DEUXIÈME PARTIE
Les jours en s’écoulant paisiblement formèrent des mois et même des années , sans qu’aucun événement vint rappeler la fuite du temps au petit cercle de M. Benson. Depuis le jour où Ruth était entrée comme gouvernante chez M. Bradshaw, les seuls changements introduits dans la maison étaient ceux que le temps y amenait naturellement. Léonard était devenu un beau garçon de six ans, grand et fort, d’une beauté et d’une intelligence remarquables. Comme son existence se passait au milieu de personnes plus âgées que lui, il avait quelquefois l’air trop sérieux pour son âge ; on eût dit qu’il contemplait les mystères qui se présentent aux jeunes gens sur le seuil de la vie, et qui s’évanouissent à mesure que les années en s’écoulant les mettent en contact avec les réalités pratiques de la vie, à ce point qu’un grand orage de l’âme semble parfois nécessaire pour retrouver la faculté de comprendre les choses spirituelles. Mais dans d’autres moments la force et la gaieté de l’enfance éclataient tout à coup, et le poulain le plus folâtre, bondissant à côté de sa mère , n’aurait pas pu gambader plus légèrement ni paraître plus heureux que lui.
« Toujours à faire des sottises ! » tel était le jugement que portait sur son compte Sally, qui cependant n’aurait permis à personne d’en dire autant de son enfant chéri. Un jour même, elle fut sur le point de quitter la maison , parce qu’elle trouvait qu’on avait traité Léonard trop sévèrement. Voici ce qui
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s’était passé : Léonard montrait depuis quelque temps une étrange disposition à mentir ; il inventait Ses histoires qu’il racontait d’un air si sérieux , qu’à moins qu’elles ne fussent évidemment fausses, comme une certaine description d’une vache qui avait un chapeau, on le croyait presque toujours, et il en résultait parfois d’étranges conséquences. M. et miss Benson et Ruth n’avaient aucune expérience des enfants, sans quoi ils auraient reconnu une crise que traversent souvent les enfants qui ont une imagination active. Ils étaient très-malheureux de cette indifférence absolue pour la vérité ; en conséquence , il y eut un matin un conseil tenu dans le cabinet de M. Benson. Ruth était là, pâle , les lèvres serrées et gardant le silence ; le cœur lui manquait en écoutant les arguments qu’employait miss Benson pour prouver qu'il fallait fouetter Léonard, si on voulait le corriger de son habitude de raconter des histoires. M. Benson était triste et mal à son aise. L’éducation était pour eux tous une série d’expériences, et tous au fond du cœur craignaient tellement de gâter leur enfant bien-aimé , qu’ils en venaient parfois à des résolutions plus sévères que n’en auraient pris les parents d’une famille nombreuse, répartissant leurs affection sur plus de têtes. Enfin on se décida pour les mesures de rigueur, et Ruth elle-même avoua tristement qu’il fallait en venir là ; puis , toute tremblante, elle demanda doucement s’il fallait qu’elle assistât à l’exécution dont M. Benson devait être le ministre, et, sur la réponse négative qu’elle reçut immédiatement, elle monta péniblement dans sa chambre, s’agenouilla, se boucha les oreilles et se mit à prier.
Miss Benson, après avoir amené les autres à son avis, s’attendrit et eût voulu obtenir grâce pour Léonard; mais M. Benson avait écouté ses arguments avec plus d’attention qu’il n’en prêta à ses prières, et il répondit seulement : « Si c’est bien, il faut le faire ! » Puis il alla dans le jaTdin et coupa tranquillement une petite branche de cytise. Rentrant alors par la cuisine, il emmena dans son cabinet le petit garçon étonné et
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effrayé, et, le plaçant devant lui, il commença sur l’importance de la vérité une exhortation qu'il comptait terminer par ce qu’il regardait comme la morale de tout châtiment : ® Puisque vous ne pouvez pas vous souvenir tout seul de ce que je vous dis là, je suis obligé de vous faire un peu de mal pour que vous vous en souveniez; je suis bien fâché que ce soit nécessaire. »
Mais avant qu’il pût arriver à cette conclusion morale, pendant qu’il regardait tristement le visage terrifié de l’enfant, Sally entra brusquement.
« Et qu’est-ce que vous allez faire de cette belle branche que je vous ai vu couper, monsieur Thurstan? demanda-t-elle, les yeux brillants de colère de la réponse qu’elle attendait.
— Allez- vous-en, Sally, dit M. Benson, contrarié de la nouvelle difficulté qui se présentait.
— Je ne bouge pas d’ici que vous ne m’ayez donné cette branche, car je suis sûre que c’est pour faire du mal.
— Sally, rappelez- vous quel est celui qui a dit : t Celui qui « épargne la verge gâte son enfant! » dit M. Benson sévèrement.
— Oui, oui, je m’en souviens, et je me souviens aussi d’une autre chose qui ne vous conviendra pas tant. C’est le roi Salomon qui a dit cela , et le roi Roboam était le fils du roi Salomon et il ne valait pas grand’chose, et je me rappelle qu’il est dit de. lui dans le xii 8 chapitre du second livre des Chroniques : c Et il fit ce qui déplaisait à l’Éternel, car il ne dis- * posa point son cœur pour chercher l’Éternel. » Et on ne lui avait pourtant pas épargné la verge. Je n’ai pas lu la Bible tous les soirs depuis cinquante ans pour être prise en défaut par un dissident peut-être ! dit-elle d’un air de triomphe. Viens avec moi, Léonard, » ajouta-t-elle en tendant la main à l’enfant.
Mais Léonard ne bougeait pas ; il regardait sérieusement M. Benson. « Viens ! * reprit-elle avec impatience. Les lèvres de l’enfant tremblaient.
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* Si vous voulez me fouetter, mon oncle, vous le pouvez bien; cela ne me fait pas grand’ chose. »
La chose tournant ainsi, il était impossible à M. Benson de réaliser ses intentions. Il dit à Léonard qu’il pouvait s’en aller et qu’il lui parlerait une autre fois. Léonard sortit, plus dompté que si on l’avait fouetté. Sally resta un moment en arrière pour ajouter : « C’est à ceux qui sont sans péché de jeter la pierre à un pauvre enfant, et je ne fais que ce que font mes maîtres, quand j’appelle madame la mère de Léonard. * Elle fut fâchée un moment après de ce qu’elle avait dit : c’était un avantage inutile à prendre sur un ennemi qui s’avouait vaincu. M. Benson laissa tomber sa tête dans ses mains et soupira profondément.
Léonard s’enfuit dans la chambre de sa mère comme pour trouver un refuge. S’il l’eût trouvée tranquille, il aurait fondu en larmes à la suite de tant d’agitations; mais il la vit à genoux et sanglotant, et cela le calma tout à coup. Il se jeta dans ses bras en disant : a Maman, maman, je serai sage; je vous promets que je dirai la vérité, je vous le promets. » Et il tint sa parole.
Quant à miss Benson, elle se piquait de se laisser gouverner moins que personne par son affection pour Léonard : elle parlait sévèrement et avait de belles théories; mais sa sévérité se bornait aux paroles et ses théories n’étaient pas suivies de pratique. Elle lisait de gros livres sur l’éducation tout en tricotant des bas pour Léonard, et il n’est pas bien prouvé que ses mains ne fussent pas mieux employées que sa tête. Elle avait vieilli, mais son esprit était aussi ferme que jamais, et elle empêchait souvent son frère de se perdre dans les problèmes de la vie en le rappelant au devoir pratique dont il était question, et en lui remettant en mémoire que nous n’avons qu’à nous « attendre à Dieu » et à laisser entre ses mains le soin de l’avenir qu’il connaît seul.
Quoique les yeux de miss Benson fussent toujours aussi brillants que par le passé, ses cheveux étaient devenus
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presque complètement blancs, et un jour, en rangeant sa chambre avec Sally, elle s’écria, après avoir essuyé le miroir :
« Sally, j’ai l’air beaucoup plus âgé qu’autrefois l »
Sally, qui était en train de s’étendre sur l’augmentation du prix de la farine, reprit brusquement :
« Sans doute ! je suppose que cela nous arrive à tous. Mais trois francs la douzaine...
— Sally, recommença miss Benson, mes cheveux sont presque tous blancs; la dernière fois que je les ai regardés, je n’en avais pas beaucoup. Que faut-il que je fasse? Je me sens aussi en train de danser quand j’entends un orgue dans la rue que lorsque j’avais vingt ans, et j’ai toujours envie de chanter quand je suis heureuse comme autrefois, vous savez, Sally? Et c’est ridicule, quand on a les cheveux blancs et qu’on est une vieille femme de cinquante-sept ans 1
— Qu’est-ce que vous parlez de vieille femme? Vous avez au moins dix ans de moins que moi, et ]e travaille comme à vingt-cinq ans. Et vous allez peut-être vous mettre à vous teindre les cheveux maintenant? Je déteste toutes ces vanités.
— Oh! Sally, vous ne comprendrez donc jamais! Je voudrais trouver un moyen pour ne pas oublier que je suis vieille; je mets en général mon bonnet sans y regarder, en sorte que j’ai été très-étonnée tout à l’heure. J’y suis! je vais tresser une mèche de mes cheveux gris pour en faire une marque pour ma Bible. *
Mais Sally reprit brusquement :
« Une fois que vous aurez pensé à vous teindre les cheveux, vous vous mettrez bientôt du rouge! »
Miss Benson tressa ses cheveux gris en silence, tandis que Léonard les tenait d’un côté, en admirant sans cesse leur couleur ; il ne fut qu’à demi consolé de la nuance brune de ses cheveux en apprenant de miss Benson que, s’il vivait aussi longtemps qu’elle, il aurait aussi les cheveux gris.
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M. Benson, toujours délicat de santé et d’apparence, n’avait presque point changé ; Sally pouvait avoir de cinquante à soixante-dix ans, sans que personne pût lui assigner un âge entre ces deux dates. Le mobilier de la maison portait plus que les habitants l’empreinte des six années qui venaient de s’écouler; mais, si les meubles étaient fanés et les tapis usés, la propreté était si parfaite, le soin minutieux apporté à toutes choses si évident, et la pauvreté si noblement envisagée, que les yeux mômes trouvaient plus de charmes dans cette demeure que dans beaucoup de palais richement ornés. Le petit jardin, du reste, était si rempli de fleurs qu’il tenait lieu de toute autre élégance. Le cytise, qui avait l’air d’un petit bâton planté en terre à l’arrivée de Ruth, donnait maintenant des profusions de fleurs au printemps, et une ombre épaisse en été. Le houblon sauvage que M. Benson avait rapporté un soir de l’une de ses promenades, quand Léonard était encore dans les bras de sa mère, et qu’il avait planté auprès de la fenêtre du parloir, formait déjà des guirlandes sur le mur, et ses branches pendantes ondoyaient au vent. Le rosier jaune arrivait jusqu’à la fenêtre de miss Benson, et mêlait ses bouquets de fleurs aux rameaux d’un poirier chargé de fruits en automne.
Le plus grand changement extérieur s’était fait en Ruth; miss Benson disait quelquefois à Sally : « Comme Ruth est devenue belle ! » et quoique Sally répondît en grognant : « La grâce trompe et la beauté s’évanouit; »e suis bien heureuse que le Seigneur m’ait épargné tous ces pièges, » elle ne pouvait elle-même s’empêcher d’admirer Ruth. L’éclat de sa première jeunesse avait fait place à une beauté plus noble et plus grave ; ses yeux avaient trouvé dans les larmes un regard plus profond, ses cheveux étaient devenus plus foncés; elle semblait avoir grandi, et toute sa personne avait acquis une dignité nouvelle. Six ou sept ans auparavant, on pouvait s’apercevoir qu’elle n’avait pas vécu dans la bonne compagnie; maintenant elle aurait pu prendre place dans le monde le plus
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6iégant, sans se trahir autrement que par son ignorancé des formes convenues de l’étiquette.
Tout son coçur était concentré sur son fils. Elle avait quelquefois peur de l’aimer trop, et elle n’avait pas le courage de demander à Dieu de î’aimer moins; mais le soir, quand il dormait, elle s'agenouillait près de son petit lit, et parlait à Dieu de son trésor comme elle n’en aurait jamais parlé à un ami d’ici-bas. Ainsi l’amour qu’elle portait à son enfant l’attirait sans cesse vers Dieu, qui lisait dans son cœur.
C’était peut-être de la superstition ; mais elle ne pouvait jamais s’endormir, après avoir regardé son fils pour la dernière fois, sans dire : * Ta volonté soit faite! » et, tout en tremblant à la pensée de tout ce que pouvait signifier ces mots, il lui semblait que son enfant était plus en sûreté quand elle les avait prononcés, et que les saints anges de Dieu veilleraient sur son sommeil.
Son absence de tous les jours ne faisait qu’augmenter son amour pour son fils. Tout accroît un amour profond, et c’était un moment de délices que celui où, après les inquiétudes vagues de la matinée, elle apercevait le visage de son fils qui se'précipitait pour lui ouvrir la porte. Qu’il fût dans le jardin ou dans le grenier, miss Benson ou Sally l’appelaient pour recevoir sa mère, et l’habitude n’ôtait rien, ni pour la mère ni pour l’enfant, à la joie du retour.
Ruth réussissait grandement chez les Bradshaw, comme M. Bradshaw le disait souvent, avec un peu d’emphase, à M. Benson. 11 l’accablait parfois de ses présents et de ses éloges; mais Ruth essayait de suivre l’exemple de M. Benson, d’ètre plus humble d’esprit et de reconnaître tout ce qu’il y avait de bon dans M. Bradshaw. Il était plus riche et plus prospère que jamais, parfaitement satisfait de lui-même, et juge impitoyable de ceux qui avaient moins bien réussi que lui dans leurs affaires, ou dont la conduite morale ne cadrait pas avec ses idées. Pur de toute souillure à ses propres yeux '■taux yeux de ceux qui le jugeaient, sage et habile dans sa
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conduite, il pouvait parler et agir avec une sévérité pleine d’osteutation et de reconnaissance de ce qu’il était lui-même. Il ne se découvrait ni un malheur ni un péché, sans que M..Bradshaw n’en trouvât la source dans quelque habitude dont il avait depuis longtemps prédit les dangers. Si le fils d’un de ses amis tournait mal, c’était sa faute; son fils à lui, M. Richard Bradshaw, était soumis et sage, et tous les fils seraient de même si tous les pères s’y prenaient comme lui. Richard était fils unique, et pourtant, disait M. Bradshaw, il n’avait jamais fait sa volonté de sa vie. Mistriss Bradshaw, avouait-il parfois, était bien un peu faible, mais Jemima n’avait jamais résisté à la volonté de son père. Tous les enfants seraient obéissants, si leurs parents étaient fermes et décidés, et tout le monde tournerait bien si on savait s’y prendre.
Mistriss Bradshaw murmurait bien quelquefois contre son mari; mais, du plus loin qu’elle l’entendait, elle rentrait dans le silence et pressait ses enfants d’agir ou de parler comme il convenait à leur père. Jemima, il est vrai, se révoltait parfois contre cette manière d’aller, qui lui semblait participer du mensonge ; mais elle n’avait pas assez surmonté la crainte que lui inspirait son père pour agir d’une manière indépendante, d’après ses propres idées, ou plutôt d’après l’impulsion du moment. Devant lui, elle comprimait la jalousie et la vivacité presque méridionale de son caractère. Ses yeux brillants, qui faisaient oublier qu’elle n’était pas jolie, pouvaient lancer des éclairs; ses dents blanches pouvaient se serrer, ses lèvres roses devenir pâles, si elle croyait qu’elle était traitée injustement : mais elle ne parlait pas, et son père n’avait pas l’habitude d’examiner les physionomies.
