XIV
Ruth fut très-embarrassée quand, le lendemain matin, il s’agit de descendre avec son bonnet de Veuve. Son doux et pâle visage semblait plus jeûné encore pat lé contraste de cette coiffure à laquelle on attache en général l’idée dé la vieillesse. Elle rougit en voyant dans les yeux de M. et miss Benson l’étonnement qu’ils ne pouvaient cacher. Elle dit très-bas à miss Benson :
* Sally trouve qu’il faut que je le porte. »
Miss Benson ne répondit pas, mais ëlle comprit que Sally se rendait compte de 1a vraie situation de Ruth : elle fit attention aux manières de Sally. Elle traitait Ruth avec plus de respect que la veille , mais en môme temps elle semblait avoir une sorte de satisfaction à braver les regards de miss Benson, qui mettait oelie-ci mal à son aise.
Elle suivit son frère dans son cabinet.
« Savez- vous, Thurstan? je suis presque sûre qüë Sally soupçonne quelque chose, i
M. Benson soupira. Le mensonge l’attristait, mais il croyait en voir la nécessité.
* Qu’est-ce qui vous le fait croire? demanda-t-il.
— Oh ! beaucoup de petites choses. C’est la manière dont elle regardait les maius de Ruth qui m’a fait penser hier à la bagué d’alliance ; et au moment où je venais de foire un beau discours sur les malheurs de Ruth, elle m’a interrompue par un jolie neuve très-peu respectueux.
— Si elle a quelques soupçons , nous ferons mieux de lui dire tout de suite la vérité, car elten’âtira pas de repos qu’elle ne l’ait découverte; il faut faire de nécessité vertu.
—Eh bien ! dites-le-lui alors, car je n’osé pas. Je ne regrette pas ce que nous avons fait, surtout depuis que jé connais Ruth; mais je crains ce que les gens peuvent en dire.
RUTH
— Mais Sally n’est pas des gens.
— Oh ! je vois bien qn’il faut le lui dire , elle parlera plus que tous les autres ensemble;] c’est pour cela que je la classe parmi les gens. Faut-il l’appeler ? »
Les sonnettes étaient inconnues dans la maison.
Sally vint, sachant parfaitement ce qu’on avait à lui dire, et décidée à ne comprendre que lorsqu’on lui révélerait le secret dans le plus simple langage. Elle persista donc à avoir l’air de ne rien entendre jusqu’à la fin de l’histoire. Quand tout fut dit, elle répondit assez honnêtement :
« C’est justement ce que je pensais, et vous me devez des remerclments pour avoir eu le bon sens de lui faire mettre un bonnet de veuve et de couper ces beaux cheveux châtains qui convenaient mieux à une jeune mariée qu’à une fille comme elle. Elle l’a très-bien pris pourtant. Elle a été tranquille comme un agneau, et je l’avais traitée assez rudement au commencement. Je dois dire que si j’avais su qui vous ameniez avec vous, j’aurais fait mes paquets et que je serais partie avant qu’elle entrât dans la maison ; mais puisque c’est fait, je suppose qu’il faut vous soutenir et vous aider. Pourvu que je ne perde pas ma réputation, moi qui suis fille d’un bedeau!
— Oh! Sally, on vous connaît trop bien pour mal penser de vous, » dit miss Benson très-satisfaite de voir la difficulté aisément tranchée ; car, dans le fait , Sally avait été très-adoucie par la manière dont Ruth s’était soumise à être tondue la veille au soir.
« Si j’avais été en votre compagnie, monsieur Thurstan, j’aurais eu l’œil sur vous, car vous êtes toujours prêt à ramasser des gens que personne autre ne voudrait toucher avec des pincettes. Par exemple, quand cette Nelly Brandon a laissé sop enfant à notre porte, si je n’avais pas été trouver le commissaire, nous aurions eu l’enfant de cette vagabonde Irlandaise sur les bras pour notre vie ; mais grâce au commissaire, la mère a été prise.
— Oui, dit M. Benson tristement, et je me suis souvent demandé ce qu’était devenue cette pauvre petite créature qu’on
RUTH
avait rendue de force à sa mère quand elle voulait s’en débarrasser. Je ne sais pas si j’ai eu raison; mais cela ne sert à rien d’y penser maintenant.
— Heureusement non, dit Sally, et maintenant, si nous avons fait de la morale assez longtemps, je vais aller faire les lits. Le secret de cette fille est en sûreté avec moi. »
Elle quitta la chambre, et miss Benson la suivit. Elle trouva Ruth occupée à laver les tasses du déjeuner, et tout était fait si tranquillement et avec tant d’ordre que miss Benson et Sally ne trouvèrent rien à dire. Aucune de leurs petites manies ne fut froissée, et Ruth se retira instinctivement juste au moment où elle aurait pu devenir un embarras.
Dans l’après-midi, pendant que miss Benson et Ruth travaillaient, mistriss et miss Bradshaw vinrent faire une visite. Ruth ne comprenait rien à l’agitation de miss Benson, et ne se doutait guère de toutes les questions qu’on ferait probablement sur l’hôte du pasteur. Ruth continua à coudre ; absorbée dans ses propres pensées, elle profita de la conversation entre les deux dames et du silence de la jeune fille, pour retourner en pensée dans ce lieu que hantaient sans cesse ses souvenirs. Bientôt l’ouvrage tomba de ses mains ; ses yeux étaient fixés sur le petit jardin, mais elle ne distinguait ni les fleurs, ni les murailles, elle voyait les montagnes qui entourent Lhandhu, et voyait le soleil se lever derrière leur sommet, comme elle l’avait vu.... y avait-il des mois? y avait-il des années? depuis la nuit qu’elle avait passée accroupie à so porte. Où était le rêve? où était la réalité ? La vie d’alors ou la vie d’à présent? Ses gémissements retentissaient plus nettement à ses oreilles que la conversation de mistriss Bradshaw et de miss Benson.
Enfin, la petite dame à l’air tranquille et sa fille aux yeux brillants se levèrent pour prendre congé, et Ruth rentra brusquement dans le présent, se leva et fit la révérence, le cœur malade de tous les souvenirs qui venaient de l’assaillir.
Miss Benson accompagna mistriss Bradshaw dans l’anti-
RDTH.
chambre et là loi fit un long réoit de l’histoire imaginaire de Ruth. Miss Bradshaw semblait y prendre tant d’intérêt que miss Benson s’étendit un peu plus qu’il n’était nécessaire, et ajouta quelques détails inutiles sans se doutes que sou frère entendait tout de son cabinet. •
Elle fut un peu troublée quand il l'appela après le départ de mistriss Bradshaw, et lui demanda ce qu’elle venait de raconter sur Ruth.
t Oh! j’ai pensé qu’il valait mieux expliquer les choses à fond, c’est-à-dire raconter tout de suite l’histoire que nous désirons qu’on croie; vous savez que nous étions convenus de cela, Thurstan, dit-elle en s’excusant.
— Oui, mais je vous ai entendue dire que vous croyiez que son mari était un jeune médecin?
— Qui, Thurstan, il fallait bien qn’il fût quelque chose, et les jeunes médecins ont tant de raisons de mourir que cela me semblait tout naturel. D’ailleurs, dit-elle dans un élan de hardiesse, je crois que j’ai du talent pour la fiction : c’est si agréable d’inventer des événements et de les faire correspondre! Et, après tout, si nous devons dire un mensonge, il vaut mieux le faire habilement tout de suite; uu mensonge maladroit ne servirait à rien, au contraire. Et puis, Thurstan, cela peut être très-mal, mais je crois que je jouis de n’étre pas retenue par la vérité. N’ayez pas l’air si triste, vous savez qu’il est nécessaire de dire des mensonges maintenant ; ainsi ne vous fâches pas si je m’y prends bien. »
D’abord, il ne répondit pas, puis il dit :
« Si ce n’était à cause de l’enfant, je dirais tout, mais le monde est si cruel! Vous ne savez pas quelle peine me fait cette nécessité apparente démentir, ma chère .Foi, oq vous n’inventeriez pas tous ces détails qui sont autant de mensonges superflue.
— Bien, bien, je veillerai sur moi, si j’ai encore à parler de Ruth. Mais miss Bradshaw racontera son histoire à tons ceux qui ont besoin de la savoir, et, sincèrement, mon cher
RUTH
Thuratan, vous ne voudrez pas que je la démente ; o’est une si joli© histoire , si probable ! “ .
— Foi, j’espère que Dieu nous pardonnera si nous faisons mal; mais je vous en prie, ma chère, n’ajoutez pas un seul mot inutile. » *
Le dimanche arriva enfin, et la maison semblait remplie d’une paix* profonde. Sally elle-même était moins brusque et moins pressée. M. Benson semblait revêtu d’une nouvelle dignité, et le calme et la gravité de ses manières faisaient oublier ses infirmités corporelles. Toute trace des occupations de la semaine avait disparu; les vases étaient remplis de fleurs fraîches, et la table du petit parloir était couverte d’un beau tapis. Le dimanche était une fête et un jour de repos véritable. Après le déjeuner, on entendit des petits pieds dans l’antichambre, et les petits garçons de la congrégation entrèrent dans le cabinet de M. Benson, tandis que les petites filles se rangèrent dans le parloir autour de miss Benson. C’était une école du dimanche où il y avait un peu plu© fl© conversation entre le maître et les écoliers que cela n’avait lieu en général, quoique miss Benson fût plus sévère que son frère pour faire lire et épeler ses élèves. De la cuisine, Sally donnait de temps en temps son avis aux petites, quoique ses explications vinssent souvent mal à propos. Bar exemple, pendant que miss Benson était occupée à expliquer à une grosse petite fille blonde ce que c’était qu'un quadrupède, Sally se pait à crier : « Un quadrupède, c’est une chose avec quatre jambes; Jenny, une chaise est un quadrupède! »
Miss Benson faisait la sourde oreille en pareil cas. Ruth était assise sur un tabouret ; elle avait pris dans ses bras la plus petite de toutes les enfants et l'avait endormie en lui montrant des images ; le cœur lui battait en pensant au petit trésor qui dormirait bientôt sur son sein et qu’elle aurait à préserver de tous les orages de la vie ; elle se rappelait aussi le temps où elle était pure et innocente comme la frêle créature qui reposait dans ses bras, et elle sentit qu’elle s’était égarée.
RUTH
Bientôt les enfants disparurent, et miss Benson dit à Ruth de mettre son chapeau pour aller à la chapelle. La petite chapelle était bâtie dans une rue étrqite; elle datait du temps où les dissidents fuyaient les regards et construisaient leurs lieux de culte dans les faubourgs et les endroits écartés des.villes qu’ils habitaient. Il arrivait donc souvent que non-seulement les chapelles, mais les bâtiments qui les entouraient conservaient la physionomie qu’on leur avait donnée cent cinquante ans auparavant.’ Celle d’Eccleston avait un aspect pittoresque qu’elle devait à la pauvreté de la congrégation qui n’avait pas pu la faire reconstruire dans le temps de Georges III. Les escaliers qui conduisaient aux galeries d’en haut étaient placés à l’extérieur, et le toit irrégulier et les marches usées portaient leç traces du temps et des intempéries des saisons. Le petit cimetière semé de petits tombeaux verts marqués par une seule pierre était ombragé presque en entier par un grand ormeau. Quelques lilas, un rosier blanc et quelques cytises, tous vieux et tordus, entouraient la cour, et un immense lierre couvrait à demi les fenêtres à petits carreaux qui éclairaient la chapelle d’un jour tempéré par la verdure. Ce lierre était la demeure d’une infinité de petits oiseaux qui chantaient et gazouillaient comme s’ils voulaient rivaliser d’actions de grâce avec les créature^ humaines rassemblées dans l’édifice, tant ces chanteurs ailés se réjouissaient doucement dans leurs cantiques de posséder le beau don de la vie. L’intérieur de la chapelle était aussi simple que possible. Toute la charpente était en chêne, car le bois n’était pas cher dans le temps où elle avait été construite. Mais le travail en était grossier, car ceux qui l’avaient élevée étaient pauvres. Les murs étaient blanchis à la chaux, et les feuilles du lierre y laissaient tomber leur ombre qui se détachait sur les grands espaces blancs. La congrégation se composait de quelques fermiers qui venaienl des montagnes pour assister au culte, parce que leurs pères avaient adoré l’Ëternel dans le même lieu, et qu’ils savaient combien ils avaient souffert pour la liberté de leur conscience;
' RUTH
mais sans s’inqniéter des raisons qui les y. attachaient, et de quelques marchands qui le suivaient par conviction. Un grand nombre de pauvres, attirés par l’affection qu’ils portaient à M. Benson, étaient la base de cette pyramide dont M. Bradshaw était le faite.
