‹ Rutebeuf (volume 2)Chapitre 13 sur 37 · Ces vers s'appliquent aux Cordeliers · texte numérisé non relu

Ces vers s'appliquent aux Cordeliers

Ils peuvent être braves gens, dit en terminant Rutebeuf, je veux bien que chacun le croie. Mais le procès qu'ils font à Rome à l'Université est une raison de ne pas le croire. Et il résume ainsi son opinion sur les Jacobins : « Quelqu'objet qu'ils missent en gage, je ne paîrais pas la pelure d'une pomme de leur dette ».

Tout en luttant contre les maîtres séculiers pour se faire une place près d'eux, les ordres mendiants reconnaissaient ce qu'ils devaient à l'Université, bien que Rutebeuf leur reproche de l'oublier. Dans une réunion générale des professeurs et des étudiants, le général des Gordeliers, Jean de Parme, avec une humilité sans doute un peu affectée, s'exprimait en ces termes : « Vous êtes nos maîtres et nos seigneurs, c'est vous qui nous avez instruits, nous vous en rendons grâces et nous sommes prêts à témoigner notre reconnaissance par nos prières et nos prédications. Nous sommes vos fils et vos serviteurs. Si nous avons quelque science, c'est de vous que nous la tenons. Je me soumets moi-même, et je soumets les frères qui sont sous mon autorité, à votre correction. Nous voici en vos mains, faites de nous ce qui vous paraît bon et juste. » Malheureusement il ne paraît pas que les actes des Jacobins aient répondu à ces paroles de conciliation.

Le défenseur le plus hardi de l'Université fut l'un des professeurs séculiers, Guillaume de Saint- Amour. 11 traite les frères mendiants aussi rudement que Rutebeuf, les qualifiant de pseudo-prédicateurs, hypo-

crites , inquisiteurs [domos pénétrantes) , oisifs et vagabonds. En chaire et dans ses écrits il combat l'institution même des nouveaux ordres ; il demande s'il est j3ermis à un homme de donner tout ce qu'il possède de façon à ne rien garder pour soi et à être ensuite forcé de mendier, et si on doit faire l'aumône au mendiant valide, même lorsqu'il est pauvre. A ses yeux V Évangile éternel est impie , sacrilège et dangereux, et il écrit pour le prouver le livre des Périls des derniers temps. Gomme il est naturel, les ordres mendiants rendaient coup pour coup. Cette guerre dura sept ans, de 1250 à 1257. Le pape condamna successivement les deux livres, à une année de distance. Mais l'impartialité n'était qu'apparente. Ce pape était Alexandre IV, celui-là même qui, au dire de Salimbene, redoutait la mort prématurée que Dieu avait infligée à son prédécesseur Innocent IV, pour n'avoir pas suffisamment protégé les Mendiants. Il ne lança pas moins de quarante bulles contre l'Université, et, tandis qu'il se bornait à réprouver la doctrine de V Évangile éternel^ il poursuivait avec acharnement l'auteur des Périls des derniers temps. Dans les attaques qui s'échangèrent pendant toute cette période, il faut faire la part des exagérations qu'une lutte aussi vive ne pouvait manquer d*amener, et dont on aura la mesure en réfléchissant à ce seul fait que l'un de ces mendiants si vilipendés, l'un des Jacobins qui enseignèrent à cette époque à l'Université de Paris, était le plus grand philosophe du moyen âge, saint Thomas d'Aquin.

