SATIRES. L*UNIVERSITÉ DE PARIS
querelles comme il s'en éleva plusieurs au xiii® siècle entre les écoliers. Déjà, en 1218, l'official de Paris avait dû sévir contre ceux « qui recouraient à la force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres écoliers, enlevaient des femmes », etc. Les disputes provenaient souvent de la rivalité des nations^ entre lesquelles serépartissaientles écoliers, nation de France, de Picardie, de Normandie, d'Angleterre. Celle de France, plus nombreuse que toutes les autres, demandait à être représentée par trois examinateurs au lieu d'un dans le jury de la maîtrise es arts, le doctorat es lettres du moyen âge. Il est difficile de dire à laquelle de ces querelles se rapporte le dit de l'Université de Parts. Rutebeuf y donne les plus sages conseils : pourquoi quitter son pays pour venir étudier à Paris, si on y perd la raison au lieu d'apprendre la sagesse? Il parle avec émotion des pauvres parents qui se privent de tout pour envoyer leur fils à l'Université, et dont les économies servent à payer mille folies.
Le fils d'un pauvre paysan Viendra à Paris pour apprendre.
Tant que son père pourra prendre En un arpent ou deus de terre, Pour conquérir pris et honneur Baillera le tout à son fils ; Et lui, en reste ruiné.
Quand il est à Paris venu Pour faire à quoi il est tenu Et pour mener honnête vie, Il retourne la prophétie.
Gain de soc et de labourage Il nous convertit en armure,
Et par chaque rue il regarde
Où il verra belle musarde ;
Partout regarde, partout muse.
Son argent part, sa robe s'use,
Et c'est tout à recommencer :
Il ne fait point bon là semer.
Pendant carême, où l'on doit faire
Chose qui à Dieu doive plaire,
Au lieu de haires, hauberts vêtent,
Et boivent tant que ils s'eniètent.
En a trois ou quatre qui font
Quatre cents écoliers se battre.
Et chômer l'Université ;
N'est-ce point là trop grand malheur?
Dieu ! Il n'est point si bonne vie,
Quand de bien faire envie on a,
Que celle de sage écolier :
Plus ont peine que porte fais,
Mais s41s désirent bien apprendre,
Ils ne peuvent pas s'appliquer
A demeurer longtemps à table.
Leur vie est aussi bien mettable
Que celle des religieus.
Pourquoi laisser sa région,
Aller en pays étranger,
Si l'on y pert toute raison
Quand on y doit sagesse apprendre ?
On pert son avoir et son temps
Et l'on fait à ses amis honte.
Mais ils ne savent qu'est honneur!
Rutebeuf ne s'est pas borné à intervenir, par de sages avis, dans les dissensions intestines qui divisaient les écoliers, il a pris avec la plus vive énergie la défense de l'Université de Paris contre l'envahissement des Jacobins. Cette grande querelle est un épisode de la rivalité entre les ordres mendiants et le clergé séculier. Car il ne faut pas oublier que les universités du moyen âge n*étaient pas des univer-
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sites laïques; c'est aux prêtres séculiers que les réguliers disputaient le privilège d'enseigner.
De très bonne heure les ordres mendiants s'étaient écartés de l'esprit d'humilité dans lequel ils avaient été créés, et ils y étaient poussés par leur succès même, dû sans doute à l'esprit nouveau qu'ils représentaient, au caractère populaire de leur règle, à leur contact incessant, dans leur vie errante, avec les différentes classes de la société. On les rechercha comme confesseurs et comme prédicateurs, et par là ils virent bientôt leur influence s'accroître dans des proportions considérables. Ils en vinrent — du moins les frères Mineurs — à se considérer comme des rénovateurs, inspirés de Dieu, chargés de répandre un nouvel évangile, l'évangile définitif et éternel, et l'un d'eux eut la naïve audace de formuler cet évangile. C'était prêter le flanc aux attaques des prêtres séculiers, qui guettaient une occasion de rétablir leur autorité compromise.
