle réclama, et, forte

yGoogk

de vérité, d'éloquence indignée, obtint réparation. On la nomma à un emploi titulaire, mais dans une bourgade perdue, à Vautre extrémité du département. Surville. Maigres appointements, six cents francs; mais c'étaiU'indépendance, la dignité de la vie, le pain quotidien*

Là, de nouvelles tribulations l'attendaient : l'éternelle convoitise masculine s'alluma vers cette virginité charmante. Surville fut troublé : des fiançailles furent rompues, les jeunes gars du pays n'ayant plus d'yeux que pour la nouvelle venue; plusieurs ménagères se sentirent jalouses, surprenant une flamme mauvaise dans le regard de leurs maris. M. le maire, et aussi, Dieu me pardonne, son adjoint, furent un peu trop aimables. Galamment, le percepteur offrit de payer lui-même la « cote personnelle » et jura qu'il serait discret. }ilètne,., (proh pudor!) M. le curé, irréprochable jusqu'ici vis-à-vis des œuvres de Satan, notamment de « l'œuvre de chair », sentit s'éveiller en lui le démon de la concupiscence. Mais il lutta, le vaillant et digne ecclésiastique! Résolu à préserver sa (( robe d'innocence », il multiplia ses séances personnelles de confession auprès d'un confrère en sacerdoce, implora Dieu et saint Joseph afin de n'être plus a induit en tentation ». Il s'imposa des pénitences. Bref, sa chasteté se défendait, mais combien péniblement!

su RUSTRES

Trop fine et fière, d'éducation trop aristocratique pour être prise à ces lourdes invites, Régina demeurait bien tranquille, très sage, indifférente souverainement.

Alors, tous ces amours dédaignés se changèrent en une commune inimitié contre cette mijaurée, cette poseuse qui avait Tair si dédaigneux. Des propos aigres annonçaient Toraga de ressentiments coalisés. « Qu'est-ce, après tout, que cette demoiselle qui se croit plus que les autres? une fiUe de rien... une employée salariée de la commune, simplement; elle veut bien recevoir l'argent voté par les conseillers municipaux; alors, d'où vient qu'elle a l'air de mépriser les gens du pays? On la vaut bien, quoi! »

(( Différence engendre haine » : toujours vrai, ce vieux proverbe. La malignité publique s'acharna après l'institutrice; on voulut d'autant moins croire à sa vertu, qu'elle avait l'habitude de s'absenter un jour par quinzaine pour une destination inconnue.

A « la fontaine », ce lavoir public qui est le forum du village, une commère affirma que la « Belle Impéria » (ainsi que l'avait surnommée un loustic de l'endroit, heureux de perpétrer un calembour distingué, « quasiment en latin » — il avait passé deux ans au séminaire, ayant étudié pour être prêtre), que la Belle Impéria avait un « bon

ami » à Évreux. C'était un militaire, un grand blond, officier dans la cavalerie, un noble... on l'avait vue à son bras... ainsi... Il y avait des témoins; « pas difficile à deviner maintenant pourquoi elle porte des jupons brodés : on sait bien qui est-ce qui les paye... »

La vérité est que Régina allait voir ses parents, dont, par un sentiment d'ombrageuse fierté, elle ne voulait point dire la très humble condition devant tout ce monde qu'elle n'aimait point et dont elle se sentait détestée. Elle allait aussi parfois à Paris ou à Rouen, mue par cette curiosité intellectuelle qui attire aux grands centres les natures d'élite; mais toujours, elle demeurait de mœurs irréprochables.

La calomnie fit son chemin, grandit... grandit, comme disait Rasile — ce connaisseur en insidieux propos...

... Tant et si bien que ces rumeurs, perfidement colportées, éclatèrent en scandale. M"' Frigot fut mandée à Évreux pour justifier sa conduite et répondre en termes catégoriques à certaine lettre anonyme qui dévoilait ses débordements.

La nausée fut trop forte... Abreuvée de dégoût, elle donna sa démission et, libérée des servitudes universitaires, revint à la chaumière natale.

Nouvelle épreuve, alors... Ses parents, au lieu de la consoler, ne purent cacher plus longtemps

yGoogk

316 KUSTRES

leur déconvenue, qu'ils manifestèrent en termes pénibles à entendre.

Rudes paysans, incapables de comprendre certaines délicatesses, ils n'aperçurent, dans la brusque détermination prise par Régina, que le désir de ne plus travailler, de a vivre à rien faire ».

Et alors leur indignation fut très vive : Comment ! une grande fille de vingt-deux ans ne pouvait point se suffire? Les Frigot déclaraient cela difficile à admettre; ils avaient pourtant assez fait pour elle; ils ne l'auraient point crue si grande dame, si molle à l'ouvrage : c'était bien du malheur pour eux d'avoir pour fille une a propre à rien ».

Alors Régina, qui était vive, s'emporta, et, très énervée, répondit, avec aigreur, de toute son âme révoltée.

Non, ce n'était pas sa faute tout ce qui arrivait : la responsabilité en retombait entière sur ses parents eux-mêmes. Avant de l'engager dans cette voie maudite, l'avaient-ils consultée? Pourquoi n'avait-on pas eu confiance en elle? Robuste, elle n'aurait pas craint le travail des champs, dans l'air salubre et la houle vivifiante : le bonheur était là ; par vanité, on avait fait d'elle une inutile, une dévoyée. Enfin, respectueuse envers ses père et mère, elle ne reprochait rien à personne; mais elle n'admettait pas qu'on la voulût coupable du malheur commun.

yGoogk

Tête irascible, mais bon cœur, Régina n'eut pas plutôt achevé, qu'elle regretta sa cruauté, son inconvenante colère.

