‹ RutebeufChapitre 12 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

poésies de Rutebûuf portent le nom de a Chanson des ordres, la Chanson de Ihanson de Notre-Dame.

m des ordres se compose de treize petits quatre vers suivis d'un refrain de deux ne disposition d'un heureux effet, les rs vers de chaque couplet riment en-

quatrîème rime avec le dernier vers du

Du monde Teus chontec Qui SG taisae enchanter; Tel Tcnt pourra Tenter Que plus n'ira ainsi.

avenir, à propos des ' les sentiuienls de

Rutebeuf à l'cgard des papelards et des béguin Nous ne voulons que signaler ici l'allure vive

intuelle de cette chanson, avec s dégagés et ses couplets alertes :

Tant d'ordrea noua aïons!

Ne sais qui les invente.

Dieu les liime-t-il ? Non,

z disent de bien, ois s'ils en ront rit leur donne du sien

Aus frères Guilleniina Et aus Trères Hcrmins

Les aimerai mardi.

Papelards et Béguins

La Chanson de Fouille est d'allure n'a pas de refrain. Elle a été comjwsé de la guerre entreprise par Charles

■ royaume des Deux-Siciles. Ruteheuf demande aux clercs de contribuer aux frais de la guerre, et il gourmande la jeunesse qui hésite à s'enrôler dans les troupes du roi Charles :

JcuneE gens, qu'avei-vous pensé ?

Quand venus serez en vieil fige? Qu'irez-vous â Dieu reprochant?

De tout ce qu'il vous u donné, Cœur et [orce et vie et santé, Vous lui avez le ctenr Oté ; C'est ce qu'il veut tant Beulemcnt.

à la Chanson de Notre-Dame, c'est un véritique, dont les couplets, au nombre de cinq, les mêmes rimes. Il n'y a guère à y relever ernier couplet, où est assez heureusement ; une comparaison qui était populaire au ge, et que Rutebeuf lui-même a plui

l'on voit le soleil, chaque jour,

briser, tant y frappe et refrappe,

La Vierge Miirie.

Vierge Dieu porta.

Vierge l'allaita.

chanson pieuse, comme beaucoup d'autres lalogues du moyen Age, a probablement été e sur le modèle d'une chanson d'amour, à

laquelle les deux premiers vers ont pu être empru tés textuellement :

C'est le lieu commun favori des trouvères troubadours quand ils nous parlent de leui La sainte Vierge était la dame par excelle c'est sans aucune pensée irrévérencieuse appliquait aux chants composés en son lion rythme, la musique et parfois les paroles des profanes.

Il faut rapprocher de la Chansim de Notre l'Ave Maria de Rutebeuf, le dit de Natre-Bar. dit des Propriétés de Notre-Dame, bien qu'au( ces pièces n'ait entièrement la forme lyrique

h' Ave Maria de Rutebeuf débute par une duction satirique. Le poète fait ensuite un « s la douce Dame » ; il prend les paroles de \'Avt et fait suivre chacune d'elles d'un commentai voici quelques fragments comme exemple :

Domiaus, le Père sauveur, Fit de TOUS sa fille et sa mère, Tant TOU8 aima!

1. La forme lyrique est csractériaée par la réj semblable des rimes masculines et fèminiiiea dans férentes strophes. C'est gi'Ace à cette répurtition ii que le m^me air peut s'up[>liqucr sans aucun cbang tous les couplets.

Vous appela dame des anges....

Tecuniy par sa digue piété,

Veut toujours être, Là-haut en la gloire céleste ; Faites qu'aussi puissions y être

A son côté!...

Plus intéressant est le dit des Propriétés de Notre-Dame, encore appelé le dit des Neuf Joies de Notre-Dame. On donnait le nom de dits à des poésies de genres très variés, généralement descriptives. Celui dont on vient de lire le double titre est une longue pièce de vingt-six strophes. Le poète n'aborde les joies de Notre-Dame que tout à fait à la fin, dans les six dernières strophes : sa première joie fut la conception du Créateur, sa neuvième l'Assomption. Tout le reste de la pièce est occupé par de véritables litanies, où sont exaltées les pro^ priéfés, les qualités mystiques de la Vierge :

reine de pitié, Marie, En qui déité pure et claire A mortalité se marie, Tu es et vierge et fille et mère.