•La congrégation s’était réunie en silence, M. Benson monta en chaire. Après quelques moments de prières, il indiqua un psaume dans la vieille traduction écossaise, une espèce de chantre indiqua l’air sur une flûte en chantant les deux premiers vers, puis tout le monde se leva et se mit à chanter, M. Bradshaw toujours en avance d’une note sur les autres, comme pour marquer sa supériorité sur le reste de la congrégation. Sa forte voix retentissait comme un orgue très-mal dirigé ; il chantait faux, mais, n’ayant ni oreille ni timidité, il était enchanté de faire tant de bruit. H était grand et fort; son visage était sévère et énergique ; sa femme, qui était à côté de lui, avait l’air d’ètre complètement annihilée.
Ruth ne voyait personne et n’entendait rien que les paroles solennelles de M. Benson. 11 avait pensé à Ruth en préparant son sermon, et il avait cherché à éviter tout ce qui pouvait lui sembler une allusion à son histoire. Il s’était rappelé le beau tableau du Poussin, et la tendresse avec laquelle le bon berger porte les agneaux qui s’étaient égarés, et il sentait que Ruth avait besoin de la môme douceur. Mais quel est le chapitre de l’Écriture qui ne contient -pas quelque passage qu’un cœur brisé et contrit puisse s’appliquer? Il arriva que pendant qu’il lisait, le cœur de Ruth fut pénétré, et elle se laissa tomber à genoux; et elle disait à Dieu, dans l’esprit si ce n’est avec les paroles de l’enfant prodigue : « Mon Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, et je ne suis pas digne d’être appelé ton enfant! » Miss Benson, si touchée qu’elle fût de l’émotion de Ruth, était ravie que le banc du ministre fût caché par la galerie qui surplombait. Elle écoutait son frère trèsattentivement pour que M. Bradshaw ne soupçonnât rien de particulier, et serrait en cachette la main de Ruth, qui resta
RUTH
jusqu’à la fin absorbée et écrasée par sa douleur et par son repentir.
Miss Benson hésitait; elle eéntait qu’elle devait être à la porte pour recevoir les félicitations des membres fle lâ congrégation sur son retour, et pourtant elle désirait lie pas déranger Rütft, qui priait ardeftfflent. Enfin Ruth se releva Calme et pleine de dignité. La Chapelle était vide, mais miss Benson entendit des voix dans la cbur, elle prit le bras de Ruth et sortit résolûment. Elle entendit M. Bfadshaw qui donnait à son fTôré dé Cès éloges qui ressemblent à des impertinences.
* Oh ! otii, ma femme in’en a parlé hier» Son mari était Ihédéciù ; mott père aussi était médecih, comme tons le savee peut-être? G’ést très-bien à vous, M. BensOü, avec Votre peu de fortuné, dé toüs Charger d’tine pauvre parente; c’est vraiment très-bien. *
Miss BeüSoh regarda Ruth ; elle n’entendait on ne comprenait pas, et passa sans se troubler devant M. Bradshatv, qui fit un signé dé tête de satisfaction. Miss BenSoü se réjouit de ce que cette éprétlve était pàsséé.
« Après dîner, il faudra vous reposer, ma chère, dit-elle eh ôtant le chapeau dê Ruth. Sally rétourfle à l’église, mais vous ne craigne* pas dé rester seule à la maison. Je suis fâchée qu’il y àit tant de gens à dlher, mais mon frère tient toujours à avoir le dimanche de quoi donner à manger aux vieillards et aux gens malades qui sont venus de loin* et je crois qu’ils sont tous vends aujourd’hui à Cause de son retour, »
Ainsi se passa le premier dimanche dè Ruth,
t Voici tin paquet pour vous, Ruth, dit miss Benson, le mardi matin.
Pour moi? répliqua Ruth, le cœur plein à l’instant d’espé-
aura. 131
tancés et de craintes confuses. Si le paquët était Venu de lu», les nouvelles résolutions atiraiént eu bien dé la peine à subsister.
— Il èst à l’adreSSe de mistriss Denbîgh, et fc’èët l’écriture de mistriss Bradshaw, » dit miss Benson en tenant VoujOurs le paquet; et plus curieuse que RUth, elle attendit avec impatience que celle-ci eût dénoué le ruban. Elle aperçut alors une pièce entière de belle batiste, et il y avait un billet de mistriss Bradshaw à Rutb , l’informant qûè sdh tnari l'avait chargée d’envoyeV cettè étoffé pour aidër mistriss Denbigh dans les préparatifs qu’elle pouvait avoir à faire. Ruth rougit, garda le silence et se remit à travailler.
« C’est de la très-belle batiste, * dit miss Benson èh l’examinant d’un ait 1 cOnnaisSeüt’, tout en regardant de temps en temps le visage sérieux de Ruth. Enfin celle-ci repfit à voix basse t
t Je Suppose que je puis la renvoyer?
Renvoyer cela à M. Bradshaw! ma chère enfant, vous l'offénsetiez mortellement. VOUS pouvez être sûre que ce présent est une preuve de grande faveur.
— Quel droit â-t-il de mé l’envoyer? dit Ruth, toujours avec calme.
— Quel droit? M. Bradshaw croit.». Mais je ne comprends pas bien ce que voulez dire par lé droit? •
Ruth garda le silence un moment, puis reprit :
t fl y a des gens auxquels je suis heureuse dé devoir de la reconnaissance, une reconnaissance que je ne puis pas exprimer et dont il vaut mieux ne pas parler; mais je ne vois pas pourquoi uttc personne que je ne connais pas me mettrait dans le cas de lui avoir des obligations. Oh! je vous en prié, miss Bensoü, ne dites pas qu’il faut que je garde cette batiste. *
Personne ne peut savoir ce qu’aurait dit miss Benson si son frète n’était pas entré dans la chambre ; mais elle fut ravie de sa présence et lé prit pour arbitre. Il était entré précipitam-
RUTH
ment, car il était pressé; mais en entendant de quoi il s’agissait, il s’assit et essaya de faire expliquer à Ruth ce qu’elle éprouvait.
« Vous voudriez renvoyer ce présent? demanda-t-il.
— Oui, répondit-elle doucement. Ai-je tort?
— Pourquoi voulez-vous le renvoyer?
— Parce qu’il me semble que M. Bradshaw n’a pas le droit de me l’offrir. »
M. Benson garda le silence.
« Elle est très-fine, dit miss Benson en examinant de nouveau l’étoffe. ’ •
— Vous pensez que c’est un droit qu’il faut acquérir?
— Oui, dit-elle, et vous?
— Je comprends ce que vous voulez dire. Il y a un grand plaisir à recevoir un présent de ceux qu’on aime, parce que c’est un effet de leur affection aussi naturel que celui qui fait que les feuilles poussent sur les arbres, et qui n’ajoute qu’une grâce de plus à ce qui était auparavant d’un prix immense à vos yeux ; mais c’est autre chose quand le présent n’emprunte point de charme à celui qui vous l’offre, et que c’est simplement une valeur de plus ajoutée à ce que vous possédez. Est-ce cela, Ruth?
— Je crois que oui ; je n’ai pas réfléchi à ce que je sentais, ie savais seulement que le présent de M. Bradshaw me blessait au lieu de me faire plaisir.
— Mais n’oubliez pas, non plus, l’autre côté de la question. Vous savez qui a dit : a Faites aux autres ce que vous voui driez qu’on vous fit. » M. Bradshaw peut n’avoir pas pensé à cela; mais le plus mauvais motif que nous puissions lui supposer est son goût de protection, et ce n’est pas une raison suffisante pour renvoyer son présent. Il m’est souvent arrivé ce qui vous arrive, Ruth : M. Bradshaw s’est souvent opposé à mes convictions les plus profondes. 11 est pris ensuite d’accès de regrets qui se terminent par des présents. J'en suis venu à la remercier très-froidement; les présents et l’opposition ont
RUTH
diminué en conséquence. Gardez cette batiste, Rutb, et remerciez-le d’après ce que vous sentirez. »
Ruth ne comprenait pas complètement ce que voulait dire M. Benson. Elle sentait seulement qu’il entrait plus dans ses idées que miss Benson, qui s’extasiait sur la beauté de l’étoffe.
« Je ferai ce que vous désirez, dit-elle après avoir réfléchi un instant. Veulez-vous que nous parlions d'autre chose ? *
M. Benson vit que Ruth et sa sœur ne se comprendraient pas dans ce moment-là, et tout occupé qu’il fût, il resta à causer avec elles de questions si étrangères à ce qui venait de se passer, qu’il les laissa parfaitement calmes quand il quitta le parloir.
Mais le présent de M. Brasdhaw donna une nouvelle direction aux idées de Ruth. Elle était trop triste pour parler de ses projets; mais elle chargea Sally de vendre quelques-uns de ses bijoux et de lui acheter des étoffes grossières dont elle se revêtit, tout en leur donnant une certaine grâce modeste que de si humbles vêtements n’avaient jamais eue auparavant. Puis tout le beau linge et les fines mousselines qu’elle avait achetés de préférence à tout le reste, à Londres, quand M. Bellingham lui avait donné carte blanche, furent transformés en petits vêtements soigneusement cousus pour la petite créature innocente qu’elle attendait.
L’amour qui avait inspiré cette extrême simplicité parut à M. Bradshaw une économie rigide ; et l’économie touie seule, sans les sentiments qui peuvent l’animer et l’ennoblir, était un grand mérite à ses yeux. Ruth d’ailleurs lui plaisait. Il prenait ses manières tranquilles, qui provenaient du sentiment profond d’un chagrin plus grand qu’il ne le soupçonnait, pour une preuve du respect qu’il lui inspirait. A la chapelle, il levait les yeux de dessus son livre pourvoir avec quelle ferveur elle priait ; quand il se trouvait dans le cantique quelque allusion à la vie future, il le chantait plus haut qu’à l’ordinaire pour la consoler de la perte de son mari; enfin, il recommanda à mistriss Bradshaw de lui témoigner toutes les attentions pos-
RUTH
sibles; il dit môme une fois qu'elle lui semblait une personne si bien élevée que rien ne lui semblait devoir s’oppqser à ce qu’on l'invitât à prendre le thé avec monsieur et miss Bensop. Il ajouta que M. Benson avait un peu l’air, le dimanche précédent, d’espérer une invitation, et qu’il fallait encourager les pasteurs et leurmontrer du respect, quelque faible que fût leur salaire. La seule chose qu’il y eût à reprocher à raistriss Denbigh était de s’être mariée trop jeune et sans fortune. Malgré la réserve de Ruth, qui refusa constamment, sous prétexte de santé, toutes les invitations qui lui furent faites pour accompagner miss Benson chez M. Bradshaw, celle-ci eut à faire appel à son talent pour la fiction, pour épargner à Ruth les présents que M. Bradshaw avait la mapie de faire.
Octobre vint et les feuilles jaunies jonchèrent les allées du petit jardin ; les sombres jours de novembre s’écoulèrent aussi, puis la neige couvrit la terre, les branches dépouillées, et chargea les feuilles des houx et des arbres verts d’une légère parure blanche. Mais Ruth était toujours abattue et triste. En vain miss Benson accumulait devant elle les plus étranges matériaux pour l’encourager à faire des vêtements de pauvres ; à la vérité Ruth accomplissait rapidement sa tâche, mais ses soupirs ne cessaient point. Miss Benson finit par s’impatienter ; elle aimait et respectait Ruth davantage à cause de son profond chagrin ; mais elle s’irritait d’une souffrance qui échappait à ses soins, et ne pouvait s’empêcher de lui dire d’un ton de reproche : « Mais qu’avez-vous, Ruth ? » Alors Ruth reprenait l’ouvrage qu’eile avait laissé tomber, et ne levait plus les yeux de dessus sa couture qu’elle inondait de ses larmes. Miss Bepson s’en voulait alors à elle-même, tout en ne s’accordant pas avec Sally qui lui demandait: « Pourquoi donc tourmentez-vous cette pauvre fille en lui demandant toujours ce qu’elle a, comme si vous ne le saviez pas? » Il manquait dans la maison un petit ange de paix qui réunit tous les cœurs en se faisant aimer par tout le monde.