En 1256, les prélats réunis en concile à Paris, SOUS la présidence de l'archevêque de Sens, avaient voulu mettre fin à la lutte entre les Jacobins et l'Université et avaient désigné comme arbitres les quatre archevêques de Bourges, de Reims, de Sens et de Rouen. Guillaume de Saint- Amour avait eu à cette occasion avec le roi une entrevue que Rutebeuf nous fait connaître et où il s'était engagé à respecter la sentence des arbitres. De son côté, le roi avait promis d'obliger les religieux à s'y soumettre , et il l'avait juré, comme il en avait l'habitude, au nom de lui, pour ne pas jurer par le nom de Dieu ou des saints. Mais le pape cassa l'arbitrage, enleva le droit d'enseigner à Guillaume et à trois autres maîtres de l'Université, et ordonna qu'ils fussent bannis du royaume de France. Après un voyage inutile à Rome, Guillaume dut se retirer dans sa ville natale, à Saint-Amour, qui se trouvait alors sur les terres de l'Empire, en Franche-Comté.

Dans le dit de maitre Guillaume de Saint-Amour ^ Rutebeuf proteste contre cet exil, et il en appelle aux prélats, aux princes, aux rois, à Dieu lui-même. Pour lui, le bannissement de Guillaume est contraire au droit, car le pape n'a aucune juridiction sur la terre de France, et le roi ne peut condamner personne sans jugement. Il soutient cette doctrine avec une fermeté éloquente, et ne craint pas de menacer le pape et le roi de la vengeance divine.

Oyez, prélats, princes et rois, La déraison ci l'injustice

Qu'on a fait à maître Guillaume :

On l'a banni de ce royaume!

Nul si à tort ne fut jugé.

Qui exile homme sans raison, Je dis que Dieu, qui vit et règne, Le doit exiler de son règne....

Prélats, je tous fais assavoir Que tous en êtes' avilis.

C'est le roi ou le pape qui a exilé maître Guillaume. Si le pape de Rome peut exiler quelqu'un de la terre d'un autre, il n'y a plus de seigneurie. Si le roi dit qu'il l'a exilé à la prière du pape Alexandre, ce serait là un droit nouveau, dont on ne saurait dire le nom; car ce n'est ni du droit civil, ni du droit canon. Il n'appartient ni à roi ni à comte d'exiler personne contrairement au droit. Si l'exilé porte plainte -devant Dieu , Rutebeuf ne répond pas du jugement. Le sang d'Abel cria justice.

Le poète va montrer clair comme le jour que Guillaume a été exilé sans jugement.

Bien avez appris la discorde (Ne faut pas que je la rappelé) Qui a duré si longuement, Sept ans tout pleins entièrement, Entre cens de Saint- Dominique Et ceus qui enseignent logique.

Beaucoup y eut pro et contra y L'un l'autre souvent s'encontrèrent Allant et venant à la cour.

Les excommunications et les absolutions se succédèrent : celui à qui le blé ne manque pas peut souvent moudre. Les prélats voulurent terminer

cette guerre , et demandèrent à l'Université et aux Frères de leur laisser faire la paix. La guerre doit déplaire à des gens qui prêchent la paix. On conclut donc la paix et on scella le traité. Maître Guillaume "vint au roi, et lui dit devant plus de vingt personnes : « Sire, nous acceptons la paix, telle que les prélats la rédigeront ; je ne sais si nos adversaires la briseront ». Le roi jura : « Au nom de moi! Ils m'auront pour ennemi s'ils la brisent. » Depuis ce jour, depuis sa sortie du palais, maître Guillaume n'a rien fait, il a respecté l'accord, et le roi l'exile sans le voir!

Guillaume de Saint-Amour propose de comparaître devant le roi, les princes et les prélats réunis. Ce n'est pas un moyen détourné de rentrer dans le royaume; car on pourra bien l'exiler de nouveau après l'avoir entendu.

Et vous tous, qui mes vers oyez, Quand Dieu se montrera cloué, Le jour du dernier jugement, Pour lui demandera justice, Et vous, sur ce que je raconte, Vous en aurez et peur et honte.

Quant à moi, bien le puis-je dire, Point ne redoute le supplice De la mort, d'où qu'elle me vienne.

Si el me vient pour telle affaire.