N'était-ce point par bonté, par dévouement que ses parents avaient rêvé pour elle de hautes destinées? Ne s'étaient-ils pas immolés à son intention? Et, s'ils s'étaient trompés, avait-elle le droit, elle, de le leur reprocher? N'était-ce point là faire acte d'ingratitude? Oui, elle s'accusait de n'être qu'une fille égoïste, sèche et sans cœur...

Alors, surexcitée en une crise de sanglots, en un orage de toute sa sensibilité douloureuse, elle se jeta dans les bras de sa mère, en demandan pardon... pardon.

Ce fut alors le navrant aveu... Régina connut en quelle détresse était la maison paternelle; elle vit sa famille dans une gêne proche de la misère, bientôt sans ressources; alors, elle comprit que le moment des récriminations était passé et que c'était maintenant l'heure du dévouement : coûte que coûte, c'était à elle de sauver la situation.

Une résolution énergique s'imposait : en un mouvement charmant de tendresse, elle prit les mains de « papa », de « maman », ces pauvres mains vieillies, crevassées, flétries, et les baisa.

Puis elle dit : « Je ne faillirai pas à mon devoir. >

:5i8 RUSTRES

Et, d'un ton de doux reproche :

— Ah! continua-t-elle, pourquoi n'ai-je pas su plus loi la vérité? Vous vous défiiez donc de mon énergie ? Eh bien ! maintenant, vous verrez si votre fille est une courageuse ou une fainéante- Elle eut même tout à coup un petit élan de

gaieté nerveuse; et, reprenant son vieux parler de villageoise, par une sorte de coquetterie d'humilité, elle dit :

— Je suis une paysanne... et pas calleuse.

Un mois après, elle signait son engagement d'inslitutrice privée dans une famille riche de Rouen, celle des Bois-Armel, pour l'éducation de deux fillettes.

Une condition préalable : Régina mit le comte de Bois-Armel au courant de la situation précaire où se trouvaient les vieux parents, restés seuls, là-bas. Très volontiers, ce vrai gentilhomme consentit à avancer trois mille francs, c'est-à-dire l'argent nécessaire pour sauver ces pauvres gens de la ruine, du dénuement, de la mort. Il fut stipulé que cette somme constituerait un payement d'avance, que APFrigot devrait rembourser avec ses gages pendant trois ans.

... Trois ans de domesticité! Cette reine de l'intelligence dut se soumettre à de basses et ineptes besognes de pédagogie. Patiente, jamais rebutée, il lui fallut s'acharner à faire pénétrer quelques

LACUSTRE 3i9

notions élémentaires en ces durs cerveaux de vieille race, de souche usée.

Mais enfin, elle se résignait courageusement, déterminée à remplir cet office pieux qu'elle avait un instant méconnu : secourir le père et la mère, alimenter les auteurs de sa vie. Ainsi s'écoulait, terne et douloureuse, cette jeunesse qu'elle avait rêvée si brillante... Oui, mais c'était la tranquillité... et tout chagrin s'endormait en la torpeur de cette existence.

Mais voici de nouveau perturbée cette quiétude... voici l'éternelle poursuite de la féminité par le mâle, la persécution qu'établissent les lois profondes de la vie.

Le fils aîné des Bois-Armel > le vicomte Contran, manifesta bientôt l'envie d'élever cette ravissante fille au rang (enviable, il le pensait) de sa « maîtresse ».

Les premières velléités de conquête furent vivement repoussées; mais, expert aux femmes, le jeune homme ne manqua pas de ténacité : il comptait sur l'action qu'exerce à la longue sur l'organisme féminin la sollicitation virile.

11 calculait juste. Régina était profondément femme et, malgré elle, sentait un trouble l'envahir toute : celte recherche galante l'outrageait dans son honneur, mais la flattait dans sa chair : la vierge est si bien destinée au viril !... Oui

dira l'irrésistible séduction par laquelle tendent Tune vers l'autre la nubilité et la puberté, s'attirant pour s'unir en la consomption divine?

Et puis, ayant subi tant de chagrins, ayant prématurément connu les tristesses, les cruautés de la vie, cette fille, de sang ardent et jeune, aspirait au bonheur et l'appelait en une douce énergie, en une surexcitation de tendresse et de désirs... et il y avait encore cette curiosité sensuelle qui toujours damna les filles d'Eve...

Régina résistait néanmoins... elle repoussait l'amant, de toute sa pudeur, l'éloignait, de toute sa prudence — mais y revenait, de toutes ses émotions nocturnes.

Hésitante, l'institutrice ne voyait plus où était la sagesse... Élait-ce dans le célibat farouche d'une religieuse? Était-ce dans le délicieux amour? Fallait-il continuer à vivre dans l'abandon? Ne valait-il pas mieux s'unir à l'homme, même illégitime, en une floraison nuptiale de toutes les fibres?

Enfin, une secrète connaissance de son pouvoir féminin lui faisait voir, peut-être, après la chute, dans je ne sais quel rêve lointain, une réparation... une conquête définitive et légale de l'amant subjugué, devenu époux après avoir été père... Plus jolie, plus affinée, bien autrement désirable que toutes les « jeunes filles du monde », pourquoi ne serait-elle pas comtesse, un jour?

L'enjeu valait le risque, décidément. L'amourpropre de la jeune fille était touché et l'inclinait au vertige définitif.

Elle eût probablement succombé... on en était déjà aux pressions de main, aux œillades, à quelques baisers furtifs, dérobés et rendus... elle se sentait amollie, bientôt prête à tout...

