RT’TH
que vous soyez assez changée pour me refuser ce que je vous demande, »
Il avait beaucoup fait pour détruire les illusions qui avaient entouré son souvenir aux yeux de Ruth pendant longtemps; mais la vie de Ruth chez les Benson lui avait appris , plus que toute autre chose , à mieux juger de ce que doivent être les hommes, et, même en ayant à lutter contre les souvenirs du passé, M. Donne, tel qu’il était à présent, lui déplaisait assez pour que de moment en moment son devoir devint plus facile. La voix seule de M. Donne lui faisait encore battre le cœur ; quand elle l’entendait sans le voir, elle ne pouvait s’empêcher de penser aux joies d’autrefois.
Les paroles de M. Donne restèrent encore cette fois sans réponse; elle sentait que c’était lui qui avait rompu leurs relations, qu’elle avait le droit de refuser de les renouer. Parfois il nous semble étrange de recevoir de Dieu la force de résister à la tentation. Nous avons prié de tout notre cœur, nous nous sommes abandonnés à sa volonté , et nous sommes surpris de trouver même dans les circonstances extérieures une force et un appui inattendus. Il en est toujours ainsi; seulement nous ne le voyons pas toujours.
Quand M. Donne vit que Ruth ne voulait pas lui répondre, son désir de causer avec elle augmenta. Il ne savait pas d’avance ce qu’il comptait lui dire, mais l'affaire devenait mystérieuse et piquante.
Le p'arapluie protégea Ruth contre bien autre chose que la pluie, car sous cet abri on no pouvait lui parler sans être entendu. Mais quel soulagement elle éprouva, en rentrant dans sa chambre, à fermer sa porte pour que Marie et Élisabeth ne pussent pas entrer sans frapper, et à se laisser aller dans un fauteuil , après avoir résisté et lutté si longtemps !
Elle se reposa en songeant à Léonard ; l’avenir et le passé l’effrayaient, mais elle s ngeait à lui dans le présent. Pins elle pensait à son fils , plus l’image du père de Léonard lui semblait redoutable. A la lueur de la Dureté et de l’innocence de
RUTff.
son enfant, elle voyait le mal plus clairement encore. Il lui semblait que, si son fils apprenait jamais son péché, il ne lui resterait plus qu’à mourir. Il ne pourrait jamais comprendre (et qui l’aurait compris à sa place?) l’innocence naïve de sa mère , et tout ce qui l’avait entraînée dans cet abîme. Dieu seul le savait. Si Léonard venait jamais à connaître la faute de sa mère , Ruth n’aurait plus qu’à mourir. Puis une pensée lui traversa l’esprit , et elle demanda à Dieu de la purifier, n’importe par quelles souffrances. Il lui semblait qu’elle pouvait tout supporter, pourvu qu’elle pût un jour contempler sa face dans le ciel. Le cœur de l’homme tremble devant la souffrance. Hélas ! la justice de Dieu l’atteignait en ce moment môme ; mais à ceux qui reviennent à lui, il donne la force de supporter le châtiment avec soumission; « car sa miséricorde demeure éternellement. »
M. Bradshaw avait quelques remords d’avoir laissé son hôte aller seul à l'église ; aussi était-il résolu à ne pas le quitter pendant le reste du jour. A la première allusion à la beauté du paysage , M. Bradshaw proposa une promenade, quoique ce fût la règle à Eccleston de ne pas se promener par -plaisir le dimanche. M. Donne ayant déclaré qu’il avait des lettres à écrire, M. Bradshaw abandonna immédiatement toute idée de sortir, et fournit au candidat libéral tout ce qu’il lui fallait jour écrire. Pendant ce temps , personne ne savait ce qu’était devenu M. Hickson, et M. Donne se demandait sans cesse s’il n’avait pas rencontré Ruth, si elle était sortie de nouveau avec ses élèves. Entre cette préoccupation et quelques imprécations intérieures contre la politesse de son hôte, la matinée se passa : elle lui avait paru interminable. En entrant dans la salle à manger, il ne vit ni Ruth ni les enfants. Il s’aventura à demander où elles étaient :
« Elles dînent de bonne heure ; elles sont retournées à l’église. Mistriss Denbigh était membre de l’Église anglicane autrefois, et, quoiqu’elle suive notre chapelle à Eccleston, je crois qu’elle est bien aise de trouver une occasion d’aller à l’église. »
RUTH
M. Donne allait faire quelques questions sur mistriss Denbigh, quand M. Hickson rentra, affamé, fatigué, mais toujours de bonne humeur, et prêt à faire un récit très-animé de la manière dont il s’était perdu et retrouvé, il vit sur le visage de l’hôte et du candidat qu’ils s’étaient mortellement ennuyés en son absence, et, tout en précipitant son repas, il proposa une promenade.