Le rôle prêté à saint Louis par Rulebeuf n'est pas tout à fait conforme à l'idée qu'on peut s'en faire d'après les pièces officielles qui nous ont été conservées. On sait d'ailleurs que saint Louis, malgré sa piété, lit toujours preuve d'une grande fermeté dans

dre IV ordonnait de brûler à Paris non seulement le livre des Périls, mais aussi des « chansons et rythmes inconvenants » composés contre les frères Prêcheurs et Mineurs. Rien n'établit absolument que les satires de Rutebeuf fissent partie des rythmes réprouvés ; mais il se plaint à plusieurs reprises de ne plus pouvoir parler librement, et il nous apprend, dans le dit d'Hypocrisie, que les gens prudents se cachaient pour lire ses vers. Toutefois, Inexistence même des poésies de Rutebeuf, et de beaucoup d'autres aussi hardies, prouve que nos ancêtres du XIII® siècle jouissaient encore d'une grande liberté de parole, toutes les fois que la croyancQet le dogme n'étaient pas enjeu.

Cette grande querelle fut, semble-t-il, d'autant plus vite oubliée qu'elle avait été plus vive. En 1274, au moment de la mort de saint Thomas d'Aquin, l'Université réclamait la dépouille mortelle de celui qu'elle avait voulu exclure du nombre de ses maîtres. Elle écrivait au chapitre général des frères Prêcheurs : « Nous réclamons humblement, comme le plus beau des présents, le corps de celui que nous n'avons pu ravoir pendant sa vie ; car il est tout à fait indigne, il n'est pas décent qu'une autre nation ou qu'une autre ville que la très noble cité de Paris, mère de toutes les études, possède la dépouille et le tombeau du grand docteur dont elle a d'abord formé, nourri et réchauffé l'esprit et duquel elle a reçu ellemême plus tard d'ineffables enseignements. »

SATIRES. LE MONDE ET l'ÉGLISB. 87

Le monde et VÉglise

Dans un bon nombre de ses poésies satiriques^ Rutebeuf fait porter ses critiques, soit sur toute l'Eglise, clercs séculiers et réguliers, soit sur la société entière de son temps, clercs et laïques. Ces pièces reviennent souvent sur les mêmes idées, et ne se prêtent pas à un classement méthodique. Nous les passerons en revue, en commençant par les plus générales.

Il faut d'abord mettre à part le dit d'Aristote, qui appartient plutôt au genre didactique pur qu'au genre satirique. Rutebeuf place dans la bouche d'Aristote, s'adressant à Alexandre, quelques enseignements moraux : Il faut se défier des parvenus ; ceux que la faveur porte aux honneurs sont comme un ruisseau grossi par les pluies, qui est plus violent que l'eau qui coule naturellement : ils sont plus cruels qu'un comte ou un châtelain puissants par leurs ancêtres. Mais si tu vois un homme qui vaille ton bienfait, ne le lui refuse pas et ne prends pas garde à sa parenté.

Dès que nature en rhomme a mis

Sens et valeur et courtoisie,

Il est quitte de vilenie.

Un homme est tel comme il se fait.

L'un fait lui-même sa noblesse,

Un autre met la sienne en pièces....

Celui-là est vrai gentilhomme

Qui fausseté et trahison

Hait et repousse, et honneur aime....

L'on peut bien régner quelque temps

Par fausseté, sans succomber (Plus longtemps qui plus sait de ruse); Mais il faut qu'un jour il se dupe Lui-même, quoi qu'il puisse faire....

Juge le droit, continue Aristote, sans prendre le bien d'autrui : un juge qui prend doit être jugé comme un larron. Quand on donne, il faut le faire de bonne grâce *.

Pour donner, donne en tel manière Que mieus vaille la belle mine Que feras, en donnant le don, Q;ic le don, ainsi fait le sage....

Mur ni arme ne peut défendre Roi qui se refuse à donner.

Roi n'a besoin de forteresse, Qui a le cœur plein de largesse.

