L. Clé DAT
HAPITRE I
Les contemporains de saint Louis ont célébré à l'envi sa haute taille, ses formes grêles, mais élé- •gantes, son visage « angélique », son air avenant, la modestie de son costume, la noblesse empreinte dans toute sa personne, et nous savons qu'à cet extérieur attirant répondaient les plus rares qualités de Tesprit de gouvernement, les dons du cœur les plus séduisants. Dans toute l'histoire du monde, Guizot ne trouve qu'un seul prince qui soit digne de lui être comparé, c'est Marc-Aurèle.
Nul prince n'a mérité plus que lui l'honneur de donner son nom au siècle où il a vécu , et le XIII* siècle est le plus grand du moyen âge. La France était alors remarquablement prospère, à coté de l'Italie, déchirée par les luttes des Guelfes et des Gibelins, de l'Allemagne livrée aussi aux dissensions intestines pendant que ses empereurs dispu-
taient à la papauté des lambeaux de territoire et d'autorité, de l'Angleterre soumise à la triste administration de Henri III et réduite à solliciter l'arbitrage de saint Louis. Les autres peuples souffraient des mêmes misères ou végétaient dans une obscure tranquillité.
La France seule jouissait des bienfaits d'un gouvernement sage, consciencieux jusqu'au scrupule, soucieux de la paix publique, du bonheur de tous et d'une exacte justice, et elle rayonnait au dehors d'un éclat incomparable. Elle continuait à diriger ce grand mouvement des croisades, si glorieux malgré de cruelles défaites, si fécond bien que le but immédiat n'en ait pas été atteint. Les bannières de nos chevaliers flottaient à Saint- Jean-d' Acre; leur valeur maintenait en Orient l'influence politique de la France, que Charles d'Anjou tentait, non sans grandeur, de faire pénétrer au sud de l'Italie, et, avec saint Louis, au nord de l'Afrique. Un descendant de Gharlemagne, un parent du roi de France, occupait l'empire de Gonstantinople, et s'il en fut bientôt déj^ossédé, il y laissa l'usage de notre langue, que longtemps après on parlait encore à Athènes et dans la principauté de Morée.
A cette époque, le français était bien près de devenir la langue définitive de l'Angleterre, car il y faisait, dans le peuple même, de grands progrès, et sans la^guerre de Cent Ans il n'aurait pas eu de peine, selon toute vraisemblance, à reléguer l'anglais à l'état de patois. Les écrivains anglais de
naissance employaient le français. C'est aussi notre langue que choisissait Brunetto Latino, pour écrire sa naïve encyclopédie du Trésor^ et il donne ainsi la raison de son choix : « Bien que nous soyons Italien, ce livre est écrit en roman de France, parce que le langage des Français est le parler le plus délectable et le plus commun à toutes gens ». Depuis la conquête romaine on n*avait rien vu de pareil à cette diffusion de notre langue, ou, pour être plus exact, de nos deux langues, celle d'oïl et celle d'oc. Le provençal était compris en Espagne et en Italie. C'est en provençal, et non dans leur propre dialecte, que les poètes catalans composaient, et l'Italie du Nord a fourni à notre littérature méridionale une vingtaine de troubadours, parmi lesquels on compte de très grands seigneurs, comme le marquis de Malespina et deux membres de l'illustre famille génoise des Doria. L'influence provençale, qui était une des formes, et une des plus brillantes, de l'influence française, ne devait pas survivre longtemps à la croisade albigeoise. Cette guerre sans merci assura en France l'unité de langue littéraire, qui n'était pas indispensable à l'unité de la patrie, et précipita la réunion à la couronne d'une partie du Languedoc. L'avantage ne devait compenser ni les désastres accumulés que saint Louis — c'est une de ses gloires — essaya de réparer, ni l'étouffement brutal d'un foyer intense de civilisation.
Désormais, pendant bien des siècles, l'unique centre de notre rayonnement sur le monde sera la
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France du Nord, et dans celle-ci Paris prend déjà le rôle prépondérant qu'il n'a pas cessé de garder et qui en fait, dès ce temps, la capitale des lettres et des arts. Dans le merveilleux développement de l'architecture et de la sculpture monumentale qui caractérise le xiii® siècle, l'école de l'Ile-de-France, comme l'a constaté Viollet-le-Duc, avait une supériorité marquée, dont témoignent encore aujourd'hui l'harmonieuse façade et l'imposant vaisseau de Notre-Dame et l'inimitable joyau qu'on nomme la Sainte-Chapelle. Dans l'ordre littéraire, si les différentes provinces de la France continuent à produire des poètes et des prosateurs de talent, la langue de l'Ile-de-France prévaut de plus en plus sur les dialectes voisins, et les auteurs provinciaux s'excusent de mal parler le parisien. Enfin Paris était par excellence la ville des fortes études. Les étudiants y affluaient de toutes les parties du monde civilisé * ; quelques-uns d'entre eux devenaient des maîtres à leur tour et s'honoraient de professer dans l'Université qui les avait formés*. « Paris, écrivait en 1250 le pape Alexandre IV, remplit l'univers de la plénitude de sa science, répand les lumières de l'intelligence, chasse les ténèbres de l'ignorance, révèle au monde les secrets de la connaissance. C'est la cité renommée des lettres et des sciences, la première école de l'érudition. » Alexandre IV ne se
1. Des quatre parties ou régions du monde, comme on disait ahjrs, sans pour cela prophétiser la découverte de l'Amérique.