« C’est une honte que de rester à la maison dans un si beau pays ; il fait à présent un temps magnifique, et je vous assure que je suis maintenant un très-bon guide. Je vous ferai connaître toutes les curiosités du voisinage. »
M. Donne consentit à la proposition avec une négligence apparente ; puis il se rappela que peut-être on irait se promener du côté de l’église, que là il rencontrerait Ruth, qu’il pourrait la voir et s’approcher d’elle. L’idée que les heures s’écoulaient sans qu’il pût lui parler lui était insupportable ; mais une fois sorti, il résista à toutes les descriptions pittoresques de M. Hickson, fit la sourde oreille au vœu exprimé par M. Bradshaw de lui montrer les terres dépendantes de la maison qu’il allait acheter (il y en avait bien peu pour trois cent cinquante mille francs ) ,■ et les entraîna sur le chemin de l’église, sous prétexte qu’on avait de là une vue admirable.
Ils rencontrèrent les paysans qui sortaient de l’église ; mais Ruth n’y était pas : elle avait pris un chemin à travers champs, à ce que dit M. Bradshaw à dîner. Ce dîner parut interminable à M. Donne, qui attendait le moment de retrouver Ruth dans le salon.
Elle lisait tout haut à ses élèves ; nul ne peut dire combien son cœur était triste et tremblant, mais elle savait contenir et dominer tout signe extérieur d’émotion. Il n’y avait plus que quelques heures à passer , toujours avec du monde, et, si elle ne pouvait éviter de lui parler, il était facile au moins de le tenir assez à distance pour lui faire sentir que leur vie était séparée pour toujours.
Peu à peu elle sentit qu’il s’approchait d’elle. Il examinait
RÜTH.
les livres qui étaient sur la table. Marie et Élisabeth, an peu effrayées par le futur représentant d’Ecclestdn , se reculèrent. Il baissa la tête sur un livre et murmura :
« Cinq minutes à nous seuls, je vous en conjure. »
Les petites filles ne pouvaient entendre, mais Ruth entendit; il n’y avait pas moyen d’échapper, elle prit courage et dit tout haut :
« Voulez-vous lire ce passage ? Je ne m’en souviens pas. » M. Hickson s’avança pour soutenir la demande de mistriss Denbigh; M. Bradshaw, à moitié endormi, en fit autant, et M. Donne, pris au piège, fut obligé de lire tout haut quelques phrases du livre qu’il tenait. Il ne savait pas ce qu’il lisait, quand, au milieu d’un paragraphe , la porte s’ouvrit , les domestiques entrèrent, et M. Bradshaw, sortant de son assoupissement, lut avec emphase un long sermon , qu’il termina par une prière presque aussi longue. Ruth était assise, la tête baissée ; ses forces étaient à bout : elle avait tant lutté contre son propre cœur ! Mais elle ne cherchait plus à éviter les regards de M. Donne. Il avait perdu tout pouvoir sur elle ; son nom ne lui faisait plus battre le cœur comme la veille : ce n’était plus l’idole de sa jeunesse. Mais le souvenir du passé lui faisait désirer de l’entendre s’excuser de l’avoir quittée si cruellement. Elle aurait voulu croire qu’il n’avait pas toujours été cet être égoïste et sec , qui semblait ne songer qu’à luimême en ce monde.