Ce sont là des idées qui se présentent souvent dans la littérature morale du moyen âge, et qu'on retrouve notamment dans le Roman de la Rose, Le lieu commun sur la vraie noblesse a été repris par Corneille et magnifiquement exprimé dans la fameuse scène entre le Menteur et son père :

Où le sang a manqué si la vertu l'acquiert, Où le sang l'a donné le vice aussi le perd.

On a pu s'étonner d'entendre Aristote parler de comtes et de gentilshommes. Mais nos trouvères se représentaient les héros de la Grèce et de Rome

1. « Je ne vois aucun courtisan, dira La Bruyère, qui n'assure qu'il est bien moins content du don que de la manière dont il lui a été fait, a

SATIRES. LE MONDE ET l'ÉGLISE. 89

comme des barons de leur propre temps : ils font jeûner les Troyens comme de bons chrétiens , ils nous montrent Pallas armé chevalier par Enée. Alexandre était pour eux le parfait chevalier, et ils lui attribuaient comme vertu dominante la largesse, vertu chère entre toutes aux ménestrels et aux jongleurs>

UAve Maria de Rutebeuf débute par une satire contre Tavarice universelle :

A toutes gens qui ont savoir, Fait Rutebeuf bien assavoir,

Les avertit :

Geus qui ont le cœur net et pur Doivent tous le inonde quitter

Et s'en aller....

C'est vérité que je vous conte :

Chanoines, clercs et rois et comtes

Sont trop avares; N'ont souci de sauver leurs âmes, Mais leurs corps baigner et laver *

Et bien nourrir.

Car ils ne pensent pas mourir, Ni dedans la terre pourrir,

Ce qu'ils feront.

Un jour, garde ne se prendront Que tel morceau engloutiront

Qui leur nuira; Car leur pauvre âme en ira cuire En enfer, et sans nul répit.

Été, hiver....

C'est encore l'avarice que le poète attaque dans VÉtat du mondey où nous voyons défiler successive-

1. Le bain était un luxe au moyen Age. On l'interdisait aux religieux. La propreté, comme la littérature, a eu sa renaissance, mais fort tard, après Louis XIV. Le grand roi n'a pas encouru le reproche d« a trop baigner son corps ».

90 RUTEBBtlF.

ment les religieux (les moines blancs et noirs, Prémontrés et Bénédictins, puis les Mendiants], les chanoines, les avocats; parmi les laïques, les justiciers (prévôts, baillis ou maires), les marchands, les ouvriers, les paysans; enfin, les chevaliers et les prélats.

Le monde se change plus souvent que denier de change. Ce fut Tété, voici l'hiver. Le monde était bon, maintenant il est « d'autre manière ».

Chacun devient oiseau de proie, Nul ne vit plus s'il ne butine.

Rutebeuf va rimer de l'état du monde, et d'abord des religieux.

Ils devraient vivre saintement, Je crois, ainsi je le comprens.

Y a double religion :

Les uns sont moines blancs et noirs, Qui maint pays et maint manoir Ont, et mainte richesse assise, Qui tous sont serfs de Convoitise.

Tous jours veulent sans donner prendre, Tous jours achètent sans rien vendre. Ils prennent, l'on ne leur prent rien.

Ils sont fondés sur fort mcrrain, Bien peuvent leur richesse accroître.

L'on ne prêche plus dans les cloîtres Sur Jésus-Christ ni sur sa mère, Ni sur saint Paul ni sur saint Pierre :

Qui connaît mieus tout l'art du monde Est le meilleur selon leur règle.

Après ce sont les Mendiants, Qui par la ville vont criant :

« Donnez, pour Dieu, du pain aus frères ! »

Plus y en a de vingt manières.

SATIRES. LE MONDE ET l'ÉGLISE. 91

C'est là dure fraternité;

Car, par la Sainte Trinité I

L'un des couyents voudrait que l'autre

Fût mis dans un chapeau de feutre

Au plus périllcus de la mer.

Ainsi s'entraiment les avares....

Me faut parler de Sainte Eglise, Car je connais plusieurs chanoines Qui vivent des biens du Seigneur.