Mais Régina eut par hasard une révélation qui lui dessilla brusquement les yeux. Le jeune Bois- Armel était étudiant à Paris (étudiant en droit, c'est-à-dire en cette science vague et mal définie qui embrasse toutes sortes de théories et de thèses pour mandarins, qui va du Digeste à l'économie politique en passant par le droit intermédiaire, et qui, sous prétexte de fournir à la France une classe dirigeante, composée d'hommes d'initiative et d'action, leur enseigne les captieuses dissertations du droit romain).

La vérité nous obligea dire queGontran étudiait de préférence les petites femmes françaises — et leurs raisonnements, moins faux que celui du « préteur », mais plus récréatifs que le « sénatusconsulte ».

Il est probable que, vis-à-vis de ses camarades de plaisir, il s'était vanté de sa conquête prochaine : car il reçut quelques lignes d'un ami, disant : « Amène-nous vite ta petite Réginette : elle fera connaissance avec ma maîtresse ; ce sera charmant, »

yGoogk

Contran, qui ne brillait point par Tordre, laissa traîner cette lettre, et Régina la lut. Ce lui fut un trait de lumière sur le chemin de Damas : ainsi, voilà ce qui l'attendait : elle était déjà « Réginette >, un bibelot féminin, un bijou, un objet de frivole et passager amusement. Gontran la considérait d'avance comme une griselte du quartier latin et l'annonçait déjà. Sa place était retenue dans le « bataillon de Cythère », dans l'armée du vice. Bientôt elle serait dégradée, souillée, profanée en l'intimité de ses charmes... Elle fut révoltée par ce cynisme de l'homme qui ne voit dans la jeune fille la plus pure qu'un jouet de plaisir et une occasion de luxure.

Subitement dégrisée, elle se ressaisit... et dit vertement son fait au jeune Lovelace, qui retourna à Paris, pestant contre la pimbêche vertueuse.

... Est-ce le repos, maintenant, dans l'honneur retrouvé? Non : le père Frigot mourut, et Régina dut revenir au pays pour les soins funéraires et aussi pour assurer l'existence de la maman restée seule désormais.

C'est alors qu'elle rencontra ou remarqua pour la première fois les yeux extasiés d'un jeune paysan du Marais-Vernier, Jude (il n'avait pas d'autre nom, ce pauvre enfant naturel, de père inconnu, renié et délaissé par sa mère).

Heureusement pour cet enfant du hasard, il était

yGoogk

aussi fils de l'amour, conséquemment de complexion robuste et vivace.

Fruste, et laid de visage, mais bâti en hercule, de mouvements souples et de sang riche, Jude était un type de la vieille race française, un rejeton reviviscenl des ancêtres trapus, des Celtes aux crins roux.

Dans le regard de cet homme, Régina vit luire l'amour, non d'abord sans un recul de tout son être... mais cet amour était visiblement loyal, timide aussi et réservé; il semblait si respectueux.. . cherchant, on l'eût dit, à se faire pardonner d'exister... la jeune fille en fut touchée, émue aux profondeurs de son sein, en l'intimité de l'être.

Ce n'était plus cette lueur lubrique quetani de fois elle avait vue briller aux prunelles des hommes jusqu'ici rencontrés; ce n'était pas non plus la perversité savante, l'éclair de rieuse blague dont était chargé le regard de Gontran. C'était la flamme d'une adoration pure comme le feu, reflet d'une âme tout entière embrasée.

Ce n'était pas l'ardeur sexuelle en quête de la féminilité : c'était la ferveur d'une piété naïve et' intégrale.

Cet amour, essence de vie, éther de' passion, brûle dans le cœur des humbles, des instinctifs, tout aussi bien que dans le cœur des affinés, des êtres de race et d'aristocratie.

Bien humble, en effet, Je paysan Jude : un vacher, un tâcheron mal rétribué, pauvre hère... et pourtant, quelle endurance sous les intempéries, quelle vaillance au travail, quelle fidélité pour le maître!

Jamais il n'eût osé parlera M"* Régina; mais, subtile, celle-ci comprenait, devinait... Et vraiment, elle lui était reconnaissante pour tant de respect; elle lui savait un gré infini de tout le dévouement, si bien exprimé par ce visage subitement pâli à son approche. Elle se sentait prise d'une très tendre pitié pour ce pauvre garçon qui se tenait toujours muet devant elle, la respiration un peu haletante...

Et alors, un problème se dresse devant elle... pourquoi ne pas s'attacher à celui-ci pour la vie? Faudra-t-il retourner aux hasards de la solitude, à rhumiliante sujétion? Ne vaut-il pas mieux rester à la campagne, sous la protection d'un mari dont on sera l'unique adoration?

Elle voulut prendre conseil de sa mère. Mais, aux premiers mots, celle-ci se récria, scandalisée à •la pensée d'une mésalliance pareille.

— Je ne t'avons point élevée, dit-elle, pour que tu deviennes la femme d'un vacher, d'un meurt-defaim.

— Aimes-tu mieux que je devienne une rouleuse? riposta durement Régina. Eh bien, c'est ce

qui m'attend : c'est à cela, vois-lu, que mènent les diplômes, les brevets et les certificats, quand on est une pauvre fille comme moi et que les hommes vous courent après, sans relâche.

Et, devenue plus âpre, elle ajouta :

— ... Au fait, si ça peut flatter ton orgueil, je peux bien devenir la maîtresse d'un a monsieur de la haute »; et, demain, tu me verras en belle toilette... ça te fera plaisir, il faut croire! Après tout, moi, je veux bien ! lu es la mère : ordonne, j'obéis : j'aurai toujours eu quelques années de bel agrément : en effet, maman, on appelle ça « être une fille de joie ». Quant à la vertu, eh bien, on verra plus tard à se repentir, pas vrai? Nous ferons pénitence ensemble quand nous serons riches, veux-tu, dis, mère chérie? Ça vaut cher, un corps comme le mien : et, puisque c'est toi qui l'as mis au monde, tu toucheras une partie du prix : ce n'est que trop juste.