Tout était encore blanc de neige quand on coucha un petit
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enfant à côté de sa mère : c’était nn garçon. D’abord elle avait désiré une fille, pensant qu’elle sentirait moins l’absence d’un père ; mais elle ne se souvenait plus dé cela. Elle n’aurait pas écbapgé son fils contre une douzaine de fille? ; c’était son enfant à elle seule, son enfant chéri, et quoiqu’il n’eût pas encore upe heure, il remplissait son cœur d’amour, de paix et même d’espérance. C’était une vie si pure qp’il lui semblait qu’elle pouvait la préserver, à force de spips, de toute atteinte dn péché. Bien des mère? ont pensé de même, et ont prié Dieu de purifier leurs âmes pour les rendre capables d’élever leurs petits enfants ; et Ruth priait et comprenait, pour ia première fois, tout ce que veulent dire jes mots: * Notre père ! *
Elle fut tirée de sa rêverie par la voix de miss Repson, elle avait l’air d'avoir pleuré.
f Tenez, Ruth, dit-elle doucement, voilà ce que mon frère vous envoie, ce sont les premières perce-neiges dq jardin. » Et elle les mit sur l’oreiller à côté de Ruth ; le petit enfant était de l’autre côté.
* Na voulez-vous pas le regarder? dit Ruth; il est si gentil! » Miss Benson avait une étrange répugnance à le voir; elle en était venue à aimer beaucoup Ruth, mais il y avait un nuage de honte sur cet enfant ; cependant elle ne put résister à la douce voix de Ruth, et se pencha pour voir son fils.
% Salty dit qu’il apra des cheveux noirs, dit Ruth; sa main est déj| comme celle d’un homme; voyez comme il serre ! » Et entrouvrant la petite main de son enfant, elle lui fit prendre le doigt de miss Benson : cet attouchement suffit, le ciçur de miss Foi s’ouvrit, et l’enfant en prit pleine possessionç Ab ! mon petit, dit Ruth en retombant sur ses oreillers, si Dieu te garde, jamais mère n’aura fait ce que je ferai ; je t’ai fait bien tort, mais si je vis je passerai ma vie à te servir, — Et à servir Dieu, dit miss Benson les larmes aux yeux, p ne faut pas eu faire une idole, car Dieu vous punirait en lui. «
é 136 * RUTH.
Ruth eut un moment d’effroi, et puis elle se rappela que Dieu était notre père, et qu’il savait ce qu’était le premier élan de l’atnour maternel ; et tout en se répétant l’avertissement, elle cessa de s’inquiéter de ce qu’elle avait déjà éprouvé. , •
« Dormez maintenant, Ruth, > dit miss Benson en l’embrassant et en fermant les rideaux.
Mais Ruth ne pouvait pas dormir, et dès que ses yeux se fermaient elle se réveillait précipitamment, comme si le sommeil était un ennemi qui voulût lui faire oublier qu’elle était mère.
Cette pensée chassa tous ses souvenirs pendant les premières heures. Mais pendant la nuit l’absence du père de son enfant commença à se faire sentir ; elle se rappela que son fils n’aurait personne pour le guider et le soutenir dans le combat de la vie, et puis se demanda si elle voudrait confier son enfant à son père, désirant par-dessus tout qu’il arrivât au ciel; et mille souvenirs se pressèrent devant elle pour là convaincre que celui qu’elle avait aimé ne vivait que pour la terre. Des paroles inconsidérées qui révélaient une nature égoïste lui revinrent à l’esprit, et elle y découvrait ce qu’elle n’avait jamais vu, des sentiments bas et sans élévation, une préoccupation constante de soi-même, un oubli absolu des choses d’en haut ; et même, en se livrant à ces pensées que l’amour maternel semblait lui imposer, en faisant passer avant tout le < bonheur de son enfant, elle se reprochait avec horreur le jugement qu’elle portait sur le père de son fils. Puis elle s’assoupit et rêva que son enfant était devenu un homme, et qu’au lieu de la pure et noble créature qu’elle espérait présenter à son Père qui était aux deux, il ressemblait à son père, et que comme lui il entraînait au mal une jeune fille qui lui ressemblait étrangement à elle-même; mais qui, plus malheureuse qu’elle encore, lui semblait tomber dans une vie plus terrible que la mort du suicide. Elle rêvait qu’elle voyait la jeune fille errante, perdue, et son fils, à elle, riche et puis*
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sant, mais souillé d’une tache plus horrible que le sang. Puis * elle voyait son fils entraîné par la jeune fille , qui s’attachait à lui, dans un gouffre dont elle n’osait pas sonder la profondeur, mais d’où sortait la voix de son père, qui criait que pendant sa vie ü n’avait pas écouté la parole de Dieu, et qu’il était fort tourmenté dans cette flamme. Dans son effroi elle se réveilla, aperçut Sally qui dormait près du feu, et sentit son enfant couché à côté d’elle. Elle n’osait plus dormir ; elle se mit à prier, et en priant, elle sentait sa foi s’augmenter, car l’ange de son enfant était auprès de Dieu et l’attirait vers celui dont les anges des petits enfants contemplent sans cesse la face.
Sally et miss Benson veillaient Ruth tour à tour, ou plutôt dormaient tour à tour auprès du feu ; car si Ruth était éveillée, elle n’en restait pas moins parfaitement tranquille dans son lit Un brouillard blanc enveloppait comme d’un linceul les arbres et les prairies et toute trace de la terre , mais il ne pouvait monter assez haut pour cacher le ciel , qui semblait s’approcher de la terre et être le seul objet qu’on pût discerner ; et Dieu , et le ciel , et l’éternité semblaient à Ruth les seules choses véritables pendant qu’elle tenait son enfant dans ses bras.
Une suit pourtant Sally s’aperçut que Ruth ne dormait pas.
« Je suis fameuse pour endormir les gens en leur parlant , dit-elle, il faut que j 'essaye sur vous , car vous avez besoin de prendre des forces en mangeant et en dormant. Voulez-vous que je vous raiconte une histoire d’amour ou un conte de fée comme ceux que j’ai racontés bien des fois à M. Thurstan, quoique son père ne voulût pas entendre parler des fées et ’ appelât une histoire des paroles vaines ; ou aimez-vous mieux que je vous dise le dîner que j’ai fait pour M. Harding, qui voulait épouser miss Foi? Nous n’avions qu’un gigot de mou-
138 RÜTH.
ton dans la. maison , et j’en ai fait sept plats, tons portant des noms différents.
— Qui élait-oe M. Harding? demanda Rutfi.
— Oh ! nn beau monsieur de Londres qui avait vu miss Foi
'dans une visite, et qui l’avait trouvée si jolie qu’il était venu ici pour lui demander de l’épouser, Elle dit que non , qu’elle ne quitterait jamais M. Thurstan qui pe pouvait pas se marier; mais elle était bien triste après son départ. Elle pe le montrait pas à M. Thprstan, mais je la voyais pleurer, quoique je ne lui en aie jamais parlé, car je pensais que cela passerait plus vite, et qu’elle serait contente plus tard d’avoir eu la force de bien faire. Mais cela ne me regarde pas, de vous parler des affaires de miss Benson. Je vous raconterai l’histoire de mes amoureux, si vous voulez, op celle du dîner, qui est la plus belle chose que j’aie jamais faite, car je me disais qu’un monsieur de Londres croirait que nous autres provinciaux nous ne savions rien faire, et j’étais décidée à lui donner du fil à retordre avec son dîner. Je crois bien qu’à l’heure quÿl est il ne sait pas s’il a mangé du poisson, de la viande de boucherie ou de la volaille. Faut-il vous raconter cela ?» ,
Mais Rutb dit qu’elle aimait mieux l’histoire des amoureux de Sally, au grand désappointement de celle-ci, qui regardait le dîner comme beaucoup plus intéressant.
« Yoyes-rvous, je ne sais pas pourquoi je dis des amoureux, car sauf John Rawson , qu’on a enfermé la semaine d’après dans une maison de fous, je n’ai vraiment été demandé en mariage qu’une fois. Mais enfin j’ai été demandée une fois, et je puis dire que j ’ai eu un amoureux. Je commençais à avoir un peu peur, car tout le monde aime à être demandé , pe fût-çe que par politesse, et je me rappelle que quand j’ai eu quarante ans, avant que Jeremy Dixon m’eût parlé , je commençais à penser que John Rawson n’avait peut-être pas été si fou , et que j’avais eu toit de traiter légèrement sa proposition, si c’était la seule qui dût m’être faite. Je ne yeux pas dire que je l’aurais acceptée , mais seujement que si c’était
RUTH, 139
à recommencer, je parlerais bien de lui aux gêna, en disant que c’était pour lui une manie de marcher à quatre pattes , que • toutefois c’était un homme raisonnable en général. Mais j’avais bien ri avec d’autres de mon pauvre amoureux fou , et il était trop tard pour le faire passer pour un Salomon, Cependant je me disais que ce serait agréable d’être demandée de nouveau, mais je ne me doutais pas du moment où cela m’arriverait. Voyez-vous, lp samedi soir est un temps de loisir dans les maisons de commerce , tandis que c’est le moment où les domestiques ont le plus à faire. C’était donc un samedi soir; j’avais mis mon gros tablier, j’avais relevé ma robe, et j’étais à genoux à nettoyer les pierres de la cuisine, quand on frappe Ù la porte de derrière, * Entrez J » dis-je, mais on frappe de nouveau comme si c’était un trop grand personnage pour ouvrir la porte. Je me lève un peu de mauvaise humpur et j’ouvre, et je vois Jeremy Dixon, le premier commis de M. Holt; mais qui n’était pas premiçr commis dans ce temps-là. Et j 'étais là , tenapt la porte ouverte', parce que jp pensais qu’il avait besoin de parler à monsieur; mais il passe à côté de moi en me disant quelque chose sur le temps, comme sj je ne pouvais* pas le voir moi-même, prend une chaise et s’assied près du four. « En voilà un d’un beau froid ! » me dis-je à moi-même en parlant de lui, et pas de l’endroit où il était assis, car il y faisait assez chaud. Je voyais bien que cela ne servait à rien de rester debout à attendre que mon monsieur s'en allât : il ne disait rien, il ne faisait que tourner pt retourner son chapeau en le polissant avec sa main. Je me remetsàmon ouvrage, en me disant que je serais tout agenouillée dans le cas où il voudrait commencer une prière , car je savais qu’il avait été élevé comme méthodiste, et qu’il n’y avait pas longtemps qu’il suivait la chapelle de M. Thurstan : et ces méthodistes sont terribles pour commencer des prières au moment où l’on s’y aftend le moins ! Je ne puis pas dire que j’aime cette manière de prendre les gens par surprise , mais je suis fille d’un bedeau, et je n’ai jamais pu m’habituer aux modes des dissi-
RUTII.