Son frère Richard avait été tout aussi silencieux devant son père dans son enfance et dans sa première jeunesse; mais, depuis qu’il était à Londres dans une maison de banque, il parlait davantage quand il revenait dans la maison paternelle. 11 Hait aussi éloquent que son père dans sa sévérité envers son prochain; mais on sentait involontairement que M. Bradshaw
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était parfaitement sincère dans son horreur pour le vice, tandis que les phrases de Richard excitaient quelquefois la défiance; il est vrai que les incrédules étaient ceux-là mêmes qui avaient entendu juger les fautes de leurs fils par M. Bradshaw, et c’était peut-être par vengeance qu’ils se méfiaient de ce fils modèle. Jemima pourtant n’était pas satisfaite, elle ne pouvait s’empêcher de sympathiser avec les mouvements de révolte que son frère lui avaient avoués dans un moment de confiance; mais sa conscience blâmait la dissimulation qui régnait dans la conduite de Richard.
Un soir, Richard et Jemima étaient assis près du feu et causaient ensemble, quand Jemima aperçut sur un vieux journal qui lui servait d’écran le nom d’un acteur qui venait d’avoir un grand succès dans l'une des pièces de Shakspeare.
« Que j’aimerais à voir jouer une pièce ! s’écria-t-elle. «
— Vraiment? dit son frère négligemment.
— Oui, sans doute. Écoutez donc. *
Et elle lut un morceau de l’article.
c Ces journaux peuvent faire quelque chose de rien du tout, reprit-il en bâillant. J’ai vu jouer cet homme, et c’était très-bien, mais cela ne valait pas la peine d’en faire tant de bruit.
— Vous l’ave* vu? vous êtes allé au spectacle, Richard? Oh! pourquoi ne m’en avez-vous jamais parlé? Racontez-moi tout cela en détail. »
Il sourit dédaigneusement.
« Oh ! cela frappe d’abord ; mais, au bout de quelque temps, on ne se soucie pas plus du spectacle que d’un petit pâté.
— Oh! que je voudrais aller à Londres! dit Jemima avec impatience ; j’ai envie de persuader à mon père de me laisser aller chez les Georges Smith, et j’irais au spectacle, et je vous réponds que j’en ferais plus de cas que d’un petit pâté !
— Il ne faut pas penser à cela, reprit Richard vivement; mon père ne vous permettrait jamais d’aller au spectacle, et ces vieux Georges Smith ne garderaient jamais votre secret.
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— Comment faites-vous pour y aller alors? Mon père vous en a-t-il donné la permission?
— Oh! il y a beaucoup de ohoses que font les hommes et que les jeunes filles ne peuvent pas faire. »
Jemima se mit à réfléchir. Richard reprit avec un peu d'inquiétude :
« N’en parlez pas, au moins.
— De quoi? dit-elle avec surprise, car ses pensées couraient le monde.
— De ce que j’ai été une ou deux fois au spectacle.
— Oh! je n’en parlerai pas! personne ici ne s’en soucie. »
Mais elle fut un peu étonnée et un peu choquée d’entendre
son frère, quelque temps après, se joindre à son père pour juger sévèrement un jeune homme, en ajoutant à ses autres crimes qu’il allait souvent au spectacle. Il ne savait pas que sa sœur l’entendait.
Marie et Élisabeth, les deux jeunes filles dont Ruth était chargée, ressemblaient plus de caractère à Jemima qu’à Richard. Les règles de la maison se relâchaient un peu en leur faveur : l’alnée, Marie, avait huit ans de moins que Jemima, et M. Bradshaw avait perdu les trois enfants nés entre elles. Les petites filles aimaient tendrement Ruth, caressaient beaucoup Léonard, et étaient surtout préoccupées de la question de savoir si Jemima épouserait M. Farquhar. Leurs colloques à ce sujet étaient interminables.
Ruth se levait de bonne heure et aidait miss fîenson et Sally dans les devoirs du ménage jusqu’à sept heures; elle aidait ensuite Léonard à s’habiller. Après la prière et le déjeuner, elle se rendait à neuf heures chez M. Bradshaw, assistait aux leçons de latin, d’écriture et d’arithmétique, que venaient donner les maîtres, lisait ensuite tout haut à ses élèves, puis se promenait avec elles. Elles dînaient ensemble à deux heures, et Ruth rentrait chez elle à quatre heures pour retrouver son fils, dont la beauté et la force augmentaient tous les jours.
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Il n'était pas étonnant que les spectateurs ne pussent pas décider où en étaient les choses entre Jemima et M. Farquhar, car ils ne savaient pas eux-mèmes quels étaient leurs senti» ments l’un pour l’autre. M. Farquhar se demandait parfois s’il était possible qu’à quarante ans, et après avoir rêvé toute sa vie une femme sérieuse, d’un esprit formé, égale à son mari en expérience de la vie, il fût amoureux d’une enfant de vingt ans, d’un caractère passionné et impétueux, qui ne connaissait au monde que la maison de son père, et qui se révoltait intérieurement contre la discipline sévère qui y régnait. C’était, il est vrai, un symptôme alarmant de l’état de M. Farquhar, que cette découverte qu’il avait faite de la rébellion intérieure de Jemima contre les maximes de son père, puisque personne dans sa famille ne s’en était aperçu. Il était étrange qu’il sentit si vivement tout ce qui pouvait déplaire à Jemima. Un soir, elle avait été sur le point d’attaquer la sévérité des jugements de son père. M. Farquhar retourna chez lui mécontent et inquiet. 11 admirait l’intégrité inflexible, mais un peu pompeuse, qui dirigeait toujours M. Bradshaw: il se demandait comment Jemima ne voyait pas la grandeur d’une vie dirigée par des lois éternelles ; il craignait qu’elle ne fût en révolte contre toute loi, et dirigée seulement par l’impulsion du moment. Parfois il essayait de lui présenter les opinions de son père sous quelque forme qui pût amener entre elle et lui cette unité de sentiments qu’il désirait tant; mais elle déversait alors sur lui toute l’indignation qu’elle n’osait pas montrer devant son père, comme si elle eût senti en elle un instinct qui la dirigeait plus sûrement que toute leur expérience. Il est vrai que le premier élan était toujours noble et élevé; mais l’opposition la mettait en colère, et les discussions que M. Farquhar provoquait toujours quand M. Bradshaw était absent finissaient le plus souvent par quel-
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que éclat dont il s’offensait; car il ne savait pas tous les reproches que Jemima se faisait ensuite. Professant, quoique en les adoucissant un peu, les mômes opinions que M. Bradshaw, il se promettait bien de ne plus se mêler à l’avenir des opinions de Jemima, et à la première occasion il renouvelait ses tentatives pour la convaincre et l’amener à son avis.
M. Bradshaw avait fait assez d’observations sur l’intérêt que son associé portait à Jemima pour en être venu à regarder leur mariage comme une chose arrangée. Il y avait longtemps qu'il repassait dans son esprit les avantages de cette alliance : la fortune de Jemima resterait dans la maison; M. Farquhar, grâce à son âge et à la fermeté de ses principes, convenait parfaitement pour gouverner Jemima; la maison était toute prête et peu éloignée de celle des parents. En un mot, quoi de plus convenable sous tous les rapports? M. Bradshaw attribuait la réserve de M. Farqnhar au désir d’attendre un moment de relâche dans le commerce, afin d’avoir plus de temps à donner à ses affaires de cœur.
Quant à Jemima, il y avait des moments où elle n’était pas bien sûre de ne pas détester M. Farquhar.
« De quel droit se mêle-t-il de me gronder? se demandaitelle. J’ai quelquefois assez de peine à le supporter de la part de mon père, mais je ne le supporterai pas de la sienne ! Il me traite comme un enfant, et comme si je devais changer toutes mes idées quand je connaîtrai mieux le monde. Je ne veux pas le connaître, le monde, si je dois arriver à penser tomme lui ; il est si durl Je voudrais bien savoir pourquoi il a repris Jem Brown comme jardinier, s’il croit que personne ne revient au bien. Je lui demanderai un jour si c’est par principe qu’il a fait cela. Mais je ne veux plus qu’il se mêle de mes affaires. Pourvu que j’obéisse à mon père, personne n’a le droit de s’apercevoir si c’est de bon cœur ou non. »
Sous cette impression, elle en vint à défier M. Farquhar, en faisant et en disant des choses qu’elle savait lui déplaire. Elle alla si loin qu’il en fut sérieusement affligé et qu’il ne
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tenta aucune remontrance, ce qui l’impatienta et la blessa ; car, à son insu, elle aimait à être reprise par lui, et elle aurait infiniment mieux aimé être grondée que de croire à son indifférence.
Depuis longtemps ses deux petites sœurs avaient les yeux ouverts sur ce qui se passait, et se livraient à des conjectures sans fin qu’elles se communiquaient mystérieusement tous les soirs en se promenant dans le jardin.
« Lizzie, avez- vous vu comment les larmes sont venues aux yeux de Jemima quand M. Farquhar a eu l’air mécontent de ce qu’elle disait que les gens vertueux sont toujours ennuyeux? Je crois qu’elle est amoureuse, disait Marie d’un ton solennel, comme un oracle de douze ans.
— Je ne crois pas, ditLizzie; je pleure souvent quand papa n’est pas content, et je ne suis pas amoureuse de lui.
— Oui, mais vous n’avez pas l’air malheureux comme Jemima. Si vous voulez me promettre de ne pas le dire, je vous raconterai quelque chose.
— Non, je ne le dirai pas, Marie. Qu’est-ce que c’est?
— Pas même à mistriss Denbigh?
— Non, pas même à mistriss Denbigh.
— Eh bien! Jemima m’a envoyé l’autre jour chercher une enveloppe dans son pupitre, et figurez-vous que j’ai vu un morceau de papier avec des lignes dessus comme dans le livre des dialogues scientifiques, et je me suis rappelé qu’un jour M. Farquhar nous avait expliqué qu’une balle ne suivait pas une ligne droite, mais une ligne courbe, et il a fait quelques traits sur un morceau de papier, et Jemima l’a gardé et a écrit dans un coin: « W. F., 3 avril. » Cela a bien l’air d’être de l’amour, n’est-ce pas? car pour les conversations utiles, Jemima les déteste autant que moi, et ce n’est pas peu dire ; et pourtant elle a gardé ce papier et elle y a mis la date.
— Mais si c’est tout, je sais que Dick a un papier sur lequel est écrit le nom de miss Benson, et pourtant il n’est pas amoureux d’elle ; et puis, d’ailleurs, peut-être que Jemima aime
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M. Farquhar et qu’il ne l’aime pas. Il me semble qu’il y a si peu de temps qu’on lui fait un chignon comme à une grande personne! et lui, il a toujours été un peu vieux, du plus loin que je me souvienne, et puis il la gronde' toujours.
— Oui, dit Marie, mais cela n’y fait rien. Pensez comme papa gronde souvent maman, et pourtant naturellement ils Qnt de l’amour l’un pour l’autre.
% — Eh bien ! nous verrons, » dit Elisabeth.
La pauvre Jemima ne se doutait guère de la perspicacité de ses sœurs et se croyait en sûreté dans sa chambre avec son secret. Après des torrents de larmes répandus sur l’impatience qui avait blessé M. Farquhar si vivement qu’il était parti sans lui dire adieu, elle avait commencé à se douter qu’elle aimerait mieux supporter sa colère et ses reproches que de lui devenir indifférente, et les pensées qui avaient suivi l’aveu qu’elle venait de se faire à elle-même l’avaient remplie d’une agitation mêlée de crainte et d’espérance. Pendant un moment elle se dit qu’elle essayerait de devenir tout ce qu’il voudrait, de changer complètement pour lui plaire. Puis l’orgueil lui revint, et §lle serra les dents et se dit qu’il fallait qu’il l’aimât comme elle était, ou pas du tout. Il n’avait qu’à la prendre avec tous ses défauts, ou bien elle ne se souciait pas d’une affection à laquelle elle ne voulait pas donner le nom d’amour, puisque M. Farquhar avait un idéal dans son esprit et cherchait si tranquillement une femme qui pût le réaliser. Et puis, il était dégradant de se corriger pour plaire à une créature humaine. Pourtant, si l’indifférence qu’il lui montrait était réelle, quel sombre nuage jeté sur sa vie! comment le supporter?
L’entrée de sa mère la tira de cette angoisse à laquelle elle n’osait pas songer, quoiqu’elle fût sur le point de s’y exposer.
« Jemima, votre père voudrait vous parler dans la salle à manger.
— Pourquoi? demanda la jeune fille.
— Oh! il est impatienté ; je lui ai répété quelque chose que
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M. Farquhar m’avait dit; je ne croyais pas qu’il y eût du mal, et votre père tient à ce que je lui dise tout ce qui se passe en son absence. »
Jemima descendit le cœur serré.
Son père se promenait en long et en large dans la chambre ; il ne l’aperçut pas au premier moment.
« Oh ! c’est vous, Jemima? votre mère vous a-t-elle dit de quoi je voulais vous parler? ,
— Non, dit Jemima, pas précisément.
— Elle vient de me dire quelque chos£ qui me prouve que vous avez dû blesser profondément M. Farquhar, sans qupi il ne lui aurait pas dit ce qu’il a dit en partant; vous savez ce que c’est?
— Non, dit Jemima, sentant son cœur se gonfler; il n’avait pas le droit de parler de moi. *
Elle était au désespoir, sans quoi elle n’aurait jamais osé s’exprimer ainsi devant son père.
« Pas le droit! Que voulez-vous dire, Jemima? Vous savez sans doute que j’espère qu’il sera un jour votre mari, c’est-àdire si vous vous montrez digne de l’excellente éducation que je vous ai donnée; car je ne pense pas que M. Farquhar voulût prendre pour sa femme une fille insoumise. »
Jemima serrait le dossier de sa chaise sans répondre. Son père continna :
« Mais il ne faut pas vous attendre à ce que M. Farquhar consente à vous épouser....
— Consente à m’épouser ! » répéta Jemima à voix basse et avec indignation.
Un peu mieux que de la résignation de la part de son mari, voilà donc les conditions auxquelles elle devait donner toute la tendresse de son cœur!
« .... Si vous vous laissez aller à une violence que vous n’avez jamais osé me montrer, mais que je connais en vous, continua M. Bradshaw. Jadis Richard menaçait d’être le plus indompté des deux ; maintenant vous devriez prendre modèle
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sur lui. Ce serait certainement une alliance excellente pour vous sous tous les rapports. Vous resteriez sous mes yeux, et je pourrais vous aider à développer votre caractère et à fortifier vos principes. La position qu’occupe Farquhar dans mes affaires me rendrait commode et agréable au point de vue pécuniaire.... i •
Il allait continuer quand sa fille l’interrompit :
*« M. Farqhuar vous en a-t-il jamais parlé? »
Elle rougit, car elle . regrettait intérieurement qu’il ne se fût pas adressé d’abord à elle.