Devant l'ironie de ces paroles cinglantes, la vieille paysanne se tut, baissa la tête... des sanglots soulevèrent sa poitrine. Gomment! cette petite Régina, que, dans son honnêteté native, elle avait voulue toujours pure, innocente, qu'elle avait élevée, loin de toute compromission, dans les préceptes d'une morale sévère, voilà où elle en était ! Il n'y avait donc point place pour une jeune fille sage dans ces villes scélérates, parmi ces canailles

d'hommes? Servante ou fille perdue, pas de milieu... ou alors le retour aux misères de la glèbe, où l'on trime, où l'on se tue comme une bête de somme ! Allez doijc vous sacrifier pour élever votre enfant! Privez-vous du nécessaire... pourquoi? pour l'entendre vous dire des horreurs pareilles ! Ah ! chien de sort, chienne d'existence ! .. .

Cette discussion avec sa mère fortifia la jeune fille dans ses résolulions. Elle ne voulait plus retourner à Rouen, reprendre chez les Bois-Armel ces fonctions ravalantes et dangereuses. Revoir Contran! Non, non, pour rien au monde! Elle a senti le péril, compris l'irrémédiable faiblesse de son sexe. Connaissant l'inestimable prix de sa personne, elle ne veut pas devenir prostituée, pour le plaisir de l'un, d'abord, et ensuite, fatalement, pour l'assouvissenient de tous. Cela, non! Sa jeunesse, sa beauté, on peut l'obtenir à prix d'amour, jamais à prix d'argent... Elle résistera donc à toute tentation de mœurs galantes; elle répudiera cette existence de domestication qui est maintenant tout son avenir; elle reniçrfi celte fausse instruction, ces triomphes inutile^ de la mémoire.

Continuer tout siniplement la vie des parents, sans ambition ni brisure : se marier avec un it pays » , un rural» uji être de son rs^ng, faire souche de beaux enfants ss^inç, fuir loin des turpitudes, loin des tourbes socialçs, ^e réfvigier à l'abri des

yGoogk

coutumes ancestrales, dans l'union protégée par la Loi... voilà ce qu'il faut faire. Non, le temps n'est pas venu où la femme puisse subsister seule : elle ne doit figurer que dans un couple. Sa destinée logique, c'est de rester scellée dans les bras d'un homme par les liens d'amour.

« Être aimée, uniquement, exclusivement, comme une reine, sans partage, pour toujours », Réginà ne pouvait sans un frisson prononcer ces mots. Et, à son cerveau montait cette bouffée d'or^ gueil qui est toute la féniinîté : elle aurait à ses pieds, elle dominerait l'être viril, souvent détesté quand il commande, adoré quand il est soumis et caressant...'

Elle ne songeait piuâ à l'humble condition du jeune gars, qui était sur la terré éans fortune, sans naissance et sans tiom. Il l'àimàit, cela disait tout et cela remplaçait tout : la femme, en amour, est tellement égal itaire! •

— Au surplus, pensait Régina, une Frigot a-t-elle tant que cela le droit de faire la renchérie ? -

D'autre part, il y avait chez l'institutrice un je ne sais quel plaisir secret à se bafouer elle-même : toute à sa nervosité, elle portait comme un défi à ses espoirs, à toutes ses délicatesses et se complaisait en cette satisfaction, en ce douloureux paradoxe.

yGoogk

328 KUSTRES

Quand il connut le bonheur inouï, inespéré vraiment, qui allait lui advenir, Jude n'eut qu'une pensée : se consacrer corps et âme, vouer ses forces entières à celte adorable fille qui le choisissait, lui donnant ainsi le paradis sur terre.

Régina était heureuse, très charmée, constatant qu'elle pouvait, par le don de sa personne, causer une félicité pareille : ce fut là une douce récompense à sa conduite fière, loyale et pudique.

... Les voici mariés; et, dans les premiers mois de la vie commune, la disconvenance des deux natures n'apparaît point ; mais les nécessités de la lutte pour l'existence ont bien vite dissipé le rêve intérieur, l'autosuggestion de joie qu'avait créée chez l'institutrice une imagination très vive, aigrie par l'humiliation el les épreuves, par des chagrins immérités.

Ils n'ont rien, les pauvres : c'est le prolétariat. Leur maison au Marais-Vernier est une hutte en argile et chaume, recouverte de lichen. Il leur faut gagner le pain quotidien € à la sueur du front », selon la formule du temps originel. Et c'est dur, tout cela, pour une jeune femme au teint lilial, aux mains blanches, à la taille élégante. Plus de toilette : adieu les raffinements qui avivent la beauté féminine ; adieu la flatterie des miroirs, l'intime contentement de se savoir jolie... Voici tombée la fièvre

yGoogk

du début; voici dissipée celle sorte d'exaltation pour le bien qui avait fait supposer faciles tous les sacrifices et méritoires tous les renoncements. C'est maintenant la réalité prosaïque et très laide. Régina a réfusé de devenir une femme de plaisir: elle est une femme de peine...

Parfois, n'étant plus surexcitée, elle avait peur de devenir lâche. Des réflexions l'assiégeaient, elles anciennes hésitations, les doutes insidieux troublaient à nouveau son esprit. Le rôle de la femme était-il d'être adulée, de régner sur le troupeau des mâles, dans une capitale, dans quelque palais, ou bien d'obéir à l'un d'eux, au bas de l'échelle sociale? N'aurait-il pa-s mieux valu être, ainsi que tant d'autres, Aspasie, Phryné, Sapho, Marion Delorme, les adorées, les courtisées, devant qui se prosterna toujours le genre humain énamouré? Ne regretterait-elle jamais de s'être asservie à des besognes, de s'être résignée à faire le ménage d'un domestique — le plus humble et le plus dénué de tous? Pour la femme, quelle est la meilleure devise : Ecce Regina viriy ou bien Ecce ancilla domini f

Et elle pensa, non sans amertume : « Tiens, cela sert tout de même à quelque chose, l'instruction : on peut se lamenter en latin. »

Au moins, aimait-elle son mari? Hélas! non..