dents, à l’exception de M. Thurstan, Dieu le bénisse. Mais j’y avais été prise une ou deux fois, et, pour le coup, je me dis qu’on ne m’attraperait pas, et je pris un torchon sec pour m’agenouiller dessus dans le cas où il commencerait au moment où je serais à un endroit mouillé. Bientôt je me dis que ce serait un bonheur si cet homme voulait se mettre à prier, parce que cela l’empêcherait de me suivre des yeux partout où j’allais, car ces dissidents ferment les yeux quand ils se mettent à prier, et remuent les paupières d’une très-drôle de façon. Je puis bien vous parler librement, à vous, car vous avez été élevée dans l’Église comme moi , et vous devez trouver étrange d’être avec des dissidents. Dieu me garde de manquer de respect à M. Thurstan et à miss Foi , je ne les regarde jamais comme des dissidents, mais comme des chrétiens. Mais, pour en revenir à Jeremy, d’abord j’essayai de laver toujours derrière son dos, mais il se retournait toujours de façon à être en face de moi ' et je me dis que j’essayerais un autre système- « Monsieur Dixon ! dis-je, je vous demande « pardon, mais il faut que je lave sous votre chaise. Voulezc vous me faire le plaisir de vous déranger ?» Il se dérangea. Au bout d’un moment, je lui redemandai la môme chose, et trois ou quatre fois de suite, si bien qu’il était toujours en mouvement avec sa chaise derrière lui , comme un escargot qui emporte sa coquille. Et le grand imbécile ne s’apercevait pas que je lavais deux fois le même endroit. Enfin je commençais à être fort en colère ; il me gênait beaucoup, et je fis deux grandes croix avec ma craie sur les pans de son habit brun, car toutes les fois qu’il s’asseyait, il déployait les pans de son habit et les faisait passer par derrière sous le dossier de la chaise. Aussi il était impossible de résister à l’envie d’y mettre de la craie, et je crois qu’il aura eu à bien brosser pour le nettoyer. Enfin, il jette un cri si perçant, que j’étends mon torchon et je ferme les yeux pour la prière; mais rien ne venait; alors j’ai un peu ouvert les yeux pour voir ce qu’il faisait. Ma parole 1 il était A genoux en face de moi, me regardant de
RUTH
toutes ses forces. Alors je me suis dit que ce serait rude de ne pas rire si cela devait durer longtemps, et j’ai refermé mes yeux pour tâcher d’avoir l’air sérieux, par respect pour ce que j’attendais ; mais, Dieu me pardonne! je me demandais pourquoi il n’allait pas prier avec M. Thurstan, qui a toujours l’esprit calme et disposé à la prière, au lieu de venir me chercher, moi qui avais mon buffet à frotter, et même un tablier à repasser. Enfin il me dit : « Sally, voulez-vous me faire « le plaisir de me donner votre main? » Alors je me dis que c’était peut-être l’habitude chez les méthodistes de prier en se donnant la main, et j’étais fâchée de ne pas l’avoir mieux lavée après avoir passé au noir la cheminée de la cuisine. Je pensai qu’il valait mieux lui en faire excuse. * M. Dixon, dis-je, « vous aurez ma main bien volontiers, si vous voulez me per-
* mettre d’aller la laver auparavant.
« — Ma chère Sally, dit-il, propre ou sale, peu m’importe,
* vu que je parlais d’une manière figurée. Ce que je vous de- « mande à genoux, c’est si vous voulez être assez bonne pour
* être ma femme, pas la semaine prochaine, mais l’autre, si « cela vous convient. »
« Oh! pour le coup, je fus bientôt sur mes pieds. C’était drôle, n’est-ce pas? Je n’avais jamais eu l’idée de prendre cet homme -là et de me marier; mais j’avoue que je m’étais dit qu’il serait agréable d’être demandée en mariage. Mais, avec tout cela, il ne me plaisait pas. « Monsieur, * dis-je en essayant d’avoir l’air honteux parce que c’était convenable, mais ayant bien envie de rire; « monsieur Dixon, je vous « suis obligée de votre complaisance, et je vous remercie
* beaucoup; mais je crois que je préfère rester fille. » Il eut l’air bien étqnné, mais au bout d’un moment il se remit; il était toujours à genoux et j’aurais bien voulu qu’il se relevât, mais je pense qu’il croyait que cela faisait plus d effet.
4 Pensez— y encore, dit-il, ma chère Sally . J ai une maison « de quatre pièces bien meublées et deux mille francs d’ap- « pointements : vous n’aurez jamais une chance pareille. »
ftÜTfi.
« C'était assez vrai, inâis Ce n’était pas joli à lui de le dire; aussi je me mis un peu en colère. « Quant à cela, ni vous ni <r moi nous n'én savons tien, monsieur Dixon; Votis n’êtes pas i le premier homme que j'aie Vu à genoux devant moi pour « me demander de l’épOusër (je h’avais pas besoin de dire que John Rawson était à quatre pattes, puisque c’était bien vrai qu’il était à genoux), et VotlS ne serez peut-être pas le « dernier. Ën tout cas, je ft'ai pas envie de Changer de situâ- « tion maintenant.
a — J’attendrai jusqu'à Noël, dit-il ‘ j’âurài un cochon bôti « à tuer à ce momenl-là, et il fkut que je sois marié avant. *
« Le croiriez-vous? lë côChôft était Une tentâtioü. J’avais une recette poür faire les jambons, et ttiss Ëoi n’avait jamais voulu me laisser essayer, ëh disant qtle la vieille maniéré était assez bonne. Pourtant j’ai résisté! c Monsieur Dixon, » dis-je très-sèchement, parce qtlè je sentais qüe j’àvais balancé, « Une fois pour toutes, àVeC oü sans cochon, je ne « veux pas vous épouser, et si vëiis Voulez suivre mon avis, « vous vous rèlèvèréz : les pierres sOnt humides, et ce serait « du malheur d’attraper un rhumatisme juste à l’entrée de « l’hiver. » Là-dessus il s’est relevé bien vite. 11 avait l’air de si mauvaise humeur, que je the süisdit qu’en dépit du cochon j’avais bien fait de Kli dire non. »
« Vous aùrëz le teftps dé vous en repentir, i dit-il en devenant tout rôuge; « mais jê Vous donne jusqu’à demain pour * y réfléchir, et je viéhdral après lâ Chapelle savoir à quoi « vous vous décidez. »
« Avez-vous jamais riôn eiitendil de pareil? Mais tous les hommes sont cOmmô Cèlâ ; ils sobt si Codténts d’eux-mômes, qil'ils croient qu’il n'y a qii'à demander pour obtenir. Ils ne m’oht pas obtenue, en tout cas, et j’aürai Soixante et un ans à la Saint-Martin, en Sorte qu’il ne leur reste plus beaucoup de temps pour essayer. Alors, quand Jeremy m’eut dit cela, j’étais en cOlèrë et j’ai dit : « Jè suis toute décidée; je n’ai « eu qu’un moment d’hésitatiüb, c’eèt quand vous avez parlé
RÜÎH.
« de votre cochon; mais je ne me soiïcie aucunefiiefit de Vous, « ainsi bonsoir. Je tiens à mes bonnes manières, car sans cela «je vous dirais qu’en vérité c'est bien du temps perdu que « de vous avoir écouté; mais jë veux être polie, ainsi, bonne « nuit. » Il ne répondit pas ün mot, mais il s’en alla en frappant la porte après lui. M. Thürstan m’âppèlait pour la prière, mais je ne peux pas dire que j’ÿ aie fait très-attebtion, le Coeur me battait trop fort. Dépendant j’étàis bien âiSë d’avoir été demandée en mariage, ët je réfléchissais Si je n’âVais pas été trop dure envers lui. J’étais agitée, et je mè rappelais la Vieille chanson du pauvre Jemmy Gray, qui iüeuft d’amour pour Barbary Allen, et je me disais qu’il moüràit peut-être d’amour pour moi, et pendant plusieurs jouflrs j’étais tremblante quand j’entendais sonner le glas, de peur què ôe üe fût pour Jérëmy. Mais moins de trois semaines après, j’entèüds soiiner lès cloches pour un mariage, et voilà qu’on me dit que c’est pour ianoce de jeremy t)ixon! »
Sally s’arrêta pour reprendre haleine et vit Ruth profondément endormie avec son enfant dans les bras.
« J’aurais cru avoir perdu quelque chose de ffiês talents si je ne pouvais plus endormir les gens eü leur parlant, *> se dit Sally en retournant s’asseoir près du feu.
La jeunesse est un grand secours pour lutter énergiquement contre le chagrin : Ruth se remit et reprit des forces, et l’enfant aussi se fortifia à proportion dès progrès dë sa mère, et lorsque les violettes blanches furent èn fleurs dans le petit jardin, Ruth allait s’asseoir près de là, avec son fils, quand il faisait beau.
Elle désirait souvent remercier M. Bénàôn et sa sœur, mais, ne sachant comment leur exprimer sa profonde reconnaissance, elle gardait le silence : ils la comprenaieht cependant. Un jour, tandis qu’elle veillait son enfant endormi, elle dit à miss Benson :
« Connaîtriez-vous quelque chaumière bien propre où l’on voulût bien me recevoir ?
— v ous recevoir? qu’est-cè que vôtis voulez dire? dit miss
144 RUTH
Benson en laissant tomber son tricot pour mieux écouter Ruth.
— Je veux dire, reprit Ruth, un endroit où je pourrais loger avec mon enfant; une bien pauvre maison, pourvu que ce soit propre : autrement il tomberait malade.
— Et pourquoi faire au monde voulez- vous aller loger dans une chaumière? » demanda miss Benson avec indignation.
Ruth ne leva pas les yeux, mais elle parlait avec une fermeté qui prouvait qu’elle avait réfléchi.
« Je pense que je pourrais faire des robes. Je sais que je n’ai pas appris tout ce que j’aurais pu; mais peut-être que je pourrais travailler pour des domestiques et pour des gens qui ne seraient pas difficiles.^
— Les domestiques sont aussi difficiles que qui que soit, dit miss Benson enchantée de saisir la première objection venue.
— Oh ! il y a bien des gens qui seraient patients avec moi, dit Ruth.
— Personne n’est patient quand il s’agit d’une robe mal faite ; l’étoffe est perdue et tout va de travers.
— Alors je pourrais faire du linge, dit Ruth très-doucement, je couds très-bien, maman me l’a appris, et j’aimais ses leçons. Peut-être seriez-vous assez bonne, miss Benson, pour dire que je travaille bien, avec exactitude et à bon marché.
— Vous gagnerez dix sous par jour, dit miss Benson, et qui est-ce qui soignera votre enfant, s’il vous plaît? il serait joliment négligé, le pauvre petit ! il aurait le croup et la fièvre, et il se brûlerait au premier jour.
— J’ai pensé à tout cela... Voyez comme il dort!... Chut, mon chéri. »
Car juste à ce moment il se mit à pleurer comme par esprit de contradiction. Ruth le prit et le promena dans la chambre tout en continuant :
« Oui, pour le moment il ne veut pas dormir, mais il dort très-souvent le jour, et toujours la nuit.
RUTH
— crest cela, et vous travaillerez la nuit, et vous vous tuerez, et vous laisserez votre pauvre petit orphelin ; oh ! Ruth, vous me faites honte. Mon frère (M. Benson venait d’entrer), n’est-ce pas que c’est bien mal à Ruth ? la voilà qui fait îe projetée nous quitter juste quand nous commencions, moi au moins, à aimer tant son enfant, et quand il commence à me connaître !
— Qu’est-ce que vous avez l’intention de faire, Ruth? demanda M. Benson avec une douce surprise.
— De me loger quelque part, à très-bon marché, près de vous et de miss Benson ; de gagner ma vie en faisant du linge et quelques robes; de venir vous voir, ainsi que miss Benson, et de vous apporter Baby quelquefois. *
— S’il n’était pas mort auparavant de quelque fièvre, ou brûlé, ou échaudé, pauvre enfant ! ou si vous n’étiez pas morte de sommeil, » dit miss Benson.
Après un moment de réflexion, M. Benson reprit :
c Quoi qu’il puisse vous convenir de faire quand votre fils aura un an et pourra se passer d’une partie de vos soins, faites-nous le plaisir, Ruth, de rester avec nous jusque-là. Quand il aura un an, nous reparlerons de ce projet, et il est probable que d’ici là nous verrons s’ouvrir quelque nouvelle perspective. Ne craignez pas de mener une vie oisive, Ruth, nous vous traiterons comme une fille, et les devoirs du ménage pèseront sur vous. Ce n’est ni pour vous ni pour nous que nous vous demandons de rester, mais pour l’amour de ce petit enfant qui ne peut pas parler lui-même. »
Ruth sanglotait.
« Je ne mérite pas vos bontés, dit-elle d’une voie étouffée ; je ne les mérite pas. »
Ses larmes tombaient comme la pluie d’été; mais on ne dit pas un mot de plus, et M. Benson fit tranquillement les questions qu’il avait à faire lorsqu’il était entré dans le parloir. *
Mais dès qu’elle n’eut plus de parti à prendre, Ruth re-
RUTH
tomba dans son abattement et dans ses rêveries, Miss Benson et Sally le remarquèrent toutes deux, et chacune de son cité résolut de parler à Ruth à la première occasion.