« Non , pas précisément ; il y a déjà quelque temps que je • me suis aperçu de ses intentions, et j’y ai fait dans le courant des affaires plusieurs allusions qui ont dû lui faire comprendre que je voyais son but et que je l’approuvais, j M. Bradshaw termina sa phrase avec un peu d’hésitation, en se rappelant qu’au bout du compte il était bien possible que son associé n’y eût pas réellement pensé et n’eût pas compris les vagues allusions qui n’avaient de sens que pour un esprit prévenu ; mais il avait trop de confiance dans sa propre sagacité pour ne pas se rassurer bientôt , et il reprit :
« Cette* alliance est si convenable , les avantages en sont si évidents 1 D’ailleurs je suis sûr, d’après plusieurs petits discours de Farquhar, qu’il pense à se marier. 11 ne quitte presque jamais Eccleston ; il y voit peu de monde et il ne pourrait pas trouver une famille à comparer avec la nôtre sous le rapport de l’éducation morale et religieuse. »
M. Bradshaw s’arrêta au milieu de son propre éloge pour dire qu’il ne fallait pas que Jemima comptât sur ses avantages, et il ajouta :
« Mais vous savez, Jemima, que vous faites peu d’honneur à votre éducation, puisque vous pouvez pousser M. Farquhar à dire de vous ce qu’il a dit à votre mère.
— Qu’a-t-il dit? demanda Jemima toujours très-bas.
— Votre mère m’a dit qu’il avait fait cette remarque : e Quel dommage que Jemima ne puisse pas soutenir ses opi-
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c nions sans s’emporter, et quel dommage que ses opinions c soient de nature à sanctionner ces accès de colère au lieu de < les réprimer ! »
— Il a dit cela? dit Jemima comme si elle se parlait à ellemême.
• — Je n’en fais aucun doute, répliqua son père. Votre mère a l’habitude de me répéter mot pour mot ce qui se passe en mon absence; je lui ai donné des habitudes d’exactitude fort rares chez une femme ; d’ailleurs cette phrase n’est évidemment pas d’elle. »
Dans un autre moment Jemima aurait pu se révolter contre cette habitude de tout rapporter qui la gênait depuis longtemps dans ses rapports avec sa mère ; mais pour l’instant, tout disparaissait devant ce qu’elle venait d’apprendre.
« J’en ai dit assez, j’espère, reprit son père, pour que vous vous conduisiez convenablement avec M. Farquhar, et, si votre caractère est trop indiscipliné pour que vous vous gouverniez toujours, ayez au moins égard à mes désirs, et prenez la peine de ne pas vous laisser aller devant lui.
— Puis-je m’en aller? demanda Jemima les dents serrée
— Oui, » répondit son père. a
Et elle le laissa se frottant les mains et se demandant comment une fille si bien élevée pouvait faire ou dire quelque chose qui provoquât, de la part de M. Farquhar, des remarques comme celles du matin.
<r Personne n’est plus docile que Jemima quand on sait la prendre; je donnerai quelques avis à Farquhar là-dessus, » se dit M. Bradshaw.
Jemima courut dans sa chambre et s’y enferma ; elle commença par se promener en long et en large sans pleurer, puis elle s’arrêta tout à coup, et fondit en larmes d’indignation.
« Ah! c’est pour plaire à M. Farquhar qu’il faut que je me conduise bien ! Oh ! ce n’était pas ainsi que je pensais à vous il y a une heure. Je sais bien que vous faites profession d’agir toujours par principes ; mais je ne croyais pas que vous choisi-
RUTH
riez une femme de cette manière -là, comme vous choisiriez un tapis pour achever d’arranger votre maison. Combien de fois ai-je pensé que vous étiez trop bon pour moi ! Mais maintenant je vous connais, je sais que c’est par calcul que vous êtes vertueux; et parce que cela augmente votre crédit dans les affaires. Mais ce n’est pas si mal que votre manière de chercher une femme : je vous conviens, parce que vous voulez vous marier, que cela arrange vos affaires et que vous n’avez pas de temps à perdre k faire la cour ; mais je ne serai pas votre femme, vous trouverez en moi de quoi vous dégoûter des arrangements de la maison de banque. »
Elle pleurait si violemment qu’elle fut obligée de s’arrêter; puis elle reprit :
« Il n’y a qu’une heure, j’espérais.... je pensais qu’il avait un cœur fidèle, tendre et sincère, que Dieu me ferait peutêtre la grâce de gagner ; mais maintenant, je sais qu’il n’est occupé que de froids calculs.... »
Toute la violence que Jemima avait naguère devant M. Farquhar disparut pour faire place à une sombre réserve. Il en souffrait, et il essayait de lui plaire en causant des sujets qu’elle aimait, en la soutenant dans ses discussions avec son père contre ses propres opinions : mais tout était inutile. Plusieurs fois il s’interposa entre elle et son père, et M. Bradshaw était fier de l’habileté avec laquelle il faisait sentir à Jemima qu’elle devait son indulgence à l’intervention de M. Farquhar; mais Jemima, dans sa douleur et dans son entêtement, croyait trouver là un nouveau motif de détester M. Farquhar. Elle aimait mieux voir son père inflexible que de le voir céder avec affectation aux douces remontrances de M. Farquhar en sa faveur. M. Bradshaw lui-même était embarrassé ; il s’enferma pour chercher un moyen de faire mieux comprendre à sa fille sa volonté et ses propres intérêts. Mais il ne savait sur quel terrain entamer une nouvelle conversation avec elle. Elle était soumise jusqu’à l’abattement ; elle obéissait avec une rapidité maladive, dès qu’elle semblait craindre que M. Farquhar pût se
mêler de la question. Elle ne voulait rien lui devoir. Elle avait commencé par quitter le salon quand il arrivait; mais, d’après le désir de son père, elle avait renoncé à cette habitude et restait la tête courbée sur son ouvrage, travaillant comme si sa vie en dépendait, sans avoir l’air de faire attention à ce qui se passait autour d’elle, et, quand elle levait la tête, ses yeui étaient gonflés de larmes.
Mais il n’y avait rien de positif à reprendre dans tout cela. Elle obéissait sans répondre, et, après bien des hésitations, M. Bradshaw se décida enfin (preuve éclatante de l’influence que Ruth avait acquise dans la maison) à la prier de parler à Jemima et de chercher à découvrir d’où provenait le changement de ses manières.
11 sonna.
* Mistriss Denbigh est-elle ici ?
— Oui, monsieur, elle vient d’arriver.
— Priez-la de venir me parler quand elle pourra quitter ses élèves. »
Ruth entra au bout d’un moment.
* Asseyez-vous , mistriss Denbigh ; j’ai besoin de vous parler, non pas des petites, qui font beaucoup de progrès grâce à vos soins;... jeme félicite souvent du choix quej’ai fait, je vous assure ;... mais il s’agit de Jemima; elle vous aime beaucoup, et peut-être pouvez-vous trouver quelque occasion de lui faire comprendre qu’elle a tort de se conduire comme elle le fait; elle rebutera M. Farquhar, qui a, je le sais, du goût pour elle, par l’air boudeur et sombre qu’elle a toujours quand il est là. «
Il s’arrêta pour attendre l’assentiment de Ruth; mais elle ne comprenait pas tout à fait, et ce qu’elle comprenait ne lui plaisait pas.
« Je ne vous comprends pas bien, monsieur. Vous êtes mécontent des manières de miss Bradshaw avec M. Farquhar.
— C’est à peu près cela; je suis mécontent de la brusquerie de ses manières, mécontent de la voir si sombre quand il esf là, et je voudrais que vous puissiez lui en parler.
RUTH
— Je ne m’en suis jamais aperçue, monsieur; je l’ai toujours vue douce et affectueuse.
— Mais je pense que vous n'hésitez pas à me croire quand je vous dis que j’ai remarqué le contraire, dit M. Bradshaw en se redressant.
— Non, monsieur; je vous demande pardon si j’ai pu laisser apercevoir quelque doute. Mais est-ce que je dois dire à miss Bradshaw que vous m’avez parlé de ses défauts ?
— Si vous voulez me laisser finir ce que j’ai à dire sans m’interrompre, je pourrai vous dire ce que j’entends.
— Pardon, monsieur, reprit Ruth doucement.
— Je désire que vous acceptiez les invitations que mistriss Bradshaw vous enverra pour les jours où M.Farquhar doit venir passer la soirée. Prévenue par moi, vous vous apercevrez bientôt des manières de Jemima, et j'ai confiance en votre tact pour trouver l’occasion de lui faire quelques observations. Je sais que votre temps est votre fortune, et soyez sûre que je vous tiendrai compte de celui que vous passerez chez moi.
— Je ne crois pas pouvoir me charger de cela, monsieur, » dit Ruth.
Mais, pendant qu’elle cherchait une manière délicate de lui faire comprendre sa répugnance, il la salua, en ajoutant pour rassurer sa modestie :
« Personne n’en est plus capable que vous, mistriss Denbigh. J’ai remarqué en vous beaucoup de qualités, quand vous ne vous doutiez pas que je vous observais, s
Pendant toute la matinée, Ruth repassa dans son esprit tout le plan de conduite proposé par M. Bradshaw, sans pouvoirse décider à venir dans une famille. surveiller l’un de ses membres pour le trouver en faute. Si Ruth avait vu Jemima faire quelque chose de mal, elle l’aimait assez pour l’en avertir en particulier, et même alors elle aurait eu de la peine à vaincre ses scrupules sur la question 4e savoir si c’était à elle d’ôter la paille de l’œil de son frère ; mais elle éprouvait une répugnance insurmontable à se charger de ce que M. Bradshaw
RtJTH.
lui avait demandé, et elle se décida à refuser des invitations qui la mettraient dans une position si fausse.
Cependant, au moment de quitter la maison, elle aperçut Jemima qui rentrait du jardin, et fut frappée du changement |ui s’était opéré en elle. Ses grands yeux si brillants étaient ternes et éteints, et toute l’expression de la pauvre fille était celle d’une sombre tristesse. Elle leva les yeux et vit Ruth.
« Oh ! que vous êtes belle, se dit Jemima, avec cette expression de paix angélique ! Mais que savez-vous des épreuves de la terre? Vous avez perdu votre bien-aimé par la mort, mais c’est une douleur sainte ; mon chagrin à moi me fait du mal et me fait mépriser et détester tout le monde, pas vous pourtant. »
Elle s’approcha de Ruth et l’embrassa tendrement; son visage prit une expression pleine de douceur, comme si elle trouvait du soulagement près d’un cœur auquel elle pouvait se fier. En lui rendant ses caresses, Ruth changea soudain de résolu-j tion et se dit qu’elle essayerait de découvrir qutis étaient les sentiments secrets de Jemima, et de lui donner toutes les consolations et tous les secours d’une tendresse véritable.
Il était temps que quelqu’un vint à l’aide de Jemima. La lutte, dans son esprit, entre les deux caractères qu’elle avait attribués à M. Farquhar, entre l’estime et l’affection qu’elle avait eues pour lui et les sentiments nouveaux que lui avait inspirés sa conversation avec son père, l’irritait tellement, que les efforts que faisait M. Farquhar pour lui plaire ne servaient qu’à l’aigrir davantage. Elle aimait mieux lui croire des opinions inflexibles, lui voir ignorer la force de la tentation et admettre à peine la beauté de la repentance en comparaison de la sainteté qui n’a point connu le péché.
Quelque violence qu’elle eût déployée autrefois contre ses opinions, elle reconnaissait maintenant qu’elle avait fait de lui son idole.
Quant à M. Farquhar, il était las de ses luttes avec luimême ; il voyait que Jemima ne répondait pas à l’idéal qu’il s’était fait d’une femme : elle était violente et sans frein, elle
RUTH
affectait de mépriser les règles de la vie qu'il regardait comme sacrées ; elle n’avait aucun goût pour lui, si toutefois il ne lui déplaisait pas positivement; et pourtant il l’aimait, et lorsqu’il croyait son parti pris, il lui revenait quelque souvenir des jours où, sortante peine de l’enfance, elle s’appuyaitsur sonbraset le regardait avec ses beaux yeux noirs en le questionnant sur les sujets mystérieux et profonds qui dans ce temps-là avaient tant de charmes pour tous deux, et qui étaient devenus depuis lors le sujet de tant de disputes pénibles. Ce n’était qu’à grand’peine qu’il se décidait à quitter Eccleston pendantquelque temps, et à chercher si parmi ses amis éloignés il ne trouverait pas quelqu’un qui pût bannir de son esprit Jemima Bradshaw, s’il ne s’opérait pas quelque changement en elle.
Quelques jours après la conversation de M. Bradshaw avec Ruth, l’invitation annoncée arriva pour Ruth seule. Ellen’avait pas voulu, par affection pour Jemima, raconter sa conversation avec M. Bradshaw à M. et à miss Benson, et elle craignait qu’ils ne fussent blessés de n’être pas invités. Mais il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Ils étaient heureux et fiers de cette politesse pour elle, et ne pensaient pas à eux-mêmes.
* Ruth, quelle robe mettez-vous ce soir? Votre robe grise, je pense? demanda miss Benson.
— Oui, je crois; je n’y ai pas pensé, mais c’est ce que j’ai de mieux.
— Alors je vais vous plisser une collerette, vous savez que je m’y entends. ï
Ruth descendit quand elle fut prête, son chapeau et son châle à la main. Elle savait que miss Benson et Léonard voudraient la voir en toilette.
« N’est-ce pas que maman est jolie ? dit Léonard dans son orgueil d’enfant.
— Ma collerette est charmante, » dit Ruth doucement.
En effet elle entourait avec grâce un joli cou ; les cheveux de Ruth, redevenus longs, formaient un gros nœud par derrière. La robe grise était aussi simple que possible.
192 RUTH
« Il vous faut des gants clairs, Ruth, dit miss Benson, et elle alla chercher une paire de gants de Limerick contenus depuis ongtemps dans une coquille de noix.
— On dit que ces gants-là sont faits avec de la peau de poulet, dit Sally en les examinant attentivement; je voudrais bien savoir comment on s’y prend. "
— Tenez, Ruth, voilà une ou deux roses, dit M. Benson en rentrant du jardin. Malheureusement la rose jaune n’est pas encore en fleur ; la rouge et la blanche sont dans un coin plus chaud et ont pris les devants, »
Ruth dvait à peine eu le temps de sonner à la porte de M. Bradshaw, quand Marie etÉlisabeth l’ouvrirent en sautant de joie.
c Nous vous avons vue venir, nous vous guettions ; venez faire le tour du jardin avant le thé, papa n’est pas encore rentré. Venez, venez. »
Le jardin était plein de fleurs, le soleil brillait et faisait un contraste frappant avec le salon si sombre et si froid. Tout était triste dans l'intérieur de la maison. La grande table était lourde et carrée, les chaises étaient à -dos droit et carré, les boîtes à ouvrage carrées comme tout le reste ; tout était cher et laid. Mistriss Bradshaw dormait dans son fauteuil quand Ruth entra. Jemima avait posé son ouvrage et semblait perdue dans ses rêveries. Son visage s’éclaircit un peu en apercevant Ruth, et elle alla l’embrasser. Mistriss Bradshaw se réveilla en sursaut au bruit.
«Ah! je croyais que votre père était ici, dit-elle, évidemment soulagée de ce qu’il ne l’avait pas surprise dans son sommeil. Je vous remercie, mistriss Denbigh, d’être venue nous voir ce soir, » ajouta-t-elle doucement.