A la première possession, au décisif atlouchement

de cette peau rugueuse, au contact dé ces maias, elle avait pensé défaillir, comme soijs une profanation... sa pudeur eut un recul violent; et l'assouvissement masculin lui parut une folie de meurtre ef-de sapg.

Et puis, ce furent les mille froissements journaliers : elle était trop raffinée, décidément, trop exquise; perpétuellement, sa délicatesse innée, qu'avait fait fleurir l'éducation, se trouvait choquée par le lourd compagnon d'existence.

Mais enfin, Jude était si bon, si dévoué, si sincèrement épris, il avait, quand il regardait < sa femme >, tant d'ingénue admiration, tant d'humilité, que Régina était touchée... et elle se jura de ne jamais lui révéler le combat qui se livrait en son cœur, et cette versatilité, ces contradictions par quoi elle était tourmentée.

. Pourtant, malgré elle, en dépit de sa résolution d'être « gentille » avec son mari, elle s'absorbait en des silences farouches, et s'isolait... Certain jour, elle vit passer sur la Seine deux bateaux où étaient des musiciens : ce fut une vision des joies perdues, des rêves évanouis... Restée seule, elle s'assit sur le bord du fleuve, très triste... le flot, en' cet instant, faisait son impétueuse montée, toiijours si impressionnanire en sa brutalité.

•Elle songea, prise d'un vertige, d'une folie... Ces belles lames grises, quel linceul! Ne serait-ce

yGoogk

pas l'oubli définitif des rancunes de l'existence?... Oui, c'était le remède contre la défaillance, la veulerie où elle se sentait glisser,

Régina se penchait déjà sur l'abîme, pâlie, les yeux dilatés... Une main robuste l'enleva tout à coup.

C'était Jude... Maintenant, avec stupéfaction, il la regardait... 11 comprit... et une émotion extraordinaire le saisit, le secoua, gonflant sa poitrine. Il murmura :

— C'est vrai, dis... dis... tu n'es pas heureuse avec moi?... Tu voulais te noyer!... ma pauv' femme... ma petite Régina... aie pitié de moi... moi, je ne sais pas... je ne sais pas dire... mais j'ai tant, tant de chagrin... mais va, moi aussi, je serais mort...

Elle le vit qui pleurait... les larmes d'un homme ont sur la femme bien innervée une action irrésistible.

Bouleversée, révolutionnée, Régina se jeta dans les bras de son mari, criant :

— Oh ! pardonne-moi... je ne suis pas digne de ton grand cœur; mais c'est fini, fini... plus jamais, jamais, je ne recommencerai : aime-moi bien : je serai heureuse, maintenant; tu... tu verras...

Ce fut là une heureuse crise, un ébranlement salutaire qui fit éclore en cette âme de* bonnes et saines résolutions; pareils sanglots furent une

rosée fécondante, l'eau lustrale de quelque baptême mystique, d'une renaissance.

Vaillante, Régina décida de rompre, sans esprit de retour, avec le passé, de renier tout ce qui n'était pas l'avenir, de briser les derniers liens qui l'attachaient à l'ancienne existence.

Elle déchira tous ses diplômes et brevets ; elle jela au feu fanfreluches, dentelles, linons, moires, spies, crépons, rubans, tous les accessoires de sa grâce; elle lança dans la Seine la clef de son piano. Quant à ses livres, elle eut d'abord l'idée de les donner à la bibliothèque scolaire du village; mais, à la réflexion, elle pensa : « Non, ils pourraient engager d'autres malheureuses dans cette voie maudite... > Elle les mit en lambeaux sous le vent et la pluie; et, comme ces dépouilles ne disparaissaient pas assez vite, elles furent enfouies, ainsi que des petits cadavres mutilés.

Alors elle se sentit soulagée et comme rajeunie, débarrassée de tous ces témoins gênants qui la troublaient, qui l'incitaient à des idées autres que la vie simplement vécue — la vie prosaïque, terre à terre, sans mirages et sans déceptions.

Désormais, toute son énergie intellectuelle fut consacrée à l'organisation du ménage. Jude était excellent ouvrier, économe et sobre. Il allait < en journée » chez les cultivateurs, et, le soir, rapportait intégralement sa paye à la maison. Régina,

yGoogk

elle aussi, voulut « se louer », comme on dit à la campagne. Mais Jude s'y opposa : « Non, dit-il, je suis assez fort pour deux; je ne veux point le voir à la tâche comme moi, avec les servantes : toi... loi... non... ça me ferait trop deuil. »

Cependant, au mois d'août, ayant entrepris à forfait le travail de la moisson chez un fermier de Saint-Aubin, il consentit que sa femme vînt l'aider; et tous deux peinaient, acharnés, sous l'ardeur du jour, lui fauchant, elle rassemblant les épis et formant les gerbes.

Ce travail rapporta quelques centaines de francs avec lesquels on acheta un commencement de basse-cour qui fut installée dans un verger resté inculte depuis longtemps — par suite de cette grève étrange qui semble immobiliser le paysan français.

La vente des œufs, laitage, beurre et fruits, intelligemment conduite, proaura aux deux tâcherons de petites ressources, certain commencement d'aisance.