Un matin donc, après avoir accompli tous les devoirs du ménage dont elle avait absolument voulu se charger, mais languissamment et sans entrain, Ruth était dans le parloir à soigner son enfant, quand Sally y entra, la trouva seule et s’aperçut aisément qu’elle venait de pleurer.
« Où est miss Benson demanda Sally brusquement.
— -Elle est sortie avec M. Benson, * répondit Ruth tristement et d’un air distrait. Ses larmes, qu’elle avait retenues avec peine, recommencèrent à couler, et Sally vit le petit enfant regarder lé visage dtf sa mère, et puis le sien se contracta comme par une sympathie mystérieuse avec celle qui se penchait sur lui. Sally le prit vivement des bras de Ruth.
« Mon beau garçon ! on pleure sur ton visage avant que tu sois sevré. Saute, saute, mon petit. C’est cela, ris maintenant. Il li’y a qu’un enfant comme toi, dit-elle en se tournant vers Ruth, pour ne pas savoir que tu portes malheur à ton enfant en laissant tomber tes larmes sur lui avant qu’il soit sevré. MaiB tu h’es pas faite pour avoir un enfant, je l’ai dit bien des fois. J'ai bien envie de t’acheter une poupée et dé prendre ton fils pou*' moi. *
Sally était trop occupée à amuser l’enfant avec le gland du rideau, pour voir la dignité que le sentiment maternel répandit tout à coup sur la personne de Ruth ; mais Ruth s’avança vers elle, et l’effort qu’elle faisait sur elle-même imposa silence à la vieille femme.
« Rendee-le-moi, ie vous pMe* Je ne savais pas que cela portât malheur, et mon cœur peut se briser maintenant sans que jè laissé une lftrme tomber sur sou visage. Merci, Sally! » ajouta-t-elle quand la vieille servante lui rendit son fils ;
Sally regarda Ruth sourire doucement, et imiter avec unf tendre attention tous les mouvements et les jeux qui avaient amusé son enfant.
RÜTH.
t To seras une mère, après tout, dit Sally admirant l’empire sur elle-même que Ruth venait de montrer. Mais pourquoi dis-tu que ton cœur se brisera ? Je ne parle pas de ce qui est passé, mais tu ne manqueras de rien maintenant, ni ton enfant non plus ; l’avenir est au Seigneur, et cependant tu passes ton temps à soupirer et à gémir.
— Qu’est-ce que je fais de mal ? dit Ruth ; je m’applique à faire tout ce que je peux.
— Oui, d’une certaine manière, dit Sally, qui ne savait comment se faire comprendre ; e’est vrai, mais il y a une bonne et une mauvaise manière de faire toutes choses, et, à mon avis, la bonne manière est de faire ce qu’on fait de tout son cœur, quand ce ne serait qu’un lit. Est-ce qu’il n’y a pas une manière chrétienne de travailler? Qu’est ce que deviendraient sans cela des pauvres gens comme moi qui n’ont pas beaucoup de temps à passer à genoux sur la terre ? Quand j'étais jeune et bien malheureuse de voir M. Thurstan devenir infirme après la chute que je lui avais laissé faire, je me mis à soupirer, à passer mon temps en prière : je croyais renoncer au monde, et je pensais qu’il était mal de s’occuper des choses de la chair, aussi je faisais de mauvais puddings, et je ne m’inquiétais ni du dîner ni des chambres, et je croyais que je faisais mon devoir, tout en disant que j’étais une misérable pécheresse. Mais un soir, madame (la mère de M. Thurstan) entra dans la cuisine, et vint s’asseoir près de moi pendant que je me faisais des reproches, sans penser ce que je disais, et elle me dit :
— Sally, qu’est-ce que vous avez à vous plaindre et à soupirer comme cela? Nous vous entendons tous les soirs du parloir et cela me fait de la peine.
— Oh ! madame, lui dis-je, je suis une pauvre pécheresse, je soupire à propos de mon àme I
— Est-ce pour cela, dit-elle, que le pudding était si lourd aujourd’hui ?
— Ohl madame, madame, dis-je, si vous vouliez ne pas
148 ruth:
penser aux choses de la chair, et vous inquiéter de votre âme immortelle. »
« Et je secouais la tête en pensant à son âme : « Mais, ditelle avec sa voix douce, je pense tout le jour à mon âme, si vous voulez dire par là que nous devons tâcher de faire la volonté de Dieu. Mais il est question maintenant de pudding; M. Thurstan n’a pas pu en manger, et je suis sûre que vous serez fâchée de cela. »
«Eh bien! j’en étais fâchée, mais je ne voulais pas l’avouer, parce qu’elle avait l’air de s’y attendre, et je dis : « C’est bien dommage de voir élever des enfants pour les choses de la chair; > après cela je me serais bien mordu la langue, car madame avait l’air si sérieux, et je pensais à mon pauvre petit qui n’avait pas eu à dîner. Enfin elle dit:
« Sally, croyez-vous que Dieu nous ait mis dans ce monde pour être égoïstes, et pour nous occuper seulement de nousmêmes ; ou bien pour nous aider les uns les autres de tout notre cœur comme Christ le faisait pour tous ceux qui avaient besoin de lui ? »
< Je ne répondis rien, je ne savais que dire. Elle continua :
« Vous rappelez-vous cette belle réponse dans votre catéchisme, Sally ? »
c J’étais bien aise d’entendre une dissidente parler si bien du catéchisme. Elle reprit :
c C’est c pour faire mon devoir dans la position à laquelle il a plu à Dieu de m’appeler. » Eh bien ! votre situation est d’être servante, et elle est aussi honorable que celle d’un roi, si vous y réfléchissez, car vous devez servir les autres d’une manière, et le roi d’une autre manière. En quoi devez-vous aider et servir les autres pour faire votre devoir ? Est-ce faire la volonté de Dieu et le suivre, que de donner à un enfant une nourriture malsaine ? *
« J’étais si entêtée que je ne voulais pas céder, et je dis : « Je voudrais que les gens sussent vivre de miel sauvage et de sauterelles, et qu’ils laissassent les autres travailler à leur sa-
RUTH. 149
lut, » et je me mis à soupirer tout haut sur l’âme de ma maîtresse. Elle sourit à demi et dit :
< Eh bien ! Sally, demain vous aurez le temps de travailler à votre salut; mais comme il n’y a pas de sauterelles en Angleterre, et que quand il y en aurait je ne crois pas que cela convint à M. Thurstan, je viendrai faire le pudding et je tâcherai de le bien faire, non-seulement pour qu’il lui plaise, mais parce qu’il y a une bonne et une mauvaise manière de faire toutes choses : la bonne est de faire ce qu’on fait aussi bien qu’on le peut, comme en la présence de Dieu; la mauvaise est d'être préoccupé de soi-même, et de négliger ce qu’on a à faire pour suivre sa propre volonté. » Eh bien ! j’ai pensé à cela quand je vous ai vue faire les lits ce matin t vous soupiriez tant, que vous ne pouviez pas secouer les oreillers; votre cœur n’était pas à votre ouvrage, et pourtant c’était le devoir que Dieu vous avait confié. Je sais bien qu’il n’est pas question de cela dans les sermons, et pourtant ils ne sont pas si loin du but quand ils disent : t Fais selon ton pouvoir tout « ce que tu auras à faire. » Essayez pendant un jour de penser à bien faire toutes les petites choses de la maison comme en présence de Dieu, au lieu de les expédier à moitié, et vous les ferez toutes bien mieux, et vous n’aurez plus le temps de pleurer pi de soupirer. »
Sally s’enfuit afin de mettre chauffer de l’eau pour le thé, et elle réfléchit avec un peu d’effroi au discours qu’elle venait de faire dans le parloir. Mais elle vit avec une grande satisfaction que depuis lors Ruth soigna son enfant et accomplit tous ses devoirs avec énergie et sérénité. Miss Benson eut sa part dans cette amélioration, quoique Sally s’en attribuât tout le mérite. Un soir qu’elle travaillait avec Ruth, elle se mit à parler de l’enfant, et peu à peu elle raconta à Ruth sa propre enfance. L’éducation devint ensuite le sujet de la conversation, et le résultat fut que Ruth se décida à se lever de grand matin pour acquérir l’instruction qu’elle aurait à donner plus tard à son enfant. Son esprit était sans culture, elle avait peu lu,
RUTH
mais elle avait du goût naturel et un excellent jugement. Elle se mit à l’œuvre sous la direction de M. Benson. Elle lisait les livres qu’il lui indiquait avec une attention persévérante; elle n’entreprit d’apprendre aucune langue étrangère, quoique son ambition fût d’arriver à savoir le latin pour l’enseigner à son Sis. Elle apprenait pendant ses matinées d'été à vivre fidèlement et sérieusement dans le présent, en laissant le passé et l’avenir entre les mains de Dieu. Quand elle était fatiguée, elle se levait et allait regarder son enfant endormi, et toutes ses pensées étaient des prières pour lui, et elle retournait ensuite courageusement à son travail.
Les dissidents, au nombre desquels était M. Benson, ne voient point de nécessité à baptiser les enfants immédiatement après 1 eur naissance ; et plusieurs circonstances réunies retardèrent la consécration à Dieu du petit Léonard jusqu’à l’âge de six mois. Le sujet du baptême avait donné lieu à bien des conversations dans le petit parloir entre le frère, la sœur et leur protégée ; les questions de Ruth trahissaient parfois beaucoup d’ignorance, mais elles indiquaient aussi des réflexions sérieuses; les réponses de M. Benson tendaient plutôt à l’encourager dans oette voie qu’elles ne lui donnaient des explications positives, et miss Benson suggérait sans cesse une foule d’idées toujours simples et quelquefois originales, mais pleines de ce sentiment religieux vrai et profond qui appartient parfois à ceux qui au premier abord paraissent seulement affectueux et sensés. Les explications que M. Benson avaient données à Ruth sur cette question l’avaient, comme il le désirait, amenée à y réfléchir si sérieusement, que la cérémonie qui allait avoir lieu, quelque simple qu’elle fût extérieurement et quelques tristes souvenirs qu’elle rappelât., était à leurs yeux, à tous, revêtue de l’austère grandeur d'un acte de foi et de fidélité.
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La chapelle, comme nous l'avons dit, était à côté de la maison du pasteur. Toute l'assistance devait se composer de M. et missBenson, de Ruth avec son enfant, et de Sally qui, pleine de son importance comme membre de l’Église anglicane, croyait faire un acte de condescendance en demandant la première à assister à un baptême de dissidents. Si elle ne l’avait pas demandé, on ne lui en aurait pas parlé, tant ses maîtres désiraient laisser aux autres la liberté qu’ils réclamaient pour eux-mêmes ; mais ils lui accordèrent sa demande avec plaisir, car ils aimaient à sentir qu’ils formaient une seule famille, et que les intérêts de l’un d’eux étaient les intérêts de tous. Toutefois il en résulta des conséquences auxquelles ils ne s’attendaient pas. Sally, très-préoccupée de l’événement qu’elle devait sanctionner par sa présence, en parla entre autres aux domestiques de M. Bradshaw.
Miss Benson fut un peu surprise de recevoir une visite de Jemima Bradshaw le matin même du jour où le petit Léonard devait être baptisé. Miss Bradshaw venait, avec toute l’ardeur d’une imagination de jeune fille, demander la permission d’assister au service de l’après-midi. Elle n’avait jamais vu baptiser personne, parce qu’elle était en pension au moment de la naissance de ses petites sœurs, et d’ailleurs la beauté et la grâco de mistriss Denbigh l’avaient frappée au premier abord, et elle avait conservé un intérêt romanesque pour cette veuve presque aussi jeune qu’elle, à laquelle la réserve et la retraite semblaient ajouter un nouveau charme.
« Oh ! miss Benson, je n’ai jamais vu de baptême ; papa dit que je puis venir, si vous pensez que cela ne déplaise pas h M. Benson et à mistriss Denbigh; et je serais si tranquille ; je me mettrai derrière la porte, où vous voudrez 1 Mais je voudrais tant voir baptiser oe beau petit enfant. On doit l’appeler Léonard, comme M. Denbigh, n’est-co pas? •
— Non, pas précisément, dit miss Benson un peu embarrassée.