Ce n’était que devant son mari que l’inquiétude constante de lui déplaire donnait à sa voix quelque chose de brusque et d’agité. Les enfants savaient que leur mère leur passait beaucoup de petites choses en l’absence de leur père, mais qu’en sa présence ils étaient repris de tout avec humeur; tant elle
Craignait les reproches que lui attirait la moindre faute de leur part. Et pourtant elle aimait et respectait son mari par-dessus tout; il était pour elle un guide et un appui fidèle; elle lui obéissait sans un mot d’observation ; elle n’avait point d’affections assez fortes pour lutter contre ce qu’elle lui devait. Néanmoins, dans ses rapports avec ses enfants, et malgré l’obligation imposée par son mari de lui dire tout ce qui se passait en son absence, elle trouvait moyen de fermer les yeux sur beaucoup de petites fautes, surtout quand il s’agissait de son fils chéri, Richard. ♦ ,
M. Çradshaw arriva bientôt, amenant avec lui M. Farqubar. Jemima causait avec Ruth assez vivement avant leur entrée; mais, en apercevant M. Farquhar, elle baissa la tête, pâlit et devint silencieuse. M. Bradshaw avait bonne envie de lui ordonner de parler; mais il réfléchit que cela pouvait bien provoquer quelque chose de pire que ce sombre silence, et il renferma en lui-même sa tolère. Mistriss Bradshaw, sans savoir précisément ce qui allait mal, devenait de plus en plus agitée, et envoyait Marie et Élisabeth faire vingt commissions contradictoires, pendant qu’elle faisait le thé deux fois plus fort qu’à l’ordinaire, pour essayer d’apaiser son mari.
M. Farquhar, décidé (du moins à ce qu’il croyait) à juger du caractère de Jemima pour la dernière fois, était là, les bras croisés, en silence, occupé à l’examiner, se promettant bien, si elle retombait dans sa mauvaise humeur ordinaire et si elle donnait de nouvelles preuves du peu d’importance qu’elle attachait à sa bonne opinion, de renoncer définitivement à elle et de chercher une femme ailleurs.
Jemima voulait dévider un écheveau de laine. M. Farquhar le vit et s’approcha d’elle pour lui rendre ce petit service. Elle se détourna brusquement et demanda à Ruth de tenir son écheveau.
Ruth, blessée pour M. Farquhar, regarda tristementJemima; mais celle-ci ne voulut pas remarquer son regard de reproche, et M. Farquhar retourna à son fauteuil pour les regarder attentivement toutes les deux. Il voyait l’agitation et la violence de
194 RUTH
Jemima, que faisaient involontairement ressortir le calme et la douceur du visage et des manières de Ruth. Il remarqua la beauté de Ruth, à laquelle il n’avait jamais fait attention, et s’aperçut que l’éclat des yeux et du teint de Jemima avait disparu. Il vit Ruth parler tout bas aux petites filles, qui venaient s’adresser à elle dans toutes leurs difficultés ; il remarqua la douce fermeté avec laquelle elle leur refusa la permission de rester dans le salon une demi-heure de plus, pendant que leur père était appelé pour quelque affaire ; il se rappela la facilité avec laquelle Jemima cédait aux prières, et donna dans son esprit la préférence à la fermeté' de Ruth. Il se perdait dans unç comparaison entre les deux amies, peu favorable à Jemima, tandis que Ruth essayait d’attirer les pensées de la pauvre jeune fille sur quelque sujet moins orageux.
Jemima avait honte d’elle-même devant Ruth ; elle faisait trop de cas de son opinion pour ne pas craindre de lui laisser apercevoir ses défauts ; elle essaya d’abord de se contenir, et puis, au bout d’un moment, elle oublia un peu ses chagrins et parla avec animation de Léonard, de son intelligence, de sa beauté ; avant la fin de la soirée, elle causait comme à l’ordinaire avec M. Farquhar, discutant, questionnant et s’animant à tous moments. Son père rentra dans le salon et la fit retomber dans le silence. Mais il avait vu son sourire pendant qu’elle parlait à M. Farquhar, et, incapable de comprendre le tact avec lequel Ruth avait dirigé la conversation sur des sujets agréables, il pensa qu’elle s’était conformée à ses intentions et avait donné à Jemima quelques conseils en particulier. Aussi décida-t-il intérieurement qu’il lui donnerait une belle robe de soie grise; il y avait assez longtemps qu’elle n’avait que cette vieille robe de laine. Ruth, pendant ce temps, se préparait à retourner chez elle et venait de refuser les services de M. Farquhar, qui voulait l’accompagner.
< Bonsoir, mistriss Denbigh, dit M. Bradshaw, bonsoir; je vous remercie, je vous remercie beaucoup. »
Jemima accompagna Ruth dans le vestibule.
RUTH
« Chère Jemima, dit Ruth, je suis bien aise de vous voir meilleure mine ce soir. Vous aviez l’air si malade ce matin que vous m’avez fait peur.
— Oh! Ruth! j’ai été si malheureuse depuis quelque temps! 11 faut que vous veniez me remettre à l’ordre, continua-t-elle en souriant. Vous savez que je suis un peu votre élève, quoique nous soyons presque du même âge. Vous m’avez déjà fait du bien ce soir.
— Mais si je peux faire quelque chose pour vous, ditesmoi ce que c’est, demanda Ruth tendrement.
— Oh! pas maintenant, pas maintenant, dit Jemima. Je ne sais pas si je pourrai vous raconter une si longue histoire, et d’ailleurs papa viendrait voir dans un moment ce que je vous dis.
— Quand vous voudrez, ma chère, dit, Ruth; seulement, rappelez-vous combien je suis heureuse de vous être bonne à quelque chose.
— Vous êtes trop bonne, ma chérie, dit Jemima tendrement.
— Oh! ne dites pas cela, Dieu sait que ce n’est pas vrai.
— Eh bien, non! personne n’est trop bon, mais vous êtes très-bonne. Je ne le dirai pourtant plus, si vous prenez un air si triste ; chère Ruth, adieu ! adieu! »
Sous l’impression du charme de Ruth, Jemima fut aimable pendant la fin de la soirée: M. Bradshaw, de plus en plus satisfait, augmentait toujours dans son esprit le prix de la robe qu’il voulait donner à Ruth, et M. Farquhar s’en alla en chantant entre ses dents le vieux refrain :
On revient, on revient toujours A sas premières amours.
RUTH
Le jour suivant, pendant que Jemima travaillait auprès de sa mère, il lui vint dans l’esprit de se rappeler les remerciments que son père avait adressés la veille à Ruth.
« Comme mistriss Denbigh est en faveur auprès de papa ! dib Ælle; cela ne m’étonne pas, du reste. Avez-vous remarqué, maman, comme il l’a remerciée d’ètre venue passer la soirée hier?
— Oui, ma chère, mais je ne crois pas que ce fût seulement.... Mistriss Bradshaw s’arrêta; elle ne savait jamais si elle avait tort ou raison de dire les choses.
— Que ce fût seulement.... pour quoi? dit Jemima, qui vit que sa mère ne finissait pas sa phrase.
— Seulement parce que mistriss Denbigh était venue prendre le thé.
— Eh! pourquoi la remerciait-il d’autre chose? Qu’a-t-elle fait? demanda Jemima avec curiosité.
— Je ne sais pas trop si je dois vous le dire; pourtant, votre père ne me l’a pas défendu.
— Peu m’importe ! je n’y tiens pas, » répondit Jemima d’un ton piqué.
Au bout d’un moment de silence, mistriss Bradshaw reprit :
e II me semble que je puis vous le dire pourtant. »
Jemima avait trop d’honneur pour solliciter une confidence, mais elle était trop curieuse pour essayer de l’arrêter.
Mistriss Bradshaw continua :
« 11 me semble que vous méritez de le savoir. C’est en partie à cause de vous que votre père est si content de mistriss Denbigh ; il va lui acheter une robe de soie ce matin, parce qu’il voit que vous faites attention à ce qu’elle dit.
— Certainement, je fais attention à ce qu’elle dit, et je l’ai toujours fait; mais pourquoi papa lui donnerait-il une robe à cause de cela? C’est à moi qu’il devrait la donner plutôt.
RÜTH.
— Oh! je suis sûre qu’il vous en donnera une, ma chérie, si vous en avez besoin. Il a été si content de vous voir comme autrefois avec M. Farquhar ! Nous ne pouvions pas comprendre ce qui vous était arrivé depuis un mois. >
Le visage de Jemima se rembrunit.
« Qu’est-ce que mistriss Denbigh peut avoir à faire avec mes manières? répondit-elle sèchement.
— Ne vous en a-t-elle pas parlé? demanda mistriss Bradshaw eu levant les yeux.
— Non; et de quel droit s’en môlerait-elle? Elle ne serait pas assez impertinente pour cela, dit Jemima ennuyée et pleine de soupçons.
— Mais, ma chérie, votre père l’en avait priée, et elle a le droit de faire ce qu’il lui dit.
— Papa l’en a priée? Que voulez-vous dire, maman?
— Oh! je crois que j’aurais mieux fait de ne pas vous en parler, dit mistriss Bradshaw, s’apercevant au ton de Jemima qu’elle était mécontente ; seulement vous ayiez l’air de croire que cela aurait été impertinent de la part de mistriss Denbigh, et je suis sûre qu’elle ne ferait jamais rien d’impertinent. Votre père a causé avec elle vendredi dernier, dans son cabinet, et il l’a chargée de découvrir pourquoi vous étiez de si mauvaise humeur et de tâcher de vous faire rentrer en vous-même. Et maintenant tout va bien, mon enfant, continua mistriss Bradshaw avec un peu d’inquiétude.
— Alors, c’est parce que j’ai été polie hier soir avec M. Farquhar que papa va donner une robe à mistriss Denbigh? demanda Jemima à voix basse, mais d’un ton indigné.
— Oui, ma chère, » répondit sa mère de plus en plus effrayée.
Jemima se rappela avec une colère concentrée les douces manières de Ruth pour faire passer son humeur la veille au soir. Partout des manœuvres; mais Ruth s’y prêter, elle qui avait l’air si candide !
« Êtes-vous sûrej maman, que papa a demandé à mistriss
RUTH
Dtnbieh de m’amener à changer de manières? Cela me paraît si étrange !
— J’en sui 3 sûre. Il lui a parlé vendredi matin dans son cabinet. Je me rappelle que c’était vendredi, parce que mistriss Dean travaillait ici. »
Jemima se rappela alors qu’elle était entrée le vendredi dans la salle d’étude, qu’elle avait trouvé ses sœurs inoccupées, et qu’elle s’était demandé ce que son père pouvait vouloir à mistriss Denbigh.
A partir de ce jour, Jemima repoussa tous les efforts de Ruth pour découvrir la cause de sa tristesse et pour la consoler. Elle ne pouvait supporter l’idée que son père eût consulté une étrangère (huit jours avant, elle regardait Ruth comme une sœur) sur la manière de conduire sa fille et de l’amener à ses fins.
Elle fut soulagée pourtant en voyant un paquet enveloppé de papier gris sur la table de l’antichambre, à côté d'un billet de Ruth à l’adresse de son père ; elle comprit que c’était la robe de soie grise : elle savait bien que Ruth ne l’accepterait pas.
Personne ne put, à partir de ce jour, persuader à Jemima d’entrer en conversation avec M. Farquhar. Elle voyait des intrigues dans les plus simples actions, et se rendait malheureuse à force de soupçons. Elle ne se laissait pas même aller à approuver M. Farquhar dans les idées qui leur étaient communes. Elle l’entendit un soir discuter avec son père sur les principes du commerce . M . Bradshaw soutenait qu’il fallait suivre la 1 igné de conduite la plus stricte, la plus sévère, pourvu qu’elle s’accordât avec l’honnêteté ; peut-être même, s’il n'avait pas été son père, Jemima aurait trouvé qu’il allait au delà de la vraie honnêteté chrétienne. Il voulait qu’on fit les marchés les plus avantageux possible, et qu’on exigeât absolument les intérêts et les payements au jour dit. C’était, disait-il, la seule manière de faire le commerce. Une fois qu’on laissait. place à laplus légère incertitude, ou que le sentiment, au lieu des principes, devenaitla règle, on perdait toute chance de bien faire ses affaires.
RÜTH,
« Mais supposez le cas où un délhi d’un mois pour un payement sauverait le crédit d’un homme, l’empêcherait de faire banqueroute l disait M. Farquhar.
— Je ne lui accorderais pas ce délai. Je lui donnerais de l’argent pour se remettre sur ses pieds, dès que ses affaires seraient liquidées ; s’il était insolvable, je pourrais dans certains cas lui faire une pension : mais je tiens à séparer toujours la charité de la justice. ,
— Mais, d’après la manière dont vous entendez la charité, elle dégrade ceux qui en sont l'objet, tandis que la vraie justice accompagnée de miséricorde et de bonté peut les élever.
— Non, la justice est quelque chose de positif et d’inflexible. Ne permettez pas à vos opinions enthousiastes de faire tort à votre conduite comme négociant. »
Les yeux de Jemima brillaient de sympathie pour toutes les paroles de M. Farquhar; mais tout à coup elle aperçut un regard de son père qui disait clairement qu’il observait l’effet produit sur elle par la discussion. Alors elle se sentit glacée : il lui semblait que son père prolongeait la conversation pour amener de la part de son associé l’expression de sentiments qui pouvaient plaire à sa fille. Elle aurait bien voulu se laisser aller à aimer M. Farquhar; mais toutes ces intrigues, dans lesquelles il jouait peut-être un rôle passif, lui faisaient mal au cœur. Elle aurait mieux aimé qu’on ne se donnât même > pas la peine de chercher à obtenir son consentement à ce mariage, puisque cela entraînait tant de marches et de contremarches, comme celles des pièces d’un échiquier, fille se disait qu’elle aimait mieux être achetée comme une femme orientale à qni cela parait tout naturel. Les conséquences de toutes ces belles manœuvres de M. Bradshaw auraient été funestes pour M. Farquhar, qui en était fort innocent et les aurait méprisées autant que Jemima, s’il n’avait pas été absorbé par scs observations sur le contraste qui existait entre Rulh et Jemima.
RUTH
Il était évidemment inutile, pensait-il, de persévérer dans des attentions qui déplaisaient à Jemima. Elle était si jeune qu’il lui semblait probablement déjà vieux, et, s’il persistait à vouloir être regardé comme un amant, peut-être perdrait-il même l’amitié qu’elle avait pour lui, et qui lui serait toujours précieuse. Les défauts mêmes de Jemima avaient à ses yeux un certain charme que sa conscience lui avait souvent reproché en vain quand il pensait à en faire sa femme ; mais il n’y aurait aucun mal à cela quand il ne la regarderait plus que comme une amie jeune, et sur laquelle il pourrait avoir une bonne influence. Ruth était presque du même âge, mais elle avait souffert de bonne heure et cela l’avait mûrie. D’ailleurs, sa réserve et la manière tranquille dont elle accomplissait ses devoirs rentraient dans l'idée que M. Farquhar se faisait d’une femme.
Pourtant il aurait eu beaucoup de peine à se détacher de Jemima, si elle ne l’avait pas aidé par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Fatigué de son humeur, de ses violences et de ses bouderies, il reportait avec plaisir ses pensées sur la vertu tranquille et la calme beauté de Ruth, et Jemima, avec toute la sagacité d’un cœur aimant, commençait à s’en apercevoir et à sentir qu’elle avait éloigné d’elle pour toujours celui qu’elle aimait.
« Au mois de mars dernier, il m’appelait : Mu chère Jemima; et quel joli bouquet de fleurs de serre il m’avait donné en échange des jonquilles sauvages qu’il m’avait demandées! Comme il me regardait et me remerciait 1 Et maintenant tout cela est passé. »
Ses sœurs entrèrent en courant.
« Oh! Jemima, comme il fait bon ici! Nous avons fait üne si longue promenade ! il fait si chaud ! nous sommes si fatiguées !
— Où êtes-vous donc allées? demanda-t-elle.
— Oh ! dans le bois de Seaurside, pour cueillir des fraises; il y en a une telle quantité ! nous en avons laissé tout un
RUTH
panier dans la laiterie. M. Farquhar nous a promis de nous apprendre à les arranger comme en Allemagne, si nous pouvons lui procurer du vin du Rhin. Pensez-vous que papa veuille nous en donner ?
— M. Farquhar était avec vous? dit Jemima vivement.