Ils n'en doivent, selon la Bible, Prendre que le suffisant vivre.

Et pour tout le reste, humblement, Ils devraient comme biens communs Aus pauvres gens le départir ; Mais ils verront briser le cœur Du pauvre, par maie aventure, Par grand faim et par grand froidure.

Quand chacun a chape fourrée, Et de deniers de grandes bourses, Ses pleins coffres, la pleine huche.

Qu'importe qui pour Dieu l'appelé Ou qui pour Dieu lui fait demande.'...

Il est riche du bien de Dieu, Et Dieu n'en peut aumône avoir.

Et si il va la messe ouïr, Ce n'est pas pour Dieu réjouir, Mais c'est pour des deniers avoir, Car, je vous le fais assavoir.

S'il n'en pensait rien rapporter, N'y voudrait plus mettre les pieds.

Encore y a clercs d'autre guise, Qui, quand ils ont la loi apprise, Veulent en devenir plaideurs, Se font de leurs langues vendeurs, Pensent à ruses et cautèlcs.

Et bouleversent les procès....

Bref, tous clercs, hors les écclers, Veulent avarice embrasser.

La plupart des griefs formulés par Rutebeuf contre les clercs se trouvent confirmés par le témoignage

93 RUTBBEUF.

le moins suspect, celui des grands prédicateurs du XIII® siècle. Le cardinal Jacques de Vitry constate en le condamnant Tabus de la dialectique dans les sermons destinés aux clercs, où l'on s'efforçait de mettre en pratique « tout l'art du monde », comme dit le poète. Nous savons également que les différents ordres mendiants étaient aussi désunis entre eux qu'unis contre les séculiers. Aux yeux des Mineurs, saint Pierre représentait dans l'Ecriture l'ordre des Prêcheurs parce qu'il dit : « L'or et l'argent n'est pas à moi », au lieu de dire : « l'or et l'argent n'est pas à nous » , ce qui signifie que les Prêcheurs veulent tout rapporter à eux. Ils sont jaloux des Cordeliers, et si le pape choisit un cardinal dans cet ordre, il faut qu'ils en aient un aussi, « dussent-ils le faire en paille ».

L'amour des richesses, que Rutebeuf reproche, ici et ailleurs, à toutes les catégories de clercs, est signalé en ces termes piquants par un prédicateur anonyme : « La richesse est un dous venin. Beaucoup de gens commencent à l'amasser avec l'intention de la consacrer au service de Dieu et des pauvres; mais quand ils la possèdent, ils changent d'avis. Un prêtre pensera : « Tes biens t'aideront à avoir la « crosse ». Et le bon moine dira en lui même : « Mon abbé mourra ou un autre, et mes deniers me « donneront l'abbaye. »

Après les clercs, c'est le tour des laïques :

Or me faut parler des laïques, Qui, pour leur part, ont d'autres plaies.

SATIRES. LE MONDE ET l'ÉGLISE. 93

Les prévôts, les baillis et maires Sont parmi tous les plus mauvais, Ainsi Convoitise le veut.

Car je vois bien que les prévôts.

Qui afferment les prévôtés, Veulent plumer toutes les côtes De ceus qui sont en leur justice, Et se défendent en tel guise :

« Nous payons cher les prévôtés, Et il nous faut sur le commun, Font-ils, partout lever et prendre Sans attendre droit ni raison; Nous aurions trop mauvais marché Si nous perdions en ce marché. »....

Or y a gens d'autres manières.

Qui de vendre sont coutumiers De choses plus de cinq cents paires Qui sont au monde nécessaires.

Je vous le dis bien vraiement, Ils font plus d'un mauvais serment Et ils jurent que leurs denrées Sont et bonnes et épurées, Souvent que c'est mensonge pur....

Encore y a ces gens menues Qui besognent parmi les rues, Et chacun fait divers métiers Comme il est au monde besoin.

Ils ont, eus aussi, d'autres plaies :

Us veulent être bien payés, Et très peu de besogne faire.