Vierge enfantas le fruit de vie, Fille ton fils, mère ton père ; Moult as de noms en prophétie, Et n'y a nom qui n'ait mystère.

Tu es sœur, épouse et amie Du Roi qui fut, sera toujours; Tu es vierge, sèche et fleurie, Dous remède de mort amèrc ; Tu es Esther qui s'humilie, Tu es Judith qui bien se parc :

Aman en pert sa seigneurie, Et Holopherne est châtié....

Dame, c'est toi qu'on doit prier

En tempête et en grand orage :

Tu es étoile de la mer,

Tu es ancre, nef et rivage,

C'est toi qu'on doit servir, aimer.

Tu es fleur de l'humain lignage.

Tu es la colombe sans tache.

Qui porte aus captifs leur message!...

Tu es château, roche hautaine Qui ne craint assaut ni surprise.

Tu es le puits et la fontaine Dont notre vie est soutenue.

Et l'haleine des cieus par qui *Verdure est en terre épandue.

Aube qui le jour nous amène, Tourterelle aus amours fidèles....

Tu as des vertus les prémisses.

C'est ton droit, c'est ta propre rente.

Tu es et l'aigle et le phénix Qui du soleil reprent jeunesse.

Chambre de fleurs et champ d'épices.

Baume, cannelle, encens et menthe.

Notre paradis de délices.

Notre espérance, notre attente!...

Le trouvère n'était pas toujours aussi heureusement inspiré dans ses chants pieux. Le dit de Notre- Dame est très faible : le poète va chanter la glorieuse Dame, il ne peut s'en taire; mais on pourrait plus tôt épuiser un puits que raconter combien elle est débonnaire. Il ne sait par où commencer, il est besogneux par trop d'abondance. Il imagine alors la prière que la bonne Vierge adresse à son fils en faveur des humains, lui rappelant tout ce qu'il a déjà fait pour eux par sa vie et sa mort, et lui demandant de ne pas les abandonner. Conclusion : dévotion à Notre-Dame. /

Rutebeuf n'a écrit aucune chanson d'amour, et on a pu s'en étonner. Mais l'amour était au moyen âge un sentiment de luxe, inaccessible aux pauvres hères. Les femmes que Rutebeuf connaissait n'étaient sûrement pas de nature à lui inspirer ce sentiment raffiné — je ne dis pas platonique — que les trouvères grands seigneurs ont chanté, après les troubadours.

En dehors des chansons satiriques et des chants pieux, on ne trouve à ranger parmi fes œuvres lyriques de Rutebeuf que les complaintes composées à l'occasion de la mort de plusieurs grands personnages. Encore deux d'entre elles ne sont-elles pas même divisées en strophes; mais le ton est généralement lyrique. Le mot « complainte » désignait non pas comme aujourd'hui des chansons très vulgaires ayant un caractère narratif, mais des poésies d'une inspiration souvent fort élevée.

Rutebeuf attribue naturellement toutes les qualités à chacun des personnages dont il déplore la mort, et il le fait chaque fois à peu près dans les mêmes termes, ce qui donne à ses complaintes une certaine monotonie. Toutefois, on y rencontre aussi des allusions précises, qui les sauvent de la banalité et ajoutent à leur valeur littéraire un intérêt historique.