— Oui ; nous lui avions dit ce matin que maman voulait envoyer du vieux linge au vieillard malade à Seaurside , et que nous voulions persuader à mistriss Denbigh de nous mener dans le bois cueillir des fraises.
— Oh ! j’étais bien sûre qu’il s’arrangerait pour venir, dit Marie.
— Oh ! moi, je n’y avais pas pensé, et j’ai été bien étonnée d’entendre son cheval sur la route. Il s’est chargé de notre panier, et il l’a porté à la ferme ; il y a laissé son cheval et il est venu nous rejoindre dans le bois.
— Il y a tant de fraises I reprit Marie ; on les écrase à chaque pas. Nous regrettions bien Léonard ; mais mistriss Denbigh en a cueilli beaucoup pour lui, et M. Farquhar lui a donné toutes les siennes. C’était si joli dans le bois !
— Il faudra venir avec nous demain, Jemima ; nous y re-
tournerons pour cueillir le reste des fraises ; Léonard viendra aussi. •
— Oh! oui, M. Farquhar a une si bonne idée! il l’amènera sur son cheval, devant lui.
— Vous viendrez aussi, n’est-ce pas, Jemima? dit Élisabeth.
— Non, je n’irai pas, ne me ld demandez pas, » dit Jemima brusquement.
Les enfants la regardaient avec étonnement, car elle était toujours douce avec elles.
« Montez et ôtez vos affaires. Vous savez que papa n’aime pas que vous entriez ici avec vos souliers de promenade. »
Jemima ne pouvait plus supporter les détails que ses sœurs lui infligeaient sans pitié, et pourtant il fallait s’y résigner désormais. Elle sentait qu’elle avait perdu la première place
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dans le cœur de M. Farquhar, et, si elle s’en était à peine souciée jadis, quand elle était sûre de l’occuper, elle sentait à présent tout le charme de ce qu’elle avait perdu par sa propre faute. Le choix même qu’il avait fait pour la remplacer d’une veuve sans position, sans fortune, chargée d’un enfant, lui prouvait qu’il n’était pas cet esprit froid et calculateur décrit par son père et le relevait à ses yeux; mais maintenant il fallait supporter en silence chaque nouvelle preuve de son affection pour une autre, et cette autre qui lui était tellement supérieure, qu’elle n’avait même pas la consolation de penser qu’il manquait de discernement et que celle qu’il choisissait n’était pas digne de lui. C’était \vrai, Ruth était belle, douce, vertueuse, et Jemima rougit en pensant que toutes les qualités qu’elle reconnaissait à Ruth ne faisaient qu’exciter sa haine contre elle. Le souvenir de sa beauté calme lui faisait mal au cœur, le son de sa douce voix lui portait sur les nerfs. Sa vertu même lui déplaisait plus que des fautes qui eussent laissé apercevoir quelque combat.
« D’où venait ce terrible démon ? disait le bon ange de Jemima. Était-elle abandonnée au diable ? N’était-ce pas là cette haine qui avait inspiré tant de crimes ? la haine des vertus gagnant un amour qui nous était refusé ! la colère qui surgit jadis dans le cœur du frère aîné, et finit par le meurtre du pauvre Abel ! »
« Oh ! mon Dieu, aie pitié de moi ! Je ne savais pas que je fusse si méchante, » s’écria-t-elle tout haut dans son angoisse. Elle avait jeté un regard dans le gouffre, elle avait senti combien le mal était puissant dans son cœur.
Elle passa toute la journée du lendemain à se représenter la joyeuse réunion dans le bois de Seaurside, et son imagination ajoutait sans cesse quelque trait au tableau qu’elle se faisait des attentions de M. Farquhar pour Ruth. Elle sortit dans le jardin pour se promener et pour essayer de l’influence calmante de l’air extérieur. Ses sœurs, en revenant de leur promenade, la trouvèrent marchant à grands pas comme pour se
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réchauffer dans une journée d’hiver. Elles étaient lasses et peu disposées à donner les détails que Jemima désirait maintenant avec les caprices de la souffrance.
* Oui, Léonard est venu à cheval devant M. Farquhar. Mais asseyez-vous donc, Jemima; je ne puis rien vous raconter si vous marchez toujours.
— Je ne peux pas me tenir tranquille aujourd'hui; j’entends tout ce que vous dites.
— Eh bien ! quelqu’un était venu depuis hier et il n’y avait presque plus de fraises. Oh! Jemima! Jemima! la tête me tourne, je suis malade. »
Et l’enfant s’évanouit sur l’herbe. L’énergie fiévreuse de Jemima lui donna la force d’enlever sa sœur; elle courut sans s’arrêter jusqu’à sa chambre et la coucha sur le lit.
* Donnez-moi de l’eau, allez chercher maman, Marie, dit Jemima, quand elle vit que l’évanouissement résistait à la position horizontale et aux aspersions d’eau froide. Ma chère Lizzie, ajoutait-elle en baisant le visage glacé de sa sœur, je crois que vous m’aimez, ma chérie. *
La longue promenade par la chaleur avait épuisé Élisabeth, qui était délicate et grandissait trop. Les jours s’écoulaient sans lui rendre ni force ni entrain. Elle restait étendue sur le lit de Jemima ou sur le canapé pendant les longs jours d’été, se sentant languissante et épuisée. Mistriss Bradshaw ne fut tranquille que lorsqu’elle eut découvert ce qui avait fatigué Élisabeth ; elle avait toujours besoin de trouver une cause à la moindre indisposition, et, dans son inquiétude pour sa fille, M. Bradshaw trouvait un certain plaisir à pouvoir attribuer à quelque négligence ce malaise qui le préoccupait. Mais Ituth n’avait pas besoin de ses reproches détournés pour regretter amèrement d’avoir permis à ses élèves de se fatiguer par de si longues promenades pour faire plaisir à Léonard. Toutes les fois qu’elle avait un moment à elle, elle demandait à mistriss Bradshaw la permission d’aider à soigner Élisabeth, et la malade recevait toujours sa visite avec un tendre sourire, même
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lorsque personne n’avait pu réussir à la tirer de son abattement.
Un fruit ou une fleur du petit jardin du presbytère, que lui apportait Ruth, la ranimait pour un moment, et Jemima était blessée dans son cœur de voir si bien reçue dans sa chambre même, celle qu’elle détestait.
La jalousie haineuse que Jemima nourrissait contre Ruth ne se montrait ni dans ses paroles ni dans ses actions. Elle était froide, parce qu’elle ne pouvait pas être hypocrite ; mais ses paroles étaient polies et douces, et elle veillait sans cesse à ce que ses actions fussent d’accord avec ses paroles. Cependant le cœur, qui donne la vie aux choses, était fermé pour Ruth. Aussi sentit-elle vivement le changement. Un jour, elle demanda à Jemima en quoi elle lui avait fait de la peine, et pourquoi elle était changée à son égard. Jemima pâlit, puis répondit :
« Changée ! Que voulez-vous dire? En quoi suis-je changée? Qu’est-ce que je fais autrement qu’autrefois? »
Mais le ton était si froid que Ruth sentit que l’amitié de Jemima pour elle était passée sans retour.
L’affection de ceux qui l’entouraient était aussi précieuse à Ruth que par le passé. C’était un des défauts de sa nature que d’être prête à faire tous les sacrifices possibles pour ceux qu’elle aimait, et d’attacher à l’amitié des autres une importance presque trop grande. Elle avait encore à apprendre qu’il vaut mieux aimer qu’être aimé, et les années solitaires de sa jeunesse, sans parents, sans frère ni sœur, lui avaient laissé un besoin de tendresse qui lui rendait très-pénible la rupture de tout lien d’affection.
Le médecin qu’on fit venir pour Élisabeth conseilla l’air de la mer. M. Bradshaw, qui faisait toutes choses avec ostentation, alla à Abermouth et y loua une maison tout entière pour le reste de l’été, sans comprendre qu’un appartement aurait suffi et qu’Élisabeth aurait pu y aller tout de suite, tandis que tous les préparatifs la fatiguaient d’avance. Toute sa consolation était que sa chère mistriss Denbigh venait aveo elle.
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Ce n’était pas seulement par ostentation que M. Bradshaw avait loué cette maison au bord de la mer; il était bien aise' de se débarrasser de ses petites filles et de leur gouvernante pour le moment des élections qui approchait. Il avait besoin d’avoir sa maison libre et l’esprit en repos, pour soutenir de toute son hospitalité et de toute son énergie un candidat libéral qu’il portait contre le vieux tory qui depuis longtemps représentait la ville, dont la moitié appartenait à lui et à sa famille depuis des siècles.
M. Cranworth et ses ancêtres avaient toujours été les rois d’Eccleston, et personne n’avait jamais songé à leur disputer leur droit à siéger au Parlement au nom de la ville. Ils regardaient ce droit comme leur bien, et n’avaient point cherché à se concilier les puissants manufacturiers qui s’enrichissaient depuis plusieurs années à Eccleston.
M. Bradshaw avait résolu d’attaquer les Cranworth jusque dans leur forteresse héréditaire. Il s’était adressé à un des agents libéraux à Londres, homme dont le seul principe était de ne jamais agir pour un tory, mais dont la conscience n’avait plus de voix dès qu’il s’agissait d’un whig. Peut-être M. Bradshaw ne connaissait-il pas le caractère de cet agent; mais la certitude qu’il lui trouverait quelqu’un pour se mettre sur les rangs au nom des dissidents lui suffisait.
« Il y a six cents électeurs, deux cents à M. Cranworth, corps et âmes, deux cents à nous, des ouvriers ou des gens qui tiennent à notre commerce, et deux cents douteux.
— Deux cents qui n’ont d’intérêt ni d’un côté ni de l’autre, dit l’agent d’élections ; nous nous arrangerons pour leur en donner. *
A ces mots M. Bradshaw eut quelques scrupules. Il espérait que M. Pilson ne comptait pas employer lacorruption, mais il ne dit rien de peur de gêner son agent; il était décidé à réussir.
L’agent comprenait parfaitement M. Bradshaw:
t Je crois que j’ai votre allai re : un homme riche, qui ne sait que faire de son argent, fatigué des voyages, de tout, et qui
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cherche quelque chose de nouveau. J’ai entendu dire, il y a quelque temps, qu’il désirait entrer au Parlement.
— Libéral? demanda M. Bradshaw.
— Certainement ; un membre de sa famille siégeait au Long- 1? arlement.
— Dissident? ajouta M. Bradshaw en se frottant les mains.
— Non, non, pas tant que cela ; mais fort indifférent pour l’Église.
Comment s’appelle-t-il? reprit vivement M. Bradshaw.
— Pardonnez-moi ; tant que je ne suis pas sûr qu’il veuille se présenter pour Eccleston, je crois qu’il vaut mieux ne pas dire son nom. »
Le candidat anonyme consentit à se porter à Eccleston, et son nom se trouva être M. Donne. M. Bradshaw était en correspondance avec lui depuis quelque temps, et, au momentde la mort de M. Ralph Cranworth, tout était prêt pour l’action. M. Donne devait venir travailler lui-même à son élection et demeurer chez M. Bradshaw: c’est pourquoi ce dernier était bien aise d’envoyer ses enfants au bord de la mer.
Jemima ne savait pas si elle avait envie d’aller à Abermouth ou non. Elle soupirait après un changement. Elle était lasse des habitudes de la maison de son père ; mais elle ne pouvait supporter l’idée de s’éloigner de M. Farquhar, d’autant plus que, si elle allait à Abermouth, Ruth resterait probablement à Eccleston.
Quand M. Bradshaw eut décidé que Ruth accompagnerait ses filles, elle essaya de se réjouit* de ce qui lui donnait le moyen de réparer sa négligence en soignant les deux jeunes filles avec vigilance, et en faisant tout ce qui était en son pouvoir pour rendre la santé à Élisabeth ; mais il fallait quitter Léonard, son enfant chéri, qui n’avaitjamais été séparé d’elle
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un seul jour, et il lui semblait que loin d’elle tous les maux devaient l’atteindre. Elle luttait le soir contre le sommeil pour ne pas perdre le sentiment de l’avoir auprès d’elle, et, quand elle était loin de lui, à donner des leçons, elle cherchait sans cesse à se représenter son visage, pour se préparer au temps où elle passerait des jours entiers sans voir son trésor. Miss Benson ne comprenait pas que M. Bradshaw ne proposât pas à Ruth d’emmener son fils; mais M. Benson lui recommanda de n’en pas parler à Ruth, car il était bien sûr que M. Bradshaw n’y penserait pas, et il fallait éviter à la pauvre mère cette espérance et ce désappointement. Sa sœur lui reprochait d’être insensible; mais sa sympathie était profonde, quoique silencieuse, et il arrangea toutes ses affaires de manière à pouvoir faire une grande promenade avec Léonard, le jour où sa mère quitterait Eccleston.
Ruth n’avait plus la force de pleurer quand elle se mit en route avec ses élèves qui, dans leur joie de voir Abermouth, ne comprenaient point ses larmes, et qui n’avaient jamais eu l'idée que la mort pût approcher de ceux qu’elles aimaient. Ruth sécha ses pleurs ; elle tâcha de prendre part à la satisfaction des jeunes filles, et, lorsqu'on approcha d’ Abermouth, elle était pussi enchantée qu’elles de la beauté du paysage : aussi eut-elle beaucoup de peine à résister à leurs supplications et à les empêcher, quelque fatiguée que fût Élisabeth, d’aller courir sur la plage.
Pendant ce temps la maison des Bradshaw subissait de nombreux changements. On abattait des cloisons, on métamorphosait des cabinets de toilette en chambres à coucher ; un cuisinier de profession avait déjà pris possession de la cuisine, à la grande indignation de Betty, qui y régnait depuis quatorze ans, et qui devint tout d’un coup un partisan ardent de M. Cranworth. Mistriss Bradshaw gémissait, dans ses courts moments de loisir, sur le désordre introduit dans sa maison en l’honneur de ce M. Donne, qui aurait bien pu aller à l’auberge du Georges comme les Cranworth, qui n’avaient jamais pensé
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à inviter les électeurs chez eux; et pourtant ils étaient à Cran* worth depuis le temps de Jules César, et, si ce n’était pas là une ancienne famille, elle ne savait pas qui pourrait mériter ce titre. Mais Jemima se plaisait dans cette agitation. C’était quelque chose à faire. Elle consultait avec le tapissier, consolait Betty, et faisait ses emplettes pendant que sa mère se reposait.
Le grand agent de Londres ne parut pas sur la scène, quoiqu’il dirigeât de loin toutes les opérations. Il envoya un de ses amis comme précurseur de M. Donne. C’était un M. Hickson, avocat sans cause, qui prétendait avoir quitté sa carrière par dégoût des moyens qu’on était obligé d’employer pour réussir. Au lieu de mettre la main à l’œuvre pour corriger ces abus, il déclamait contre l’état des choses d’une manière si éloquente, qu’on se demandait parfois comment il en était venu à connaître l’agent d’élections dont il vient d’ètre question. Mais il luttait, disait-il, contre la corruption de la législation, en faisant tous ses efforts pour faire entrer au Parlement certains candidats qui avaient pris l’engagement d’amener une réforme. Il disait en confidence, un soir chez M. Ëradshaw : * Mon grand but est de réformer les lois de l’Angleterre, monsieur. Pour cela, il faut une majorité libérale. Dans une lutte avec un monstre, on ne mesure pas les épées comme avec un gentilhomme. Je fais de même, et je crois que j’ai le droit d’employer pour un but si élevé, si saint même, les faiblesses des hommes ; si les hommes étaient des anges, nous n’aurions pas recours à la corruption.