Et voici que celte réussite met dans l'esprit de Régina une lueur consolatrice, quelques rayons. Elle aperçoit dans sa condition présente une réalité de bonheur tangible, on ne sait quoi de grand, de libre; et elle s'étonne parfois d'avoir méconnu tout cela. Comment a-t-elle pu supposer abjecte cette condition d'être occupée aux ouvrages de la terre?

Un jour, elle formula cette pensée : « Ce que c'est pourtant que l'opinion en France! Si nous accomplissions, aux colonies, sous d'autres climats, très loin, ce que nous faisons ici, on trouverait cela utile, grand (poétique même, si c'était dans une île)... et, si c'était après un naufrage, on publierait le récit de nos défrichements, travaux, entreprises : « là-bas » nous serions Robinson et Vendredine, sujets d'admiration; ici, nous sommes les serfs de la glèbe, sorte d*animaux, race inférieure. >

Elle préparait le repas des bêtes, faisait le ménage, raccommodait les bardes de son mari et se taillait à elle-même deis vêtements de très vulgaire étoffe, qui pourtant « faisaient bien » sur son corps toujours élégant.

Jude la regardait alors avec des yeux pleins d'orgueil dont elle s'attendrissait en une joie intime. Elle qui avait été tant de fois blessée par la lueur offensante des désirs lubriques, elle savourait l'adoration muette du pauvre garçon. Et elle s'intéressait au cœur ingénu qui, dans ce corps fruste, battait pour elle. Constatant son absolu pouvoir sur lui, elle ne pouvait s'empêcher d'être flattée. Quel délice en cette pensée : « Celui-ci m'adore exclusivement : moi morte, il mourrait. >

L'ambition leur vint, avec les économies. Une des grandes prairies de Gràvenchon, de l'autre côté de la Seine, se trouvant vacante, Jude la prit à

yGoogk

Jocalion et s'entendit avec les herbagers des environs pour le pacage de leurs bestiaux ; il devint « gardien de prairie ».

Régina transporta son petit ménage dans une large maison qui, bûtie au demi-versant de Saint- Georges, dominait les cent hectares de pâture et permettait au surveillant de tout inspecter d'un coup d'œil.

Elle eut un jardin, des étables, des écuries, une cour, ses bêtes favorites. Pas de maisons voisines. Là, elle se sentit séparée du reste des humains. Et cela lui plut mieux que la vie au village. Ainsi, elle se sentait plus indépendante, libérée enfin de tout ce monde méchant et bête qui tant l'avait fait souffrir.

Elle était dès lors plus près de la calme nature et se sentait posée sur le sein de la mythique et nourricière «Isisï. .

La bonne «Isis » accueillait la transfuge, parait son visage de fraîches couleurs, la faisait ressembler à Chryséis aux joues .charmantes et mettait une joie diffuse en son sang vermeil. L'humilité librement acceptée triomphait du désespoir, pour aboutir à. la quiétude, à l'apaisement, au bonheur. 1 , . : , !/

El c'est pourquoi, certain, jour, recevant une lettre apitoyée de son ancienne directrice à l'école normale,:elle-puCllii répondre en toute sincérité :

yGoogk

€ Mais je vous assure que je ne suis pas malheureuse. >

Elle s'étonna presque d'écrire ces mots si franchement et si volontiers.

Or, vraiment, elle était maintenant harmonisée à ce milieu palustre : elle en affectionnait les plantes : à ses cheveux, souvent, brillait l'admirable fleur du glaïeul, plus belle que les orchidées; d'autres fois, elle apparaissait ainsi qu'une Cérès du marais ayant au front la couronne de joncs en guise d'épis.

Se trouvant loin de toute habitation, vivant ainsi au milieu des marais, Jude et sa femme ne fréquentaient personne, satisfaits de leur isolement.

Parfois, aux marées desyzygies, des inondations couvraient les prairies et cernaient la maison du gardien qui ne communiquait plus que par des chaussées aux routes vicinales du pays.

C'était la vie lacustre au milieu du limon et de l'eau fluviale, sur palafîttes et pilotis, parmi les bêtes aquatiques, c L'institutrice », quelquefois» se réveillait en des souvenirs classiques; elle évoquait les âges primordiaux de la terre, la civilisation rudimentaire, les êtres potamiques. Elle avait l'illusion de recommencer la vie, par le souffle direct du Créateur, ainsi que Pyrrha et Deucalion, dans les boues sacrées.

Régina était maintenant habituée aux besognes

journalières; et, tandis que Jude s'occupait des travaux d'irrigation et d'assèchement, elle soignait les animaux, trouvant dans cette sollicitude l'emploi des facultés de commisération et de secours qui sont toute la femme.

Elles les aimait, ces lourds et bons mammifères ; et eux la regardaient avec, dans le globe opaque de leurs placides yeux, une lueur de reconnaissance.

Volontiers, ils suivaient l'amie humaine dont la voix était si harmonieuse et les mains si douces, et qui parfois se caressait le front à leur mufle, à leurs naseaux.

L'hiver, par ce temps de grésil où la prairie se couvre et se pare de cristaux brillants, dans le gel des matins, c'était charmant de la voir 3'avancer en sabots, jupes retroussées, bras nus, suivie et précédée de génisses, taureaux, poulains et cavales.

Le soleil levant traçait devant elle un chemin de lumière emperlée, une sorte de tapis nuptial, je ne sais quelle route de gloire pour ses pieds. Sous les rais solaires, c'était comme une transfiguration,.. Paysanne devenue déesse, Régina s'avançait, ayant pour cortège toute une création qui semblait fraîche éclose, ainsi qu'aux temps de la Genèse. La Femme était, sous les jeunes clartés de l'aurore, en vertu des éternels symboles. Reine de. la Nature...

Il semblait qu'un reflet surnaturel fût. venu

338 HUSÏKES

caresser son visage pour en diviniser h beaiitél...