Même les paysans des vignes Veulent avoir bon payement Pour peu faire. Dieu me pardonne l

Les plaisanteries dirigées contre les marchands qui trompent sur la qualité de la marchandise, contre les ouvriers et les paysans qui veulent être bien payés sans rien faire, sont un peu de tous les temps. Ce qui est plus particulier au moyen âge, c'est la justice des prévôts et maires, que Marie de

France attaquait déjà au siècle précédent dans la morale célèbre de la fable le Loup et l'Agneau :

Ainsi font les puissants voleurs, Les vicomtes et les jugeurs, De ceus qu'ils ont en leur justice.

Fausses raisons par convoitise Ils trouvent bien pour les confondre.

Les font souvent citer au plaid, La chair leur prennent et la peau Gomme le loup fit a Fagpieau.

Un des bienfaits de saint Louis a été de réprimer les abus dans l'administration de la justice. Mais il ne faut pas demander à un satirique de signaler le bien à côté du mal.

Rutebeuf ne ménage pas la chevalerie plus que les autres a états » ; les ménestrels ne trouvent plus chez les chevaliers la générosité des vieux âges :

J'arrive à la chevalerie., Qui aujourd'hui est ébahie.

Point de Roland, point d'Olivier, Tous sont noyés en un vivier.

On peut bien voir et bien entendre Qu'il n'y a plus nul Alexandre.

Leur métier se pert et décline; La plupart vivent de rapine,...

Les ménestrels sont éperdus....

Je ne vois ni prince ni roi Par qui prendre soit tenu mal.

Ni nul prélat de Sainte Église Que n'accompagne Convoitise Ou au moins dame Simonie Par qui donneurs ne sont haïs.

Noblement recoit-on en cour C^lui qui donne, au temps présent ;

SATIRES. LE MONDE ET l'eGLISE. 95

Celui qui ne peut rien donner S'en aille aus oiseaus s'adresser!...

Vous pouvez bien apercevoir Si je vous conte vérité.

Le même sujet est traité d'une façon plus large, plus abstraite, dans la satire des Plaies du monde.

Rutebeuf signale trois plaies du monde : la première « sur les laïques » ; la seconde, a sur les gens d'Église »; la troisième, « sur la chevalerie ».

Les laïques ne s'entr'aiment plus. Le cœur des gens est plein d'amertume, de rancune, d'envie; on ne rend service à autrui que si on y trouve son intérêt. La parenté ne compte plus; on renie ses parents s'ils sont pauvres. Les riches seuls ont une famille. Nul ne songe plus à revêtir les membres nus des pauvres; mais chacun plume celui qui est au-dessous de soi.

Pour le clergé, hors les écoliers, tous les clercs sont avares :

Plus est bon clerc qui plus est riche,

Et qui a plus est le plus chiche ;

Car il a fait h sa richesse

Hommage, je vous le fais savoir.

Et, puisqu'il n'en est le seigneur,

Gomment peut-il aider autrui?...

Tous jours acquiert jusqu'à la mort;

Mais quand la mort à lui s'attaque,

Quand la mort vient qui le veut mordre,...

Il lui faut à autrui livrer

Ce qu'il a gardé longuement,

Et il meurt si soudainement

Qu'on ne- veut croire qu'il soit mort...,

Hojï testament ont en lieu sûf

^rçllidic^cres pu dp^eas,

N'en parait plus ni bout ni pointe Si gens d'ordre l'ont entre mains, Et s'ils en donnent, c'est le moins :

En donnent, aBn qu'on le sache, Vingt paires de souliers de Tache Qui ne leur coûtent que vingt sous.

Les clercs gardent ainsi pour eux les richesses de leur confrère, et les pauvres n'en recueillent qu'un profit dérisoire. Quant au mort, on l'oublie, on le laisse se débrouiller tout seul avec le diable :

Avoir de clercs, toison de chien Ne peuvent pas venir à bien.