— Le pourriez- vous? demanda Jemima; car la conversation avait lieu à la table de M. Bradshaw, qui avait réuni en l’honneur de M. Hickson quelques-uns de ses amis, au nombre desquels était M. Benson.
— Nous le voudrions que nous ne le pourrions pas, s’écria l’avocat entraîné par les flots de sa propre éloquence, et oubliant le §ens caché de la question : dans l'état actuel du monde, ceux qui veulent réussir même à faire le bien doivent se résoudre à
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employer les moyens nécessaires. C’est pour cela que je vous répète que M. Donne est l’homme qui convient à votre dessein, qui est bon, noble et saint. (M. Hickson se rappela qu’il parlait à des dissidents, et se félicita intérieurement de l’introduction du mot saint.) Mettons donc de côté tous les scrupules étroits qui entraveraient notre marche , et prenons les hommes comme ils sont : s’ils sont avides, étourdis, dépensiers, ce n'est pas nous qui les avons faits ; mais, puisque nous avons à traiter avec eux, il faut nous servir des moyens d’action qui peuvent agir sur eux. La grande réforme de la législation justifiera l’emploi de tous les moyens à mes yeux, à moi qui ai quitté cette profession par un scrupule de conscience peut-être exagéré, dit-il en baissant la voix.
— Nous ne devons point faire le mal afih qu’il en arrive du bien, dit M. Benson d’une voix forte qui fit tressaillir ceux qui étaient présents.
— Vous avez raison, monsieur, dit M. Hickson en le saluant. Cette remarque vous fait honneur. Et il en profita en réservant ses opinions sur l’élection pour M. Bradshaw et quelques autres partisans zélés de M. Donne, qui étaient auprès de lui.
—Mais dans l’état actuel du monde, comme dit M. Hickson, s’écria M. Farquhar, qui était à l’autre bout du salon, assis à côté de M. Benson, de mistriss Bradshaw et de Jemima, il est difficile d'agir d’après ce précepte.
— Oh ! monsieur Farquhar! » dit Jemima d’un ton indigné, des larmes de désappointement lui venant aux yeux.
Depuis le commencement de la conversation, elle regrettait de ne pas être un homme pour dire ce qu’elle pensait de ces accommodements entre le bien et le mal, proposés par ce M. Hickson, auquel elle en voulait ud peu des tentatives de galanterie qu’il avait faites auprès d’elle et dont elle avait été choquée comme une personne dont le cœur est pris. Après la remarque de M. Benson qui l’avait soulagée, voir M. Farquhar prendre le parti de la nécessité, c’était trop fortl
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« Je vous en prie, Jemima, dit M. Farquhar, touché et un peu flatté du chagrin évident de la jeune fille, ne m'en veuillez pas jusqu’à ce que je me sois un peu mieux expliqué. Je ne comprends pas bien cette question difficile, et j’allais demander très-sincèrement l’opinion de M. Benson. Puis-je vous demander, monsieur, si vous trouvez toujours possible d’agir strictement en accord avec ce précepte? si vous n’y réussissez pas, je crois que nul n’en peut venir à bout. N’y a-t-il pas des occasions où l’on est obligé de subir le mal pour arriver au bien? Je ne parle pas de ce sujet avec indifférence, ni avec la présomption de cet homme assis là-bas, dit-il en baissant la voix et en s’adressant plus directement à Jemima. Je désire véritablement savoir ce tjue pense là-dessus M. Benson ; car je ne connais nulle personne à l’opinion de laquelle j’attache plus de prix. »
M. Benson ne répondit pas. Il ne vit pas Jemima et sa mère quitter la chambre. 11 était absorbé par ses pensées et se demandait jusqu’à quel point la pratique répondait chez lui à la théorie. Il revint à lui-même pour discuter avec M. Hicksoii, qui savait l’influence du vieux pasteur sur les populations ouvrières, divers sujets qui l’intéressaient vivement, et il sortit de chez M. Bradshaw, laissant son hôte fort étonné de la respectueuse déférence que le jeune avooat avait témoignée à M. Benson.
Après une conversation animée sur une question qui préoccupait beaucoup M. Benson et sur laquelle il s'étendit assez longuement, M. Hickson se retourna vers M. Bradshaw et dit assez haut pour qu’on l’entendit :
# Je regrette que M. Donne ne soit pas ici. Tout ce que vient de dire M. Benson l’aurait intéressé presque autant que moi. »
M. Bradshaw ne se doutait guère que M. Donne était occupé dans ce moment-là à étudier les diverses questions qui agitaient le public d’Eccleston, et qu’il maudissait précisément le sujet de la conversation, en se disant que c’était bien là une idée de fanatique. Si M. Bradshaw avait su cela, il eût pu
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éviter un mouvement de jalousie à l’idée de l’influence que M. Benson obtiendrait probablement sur l’esprit du futur député d’Eccleston; et, si M. Benson avait été clairvoyant, il n’aurait pas été si reconnaissant de l’espérance qui s’offrait à lui de persuader à M. Donne de renoncer à toute tentative de corruption sur les habitants d'Eccleston.
M. Benson passa la moitié de la nuit à composer dans son esprit, sur les devoirs politiques envisagés au point de vue chrétien, un sermon qui pouvait être utile au candidat et aux électeurs à la veille d’une élection. M. Donne devait arriver chez M. Bradshaw dans le courant de la semaine, et M. et miss Benson supposaient qu’il viendrait à la chapelle avec lui le dimanche; mais M. Benson cherchait en vain à bannir de son esprit le souvenir du mal qu’il avait fait pour en tirer du bien, et la vue même de Léonard endormi du tranquille sommeil de l’enfance ne put faire oublier au chrétien sincère le mensonge qui avait sauvé la réputation de sa mère.
Léonard et sa mère révèrent l’un à l’autre cette nuit-là. Ruth fut saisie d’une telle terreur qu’elle s’éveilla et chercha à ne pas se rendormir, de peur d’être assaillie par le même songe. Lui, au contraire, crut la voir assise à côté de son lit, souriant et le regardant; puis il rêva qu’il se réveillait, qu’elle se penchait sur lui pour l’embrasser, qu’elle ouvrait ses ailes, dé grandes ailes blanches, et qu’elle s’envolait par la fenêtre ouverte. Léonard se réveilla, se mit à pleurer en pensant que sa mère était loin de lui, et se rendormit.
Malgré le chagrin continuel que lui causait l’éloignement de son enfant, Ruth jouit beaucoup de son séjour au bord de la mer. D’abord elle avait le plaisir de voir Élisabeth reprendre des forces tous les jours. Le médecin avait recommandé qu’il y eût peu de travail, et les jeunes filles en profitaient pour faire de longues promenades au bord de la mer. Les orages avaient aussi leur charme ; la maison était située au haut d’un rocher que baignaient les vagues, et l’on embrassait d’un regard tout l’horizon chargé de nuages noirs qui ne s’entr’ou-
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vraient que pour laisse! apercevoir les éclairs. Des gens âgés ou délicats auraient craint cette position, et c’était pour cela que le propriétaire cherchait à vendre sa maison; mais Ruth et ses élèves trouvaient un grand charme à jouir de tous les côtés de la vue du ciel, tantôt sombre eWmenaçant, puis clair et serein lorsque l’orage était passé, qu’on voyait des gouttes de pluie suspendues à chaque brin d’herbe, et qu’on entendait à droite et à gauche le chant des petits oiseaux et le murmure des ruisseaux.
Un jour, après un de ces orages, Élisabeth était assise à la fenêtre, attendant le retour de Ruth qui était allée à la poste chercher les lettres.
* Je voudrais que papa achetât cette maison, s’écria-t-elle.
— Maman ne l’aimerait pas, j’en ai peur, dit Marie; elle dirait que nos beaux coups de vent sont des courants d’air, et que nous nous enrhumerons !
— Jemima serait de notre parti. Mais comme mistriss Denbigh reste longtemps! j’espère qu’elle aura évité l’orage. »
Il y avait un quart de lieue de la maison à la poste où Ruth était allée chercher des nouvelles de Léonard; elle trouva deux lettres, à son grand étonnement. L’une était de M. Bradshaw, qui lui. annonçait qu’il comptait arriver à Abermouth le samedi suivant, vers l’heure du dîner, et amener avec lui M. Donne et une ou deux autres personnes pour y passer le dimanche. La lettre était remplie de détails de ménage. Le dîner devait être prêt à six heures, mais Ruth et ses élèves devaient dîner plus tôt. Le cuisinier en titre devait arriver la veille, avec toutes les provisions qu’on ne pouvait pas trouver sur les lieflx. Ruth devait prendre un domestique à l’auberge, et c’était là ce qui la retenait à Abermouth.
En revenant à la maison après avoir terminé ses préparatifs, elle se demandait ce qui avait pu décider M. Bradshaw à amener le candidat libéral passer deux jours au bord de la mer. Tant de petites raisons concouraient, en cette occasion, pour en faire une grande, que Ruth n'avait pas grand’chance de les
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deviner toutes. Miss Benson, dans l’orgueil et la joie de son cœur, avait prévenu mistriss Bradshaw du sermon que son frère comptait prêcher le dimanche suivant, et M. Bradshaw , avait une vague idée que les manœuvres électorales qu’il commençait à regarder comme indispensables ne supporteraient pas l'épreuve, si elles étaient mises en face de la loi chrétienne. Qu’arriverait-il si M. Donne allait être convaincu que la corruption est un péché ? les Cranworth triompheraient, et M. Bradshaw serait la risée d’Eccleston. Et pourtant il se rappelait qu’il était arrivé deux ou trois fois à M. Benson de le convaincre contre son gré du mal qu’entraînaient certaines actions qu’il n’avait pu faire depuis que contre sa conscience, et qu’il avait fini par abandonner au grand détriment de ses intérêts. Non, non, puisque la nature humaine était si mauvaise, il fallait bien se servir des seuls moyens qui pussent agir sur elle, et M. Bradshaw se promettait, si M. Donne était élu, de doubler sesaouscriptions pour les écoles, afin que la génération suivante eût de meilleurs principes. Pour le moment, il valait mieux échapper, ainsi que M. Donne, à la possibilité de la conviction, et éviter aussi le dîner froid du dimanche, qui pourrait bien ne pas convenir au candidat aristocratique.
Le fait est que M. Donne avait un peu pris M. Bradshaw par surprise ; il lui était arrivé de penser qu’on pourrait voir des choses plus étranges que le mariage de sa fille avec le représentant d’une petite ville. Mais, au bout d’une demi-heure, la différence de rang et d’habitude entre M. Donne et ses hôtes se fit tellement sentir, que M. Bradshaw oublia pour jamais ses rêves d’alliance. Ce n’était pas tant parce que M. Donne avait amené un domestique, ce qu’il avait l’air de considérer comme aussi naturel que d’apporter un sac de nuit ; ce n’était pas seulement à cause de l’étonnement avec lequel il avait demandé à mistriss Bradshaw, en réponse à une remarque sur le prix exorbitant des ananas, si elle n’avait pas une serre à ananas : cela tenait à une certaine bonne grâce indolente, à un respect habituel envers les femmes, à un choix
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d’expressions simples et frappantes, traits épars d’un tout impossible à décrire, qui firent comprendre à l’instant à M. Brad-' shaw que M. Donne était un homme parfaitement différent de •tout ce qu’il avait vu jusqu’alors.
Un moment, malgré le charme que M. Donne exerçait sur lui, M. Bradshaw craignit un peu que son candidat ne traitât les affaires avec trop d’indifférence ; mais il fut rassuré par l'éclair qui passa dans les yeux de M. Donne, lorsqu’il répondit d’une voix tout aussi douce qu’à l’ordinaire aux allusions qu’on lui faisait à des dépenses probables :
« Oh! sans doute, c’est une nécessité désagréable; mais nous ne nous salirons pas les mains à ce métier-là : il y a des gens pour arranger ces choses-là. J’ai mis cent mille francs dans les mains de M. Pilson, et je ne demanderai pas ce que cela est devenu ; je dirai aux électeurs que je désapprouve la corruption, et je laisserai faire Hickson, cela le regarde. »
M. Bradshaw ne comprenait pas trop cette manière indolente de faire les choses, et, sans l’allusion que M. Donne venait de faire aux cent mille francs qu’il comptait dépenser pour son élection, il se serait demandé s’il attachait assez d’importance à devenir membre du Parlement. Jemima en pensait autrement. Elle observait attentivement l’héte de son père, comme un naturaliste observe un animal qu’il rencontre pour la première fois sur son chemin.
« Savez-vous à quoi M. Donne me fait penser, maman? ditelle un jour & sa mère pendant que les hommes étaient en tournée électorale.
— Non, il ne ressemble à personne que j’aie jamais vu; il me fait peur en m’ouvrant la porte quand je sors, et en me donnant une chaise quand je rentre. A qui ressemble-t-il, Jemima ?
— Oh ! à personne, maman ; mais vous souvenez-vous d’avoir vu une fois dans la cour de l’auberge, à Wakefield, un cheval de course que Richard nous a fait regarder? M. Donne me rappelle toujours ce cheval.
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— Allons donc, Jemima, ne dites pas de telles folies; qu’estce que dirait wotre père s’il vous entendait parler ainsi de M. Donne?
— Les animaux sont quelquefois bien beaux, maman. Je suis • sûre que je serais très-flattée si on me disait que je ressemble à ce cheval que nous avons vu. Mais le trait de ressemblance avec M. Donne, c’est l’ardeur contenue qu’il y a chez tous les deux.
— .De l’ardeur ! mais je n’ai jamais vu personne de plus tranquille que M. Donne ! Penses à toute la peine que votre père se donne depuis un mois, et voyez comme M. Donne marche lentement et comme il parle doucement quand il eBt en tournée électorale. Je vois toujours que votre père voudrait secouer les gens qui apportent des nouvelles, pour les savoir plus vite.
— Mais lSs questions de M. Donne vont toujours droit au but. Et regardez-le quand on lui apporte de mauvaises nouvelles, il a des éclairs dans les yeux comme mon cheval de course. Tous ses membres frémissaient en entendant de certains bruits qu’il comprenait ; et pourtant il restait tranquille, le bel animal ! M. Donne est tout aussi ardent, mais il est trop fier pour le montrer. Il a l’air très-doux, mais je suis sûr qu’il ne fait jamais que sa propre volonté.
— Au moins, ne dites plus qu’il ressemble à un cheval, car je suis sûre que cela déplairait à votre père. Savez-vous? je croyais que vous alliez dire qu’il ressemblait au petit Léonard.
— A Léonard ! Oh ! maman , il ne ressemble pas du tout à Léonard ! il ressemble bien plutôt à mon cheval de Gourse.
— Allons, ma chère Jemima, taisez-vous. Votre père trouve que les courses sont une si mauvaise chose, qu'il serait trèsmécontent s’il vous entendait. »
Pour en revenir à M. Bradshaw, il se sentait tellement inférieur àM. Donne que cela le mettait mal à l’aise. Gela ne tenait ni à l’éducation, car M. Bradshaw était instruit ; ni à la puissance, car, s’il le voulait, il pouvait faire échouer
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tous les efforts de M, Donne pour être élu à Ëccleston ; ni aux manières du candidat libéral , car M. Donne, habituellement poli, était très -aimable pour son hôte, qu’il regardait comme • un homme très-utile. Néanmoins M. Bradshaw désirait échapper à ce sentiment d'infériorité, quelle qu’en fût la cause, et pour cela il voulait faire plus d’étalage de sa fortune. Sa maison d’Eccleston était vieille et ne prêtait pas à un grand déploiement de luxe. Sa manière de vivre, beaucoup plus élégante pourtant qu’à l’ordinaire, n’était évidemment qqe ce que M. Donne pratiquait tous les jours de sa vie. Dans le fait, M. Donne avait été élevé dans toutes les habitudes de luxe que comportait l’immense fortune donttous ses ancêtres avaient joui avant lui ; l’élégance lui paraissait la condition naturelle de l’homme , et ceux qui n’en jouissaient pas lui semblaient des sauvages. Il ne s’apercevait de ses agréments que lorsqu’elle lui manquait. M. Bradshaw n’était pas fâché de montrer à son opulent visiteur la maison qu’il était sur le point de payer au prix exorbitant de trois cent cinquante mille francs, parce que ses petites filles en avaient la fantaisie.