Pendant ce temps, la lutte d'influence, engagée par la force des choses entre les deux clergés, se continuait sans répit dans la vie de chaque jour. Un moine italien, fra Salimbene, de l'ordre des frères Mineurs, nous a laissé dans sa Chronique les renseignements les plus curieux sur cette lutte. Il est à la fois juge et partie, mais sa partialité inévitable est corrigée par un grand fonds de naïveté et de franchise. Comme il arrive dans toutes les choses humaines, les questions d'intérêt se mêlaient intimement aux préoccupations plus élevées. Les prêtres
séculiers se plaignaient que les dîmes leur fussent mal payées parce que les fidèles préféraient remplir les paniers des frères mendiants. « Et cependant, disaient-ils, la dîme est d'institution divine, car Dieu a dit : Apportez la dime de chaque chose dans mon grenier. — Sans doute, riposte Salimbene , mais vous ne citez pas le texte complet, car il y a ensuite : pour que j'aie dans ma maison de quoi me nourrir. Or, non seulement vous avez de quoi vous nourrir; mais il y en a parmi vous qui possèdent plus de terres que vingt paires de bœufs ne pourraient en labourer. — Vous nous enlevez nos morts, disent içs séculiers, et ainsi nos églises se trouvent dépouillées de beaucoup de biens temporels. — Chacun a bien le droit de se faire enterrer par ceux qui lui plaisent », répond Salimbene, et il riposte plus vertement encore au reproche d'accaparer la confession et la prédication : a C'est notre droit, droit reconnu par les papes sous certaines conditions que nous observons scrupuleusement. D'ailleurs vous êtes indignes de confesser et incapables de prêcher. Soyez plus instruits et plus éloquents, et le peuple ne désertera pas vos chaires. » Il paraît que le peuple désertait aussi les messes des églises paroissiales, qui se trouvaient ainsi privées des offrandes, et se portait en foule dans les couvents. On s'en plaignit à Innocent IV, qui, après avoir résisté, finit par décider que, les jours de fête, les frères Mineurs ne pourraient ouvrir leurs portes qu'après neuf heures. Innocent IV, raconte
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Salimbene, fut bien puni de cet acte de faiblesse; car il mourut peu de temps après, de même que le vice-chancelier qui avait été son conseiller en cette affaire. Alexandre IV s'empressa de lever la prohibition de son prédécesseur.
Salimbene nous dit encore quel devait être, à son avis, le rôle des deux ordres. D'après lui, les Mineurs étaient faits pour l'oraison et la contemplation, et les Dominicains pour l'étude des sciences séculières. Ce sont en effet les Dominicains que nous trouvons surtout en conflit avec le clergé enseignant de l'Université de Paris.
A la faveur des troubles, causés par une échauffourée d'étudiants , qui agitèrent l'Université et interrompirent les cours au commencement du règne de saint Louis, les Dominicains obtinrent de l'évêque de Paris d'abord une première chaire de théologie, et bientôt une seconde, où ils donnèrent à l'origine des leçons privées, puis, malgré l'opposition du chancelier, des cours publics. Une fois installés dans l'Université, ils cherchèrent à s'y rendre indépendants; ils refusèrent de faire cause commune avec les autres maîtres et d'observer les statuts. Menacés d'exclusion, ils accusèrent leurs collègues séculiers de conspirer contre l'Eglise et le roi, et portèrent l'affaire devant le pape, qui devait leur donner raison. C'est à cette occasion que Rutebeuf rima la Discorde de V Université et des Jacobins :
Rimer me faut une discorde Qu'à Paris a semé Envie
Entre gens qui miséricorde Vont prêchant et honnête vie.
De foi, de pais et de concorde Est leur langue toute remplie.
Mais leur manière me rappelé Que dire et faire sont bien deus.
Ils guerroient pour une école où ils veulent enseigner par force, et ils oublient ce qu41s doivent à rUniversité.
Chacun d'eus devrait être ami De l'Université vraiment, Car l'Université a mis En eus tout le bon fondement.
Livres, deniers et pain et gages.
Maintenant le lui rendent mal, Car ceus-là détruit le Démon Qui plus l'ont servi longuement.
Ils ont mis l'Université du trot au pas. Il y a des gens qu'on héberge et qui veulent chasser ensuite le maître du logis.
Jacobins sont venus au monde Vêtus de robe blanche et noire.
Toute bonté en eus abonde, Le peut quiconque voudra croire.
Si par l'habit sont nets et purs, Vous savez, c'est vérité sûre, Si un loup avait chape ronde.
Bien ressemblerait-il à prêtre,
... Car si Renard ceint une corde Et revêt une cotte grise *, N'en est pas sa vie plus pure :
Rose est bien sur épine assise.