— - Est-ce que M. Denbigh ne s’appelait pas Léonard? Maman
pensait qu’on lui donnerait son nom et moi aussi. Mais je puis venir au baptême, n’est-ce pas, chère miss Benson? »
Miss Benson donna son consentement avec un peu de répugnance. Son frère et Ruth partagèrent ce sentiment sans l’exprimer, et ce fut bientôt oublié.
Jemima attendait gravement dans la vieille sacristie attenante à la chapelle, quand le pasteur et sa famille entrèrent. Elle pensait que Ruth était si pâle et avait l’air si sérieui parce qu’elle était veuve; elle ne savait pas que Ruth venait devant Dieu comme une enfant qui s’était égarée, comme une mère qui avait encouru une lourde responsabilité et que l’amour maternel amenait à Dieu pour demander plus de foi et de force. Eu pensant à l’avenir de son fils, à cet avenir que toute sa tendresse ne pouvait pénétrer, elle tremblait; mais en entendant parler de l’amour de Dieu qui dépasse l’amour maternel le plus ardent, la paix rentrait dans son âme avec la prière. Elle se tenait debout, appuyant sa joue pâle sur la tête de son enfant qui dormait sur son sein; ses yeux étaient voilés par ses longs cils, mais ses regards n’était point fixés sur ce qui l’entourait; elle cherchait à pénétrer l’avenir et à distinguer la vie réservée k son enfant.; mais le voile était trop 4pais pour que l’amour humain le plus tendre pût le pénétrer. L’avenir était caché auprès de Dieu.
M. Benson, debout au-dessous de la fenêtre dont la lumière éclairait ses cheveux blancs, semblait absorbé dans la cérémonie qu’il accomplissait. Sa voix, faible et musicale quand il ne l’élevait pas, devenait étrange et dure s’il était obligé de la forcer ; mais ce fut de l’accent le plus doux, comme le murmure d’une colombe qui couve ses petits, qu’il dit : « Prions Dieu, » et lorsque la petite congrégation fut agenouillée on pouvait entendre la faible respiration du petit enfant, tant le silence était profond 1 La prière fut longue, les pensées et le; craintes se succédaient dans l’esprit de M. Benson, et il expo sait à Dieu toutes ses inquiétudes pour chercher en lui la direction et la force. Avant la fin, Sally s’échappa doucement,
RUTÇ.
et miss Benson fut si étonnée de son départ qu’elle ne pouvait plus faire attention à ce que disait son frère. Le service fini, miss Bradshaw demanda la permission de porter l’enfant jusqu’à la maison ; mais Ruth le serra dans ses bras comme s’il n’y avait de sécurité pour lui que près de sa mère. M. Benson vit l’air de désappointement de Jemima.
« Venez prendre le thé avec nous, dit-il, cela ne vous est pas arrivé depuis que vous avez été en pension.
— Je voudrais bien, dit miss Bradshaw rougissant de plaisir; mais il faut que je demande la permission à papa. Puis-je courir à la maison pour la demander?
— Certainement, ma chère. *
Heureusement, M. Bradshaw était à la maison, car la permission de la mère n’aurait pas suffi. Elle reçut des recommandations nombreuses sur sa conduite.
« Ne mettez pas de sucre dans votre thé, Jemima; avec leur revenu, les Benson ne doivent pas être en état de se servir de sucre. Et ne mangez pas beaucoup, vous aurez tout ce que vous voudrez en revenant ; rappelez-vous que l’entretien de mistriss Denbigh doit leur coûter très-cher. »
Jemima revint chez M. Benson fort calmée, mais craignant beaucoup que son appétit ne lui fit oublier la pauvreté de son hôte. Miss Benson et Sally, pendant ce temps, avaient fait des gâteaux dont elles étaient très-fières. L’économie stricte de la maison et l’oubli complet d’eux-mêmes que pratiquaient en général le frère et la sœur, cédaient toujours devant le goût qu’ils avaient pour l’ancienne hospitalité.
« Pourquoi avez-vous quitté la chapelle avant la fin de la prière? demanda miss Benson à Sally.
— Ah! c’est que je pensais que monsieur aurait soif après avoir prié si longtemps, et je me suis sauvée pour faire chauffer l’eau pour le thé. j
Miss Benson allait la reprendre d’avoir pensé à autre chose qu’à la prière ; mais elle se souvint combien le départ de Sally avait troublé son attention, et elle ne dit rien.
RUTH
Miss Benson fut très-désappointée en voyant Jemirna se borner à un seul morceau de ce gâteau qu’elle avait eu tant de plaisir à faire, et Jemima aurait bien voulu pouvoir oublier un moment les questions que son père lui ferait à son retour sur le repas, son étonnement d’entendre parler d'autre chose que de pain et de beurre, et la phrase finale : « Je me demande toujours comment Benson peut suffire à de pareilles dépenses avec son traitement. » Sally aurait pu raconter des traits ignorés de renoncement, où la main gauche ne savait pas ce que faisait la main droite, et que M. et miss Benson pratiquaient sans se douter que ce fût un sacrifice et une vertu, dans le seul désir de pouvoir faire du bien à ceux qui souffraient ou de remplir les devoirs de l'hospitalité. Le plaisir qu'y trouvait miss Benson aurait suffi pour prouver que les petites dépenses extraordinaires qu’entraînait chez elle la présence d’un étranger n’étaient pas une extravagance, mais une véritable bonne œuvre. Pauvre Jemima ! elle avait grand’falm et les gâteaux étaient si bons! mais la vertu l’emporta, et elle refusa.
Pendant que Sally desservait, miss Benson et Jemima montèrent avec Ruth qui allait coucher Léonard.
« Je n’avais pas la moindre idée qu’un baptême fût quelque chose de si solennel, dit miss Bradshaw. M. Benson parlait comme s’il avait sur le cœur un poids que Dieu seul pouvait alléger.
— Mon frère sent très-profondément, dit miss Benson, qui voulait couper court à la conversation, car elle savait bien que plusieurs phrases de la prière avaient été suggérées à M. Benson par la triste histoire dont il s’agissait.
— Je ne l’ai pas tout à fait compris, reprit Jemima; pourquoi disait-il : « Tu laisseras venir à toi cet enfant que le monde c repousse, et tu le béniras de ta puissante bénédiction? * Pourquoi ce cher petit serait-il repoussé? Je ne sais pas si ce sont exactement là les mots, mais c’est au moins le sens.
— Ma chère, votre robe est mouillée ; elle a dû tremper dans la baignoire, laissez-moi l’essuyer.
RUTH
— Oh ! merci, ne vous inquiétez pas de ma robe, » dit Jemima préoccupée de sa question : mais en se retournant elle aperçut les lamies que Ruth laissait tomber en silence dans la baignoire où s’ébattait son enfant. Jemima sentit qu’elle avait touché sans le vouloir à quelque corde sensible, et elle se hâta de passer à un autre sujet au grand soulagement de miss Benson. Pendant longtemps Jemima oublia cette circonstance, mais plus tard elle comprit ce que cela signifiait. Pour le moment, tout ce qu’elle demandait, c’était la permission de servir à quelque chose à mistriss Denbigh. Elle avait un grand goût pour la beauté, et ce goût était peu satisfait chez elle. La tristesse de Ruth ajoutait à ses charmes, et la simplicité de ses vêtements semblait lui prêter cette grâce qu’une belle draperie prête à une statue grecque. Le roman prétendu de la vio de Ruth avait frappé son imagination ; aussi était-elle heureuse en aidant Ruth à déshabiller Léonard, et un regard et un sourire de Ruth lui suffisaient comme récompense.
Quand Jemima fut partie avec le domestique qui était venu la chercher, il y eut un petit concert de louanges.
* C’est une bonne fille, dit miss Benson, elle se souvient de toute son enfance ; elle vaut deux fois mieux que M. Richard ; c’est toujours la même chose que lorsqu’ils étaient petits et qu’ils avaient cassé une fenêtre dans la chapelle ; il s'est sauvé, mais elle est venue frapper à notre porte, et je vois encore son honnête petit visage tout effrayé, et je l’entends me dire ce - qu’elle avait fait et m’offrir tout son argent pour payer la fenêtre. Sans Sally, nous n’aurions jamais su que M. Richard en était aussi.
— Rappelez-vous, dit M. Benson, comme M. Bradshaw a toujours été sévère avec ses enfants; il n’est pas étonnant que le pauvre Richard fût poltron.
— Il l’est encore ou je me trompe bien, dit miss Benson, et M. Bradshaw a été tout aussi sévère pour Jemima, et pourtant elle ne manque pas de courage. Mais je n’ai pas confiance en
RUTH
Richard; je n’aime passes manières. Et l’année dernière, quand M. Bradshaw a été en Hollande pour ses affaires, son fils n’est pas venu à la chapelle la moitié aussi régulièrement pendant ce temps-là, et je crois toujours l’histoire de sa chasse à courre à Smithiles.
— Tout cela n’est pas bien grave pour un garçon de vingt ans, dit M. Benson en souriant.
— Non, pas en soi, mais je n’aime pas à le voir devenir tout de suite si rangé quand son père revient à la maison.
— Léonard n’aura jamais peur de moi, dit Ruth, revenant à ce qui lui remplissait l’esprit. Je tâcherai d’être une amie pour lui dès son enfance, et vous m’aiderez à être une amie sage, n’est-ce pas, monsieur?
— Pourquoi l’avez-vous appelé Léonard, Ruth? demanda miss Benson.
— C’était le nom du père de ma mère, et il était si bon....; j’ai pensé que si Léonard pouvait devenir comme lui....
— Vous souvenez-vous des discussions sur le nom de miss Bradshaw, Thurstan? Son père voulait l’appeler Hepzibah, et, dans tous les cas, voulait un nom de l’Ecriture; et mistriss Bradshaw voulait Juliana, d’après je ne sais quel roman qu’elle venait de lire. On a fini par choisir Jemima, parce que c’était un nom de l’Écriture, et qu’il pouvait aussi aller à une héroïne de roman.
— Je ne savais pas que Jemima fût un nom de l’Écriture, dit Ruth.
— Ohl si. C’est une fille de Job : Jemima, Kesia et Keren Happuck. 11 y a beaucoup de Jemima dans ce monde, et quelques Kesia; mais je doute qu’on ait jamais appelé personne Keren Happuck, et pourtant nous en savons autant sur les unes que sur les autres. Ce qui prouve que tout le monde aime un joli nom, qu’il soit tiré de l’Écriture ou non.
— Quand aucune idée ne se rattache au nom, dit M. Benson.
— Moi, on m’a appelée Foi, comme une vertu théologale,
RUTH
parce que ma mère le désirait , et j’aime mon nom, quoique beaucoup de personnes le trouvent trop puritain ; et Thurstan a été nommé ainsi parce que mon père l’a voulu : car, quoiqu’on le trouvât quelquefois un peu radical, il était très-fier, au fond du cœur, de descendre d’un vieux sir Thurstan, qui avait figuré dans les guerres avec la France.
— La différence entre la théorie et la pratique, entre les pensées et les actions, » dit M. Benson qui était en train de se laisser aller aux charmes de la conversation.
Miss Benson tricotait comme à l’ordinaire et regardait son frère; Ruth arrangeait les vêtements de son enfant pour le lendemain. C’était leur manière habituelle de passer la soirée ; mais le calme profond, la fenêtre ouverte, les doux parfums qui venaient du jardin et le beau ciel étoilé laissèrent dans les » souvenirs de Ruth l’idée d’un jour de fête. Sally elle-même semblait plus paisible qu’à l’ordinaire quand elle vint pour la prière, et miss Benson et elle montèrent avec Ruth pour voir Léonard endormi.
i Dieu le bénisse 1 dit miss Benson en se baissant pour baiser la petite main potelée qui reposait sur la couverture.
— Bonsoir, Ruth ! et ne vous levez pas trop tôt. Ce serait une pauvre sagesse et une triste économie que de ruiner votre santé. Bonsoir !
— Bonne nuit, chère miss Benson ! Bonne nuit, Sally 1 »
Quand Ruth eut fermé la porte, elle s’approcha de nouveau
du lit de son fils et le regarda jusqu’à ce que ses yeux fussent pleins de larmes.