Marie et Élisabeth allèrent se coucher après la prière , et Ruth les accompagna. M. Bradshaw et ses hôtes devaient partir le lendemain matin de bonne heure. A neuf heures, au moment où la voiture avançait, M. Bradshaw se tourna vers Ruth :
« Vous n’avez rien à faire dire à Léonard ? »
Ruth pâlit, car elle vit que M. Donne écoutait, et elle ne devinait pas le mouvement de jalousie qui venait de traverser l’esprit de son ancien amant.
« Qui est Léonard? demanda-t-il à Marie.
— Le petit garçon de mistriss Denbigh, » répondit-elle.
RÜTH. 235
Il s’approcha de Ruth et lui dit tout bas :
« Notre enfant! »
A la pâleur qui couvrit le visage de Ruth, à la terreur qu’exprimaient ses regards, il vit qu’il avait enfin trouvé le secret de se faire écouter.
< Il m’enlèvera mon enfant! il m’enlèvera mon enfant! ®
Ces paroles retentissaient comme un glas funèbre dans le cœur de Ruth. Il lui semblait que rien ne pouvait la préserver de ce malheur. On lui ôterait Léonard ! Elle était convaincue qu’un enfant, légitime ou non, appartenait de droit à son père ; elle le croyait d'autant plus fermement peut-être qu’elle ne savait pas pourquoi cela était. Et pour elle Léonard était le prince de tous les bnfants. Tout le monde devait avoir envie de l’appeler « mon fils. » Son âme avait été trop fortement remuée pour qu’il lui restât la force de voir froidement et tranquillement ce qu’il en était. Une seule pensée la poursuivait nuit et jour : * Il m’enlèvera mon enfant. » Dans ses rêves elle voyait Léonard entraîné dans une terre lointaine, où elle ne pouvait pas le suivre. Parfois il passait près d’elle dans une voiture, assis à côté de son père, et il souriait en regardant sa mère; ou bien elle se le figurait tendant vers elle ses petits bras et lui demandant un secours qu’elle ne pouvait pas lui donner. Le jour s’écoulait sans qu’elle y prit garde ; elle allait et venait comme de coutume, mais son âme était avec l’enfant. Souvent elle fut sur le point d’écrire à M. Benson pour l’avertir du danger que courait Léonard; mais elle frémissait à la pensée de rappeler ce passé douloureux, qui semblait oublié de tous excepté d’elle. Elle craignait aussi de mettre le trouble dans le cercle paisible où elle vivait. M. Benson avait conservé contre l’homme qui avait séduit Ruth un profond ressentiment : jamais il ne consentirait à l’aider dans les élections ; il ferait même tout ce qu’il pourrait pour le faire échouer; M. Bradshaw serait furieux. Et la pauvre femme, épuisée par les angoisses des jours précédents, tremblait en songeant à tout ce que pouvait entraîner un tel conflit.