■contentait pas de célébrer la gloire de Paris, il y envoyait ^es deux neveux et prouvait ainsi la sincérité de ses éloges.
Parmi les étrangers célèbres qui ont étudié ou enseigné à Paris ou qui y ont séjourné au xiii* siècle, on peut citer Albert le Grand, Roger Bacon, le Docteur admirable, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin, le chroniqueur italien fra Salimbene, ce « spirituel vagabond », et son compatriote Jean de Parme, qui fut non pas l'auteur, mais l'éditeur responsable de \ Évangile éternel, Brunetto Latino, enfin le grand poète Dante. On y vit aussi pendant quelque temps de jeunes Byzantins que l'empereur Baudouin avait envoyés pour mettre les Grecs en contact avec les Occidentaux. Malheureusement le renversement de l'empire latin de Constantinople ne permit pas de renouveler cette intéressante tentative.
Ce n'est pas seulement par les armes et par l'enseignement, c'est aussi par la littérature que nous agissions sur le monde, et on a là, au moyen âge comme de nos jours, une des causes principales de la diffusion de notre langue. On oublie trop ou, à vrai dire, on ignore trop en France que notre littérature a été la première à se développer et que longtemps elle a régné seule en Europe. Nos chansons de geste étaient chantées sur les places publiques d'Italie, tantôt en français même, tantôt en français italianisé, tantôt en italien, avec un tel succès que la circulation en était interrompue et que les munici-
palités devaient prendre des mesures pour la rétalîlir*. On peut dire, à quelques exceptions près, que jusqu'à la fin du xiii® siècle la littérature des autres peuples n'a été qu'une traduction ou qu'une imitation de la nôtre. Nos vieux poèmes épiques ont été traduits, en leur temps, dans toutes les langues européennes, y compris le suédois et le norvégien '. Un succès analogue était réservé à notre Roman de la Rose, à nos fableaux.
Au XIII® siècle, la période héroïque de la littérature épique était passée ; toutefois ce siècle a encore produit, surtout dans sa première partie, des chansons de geste remarquables et de beaux romans du cycle breton. La plupart des autres genres littéraires ont pris naissance ou se sont particulièrement développés entre Philippe-Auguste et Philippe le Bel. L'histoire en prose française débute avec Villehardouin, qui montre la voie à Joinville; la satire, née à la fin du siècle précédent, prend avec Rutebeuf une vigueur et une autorité qui en font une véritable puissance. La littérature dramatique poursuit lentement son évolution, tandis que la poésie lyrique se renouvelle sous l'influence des poètes méridionaux, inventeurs des rythmes savamment compliqués. Le genre si français du conte en vers, du fableau, dont
1. Un édit de 1288 défend aux chanteurs de gestes français de stationner sur les places publiques de Bologne.
2. Un bon nombre d'opéras de Wagner traitent des sujets empruntés à la littérature française du moyen âge : ainsi Tristan et Yaeult^ et les opéras où figurent les chevaliers du Saint-Graal.
les premiers essais parvenus jusqu'à nous remontent au milieu du xii® siècle, est, auxiii®, en pleine floraison. Enfin de nouvelles « branches » s'ajoutent au Roman de Renard^ et le Roman de la Rose, commencé dans les premières années du règne de saint Louis, s'achève au milieu du règne de son fils.
C'est aussi sous saint Louis et Philippe le Hardi qu'a vécu Rutebeuf. 11 est cité surtout comme satirique. Mais si l'on excepte le genre épique, entré dans la période de décadence et qui ne produira plus de grandes œuvres, on peut dire qu'il a abordé tous les genres. Pièces lyriques, pièces satiriques, poèmes allégoriques, poèmes dramatiques, vies de saints, fableaux, son talent se prête aux sujets les plus divers , et on doit le considérer comme le représentant le plus complet de la littérature française au moyen âge. C'est à ce titre, non moins que pour l'originalité de son talent, qu'il a été choisi entre tant d'autres pour prendre place dans cette collection.
Toutefois l'œuvre de Rutebeuf ne peut donner qu'une idée incomplète du genre lyrique ; car on n'y trouve point trace de cette poésie amoureuse, d'un caractère si particulier, dont le plus illustre représentant au xiii^ siècle est Thibaut IV de Champagne, roi de Navarre.