Parmi les clercs, les étudiants seuls sont dignes de toute estime :

Quand ils sont en terre étrangère, Pour pris et pour honneur gagner Et pour honorer corps et ùme, Ne pense à eus homme ni femme ; Ce qu'on leur envoie est trop peu.

Il leur souvient plus de saint Peu ^ Que d'autre saint du paradis ; Car ils n'ont point par dis et dis Les marcs d'or ni les marcs d'argent....

Geus-là, je les aime, et le dois ; On doit bien les montrer au doigt.

Car au monde ils sont clair-semés :

Doivent en être mieus aimés.

La chevalerie a la troisième « plaie » :

Chevalerie est si grand chose Que dire la troisième plaie

1. A l'époque de Rutebeuf, le nom Paul avait la même forme que l'adverbe /^ea : « Pou ».

SATIRES. LE MONDE ET l'ÉGLISE. 97

Je n*ose ainsi que les deus autres.

Car tout ainsi qu'on sait que l'or Est le meilleur métal qu'on trouve, Elle est le puits là où l'on puise Tout sens, tout bien et tout honneur :

Il est bon que je les honore.

Mais tout ainsi que draperie Vaut mieus que ne fait friperie, Valurent mieus ceus qui sont morts Que ceus qui sont et qu'on voit vivre ; Car le monde est si fort change Qu'un loup blanc les a tous mangés, Les chevaliers loyaus et preus.

Ce sont là de beaux vers, mais ils recouvrent un lieu commun familier aux moralistes et aux satiriques de tous les temps. Bien des gens sont disposés aujourd'hui à considérer le siècle de saint Louis, non seulement comme un grand siècle, mais comme un âge d'or. Voyez ce qu'en pense un contemporain du saint roi ! 11 regrette le temps des chansons de geste. Et si nous interrogeons un écrivain du XI® siècle, il nous répondra avec l'auteur de la Vie de saint Alexis :

Bon fut le monde au temps des anciens.

On pourrait remonter ainsi jusqu'à l'origine même de l'humanité, où sans doute les moralistes, s'il y en eut, vantaient l'époque du chaos.

La Vie du monde ou la Complainte de Sainte Église exprime encore la même idée générale; mais cette pièce a» grâce au rythme, une tout autre allure que les précédentes. On y trouve en outre une allusion intéressante à la malheureuse guerre d'Aragon,

98 RUTEBEUP.

entreprise en 1285 par Philippe le Hardi pour appuyer les droits que son fils Charles tenait d*une donation pontificale. L'année précédente en efiet, le pape Martin IV (Simon de Brie) avait répondu aux Vêpres siciliennes en donnant l'Aragon à Charles de Valois. Il avait à cette occasion imposé une dîme au clergé de France, dont Rutebeuf soutient les intérêts en attaquant Favarice de la cour de Rome, ce qui ne l'empêche pas de prodiguer ses sarcasmes habituels à ceux dont il prend la défense et de les accuser aussi de convoitise. Les chevaliers ne sont pas oubliés. Dans la Chanson de geste d'Aspremont on voit Charlemagne triompher d'Agolant, roi païen d'Aspremont, et de son fils Eaumont : « Les Eaumont et les Agolant, dit Rutebeuf, ne trouvent plus de Charles pour les vaincre ». Ici la satire atteint le roi lui-même.

La pièce débute par une courte introduction.

Un matin de mai, dans un jardin, sous une aubépine, Rutebeuf trouve un petit livre en parchemin, d'auteur inconnu, auquel il donne ce titre : la Vie du monde.

S'il vous plaît, écoutez, et je le tous lirai

Après ce préambule commence le poème annoncé, divisé en strophes de quatre alexandrins :

Sainte Eglise se plaint, et ce n'est point meryeillcy Chacun à guerroyer contre elle se prépare ; Ses fils sont endormis, pour elle nul ne veille : Elle est en grand péril si Dieu ne la conseille.

Page 1