« Dieu te bénisse, mon enfant 1 Tout ce que je demande, c’est d’être un de ses instruments et de ne pas être rejetée comme inutile ou pis que cela. »
Ainsi finit le jour du baptême de Léonard.
M. Benson avait donné des leçons à quelques enfants, comme par une faveur particulière; mais les facultés de ses petits élèves ne l’avaient pas préparé aux progrès de Ruth. Les premières leçons qu’elle avait reçues de sa mère ne s’étaient jamais effa*
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cées de son esprit, et son maître était constamment surpris de la rapidité aveo laquelle elle surmontait tous les obstacles, et de la passion qu’elle apportait dans l’étude de tout ce qui était beau. Ruth n’avait point conscience, pour sa part, des facultés qu’elle possédait ; elle ne pensait point à elle-même ; tout son esprit était absorbé par son fils et par ce qu’il fallait apprendre pour le lui enseigner plus tard. Si quelque chose eût pu lui ouvrir les yeux sur ce qu’elle valait, c’eût été le dévouement de Jemima. M. Bradshaw n’aurait jamais imaginé que sa fille pût se regarder comme inférieure à la protégée du pasteur; mais il en était ainsi, et jamais chevalier errant ne se trouva plus honoré d’obéir à sa dame que Jemima ne croyait l’être quand Ruth lui permettait de faire quelque chose pour elle ou pour . son fils. Ruth l’aimait tendrement malgré l’impatience que lui causait quelquefois la franche admiration de Jemima.
« Je vous en prie, ne me dites pas quand on me trouve jolie;
— Mais mistriss Postlewaithe ne disait pas seulement que vous étiez belle, mais aussi que vous aviez l’air doux et bon.
— Raison de plus pour ne pas me le dire ; je puis être jolie, mais je ne suis pas bonne ; et d’ailleurs, je ;crois qu’il n’est pas bon de raconter ce qu’on dit derrière le dos des gens. »
Ruth parlait si sérieusement que Jemima craignit de l’avoir fâchée.
Si elle avait voulu, elle aurait pu être vêtue des pieds à la tête des présents que M. Bradshaw voulait lui faire, mais elle les refusait constamment, parfois même contre le gré de miss Benson.- Mais puisqu’il ne pouvaitpas l’accabler de cadeaux, au moins M. Bradshaw voulait-il lui montrer son estime en l’invitant chez lui , et après quelque hésitation elle se décida à y accompagner M. et miss Benson. La maison ôtait carrée et massive, et presque tous les meubles étaientgrisfoncé.Mistriss Bradshaw partageait le désir de son mari d’être prévenante pour Ruth; au milieu de son indolence naturelle elle avait un grand
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goût pour la beauté et l’agrément des manières, en opposition avec ia passion exclusive de son mari pour les choses utiles, et ce goût avait rarement trouvé une satisfaction aussi complète et aussi pure que le plaisir qu’elle avait à suivre les mouvements de Ruth dans le salon qui semblait recevoir de sa présence l’éclat et le charme qui lui manquaient en général. Mistriss Bradshaw soupirait en regrettant que sa fille ne fût pas assez jolie pour pouvoir imaginer un roman sur son compte, car mistrisss Bradshaw n’échappait à la vie prosaïque qu’elle menait comme femme de M. Bradshaw que pour construire des châteaux en Espagne sur le plan des mauvais romans du jour. Son instinct du beau n’allait pas jusqu’à la beauté morale, et ne lui faisait pas remarquer le charme qu’un cœur affectueux et ardentdonnaitau visage peu remarquabledesafilleJemima,dor'lés yeux noirs étaient sans cesse occupés à quêter de tout le monde un regard d’admiration pour son amie. Cette première soirée chez M. Bradshaw se passa comme toutes celles qui suivirent. Le thé vint, avec un service aussi riche et aussi laid qu’il fût possible de se le procurer pour de l’argent. Les dames prirent leur ouvrage et M. Bradshaw, debout devant la cheminée, lavorisa la compagnie de ses opinions sur plusieurs sujets. Ses opinions avaient toute la valeur que peuvent avoir celles d’un homme qui ne voit jamais qu’un côté de la question; elles s’accordaient sur plusieurs points avec celles de M. Benson. Mais il se permit deux ou trois fois une excuse en faveur de ceux qui n’étaient £as du môme avis, et M. Bradshaw l’écoutait avec cette espèce de pitié indulgente qu’on éprouve pour un enfant qui déraisonne sans le savoir. Peu à peu mistriss Bradshaw et miss Benson tombèrent dans le tête-àtête, et Ruth et Jemima en firent autant dans un autre coin. Deux enfants trop tranquilles pour leur âge furent renvoyées de bonne heure pâr leur père, parce que l’une d’elles s’était permis de parler trop haut pendant qu’il expliquait un changement survenu dans quelque tarif. Un moment avant le souper, on annonça un monsieur que Ruth n’avait pas encore vu,
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mais qui semblait très-lié avec le reste de la société : c’était M. Farquhar, l’associé de M. Bradshaw, qui revenait à Eccleston après un assez long séjour sur le continent. Il semblait fort à son aise chez M. Bradshaw, mais parlait peu. Il était étendu dans son fauteuil, les yeux à demi fermés tout en examinant tout le monde ; toutefois il n’y avait rien d’impertinent ni de désagréable dans ses manières. Ruth fut étonnée de l’entendre contredire M. Bradshaw, et s’attendait à quelque accès d’humeur; mais, pour la première fois de la soirée, M. Bradshaw, sans renoncer absolument à son avis, admit pourtant la possibilité qu’on pût avoir quelque chose à dire en faveur de l’autre côté de la question. M. Farquhar discuta ainsi quelques sujets avec M. Benson, mais aveô plus de respect que M. Bradshaw. En somme, quoique M. Farqhuaf n’eût pas adressé la parole à Ruth, elle reçut l’impression que c’était un homme qu’on devait respecter et qu’on pouvait peutêtre aimer.
Sally les attendait , et commença immédiatement ses questions sur la soirée. .
« Eh bien ! qui y avait-il, et que vous a-t-on donné à souper?
— Il n’y avait que M. Farquhar et des sandwiches, des biscuits et du vin ; c’était bien assez, dit miss Benson en montant.
— M. Farquhar ! On dit qu’il pense à miss Jemima 1
— Quelle folie ! il est d’âge à être son père, Sally !
— 11 a peut-être dix ans de plus qu’elle ; mais ce n’est pas une raison pour que ce soit une folie, murmura Sally en rentrant dans la cuisine ; leur Betsy sait ce qu’elle dit, et elle n’en aurait pas parlé pour rien. »
Ruth jugea en se couchant que ce mariage était au moins très-improbable.
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Un matin, M. et miss Benson partaient pour faire une visite à un fermier des environs, membre de la congrégation. Rutb et Sally devaient passer toute l'après-midi ensemble, et, pendant que Sally était occupée dans sa cuisine, Ruth emporta son enfant dans lè jardin. Il y avait près d’un an qu’elle était chez les Benson; elle eût dit qu’elle était arrivée la veille, et pourtant qu’une existence tout entière s’était écoulée depuis. Les giroflées que miss Benson avait semées l’année précédente en revenant du pays de Galles étaient couvertes de fleurs, et il semblait à Ruth qu’elle avait toujours vécu dans cette maison, qu’elle en avait toujours aimé les habitants, et qu'elle avait toute sa vie entendu Sally chanter la chanson qui retentissait en ce moment dans la cuisine et ne méritait guère ce nom, si le sentiment musical est un élément indispensable de la chanson.
Mais c’était Ruth elle-même, qui avait le plus changé. Elle ne s’en rendait pas compte, mais elle le sentait. Elle jouissait de l’exercice de ses facultés intellectuelles et aimait à penser à tout ce qu’elle avait à apprendre. Elle essayait d’oublier tout ce qui avait précédé cette dernière année : c’était un mauvais rêve, et pourtant elle ne pouvait chasser un certain amour pour le père de l’enfant qu’elle serrait sur son sein ; cela lui semblait naturel, même en y pensant devant Dieu. Le petit Léonard étendait ses mains vers les fleurs, et Ruth le coucha sur le gazon et lui jeta des roses. 11 riait et essayait de lui ôter son bonnet. Les boucles de ses cheveux châtains la faisaient paraître plus jeune encore : il semblait impossible qu’elle fût la mère de l’enfant qu’elle tenait dans ses bras. Tout à coup les cloches se mirent à sonner, et, quand le vieux carillon eut fini l’air qu’il faisait retentir depuis un siècle, Ruth embrassa son enfant ; sans savoir pourquoi, elle avait les larmes aux yeux, et elle pria Dieu de le bénir.
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A ce moment apparut Sally habillée pour la soirée. Son ouvrage était fini, et elle venait chercher Ruth pour prendre le thé. Elle cueillit un brin de citronnelle qu’elle sentait de toutes ses forces. « Gela me rappelle tou ours l’église de mon village, dit-elle. Tenez, prenez une feuille de cassis pour mettre dans la théière, Cela donne du goût au thé. Nous avions des abeilles autrefois contre ce mur ; mais, quand madame est morte, nous avons oublié de le leur dire et de les mettre en deuil, et naturellement elles ont essaimé sans que nous en sussions rien, et l’hiver d’après elles sont mortes de froid. L’eau doit bouillir maintenant, et il est temps de rentrer Léonard, car voilà le serein qui tombe. Voyez, toutes les marguerites se ferment. »
Sally recevait Ruth dans k cuisine ce soir-là ; aussi étaitelle très-polie.
Léonard s’endormit sur le canapé du parloir, et Ruth et Sally restèrent à travailler près du feu de la cuisine. Sally, comme d’ordinaire, conduisait la conversation.
« Oui, les choses étaient différentes quand j’étais jeune, ditelle : les œufs coûtaient vingt sous les deux douzaines, et le beurre dix sous la livre. Je n’avais que soixante-quinze francs, et j’étais toujours propre et bien tenue, et maintenant tout le monde n’en fait pas autant avec deux cents francs, et on payait mieux ses dettes dans ce temps-là. *
Après un petit soupir sur le temps actuel, Sally reprit :
« Il ne faut pas que vous croyiez que je n’ai que soixantequinze francs maintenant. D’abord la mère de M. Thurstan rn’a donné cent francs, en disaut que je les gagnais bien, j’étais de ron avis, en sorte que je les ai pris sans difficulté. Mais, après sa mort, M. Thurstanet miss Foi m'ont dit un jour pendant que j’apportais le thé:
« Sally, nous trouvons qu’il faut augmenter vos gages.
« — Qu’est-ce que cela vous fait? » leur répondis-je en colère (car je trouvais qu’ils étaient bien pressés de toutchanger: et avaient déjàô-é le canapé de sa place, pour le mettre là où
, RUTH. 163
il est maintenant) ; tant que je suis contente, cela ne vous regarde pas.
t — Mais, dit mis3 Foi (car elle est toujours la première à parler, faites-y attention ; mais c’est monsieur qui termine toujours tout par quelque raison à laquelle elle n’avait pas pensé : il a toujours eu de l’esprit) ; mais, Sally, tous les do- « mestiques de la ville ont au moins cent cinquante francs, et t vous avez autant de peine qu’eux.
< -*■ M’avez-vous jamais entendue me plaindre de mon ou- « vrage pour me parler ainsi? Attendez que je m’en plaigne, « dis-je, et jusque-là, ne vous mêlez pas de mes affaires! » Et je m’en allai en colère ; mais dans la soirée M. Thurstan vint dans la cuisine, et vous savez comment il sait s’y prendre; d’ailleurs j’avais une idée,... vous n’en parlerez pas au moins! »
Ruth promit le secret et Sally continua :
« Je pensais que je serais bien aise d’être riche, et de tout laisser àM. et à miss Foi, et je pensais qu’avec cent cinquante francs par an je pourrais devenir riche ; tout ce que je craignais c’était que quelqu’un ne voulût m’épouser pour mon argent; mais j’ai tenu les hommes à distance. Ainsi donc, j’ai pris un air reconnaissant, j’ai remercié M. Thurstan de ses bontés, et j’ai pris les cent cinquante francs; mais que croyezvous que j’en aie fait? ajouta Sally d’un air triomphant :
— Eh bien ! qu’avez-vous fait? demanda Ruth.