Le siècle précédent avait produit dans la France du Nord des pastourelles, des romances, des chansons à danser, pendant que se constituait dans les cours du Midi la poétique de la chanson d'amour proprement dite, qui devait prévaloir au temps de
saint Louis. L'amour qui fait le fond de cette poésie lyrique est un singulier mélange d'inspirations païennes et chrétiennes. Il procède à la fois de VArt d'aimer et de l'Evangile, empruntant naïvement à Ovide l'idée d'une réglementation, qui cesse d'être un jeu pour devenir un . code, et prenant de l'amour divin ses formules mystiques et ses grâces moralisatrices. « Ce qui nourrit l'amour comme l'eau le poisson, dit un troubadour, c'est la bravoure, la valeur, la libéralité. » On doit se rendre digne de l'amour de sa dame, comme de l'amour de Dieu, par la pratique de toutes les vertus, bien qu'on ait le ferme propos et l'unique préoccupation de pécher contre l'une de ces vertus. Car cet amour est par essence illégitime. Les poètes ne s'adressent jamais qu'aux femmes mariées ; ils cherchent à leur inspirer un sentiment que, d'après la théorie du temps, elles ne peuvent et n'ont jamais pu éprouver pour leur mari. La comtesse Marie de Champagne, fille de la célèbre Eléonore d'Aquitaine, déclare que l'amour est aussi impossible entre époux que la véritable amitié entre un père et son fils. On affecte de ne tenir aucun compte du mari, de n'en point parler, de ne point se cacher de lui plus que de tout autre. C'est surtout par le soupirant évincé qu'on craint d'être surpris, et celui-ci tâche de pénétrer le secret de son rival, pour pouvoir l'accuser d'avoir manqué au premier article du code de l'amour, la discrétion. Les Précieuses n'ont rien imaginé de plus subtil. Est-il utile d'ajouter que cet amour n'était ni popu-
laire ni bourgeois? Il était né dans les cours sous rinfluence des femmes, et il eut pour expression une poésie exclusivement aristocratique et courtoise.
Au moyen âge, les livres d'érudition et d'histoire et les textes sacrés étaient conservés, sous forme de manuscrits généralement très soignés, enrichis de lettres ornées et de belles miniatures, dans les bibliothèques de couvents, à coté desquelles on ne peut encore signaler qu'un petit nombre de collections privées, très restreintes, comme celle que saint Louis avait organisée dans la Sainte-Chapelle. Quant aux ouvrages composés pour la classe aristocratique ou pour le peuple, bien qu'on en ait fait de bonne heure de volumineux recueils ou d'élégants volumes, destinés à prendre place dans les bibliothèques d'où notre temps les a tirés après un oubli de plusieurs siècles, c'est par l'intermédiaire des jongleurs qu'ils arrivaient jusqu'au public.
Les jongleurs étaient à l'origine, comme le mot l'indique {joculatores)^ des amuseurs, au sens le plus large. Les grands seigneurs en avaient à leur service, soit pour répandre leurs propres œuvres dans les cours voisines, quand ils cultivaient la poésie lyrique, soit pour se faire débiter les œuvres des autres. Il y avait aussi les jongleurs ou ménestrels indépendants, qui couraient le pays avec un léger bagage où figuraient des manuscrits compacts, économiques, sans miniatures, destinés à secourir leur mémoire trop souvent surchargée. Les uns colportaient ainsi de longues chansons de geste, des
;omans d'aventure, d'autres des fahleaux, des pièces satiriques, des miracles de Notre-Dame, ou bien un leu de tout. Ils s'arrêtaient sur la voie publique, lans les châteaux, dans les logis que quelque fête de amille mettait en joie, et ils donnaient des séances >û les bouffonneries des liislrions et les jongleries, LU sens moderne du mot, laissaient place à la disraction plus élevée d'une récitation littéraire.
Chacun le sait, anast chacuno,
Quand un faotninc fuit noce ou fête
Où y a gcna de bonne raec,
Les ménealrcU, quand ils l'apprennent,
Qui autro chose ne demandent,
Vont là, soit amont soit aval,
L'un à pied et l'autre ù cheval <.
Le débit des jongleurs était une sorte de psalmodie [u'ils accompagnaient sur la vielle, sur la barpe, sur a guitare. Les chanteurs de complaintes, que l'on 'oit encore de nos jours installer leurs tréteaux dans los carrefours, sont les héritiers dégénérés des vieux aénestrels.
On accueillait presque toujours les ménestrels ,vec empressement. Ils trouvaient partout sur leur lassage, même dans les couvents, une large bospialilé. Le cardinal Jacques de Vitry raconte, comme m fait exceptionnel, l'histoire d'un jongleur qui tait venu frapper une nuit k la porte d'un monastère t h qui l'on n'avait offert que du pain noir, de l'eau,