Ruth se demandait si elle avait bien rempli toutes les intentions de M. Bradshaw ; après avoir consulté la lettre pour s’en assurer, elle reprit le chemin de la maison. Quand elle arriva avec ses nouvelles, Marie s’écria :
c Oh! c’est charmant, nous verrons donc ce fameux candidat !
— Oui, reprit Élisabeth ; mais où nous tiendrons-nous ? Papa aura besoin du salon et de la salle à manger.
— Oh ! il y a le grand cabinet à côté de ma chambre, répondit Ruth ; votre père tient uniquement à ce que vous ne le gêniez pas. »
Le samedi vint. Des nuages noirs et irréguliers couvraient le ciel. Le temps, au grand regret des jeunes filles, n’était pas
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favorable. Elles espéraient un changement vers midi, puis au moment de la marée du soir ; mais le soleil refusait toujours de se montrer.
c Papa n’achètera pas notre chère maison , dit Élisabeth tristement. If lui faut du soleil. La mer a l’air d’être de plomb aujourd’hui, elle n’étincelle pas, et les sables sont tout noirs.
— Il fera peut-être plus beau demain, reprit Ruth gaiement.
— A quelle heure arrivent-ils ? demanda Marie î
— Votre père a écrit qu’il serait à la station à cinq heures, et il faut une demi-heure pour venir de là.
— Et ils doivent dîner à six heures ?
— Oui, répondit Ruth, et je pense que, si nous prenions le thé une demi-heure plus tôt, nous pourrions sortir ensuite, éviter le mouvement de l’arrivée et du dîner, et nous trouver dans le salon quand votre père rentrerait après le diner.
— Oh! «e serait charmant, s dirent-elles, et les ordres furent donnés en conséquence.
Le vent était tombé et les nuages restaient immobiles quand elles sortirent pour se promener au bord de la mer. Les jeunes filles jouaient avec le sable, et Ruth les aidait comme uneenfant. Mais elle aurait bien voulu avoir près d’elle son enfant, qu’elle regrettait à chaque heure du jour. Déjà le soleil commençait à disparaître ; les nuages s’assombrirent et des gouttes de pluie commencèrent à tomber. Ruth craignait une averse à cause d’Élisabeth, et elles tournaient leurs pas du côté de la maison, quand elles aperçurent trois personnes qui venaient à leur rencontre.
« Papa et M. Donne ! dit Marie ; nous allons donc le voir enfin .
— Lequel croyez- vous que ce soit? demanda Élisabeth.
— Oh! le plus grand. Voyez comme papa se tourne toujours vers lui et jamais vers son compagnon !
— Qui est l’autre ? reprit Élisabeth.
— 5 .M. Bradshaw a dit que M. Farquhar et M. Hickson viendraient avec lui. Mais je suis sûre que ce n’est pas M. Farquhar, » dit Ruth.
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Les jeunes filles se regardèrent comme elles le faisaient toujours quand Ruth prononçait le nom de M. Farquhar, mais elle ne s’aperçut pas du regard , et elle ne se doutait guère des conjectures qui y donnaient lieu. Les hommes approchaient. M. Bradshaw s’écria :
« Eh bien ! mes petites, nous avions une heure d’ici au dîner, et nous sommes venus au-devant de vous. *
Ses filles reconnurent à sa voix qu’il était en humeur d’indulgence, et elles coururent à lui. Il les emhrassa, donna une poignée de main à Ruth, dit à ses compagnons que c’étaient là les petites filles qui le pressaient de faire l’extravagance d’acheter la maison qu’elles habitaient ; et puis avec un peu d’hésitation, et parce qu’il vit que M. Donne l’attendait, il ajouta : « La gouvernante de mes filles, mistriss Denbigh. » L’obscurité augmentait à tout moment, il était temps de regagner les rochers qu’on no distinguait déjà ptesque plus. M. Bradshaw prit ses filles par la main. Ruth marchait à côté d’eux. Les étrangers les suivaient.
M. Bradshaw donnait à ses filles des nouvelles d’Eccleston. M. Farquhar était souffrant et n’avait pu l’accompagner, mais Jemima et leur mère se portaient bien.
Le monsieur le plus voisin de Ruth lui adressa la parole :
« Aimez-vous la mer? » demanda-t-il.
Elle ne répondit pas ; il reprit en changeant sa question :
* Aimez-vous à être au bord de la mer? devrais-je plutôt dire. — Oui, » répondit Ruth d’une voix étouffée.
Le sable tremblait sous ses pieds ; les personnes qui étaient près d'elle disparurent à ses yeux; le son de leurs voix retentissait comme dans un rêve, tandis que l’écho d’une seule voix la pénétrait de part en part. Elle se sentit chanceler, et son âme tout entière frémit au dedans d’elle. Cette voix qu’elle venait d’entendre, ah 1 alors même que le nom, le visage, la taille de celui qui venait de lui parler n’étaient plus les mêmes, c’était la voix qui avait ému son cœur de jeune fille, qui avait murmuré à son oreille des paroles d’amour; o’était la voix qui
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levait séduite, qui l’avait perdue ; c’était la voix qu’elle avait entendue pour la dernière fois au milieu du délire de la fièvre. Elle n’osait pas se retourner pour chercher dans l’obscurité la figure de celui qui lui parlait. Elle savait qu’il était là, elle l’entendait lui parler comme il parlait autrefois aux étrangers; peut-être lui répondit-elle, peut-être non; Dieu seul le sait.
Il lui semblait que ses pieds étaient cloués au sol, que les rochers immobiles reculaient devant elle, et que le temps s’était arrêté, tant le sentier sur le sable lui parut long et terrible.
Au pied des rochers, ils se séparèrent. M. Bradshaw, qui ne voulait pas laisser refroidir son dîner, prit le chemin le plus court avec ses amis. A cause d’Élisabeth, Ruth remontait toujours par un sentier qui tournait au milieu des rochers, où abondaient lès nids d’alouettes, et qui était parfumé de thym et de bruyère.
Les petites filles étaient plongées dans une grande discussion sur les étrangers. Elles firent appel à Ruth, mais Ruth ne répondit pas, et elles étaient trop occupées de se convaincre réciproquement pour répéter leur question. La première petite côte gravie, Ruth s’assit brusquement et couvrit son visage de ses mains. Cela était si étrange, les désirs et le bien-être de ses élèves étaient si constamment la règle des mouvements de Ruth, que les jeunes filles s’arrêtèrent surprises et effrayées. Leur inquiétude augmenta en entendant Ruth murmurer des paroles inarticulées.
« Souffrez-vous, chère mistriss Denbigh? » dit doucement Élisabeth en s’agenouillant sur l’herbe à côté de Ruth.
Elle était assise en face de la mer. La lune, qui se levait, l’éclairait quand elle releva la tête. Les jeunes filles n’avaient jamais vu sur un visage humain une telle expression d’angoisse et de trouble.
< Qu’est-ce que vous faites ici? vous ne devriez pas être avec moi, » dit Ruth en hochant la tête.
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Elles se regardèrent avec effroi.
« Vous êtes bien fatiguée, dit tendrement Élisabeth ; venez à la maison, je vous aiderai à vous coucher; je dirai à papa que vous êtes malade, et je le prierai d’envoyer chercher un médecin. »
Ruth la regardait comme si elle ne comprenait pas ses paroles; c’est qu’en effet elle ne comprenait plus rien. Mais tout à coup son esprit engourdi retrouva ses facultés, et elle reprit avec une vivacité qui trompa et rassura à la fois les enfants :
« Oui, j’étais fatiguée. Je le suis encore. Le sable! oh! le sable! le sable est si fatigant! Mais tout est fini maintenant. Seulement j’ai encore une douleur au cœur. Voyez comme il bat, dit-elle en prenant la main d’Élisabeth et en la pressant contre son sein. Je suis bien maintenant. Nous monterons dans mon cabinet, nous lirons un chapitre, cela me calmera, et puis je me coucherai; je sais que M. Bradshaw me pardonnera de n’être pas là ce soir seulement. Je ne demande que ce soir. Mettez les robes que vous devez mettre, mes chéries, et faites tout ce que vous devez faire. Je puis compter sur vous, ditelle en se penchant pour embrasser Élisabeth ; puis elle se releva brusquement. Vous êtes de bonnes filles. Dieu vous garde! »
Par un grand effort sur elle-même, Ruth reprit son pas ordinaire et résista au désir de courir et de s’arrêter ensuite pour pleurer. La régularité même du mouvement la calma. Pour échapper aux convives, elles rentrèrent par la porte de derrière, qui donnait dans la cuisine ; les domestiques préparaient le dîner. Tout était en mouvement. Le bruit et la chaleur de cette pièce formaient un grand contraste avec la tristesse solitaire du lieu qu’on venait de quitter; Ruth en fut soulagée; une maison silencieuse, éclairée par la lune, sombre et grave, lui aurait ôté ses forces. Elles montèrent par l’escalier de service, et Marie alla demander une bougie; elle revint trèspréoccupée de tout ce qui se passait au rez-de-chaussée, et, pressée de s’habiller pour s’installer dans le salon; mais elle
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fut frappée en apercevant à la lueur de la bougie l'extrême pâleur de Ruth.
« Ne descendez pas, chère mistriss Denbigh ! Nous dirons à. papa que vous étiez fatiguée et que vous vous ôtes couchée. »
Dans un autre moment, Ruth aurait craint de déplaire à M. Bradshaw, car c’était une chose entendue que personne dans sa maison ne devait être malade ou fatigué sans en avoir demandé la permission ou donné les raisons. Mais elle n’y pensait pas. Tout son désir était de rester calme tant qu’elle n’était pas seule. Ce n’était pas du calme, c’était la froideur glaciale d’une' statue; mais elle réussit à se roidir et à accomplir avec une exactitude machinale tous ses devoirs envers Élisabeth, qui avait mieux aimé ne pas descendre. Mais tantôt son cœur brûlait comme du feu, tantôt il devenait de glace ; elle étouffait. Enfin Élisabeth se coucha; mais Marie allait remonter, et Ruth attendait avec une impatience maladive les détails imparfaits que l’enfant pourrait donner sur lut. Elle était là debout, devant la cheminée, prêtant sans cesse d’oreille, pressant le marbre de ses deux mains, et voyant dans le feu mourant toute autre chose que les brillantes étincelles ou les cendres rougeâtres. Elle y retrouvait une vieille ferme, une route qui serpentait, une colline verte et une petite auberge au bas. A travers les souvenirs du passé, elle entendait les voix qui parlaient au rez-de-cbaussée. Toute autre aurait pu reconnaître quand c’était M. Donne qui parlait, au silence avec lequel on l’écoutait; mais l’angoisse de Ruth rendait son ouïe plus perçante, elle entendait la voix et distinguait les paroles sans comprendre ce qu’il disait. Peu lui importait ; il parlait, c’en était assez pour elle.
Bientôt Marie remonta triomphante : papa lui avait permis de rester un quart d’heure de plus qu’à l’ordinaire, parce que M. Hickson l’avait demandé. Il était si amusant, M. Hickson! Quant à M. Donne, il avait l’air bien indolent; mais il avait une si belle figure! Ruth l’avait-elle vu? Oh! non, il faisait
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trop goirsur laplage ; maiselle le verrait demain. Papa avait en l’air contrarié de ce que mistriss Denbigh et Élisabeth n’étaient pas descendues, et il avait dit : « Dites à mistriss Denbigh que j’espère (et les espérances de papa sont toujours des ordres) qu’elle pourra faire le thé demain à neuf heures. » Et alors vous verrez M. Donne.
Ce fut là tout ce que Ruth apprit. Elle déshabilla Marie, éteignit la lumière, puis rentra dans sa chambre; seule enfin!
Mais son âme ne se détendit pas immédiatement. Elle ferma sa porte et ouvrit sa fenêtre, quelque menaçant que fût le ciel. Elle repoussa ses cheveux de son front brûlant; il lui semblait qu’elle ne pouvait plus penser; elle avait réprimé si énergiquement toute émotion et toute réflexion, qu’elle ne savait où les retrouver. Puis tout d’un coup sa vie passée et sa vie présente apparurent à ses yeux avec les détails les plus minutieux. L’angoisse devint trop forte, et elle s’écria :
t Si je pouvais le voir! Si je pouvais le voir! Si je pouvais seulement lui demander pourquoi il m’a quittée, et en quoi je puis lui avoir jamais fait delà peine! C’était si mal, si cruel! Ce n’est pas lui, c’est sa mère, reprit-elle brusquement, comme si elle se répondait à elle-même. Mais, mon Dieul il aurait bien pu me retrouver. Il ne m’aimait pas comme je l’aimais, il ne m’aimait pas du tout, dit-elle tristement. » Puis elle continua avec amertume : « 11 m’a fait bien du mal; je ne puis plus lever la tête dans mon innocence d’autrefois. On croit que j'ai tout oublié, parce que je n’en parle pas. OÏ! moa bien-aimé, est-ce que je dis du mal de vous? demanda-t-elle tout à coup avec tendresse. Je suis si malheureuse ! Vous qui êtes le père de mon enfant ! »
Mais cette pensée môme, qui a touché tant de cœurs dans d’autres circonstances, jeta un nouveau jour dans l’esprit de Ruth. De femme elle redevint mère ; c’était à elle que son fils était confié. Elle garda le silence un moment, puis reprit très-bas :
« Il m’a abandonnée. Il peut avoir été entraîné loin de moi;
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mais il aurait pu me chercher, me trouver et m’expliquer tout. Il a rejeté sur moi le fardeau et la honte ; il ne s’est jamais éhcjuis de la naissance de Léonard ; il n’aime pas son enfant , et moi je ne l’aimerai pas. »
En prononçant très-haut cette résolution , elle sentit tout à coup sa faiblesse et s’écria : « Hélas ! hélas ! »
Elle se releva et se mit à marcher à grands pas dans la chambre.
« A. quoi est-ce que je pense ? Où suis-je ? moi qui demande depuis des années à Dieu de devenir digne d’Ôtre la mère de Léonard ! Mon Dieu ! comme le péché est profond dans mon cœur 1 Mais le passé serait blanc comme la neige en comparaison du présent, si je provoquais maintenant une explication qui pût le rétablir dans mon cœur. Moi qui ai essayé ou fait semblant d’essayer d’apprendre la sainte volonté de Dieu pour l’enseigner à mon fils; moi qui lui ai fait dire : c Ne nous < laisse pas succomber à fa tentation, mais délivre-nous du t mal! « je voudrais maintenant le remettre entre les mains de son père, qui est,... qui est.. ..«Elle s’arrêta sans pouvoir respirer, puis elle s’écria : • Mon Dieu , je crois que le père de Léonard est un méchant homme ; et cependant , Dieu miséricordieux, je l’aime encore 1 Je ne puis pas oublier, je ne le puis pas ! »
Elle se pencha sur la fenêtre ouverte. Le vent s’était levé et la pluie fouettait son visage. Cela lui fit du bien. Une nuit paisible ne l’aurait pas calmée comme cette nuit d’orage. Les nuages épars couvraient la lune par instants : elle les contemplait avec un sourire distrait. La pluie venait battre contre son visage et inondait ses cheveux. Elle s’assit par terre, les mains jointes sur ses genoux.