— J’ai économisé sept cent cinquante francs, reprit Sally lentement et en pesant ses paroles ; mais ce n’est pas tout : j’ai fait faire un testament par un notaire. Voilà, ma fille, ditelle en donnant à Ruth une tape sur l’épaule.
— Gomment vous y êtes- vous prise?
— Ah ! voilà, j’y ai pensé bien longtemps avant de trouver le meilleur moyen. J’avais peur que l’argent n’allât à la cour de chancellerie si le testament n’était pas bien fait, et pourtant, je ne pouvais pas demander l’avis de M. Thurstan. Enfin, John Jackson l’épicier avait un neveu qui était apprenti chez un notaire à Liverpool, et il est venu passer huit jours ici. Je
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me suis dit: «Voilà mon affaire.... » Mais attendez, je voue raconterai mieux mon affaire avec mon testament à la main;, mais je vous préviens que je vous écrase, si vous me tra hissez. 9
Sally revint bientôt, rapportant un petit paquet enveloppé dans un mouchoir bleu ; elle s’assit, étala le mouchoir sur ses genoux, après l’avoir dénoué, et montra à Ruth un petit morceau de parchemin.
« Savez-vous ce que c’est que cela? dit-elle; cest du parchemin, et c’est là-dessus qu’on fait les testaments. On va en chancellerie si on ne se sert pas de cette étoffe-là, et je crois bien que Tom Jackson pensait qu’il aurait quelque nouveau profit si mon testament allait en chancellerie : car le coquin avait commencé par le faire sur un morceau de papier ordinaire, comme celui sur lequel on écrit les lettres, et il vint me lire cela tout haut ! Mais j'en savais trop pour me laisser attraper et je me dis: * Allons doncl mon garçon, je ne suis pas « une imbécile ; je sais bien qu’un testament sur du papier ne « vaut rien, mais je vais vous laisser aller votre tram. » Je l’écoutais tranquillement. Et voyez-vous, ce qu’il avait écrit ne faisait pas plus d’affaire de mes sept cent cinquante francs que vous n’en feriez pour me donner ce dé-là, et je comprenais tout ce qu’il avait mis ; ce n’était pas ce qu’il me fallait. Je voulais quelque chose qui fit réfléchir, et que le sens de la chose fût enveloppé comme j’enveloppe mes belles robes. « Tom, dist je ce n’est pas sur parchemin. — Cela n’y fait rien, me dit- « il c’est tout aussi bien ; nous aurons des témoins, et c est « valable. » Pendant quelque temps cetto idée d’avoir des témoins me plaisait; mais je me dis bientôt qu’il fallait que ce fût fait suivant la loi, et pas comnrti tout le monde aurait pu le faire, même moi. Ainsi, je dis: «Tom, il faut que ce soit sur « parchemin.— Mais le parchemin coûte de l’argent, » me dit-
il très-gravement. - «Oh! est-ce cela? mon garçon, pensai- « ic Voilà pourquoi on me refuse la loi.... Tom, dis-je, il me « le faut sur parchemin ; je payerai ce qu’il faudra, mais c’est
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t sept cent cinquante francs, sans compter ce que je pourrai « encore mettre de côté, et je veux que ce soit en sûreté, c Faites-le faire sur parchemin, et je vous dirai une chose, « mon garçon : je vous donnerai dix sous pour chaque mot de c loi bien sonnant que vous y mettrez. Votre maître doit avoir c honte de son apprenti si vous ne pouvez pas écrire quelque * chose qui ait meilleure façon que cela. » Eh bien! il se mit un peu à rire; mais j’ai tenu ferme, et il l'a fait sur parchemin. Voyez, lisez-moi cela si vous pouvez, » dit-elle en le donnant à Ruth.
Ruth sourit et se mit à lire; Sally l’écoutait de toutes ses oreilles. Quand Ruth en vint au mot de testatrice, Sally l’arrêta.
« Ce fut la première pièce de dix sous. Je croyais d’abord qu’il allaitencore m’attraper; mais, quand ce mot-là fut venu, je lui donnai tout de suite ses dix sous. Je lui ai donné quatre pièces de dix sous, et six francs comme nous en étions convenus d’abord, et trois francs pour le parchemin. Voilà un testament fait suivant la loi. M. Thurstan sera joliment attrapé quand je viendrai à mourir, et qu’il retrouvera tout ce qu’il m’a donné de trop ; mais cela lui apprendra qu’il n’est pas si facile de faire renoncer une femme à sa volonté. »
Le moment du sevrage du petit Léonard approchait, et c’était l’époque fixée pour que Ruth essayât de se soutenir d’une manière plus ou moins indépendante des Benson. Tous y pensaient beaucoup, mais personne n’en parlait. Ils ne manquaient pourtant de courage ni les uns ni les autres ; mais le chemin n’était pas encore clair devant eux. Miss Benson était peut-être celle qui aurait vu le plus d’inconvénients à changer leur manière de vivre actuelle. Elle avait l’habitude de penser tout haut, elle détestait le changement, et d’ailleurs son cœur ârdent la disposait naturellement à la tendresse pour les enfants, à ce sentiment maternel qui avait manqué dans sa vie. Le petit Léonard régnait sur elle en maître, et ses aises, scs manies même, étaient volontiers sacrifiées au plaisir
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de soigner le petit être qui ne pouvait rien encore par luimôrae.
M. Benson avait échangé sa chaire avec un de ses collègues des environs, et revenait un lundi chez lui quand il trouva à la porte sa sœur qui l’attendait.
« Ne vous inquiétez pas, Thurstan, tout le monde va bien, mais j’ai quelque chose à vous dire. Ce ne sont que de bonnes nouvelles ; venez dans votre cabinet, que nous causions un peu tranquillement. »
Elle l’attira dans son cabinet, lui ôta sa redingote et le fit asseoir près du feu avant de commencer.
« Eh bien ! voyez comment les choses arrivent quand nous en avons besoin, Thurstan ! Ne vous êtes-vous pas souvent demandé comme moi ce que nous ferions quand viendrait le moment où nous avions promis à Ruth qu’elle gagnerait sa vie elle-même? Eh bienl voilà M. Bradshawqui arrange tout. Il m’a demandé hier, en entrant à la chapelle, si je voulais venir prendre le thé après le second service, parce que mistriss Bradshaw avait à me parler. 11 me laissait entendre trèsnettement que je ne devais pas amener Ruth, qui était enchantée de rester à la maison avec Léonard. Dès que je suis arrivée, mistriss Bradshaw m’a emmenée dans sa chambre et a fermé la porte; puis elle m’a dit que M. Bradshaw trouvait que Jemima était trop enfermée avec les enfants pendant leurs leçons, qu’il cherchait une personne au-dessus d’une bonne qui pût rester avec elles pendant que les maîtres y étaient, qui leur fit répéter leurs leçons et qui sortit avec elles; et elle a ajouté que M. Bradshaw (il était clair du reste que c’était lui qui avait dicté tout le discours) croyait que notre Ruth lui conviendrait parfaitement. Yoyons, Thurstan, n’ayez pas l’air si étonné, comme si cette idée ne vous était jamais entrée dans la tête 1 Pour moi, j’ai vu tout de suite à quoi tendait mistriss Bradshaw, et j’ai eu toutes les peines du monde à m’empêcher de sourire et de dire que nous serions enchantés, quand je n’aurais rien dû comprendre encore.
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— Je me demande ce que nous devons faire, dit M. Benson, oup'utôt je crois que je sais ce que nous devrions faire, si j’en avais seulement le courage.
— Eh quoi? dit sa sœur avec surprise.
— Je devrais aller raconter à M. Bradshaw toute l’histoire.
— Et faire chasser la pauvre Ruth de chez nous? dit miss Benson avec indignation.
— 11 ne le pourrait pas, reprit son frère, et je ne crois pas qu’il le tentât.
— Si fait, M. Bradshaw essayerait, et il publierait le péché de la pauvre Ruth, et toutes les portes lui seraient fermées. Je le connais bien, Thurstan. Et pourquoi le lui diriez-vous maintenant plutôt qu’il y a un an?
— Il y a un an, il ne voulait pas la mettre dans une place de confiance auprès de ses enfants.
— Et vous craignez qu’elle n’abuse de cette confiance? Vous avez vécu un an sous le même toit que Ruth, et vous craignez qu’elle ne fasse du mal aux enfants de M. Bradshaw? Depuis qu’elle est avec nous, est-ce que vous ou moi, ou Sally, quelques bons yeux qu’elle puisse avoir, nous avons vu Ruth faire quoi que ce soit de mal, de hardi, d’inconvenant! S’il en était autrement, je vous dirais : « Ne la laissez pas « entrer chez M. Bradshaw. » Mais ne parlez à un juge sévère ni de son chagrin ni du péché qu’elle a commis quand elle était si jeune. Elle n’est pas parfaite, elle est trop vive quelquefois. Avons-nous le droit pourtant de détruire tout son avenir en confiant son histoire à M. Bradshaw? Quel mal peut-elle faire? et d’ailleurs, qui est-ce qui a encouragé Jemima à venir si souvent voir Ruth? Ne disiez-vous pas que cela leur serait bon à toutes deux?
— Je ne vois pas quel pouvait être le danger, reprit M. Benson lentement et comme s’il n’était pas complètement convaincu. J’ai veillé sur Ruth; je crois que c’est un cœur pur et droit; son chagrin, son repentir, ses souffrances, l’ont rendue plus consciencieuse qu’on ne l’est en général à son âge.
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— Tout cela et aussi les soins qu’elle a donnés à son enfant, reprit miss Benson, enchantée de la tournure que prenaient les pensées de son frère.
— Ah! Foi, cet enfant que vous craigniez tant autrefois est devenu une bénédiction, vous le voyez, dit M. Benson en souriant faiblement.
— Oui, on peut être reconnaissant, et mieux que cela, d’un enfant comme Léonard ; mais je ne pouvais pas savoir qu’il serait si gentil.
— Mais revenons à Ruth. Qu’avez-vous dit à mistriss Bradshaw?
— Oh! que j’acceptais avec empressement, et je l’ai répété à M. Bradshaw quand il m’a demandé si sa femme m’avait parlé de leurs projets. Ils comprennent bien qu’il fallait vous consulter, ainsi que Ruth, avant de pouvoir considérer la chose comme arrangée.
— Et lui en avez-vous parlé?
— Oui, répondit miss Benson, qui craignait un peu d’avoir été trop vite.
— Et qu’a-t-elle dit?
— D’abord elle a eu l’air enchanté, elle est entrée dans tous mes arrangements pour garder Léonard pendant qu’elle serait chez M. Bradshaw; mais peu à peu elle est devenue pensive, elle s’est mise à genoux près de moi, et elle a caché son visage sur mes genoux ; elle tremblait comme si elle pleurait, et puis elle m’a demandé très-bas sans relever là tête : « Croyez-vous que je sois digne d’élever des petites filles, « miss Benson? » Elle disait cela si humblement et si timidement, que je n’ai pensé qu’àl’encourager, et je lui ai demandé si elle n’espérait pas être digne d’élever son fils pour être un vrai chrétien. Elle a relevé la tête et elle m’a regardée avec des yeux brillants et pleins de larmes en disant : « Avec l’aide « deOieu, j’essayerai d’élever mon enfant pour lui. * Alorsj’ai dit : * Ruth, il faudra travailler et prier pour Marie et pour « Élisabeth, si on vous les confie, comme vous travaillez et
RUTH
t comme vous priez pour votre enfant. » Elle a caché de nouveau son visage , niais elle a répondu très-nettement : « Je « travaillerai et je prierai. » Vous n’auriez point de crainte, Thurstan, si vu us l’aviez entendue hier soir.
— Je n’ai plus de crainte, dit-il; décidément, que les choses s’arrangent ; mais je suis bien aise qu’elles en aient été k ce point avant que j’aie rien su ; car je crois que mes indécisions sur les principes et sur leurs conséquences augmentent tous les jours.
— Vous êtes fatigué , mon cher frère ; et en pareil cas votre corps est plus à blâmer que votre conscience.
— Dangereuse doctrine ! *
Le sort en était jeté, et ils ne prévoyaient pas l’avenir; quelque terrible pourtant qu’il eût pu leur paraître au premier abord, ils auraient remercié Dieu s’ils avaient pu le deviner tout entier.
RUTII.