Si les portraits que l'on trouve dans les complaintes de Rutebeuf se ramènent tous à un type à peu près uniforme, il faut en accuser plutôt son temps que lui-même. C'est ainsi que dans les chan-

sons d'amour il semble que tous les poètes aient chanté la même maîtresse. Par là ils évitaient de compromettre leur « dame » et se conformaient à la . loi de discrétion imposée par la poétique du genre ; mais ils auraient été probablement fort empêchés de procéder autrement. Dans la littérature entière du moyen âge on remarque cette impuissance d'individualiser qui se manifeste aussi dans les œuvres d'art : toutes les descriptions et toutes les peintures de la nature se ressemblent, tous les personnages ont pour ainsi dire même visage. A travers les qualités particulières on ne voit qu'un type général, qui varie seulement d'après l'âge et par grandes catégories de personnes : tous les traîtres des Chansons de geste sont des Ganelons, tous les bons chevaliers sont des Rolands. La distinction établie entre Roland et Olivier est un trait exceptionnel dans notre vieille poésie ; encore tient-elle tout entière dans ce vers :

Roland est preus, mais Olivier est sage.

C'est dans les chroniques que la préoccupation de l'exactitude conduit insensiblement à une vue et à une peinture plus précise des formes individuelles, physiques ou morales, et les ébauches de Joinville font pressentir les portraits de Comines.

Des quatre grands seigneurs pleures par Rutebeuf, le moins connu est Anceau de l'Isle-Adam, l'un des ancêtres du fameux grand maître de Rhodes,

Villiers de l'Isle-Adam. S'agit-il d'Anceau IV, qui mourut en 1285 en Aragon, où il avait accompagné Philippe le Hardi, ou bien de son père Anceau III? Les commentateurs hésitent. Rutebeuf ne nous apprend guère qu'une chose sur le compte de son héros, c'est qu'il aimait la chasse. La complainte est médiocre, pleine de jeux de mots insipides et obscurs. Nous n'y relèverons que quelques vers où le poète reproche à la Fortune son inconstance :

Un homme est vite sur la roue, Chacun le sert, chacun l'honore, Chacun l'aime, chacun l'entoure.

Mais elle tourne en bien peu d'heure ; Les servis tombent en la boue, Et les servants lui courent sus.

Le comte Eudes de Nevers était parti en 1265 pour la Terre Sainte, en compagnie d'Erard de Valéry. Deux ans après, il y mourait, et son cœur était rapporté à Gîteaux. Il laissait pour lui succéder dans le comté de Nevers son gendre le prince Jean, fils de saint Louis.

Ha! comte Jean, beau très dous sire, De vous puisse-t-on dire un jour Tout le bien qu'on dit du comte Eudes !

Rutebeuf fait un ^rand éloge d'Eudes :

Meilleur que lui ne pourra naître, Mon escient, de corps de femme....

Le cœur du comte est à Cîteaux, Son âme là-haut en saints cieus, Et son corps repose outre mer, Voilà partage bon et beau !

Y a là trois joyaus de pris, Que tous les bons doivent aimer.

Dans les cieus il fait bon semer :

N'y faut pas la terre fumer, Nul oiseau n'y mange lé grain....

Messire Erard, Dieu vous maintienne Et en bonne vie vous tienne !

Il en est bien besoin là-bas!...

Rutebeuf exhorte le roi et les seigneurs à partir au secours de Saint-Jean-d'Acre, maintenant qu'elle est « dégarnie » de la bannière redoutée du comte Eudes.

Quatre ans après, en 1271, la mort frappait encore, entre autres personnages considérables, le roi de Navarre et le comte de Poitiers, et Rutebeuf écrivait deux nouvelles complaintes.

Thibaut V, comte de Champagne et de Brie et roi de Navapre, fils du célèbre trouvère Thibaut IV, était mort à trente et un ans en Sicile, à son retour de la croisade de Tunis, laissant ses possessions à soa frère Henri. Issu du troisième mariage de Thibaut IV, Thibaut V avait, par le fait même de sa naissance, encouru la haine de son oncle et de sa tante, le duc et la duchesse de Bretagne, qui comptaient hériter du royaume de Navarre. D'après la pièce de Rutebeuf, on peut conjecturer que cette haine s'était manifestée par des calomnies : avant la croisade de Tunis, le jeune roi de Navarre n'avait pas eu l'occasion de montrer ses vertus guerrières, on l'accusait de n'en point avoir. Rutebeuf répond à ces attaques en invoquant le témoignage d'Erard de Valéry, qui fut

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