« Je voudrais savoir si mon Léonard a peur de ce vent ; je voudrais savoir s’il est éveillé. »
Et elle se rappela le temps où, dans sa terreur d’enfant, lorsque l'orage grondait mystérieusement pendant la nuit, Léonard se glissait dans son lit quand le vent soufflait, et elle
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se souvint qu’elle le calmait en lui parlant de Dieu, de s^ puissance et de sa bonté.
Tout à coup elle se traîna vers une chaise et s’agenouilla etf la présence de Dieu en cachant son visage, sans parler, carll lisait dans son cœur. Mais peu à peu les larmes et les paroles débordèrent :
« O mon Dieu ! aide-moi, car je suis bien faible ! Mon Dieu, sois mon rocher et ma forteresse , car par moi-même je ne puis rien. Je te le demande en son nom et tu me l’accorderas. Au nom de Jésus-Christ, je te demande la force de faire ta volonté! »
Elle ne pouvait pas penser ; elle savait seulement qu’elle était faible et que Dieu était puissant , c un refuge dans les détresses et fort aisé à trouver. » Et le vent s’élevait toujours davantage, et la maison tremblait à chaque rafale, et les sifflements de la brise de mer retentissaient comme les gémissements d’une créature expirante.
Elle entendit frapper à la porte ; une voix d’enfant dit :
« Mistriss Denbigh, puis-je entrer? J’ai si grand’peur ! »
C’était Élisabeth. Ruth but précipitamment un verre d’eau et ouvrit la porte à la timide petite fille.
« Oh! mistriss Denbigh? avez-vous jamais vu un temps pareil ? J’ai peur, et Marie dort si profondément I »
Ruth était trop ébranlée pour pouvoir parler tout de suite ; mais elle prit Élisabeth dans ses bras pour la rassurer. Élisabeth recula.
« Comme vous êtes mouillée , mistriss Denbigh ! et la fenêtre est ouverte. Oh ! qu’il fait froid ! dit-elle en frissonnant.
— Mettez-vous dans mon lit, ma chère, dit Ruth.
— Mais venez aussi ! cette bougie jette sur votre visage une si étrange lumière I Éteignez-la et couchez-vous ; j’ai peur et il me semble que je serais plus en sûreté si vous étiez près de moi. »
Ruth fermais fenêtre et se mit au lit: Élisabeth tremblait de tous ses membres ; pour la calmer, Ruth fit un grand effort
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et parla de Léonard et de sa terreur, puis très-bas, et en hésitant, elle rappela à Élisabeth la miséricorde de Dieu, mais • très-humblement, car elle craignait que son élève ne la crût meilleure qu’elle n’était. L’enfant oublia bientôt toutes ses craintes, grâce à un sommeil profond, et Ruth, épuisée par de si violentes émotions et obligée de rester immobile pour ne pas la réveiller, tomba dans une espèce d’assoupissement qui n’é- * tait troublé que par ses soupirs.
Quand Ruth s’éveilla, le crépuscule grisâtre commençait à paraître : Élisabeth dormait encore, mais la ferme et les domestiques étaient déjà en mouvement. Les souvenirs du soir précédent assaillirent Ruth à son réveil, et elle rassembla ses ♦idées avec un calme forcé. Il était là, il n’y avait pas moyen d’éviter de le voir ; tout subterfuge pour y échapper serait faux et lâche. Elle ne cherchait pas à deviner ce qui s’ensuivrait ; elle ne savait qu’une chose , c’est que , quoi qu’il pût arriver, elle obéissait à la loi de Dieu, et qu’elle dirait : « Ta volonté soit faite ! » Elle demanda la force d’agir ainsi quand le moment viendrait : quand il viendrait, et ce qu’elle aurait alors à faire , elle n’y pensait pas et laissait tout entre les mains de Dieu.
Elle était glacée, mais parfaitement calme, quand la cloche du déjeuner sonna ; elle descendit tout de suite, pour être à sa place et occupée à faire le thé avant son arrivée. 11 lui semblait que son cœur avait cessé de battre, mais elle se sentait parfaitement maitresse d’elle-même. En entrant, elle sentit plutôt qu’elle ne vit qu’il n’était pas là ; M. Bradshaw et M. Hickson étaient plongés dans les affaires de l’élection et la saluèrent sans interrompre leur conversation. Ses deux élèves s’assirent à côté d’elle; au bout d’un instant M. Donne entra. Pour Ruth, ce moment ressemblait à la mort ; elle respirait à peine ; un cri passionné s’éleva dans son cœur, mais elle l’étouffa, et elle resta tranquille et silencieuse , suivant toute apparence , vrai modèle d’une gouvernante qui connaît sa place. Elle éprouva bientôt une étrange satisfaction à se sentir maitresse d’effe-
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même pelle n’osait pourtant regarder M. Donné ; sa voix était changée, les modulations étaient les mêmes, mais la fraîcheur et la vivacité avaient disparu. On causa beaucoup pendant le déjeuner. Personne ne semblait disposé à se presser, quoique ce fût un dimanche ; Ruth fut forcée de rester calme et silencieuse , et cette inaction obligée lui fit du bien ; cette 'demi-heure sépara complètement, dans l’esprit de Ruth, le M. Bellingham d’autrefois de ce qu’était maintenant M. Donne. Elle sentait, sans s’en rendre compte , combien il différait de ceux avec lesquels elle vivait depuis plusieurs années ; il écoutait la conversation d’un air distrait et indifférent, n’y prenant part que lorsqu’il était question de lui , de ses intérêts ou de ses affaires; il n’avait l’air occupé que de ce qui le touchait» en quelque manière. M. Bradshaw s’intéressait à toutes choses avec un peu d’emphase peut-être , mais il n’était pas absorbé par ses propres intérêts ; c’était le métier de M. Hickson de soutenir sa conversation, mais M. Donne examinait les mots avec son lorgnon. Tout d’un coup Ruth sentit qu’il avait Ira yeux sur elle : elle rougit, mais elle le regarda bravement en face ; il laissa tomber son lorgnon et se remit à manger. Elle l’avait vu , il était changé ; l’expression qu’il n’avait autrefois que dans les mauvais jours était devenue habituelle à son visage. 11 avait l’air mécontent et agité, mais il était encore très-beau, et elle avait aperçu avec un orgueil instinctif que les yeux et la bouche étaient ceux do Léonard ; pour lui, quoiqu’il fût dérouté par son regard , il ne pouvait s’empêcher de trouver que cette mistriss Denbigh ressemblait à la pauvre Ruth, mais elle était plus belle encore. Une tête grecque, et quelle noble attitude de tête ! Cette femme, gouvernante chez M. Bradshaw ! la dignité et la grâce de sa tournure iraient à la plus grande dame! Pauvre lluth! Les cheveux de mistriss Denbigh étaient plus foncés pourtant, elle était plus pâle, en tout elle avait l’air plus élégant. Pauvre Ruth! et, pour la première fois depuis plusieurs années , il se demanda ce qu’elle était devenue, tout en se disant qu’il valait mieux n’en rien
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savoir, parce qu’elle avait certainement mal fini. Il reprit sou lorgnon et regarda de nouveau mistriss Denbigh, qui parlait à l’une de ses élèves sans faire attention à lui.
Pourtant, ce ne pouvait être que Ruth! Ces petites fossettes, il ne les avait jamais vues qu’à Ruth, et ce sourire sans mouvement des lèvres. Plus il la regardait, plus il était sûr de la reconnaître; M. Bradshaw l’interrompit dans ses observations en lui demandant s’il voulait aller à l’église.
c A l’église? c’est à une demi-lieue? non, je crois que je ferai mes dévotions ici. »
Il éprouva un mouvement de jalousie en voyant M. Hickson ouvrir la porte à Ruth, qui sortait avec ses élèves. C’était un plaisir que d’être jaloux; il se croyait trop blasé pour cela. Hickson n’avait qu'à rester à sa place ; son affaire était de parler aux électeurs et non de faire la cour aux dames. M. Donne avait remarqué que M. Hickson était très-empressé auprès de miss Bradshaw ; mais gare à lui s’il pensait à Ruth ! C’était certainement Ruth; mais comment avait-elle joué ses cartes de manière à devenir gouvernante chez le sévère M. Bradshaw?
M. Donne était le modèle de M. Hickson ; M. Bradshaw était trop dissident pour aimer à aller dans une église anglicane, et d’ailleurs la liturgie l’embarrassait toujours. M. Donne était dans le salon quand Marie descendit avec son chapeau; il tournait les pages de la grande Bible : une idée lui vint.
< C’est singulier, dit-il, que les gens qui cherchent dans la Bible des noms pour leurs enfants ne choisissent pas plus souvent le nom de Ruth. C'est un si joli nom! »
M. Bradshaw leva les yeux.
t Est-ce que mistriss Denbigh ne s’appelle pas Ruth, Marie
— Oui, papa, répondit Marie ave» empressement, et je connais deux autres Ruth, une ici et une à Eccleston.
— Et j’ai une tante qui s’appelle Ruth. Il me semble que votre observation n’est pas juste, monsieur Donne; voilà trois Ruth, outre la gouvernante de »es filles.
— Oh! c’est possible, c’est une de ces choses qu’on dit sans y penser. *
Mais il se réjouit en secret du succès de sa ruse.
Ruth fut ravie de se trouver en 'plein air et loin de la maison; deux heures de cette terrible journée s’étaient déjà écoulées : encore un jour et demi, et ce serait fini; elle était faible de corps, mais pleine d’empire sur elle-même. 11 était de bonne heure, et elles marchaient lentement à travers les champs, quand Ruth entendit tout d’un coup derrière elle un pas qu’elle reconnaissait; c’était comme un de ces cauchemars auquel on ne peut échapper. Il y avait encore cinq minutes de marche avant d’arriver à l’église, mais elle conservait l’espoir qu’il ne l’avait pas reconnue.
« J’ai changé d’intention, comme vous voyez, dit-il tranquillement; il y a quelquefois des choses curieuses comme architecture dans ces petites églises de campagne, et j’ai voulu voir celle-ci. M. Bradshaw m’a indiqué le chemin, mais je me suis embrouillé dans ses directions, et j’ai été enchanté de vous apercevoir. .»
Point de réponse ; il n’en attendait pas : il savait que, si c’était Ruth, elle n’aurait pas la force de causer de choses indifférentes. Son silence lui prouva la justesse de ses soupçons ; il reprit :
c Ce genre de paysage est tout nouveau pour moi ; il n’y a rien de grand ni de sauvage, mais beaucoup de charme pourtant : cela me rappelle certaines parties du pays de Galles. »
Il s’arrêta, puis ajouta très-bas :
* Vous êtes allée dans le pays de Galles, je crois? *
La petite cloche de l’église appelait les retardataires; Rutii pressa le pas; encore un effort, et elle trouverait la paix dans le saint lieu. *
11 répéta plus haut, pour l’obliger à répondre :
t N’avez-vous jamais été dans le pays de Galles? »
Ruth était poussée à bout.
« J’ai été dans le pays de Galles, monsieur, répondit-elle
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avec calme et gravité, il y a plusieurs années; divers événements ont contribué à me rendre ce souvenir fort pénible : je yous serai obligée, monsieur, de n’y plus faire allusion, s
Les petites filles, étonnées de la dignité avec laquelle Ruth répondait à M. Donne, qui était presque membre du Parlement, décidèrent entre elles que M. Denbigh était mort dans le pays de Galles, et que c’était là ce qui rendait le souvenir de ce pays si pénible à sa veuve.
M. Donne fut frappé de la réponse et de la dignité des manières de Ruth. Il était tout simple qu’elle lui en voulût de l’avoir abandonnée, et il aimait à trouver en elle ce sentiment d’orgueilleuse indignation, bien légitime tant qu’il ne lui avait pas expliqué sa conduite.
Ils entrèrent à l’église. M. Donne les suivit dans leur banc. Ruth frémit en le voyant assis en face d’elle ; c’était trop cruel de la poursuivre jusque-là. Elle n’osait lever les yeux vers la , fenêtre dorée par le soleil du matin ; elle n’osait baisser lea regards sur les tombeaux où reposaient en paix les images immobiles des morts d’autrefois : il lui cachait la lumière et la paix. Elle sentait qu’il la suivait des yeux, que ses regards ne la quittaient pas. Elle n’osait se joindre à. la prière pour la rémission des péchés, car il lui semblait qu’il était là pour dire que les souillures de sa vie ne s’effaceraient jamais. Pourtant, elle ne bougeait et ne rougissait pas; mais, en s’asseyant, elle changea de place pour ne plus le voir. Elle n’entendait rien. Il lui semblait que les paroles de paix appartenaient à un monde d’où elle était exilée. Seulement son regard fut attiré par une figure sculptée sur un vieux tombeau. C’était un beau visage, mais la beauté des traits ne la frappait pas. La bouche entr’ouverte exprimait une souffrance indicible. Les yeux, levés au ciel, se tournaient vers « les montagnes d’où nous vient le secours. » L’expression de ces yeux de marbre avait quelque chose de céleste. Peut-être pour la première fois depuis des siècles avait-on cherché à comprendre cette figure à demi cachée dans l’ombre. Ruth ne pouvait se lasser de la
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contempler. Qui avait pu inventer un pareil regard? Qui avait jamais pu voir ou éprouver un pareil chagrin, et en même temps une foi si profonde et si efhcace? Etait-ce seulement une œuvre d’imagination? Quelle âme que celle de l’artiste inconnu qui avait su créer une si belle expression ! Quoi qu’il en fût, il ne restait plus rien ni de l’artiste, ni du poète, ni de la douleur qu’ils avaient su représenter. L’art humain avait cessé ; la vie humaine avait trouvé un terme ; l’angoisse humaine était apaisée; cela seul subsistait encore, et en le regardant Ruth sentait son cœur se calmer. Elle revenait à ellemême, au moment où le pasteur commençait à lire le récit de l’agonie de Notre -Seigneur dans le jardin de Gethsemané, et les lèvres de Ruth s’ouvrirent, et elle put prier au nom de celui qui avait tant souffert.
• Au sortir de l’église, il pleuvait; tout le monde s’arrêtait à la porte. Retenue un moment par la foule, Ruth entendit dire près d’elle, très-bas, mais très-distinctement :
« J’ai beaucoup de choses à vous dire, beaucoup de choses à vous expliquer. Je vous supplie de m’en fournir l’occasion. » Ruth ne répondit pas. Elle ne laissa voir par aucun signe qu’elle avait entendu , et pourtant elle tremblait, car la voix qui lui parlait était douce et n’avait pas perdu tout pouvoir sur elle. Elle désirait tant de savoir pourquoi il l’avait quittée! il lui semblait qu’une simple explication ne pouvait avoir d’inconvénient, et qu’elle serait soulagée, c Non ! répondit sa conscience, non, cela ne se peut pas. » Ruth et les deux jeunes filles avaient chacune un parapluie. Elle se tourna vers Marie et dit : « Marie, donnez votre parapluie à M. Donne, et venez sous le mien, j E lle parlait d’un ton décidé, comme pour exprimer sa résolution en peu de paroles. Les petites filles obéirent en silence. En passant la barrière du cimetière, M. Donne reprit d’un ton de douce plainte :
t Vous êtes impitoyable. Je ne vous demande que de m’entendre. J’ai le droit d’être écouté, Ruth! Je ne veux pas croire