Plus simple que jamais, devenue foncièrement rustique, Régina ne connaissait plus rnême cette beauté. Et cependant, bien qu'ayant abjuré toute .coquetterie, elle voyait parfois son image reflétée au miroir des fossés pleins d'eau; elle la constatuit fraîche et charmante ; dans cette vie en plein air, la « femme à Jude % était devenue robuste ; or les grâces de la femme n'ont-elles point pour support nécessaire la force?

L'activité calme du corps que ne tourmentait plus l'esprit avait guéri l'émaçialion passaifère, gonflé à nouveau les formes en une recon^itution -plastique. La fine et nerveuse , « intellectuelle » était redevenùe la statue de chair précieuse, aux lignes amples, aux harmonies séductrices... Plus de Psyché... c'est « Héva » maintenant, Héva que les anciens adorèrent en Galatée, en Yénus Génitrix, en la féconde Niobé. - r ./:

.Et ainsi, comme Niobé, elle ôut. bientôt eaçes flancs le frissommatemel. t : -

.... Un enfant vint: alors Régina vit qu'elle avait : bien, fait en venant vivre,: sdon le vœu du Créateur, en pleine « natura nâturans.;)B^, aveô le itîâle ioygueux /et salace. . , ; ::^^,:

- . . : Elle regardait, souvent « son petit )Ket Padmin^t, ^si robuâte: et si râblé ::il; lîessôînblaîtîau fécoddâ-

yGoogk

tèur; ihainteriant, ô prisme maternel! elle les trouva beaux tous deux.

Saine, elle aima cet énergique « sang » du mari élu par elle; dans Tenfant, elle retrouva toute la vigueur du père, les méplats, la solide membrure, les muscles, le rein souple et nerveux. Du sein de la mère à son cerveau une fierté attendrie monta. Après avoir été pénétré, imprégné par les semailles, le <k champ féminin », comme disaient les paraboles, s'enorgueillit de la moisson — et dtf semeur. La race plaida pour le géniteur.

Maintenant, le cœur tout amolli, conquise délicieusement, Régina se sentait très tendre. Avec extase elle entendait le meuglement des vaches, le cri' d'amour des taureaux. Mieux que dans les leçons d'histoire elle comprit l'adoration des siècles passés pour Apis. Et les mièvreries de l'amour pharisien, qui ne sont que savantes dépravations, disparurent, devinrent ridicules et pauvres. Elle connut le rôle auguste de la femme, puissant; mystère; elle apprécia la tempête de volupté qui l'avait assaillie toute, pour faire d'elle une Mère.

... La prairie dont Jude était fermier appartenait à une famille riche de Rouen; et, plusieurs fois par an, des chasseurs y venaient pour tirer le gibier d'eau.

. Or il advint qu'un jour le petit vicomte Contran se trouva parmi les veneurs. Le jeune homme

savait qui il rencontrerait là; il avait appris, non sans stupéfaction, la singulière odyssée, la bien étrange métamorphose de cette jeune fille dont il avait été si fortement épris et qui de son côté l'avait aimé (de cela il ne voulait pas douter un instant)... Certaine curiosité maintenant le tenait, avec un désir ardent de renouer cette idylle autrefois interrompue; c'est pourquoi il avait soigné particulièrement sa toilette, caressant cette pensée secrète : « Succès certain.., à moi Réginette! >

Quand il la vit, opulente et calme, lèvres épanouies, silhouette appétissante, un frisson d'envie le parcourut ; mais elle le regarda droit dans les yeux ; et, devant ces prunelles, tranquilles impérieusement, il se sentit interloqué, bête... intimidé comme devant, il ne savait quoi de supérieur.

Une intuition lui dit qu'on le trouvait ridicule : pourquoi ? Cette pensée le scandalisait, mais il n'y pouvait échapper.

C'était vrai. D'un coup d'œil rapide et inquisiteur, la paysanne avait détaillé son ancien galant... et, vraiment, ne parvenait plus à comprendre son émoi de jadis.

Sous les artifices du vêtement, elle pénétrait la maigreur, l'insuffisance des formes,. la poitrine étroite, le cou trop mince, les hanches étriquées, la peau flasque... Elle remarquait le gros bas avec

yGoogk

bourrelet destiné à donner l'illusion d'un mollet garni. Et, par comparaison, elle songeait, à son mari, le gars au torse trapu; elle voyait l'admirable rustre dont les cuisses massives étaient d'un gladiateur...

Évoquant ce fils du sol, sculpture vivante digne de l'antique, il lui vint des ressouvenirs de classe : Hercule, Atlas, Milon deCrolone, ils étaient, ceuxlà aussi, des puissants, des virils; aux yeux du genre humain extasié, la Force en fit des héros de la vie ; ils furent demi-dieux dans l'espèce adamite ; ils furent aimés par les déesses, les nymphes, les vierges folles aussi bien que par les vierges sages; ils s'incarnèrent aux entrailles palpitantes de l'Eve énamourée...

Cette méditation s'interrompit au contact du jeune Contran qui devenait entreprenant, lui le fils des races finies, l'être au sang appauvri...

Là-bas, sous la lueur factice des salons, dans Texcilation passagère des fumets, alcools, essences, parfums, plantes d'extase, il pouvait à la rigueur passer pour don Juan; mais ici, en pleine nature, sous rimpiloyable lumière du jour, c'était un avorton, étique dans ses vêtements, pâli par la houle océanique, par la froidure des marais; et rien ne dissimulait plus sa misère physiologique.

Elle eut, non pas même de la raillerie, mais une compassion, une nausée.

— Ah! dit-elle, sauvez-vous.,. Jude vous briserait.^

Et, depuis ce jour-ià, elle fut définitivement c la femme à Jude »... Elle sentit sa jeune chair émue^ chevauchée de désirs pour cet homme à la carrure athlétique qui la scellait si bien sur sa vaste poitrine. Elle éprouvait un plaisir singulier à nouer ses mains autour du cou velu, à passer ses bras le long de ce rein — plaisir inverse et de même or Jre que celui ressenti par l'homme qui enserre une taille féminine. Chatte, elle déployait toutes ses séductions à l'ejncontre de Tami de son corps... puis, tout à coup redevenue pudique après les pâmoisons, après les brûlantes ardeurs, ses longs cils voilaient à nouveau l'iris denses yeux;» et sa bouche avait un souffle qui murmurait : « Merci !»

Cette éducation de volupté suscitait en jelle un sens inconnu jusqu'alors, une esthétique... Voici qu'elle se rappela avoir vu jadis un portrait de. Guillaume le Bâtard, ; d'après celui qui est con-; serve à Caen, à l'Abbaye aux Hommes. Alors, sa puissante imagination subitement s'irradia dans . cette région du passé que ressuscitait la mémoire : • le « Conquérant > fut devant elle, rude, court,, lourd, le cou engoncé, roux de poil; et il lui parul. que Jude, l'enfant trouvé, ressemblai! physiquement et par la destinée au Héros bas-n.ormand -^*

yGoogk

à Tenfant naturel qu'Ariette avait conçu d'un frénétique amour et qu'elle avait élevé dans ce parage précisément, à Conteville, ce village blanc qu'on voit là-bas... « Survivance des types! » Voilà une idée qui s'imposa à elle et dont l'étrangeté flatta son orgueil.

La femme est toute tendresse; sous l'impulsion de sa chair épanouie une résurrection s'opérait en 1 Régina. De toute son intellectualité retrouvée elle contemplait l'univers, le voyant avec les yeux poétiques d'autrefois.

Que la Seine était belle, à Port-Jérôme, participant déjà de la majesté océanique! Combien émolionnantes étaient les formes des fleurs, des feuilles, des nuages, envisagées comme des menta-' lilés de Dieu! Les chétifs arbustes des jardins et parterres, les plantes taillées, brossées, peignées, mutilées.. . que représente tout cela en face des chênes hirsutes, des ormes noueux et vivaces, à côtédes somptueux peupliers, en comparaison de la flore sauvage, luxuriante de sève, couverte d'opulentes toisons?

Comme elle les admirait, ces vols de corbeaux qui, le soir, avec un grand frisselis de plumes, s'enlevaient des labours, ensemble et dans tous les sens, comme un épanouissement de rayons divergents, comme une ascension dé fusées noires!

yGoogk

3U ilUSTRES

N'eût-on point dit quelque feu d'artifice d'ailes bruissantes?

Que les campagnes du Roumois étaient séduisantes, là-bas, toutes remplies de semeurs, de laboureurs, toutes peuplées d'oiseaux, très animées sous les rayons et les averses!

De quels yeux extasiés ne suivait-elle pas Tassomption de la lumière, au loin, sur les monts qui bordent l'horizon d'est!

Un sens aigu, un sens rafûné lui était venu pour Taperception de choses profondes de la nature. Dans la création, elle constatait des rythmes imprévus, des répons, des fraternités du sublime et de l'abject : pour elle, les étoiles se miraient aux yeux des crapauds; le croissant de la lune, au fond des mares reflété, semblait une apparition souterraine de la légendaire « Astarlé », parée du diadème astral...

Elle entendait avec délices certaines chevauchées d'ouragans sur l'alluvion, la tempête grondante qui déferlait par les airs et passait comme une charge de cavalerie qu'on ne verrait point; — avec délices elle assistait au défilé sempiternel des mascarets; — avec délices elle voyait le polder étincelant sous la clarté nocturne.

— Ah! dit-elle un jour, comme c'est plus beau qu'à l'Opéra !

Singulières péripéties de son existence : ainsi, les

yGoogk

LA€USTRE 346

anciennes et ardentes aspirations vers la distinction , le raffinement, les situations hautes, ce prétendu avènement de la femme à la suprématie sociale, avaient pour elle abouti à une chute dans les basfonds de la vie, dans celle indigence, qui est, pour beaucoup, un chaos, un malheur sans dignité, une fange.

Mais, par cette fange, voici que de nouvelles racines avaient poussé en son âme — semblables à cet éclatant nénuphar qui croît dans les eaux bourbeuses, le « Victoria Regia > ; et, songeuse, elle murmurait : « Regia... Régina » (car il y avait pour elle, dans la présente humiliation voulue, certain élément d'orgueil).

Un jour, elle rouvrit son piano, Tami des jours ensoleillés : ce fut une anxiété. Les airs favoris allaient-ils revivre sous ses doigts durcis, raides?...

Oui.. . elles apparurent, les géniales et frénétiques fleurs d'harmonie ; elles revinrent, un peu lourdes, comme endolories, mais charmantes toujours... et les bonheurs passés s'épanouirent de nouveau — ainsi que ces plantes grises d'Orient, les « Roses de Jéricho», qui, desséchées, semblantmortes,éclosenl encore, tout à coup, sous l'ondée vivifiante...

Jude était à côté d'elle, écoutant... ravi, très émerveillé, un bon sourire aux lèvres...

Un flot d'émotion gonfla la gorge de Régina, élreignil subitement son cœur.

yGoogk

Elle se leva!., et, se jetant dans les bras qui l'attendaient :

— Mon chéri... dit-elle.

La résurrection était achevée...

... Et intégrale était la rédemption de toutes les misères, comme de toutes les douleurs — ■ par l'amour.

GLOSSAIRE

Page 1