RUTH
Un matin, trois ou quatre j ours après le départ de M. Donne, elle reçut une lettre de miss Benson. Elle osait à peine l’ouvrir; enfin elle déchira l’enveloppe : l’écriture enfantine de Léonard frappa ses regards. Il était encore en sûreté. La lettre de miss Benson était longue, un vrai journal : « Lundi nous avons fait ceci, mardi nous avons fait cela, » etc. Ruth jeta un coup d’œil rapide sur une autre page. C’était bien là 1 « Pendant que je faisais cuire les mirabelles, on a frappé à la porte. Mon frère était sorti, Sally faisait la lessive, et moi je remuais les fruits dans la grande casserole ; j’ai envoyé Léonard dans le petit jardin pour ouvrir la porte. Mais je lui aurais d’abord lavé la figure si j’avais su qui c’était. C’était M. Bradshaw, et le monsieur qu’on veut faire nommer à la Chambre des communes comme représentant d’Eccleston, M. Donne, avec un autre monsieur dont je ne sais pas le nom. Ils étaient venus pour parler de l’élection, et, comme mon frère était sorti, ils ont demandé à Léonard s’ils pouvaient me voir. Il a répondu que oui, si je pouvais quitter les mirabelles, et il est venu m’appeler en les laissant dans l’antichambre. J’ai ôté mon grand tablier et je les ai fait entrer dans le cabinet de Thurstan; je n’étais pas fâchée qu’ils vissent quelle quantité de livres il avait. Ils ont commencé à me parler politique trèspoliment; seulement je n’y comprenais rien. M. Donne a fait grande attention à Léonard, qui n’était pas intimidé du tout. Je suis sûre qu’il a remarqué sa beauté ; et pourtant il était tout rouge, il avait très-chaud, et il était si mal peigné! Léonard bavardait comme si c’eût été une vieille connaissance, si bien qu’à la fin M. Bradshaw lui a dit de se taire. Alors il est resté planté à côté de M. Donne sans mot dire. Je ne pouvais pas m’empêcher de les regarder tous deux, et de penser domine ils étaient beaux, chacun à leur manière ; ce qui far que je n’ai pas pu rendre compte à Thurstan de la moitié d( . te que ces messieurs m’avaient chargé de lui dire. Pendan ; que M. Donne parlait à Léonard, il avait ôté sa montre et sa chaîne, et la lui avait mise au cou. Au moment de partir,
RÜTfl.
quand l’enfant allait la lui rendre, figurez-vous que M. Donne a dit qu’il l’avait donnée à Léonard et qu’il devait la garder. J’étais très-mal à mon aise, et j’ai bien vu que M. Bradshaw était de mauvaise humeur ; mais M. Donne lui a jeté un regard si hautain que je n’ai rien osé dire. Quand Thurstan est rentré, il s’est fâché, et il a dit qu’il n’aurait pas cru que notre parti osât tenter de la corruption chez lui. Thurstan est très-ennuyé de cette élection, qui met tout sens dessus dessous dans la ville ; et il a renvoyé la montre à M. Donne avec une lettre, et Léonard a été très-sage : aussi lui ai-je donné à goûter de la nouvelle marmelade de mirabelles. »
Quelque longue que fût cette lettre, Ruth soupirait encore après des détails. Qu’avait dit M. Donne à Léonard? Avait-il plu à Léonard? Se reverraient-ils jamais? Ruth se calma en songeant qu’elle aurait bientôt une autre lettre, et répondit par le retour du courrier. Le vendredi, elle reçut une lettre d’une écriture inconnue. C’était de M. Donne. Il n’y avait point de signature, et un étranger n’aurait pu deviner de qui elle venait ; elle ne contenait que ces mots :
« Pour l’amour de notre enfant et en son nom, je vous somme de m’indiquer un endroit où je puisse vous parler et où vous puissiez m’écouter tranquillement. Il faut que ce soit dimanche, et que vous puissiez venir à pied au lieu du rendez-vous. Mes paroles peuvent ressembler à des ordres, mais mon cœur vous supplie. Je n’en dis pas davantage ; mais souvenez-vous que le sort de votre fils dépend de votre consentement. Écrivez à B. D., poste restante, Eccleston. »
Ruth ne répondit à cette lettre que cinq minutes avant le départ de la poste. Elle craignait également les deux partis à prendre. Elle fut sur le point de ne pas répondre ; puis elle se résolut à ne rien craindre et à ne rien négliger de ce qui venait au nom de son enfant. Elle écrivit :
« La plage sous les rochers, là où nous vous avons rencontré l’autre jour, à l’heure du service du soir. »
Le dimanche vint
RUTH
< Je n’irai pas à l’église cette après-midi, dit-elle aux jeunes filles; vous connaissez le chemin, et je sais que je puis me fier à vous. »
Quand elles vinrent l’enjbrasser avant de partir, elles furent effrayées en touchant ses lèvres et ses joues glacées.
« Êtes- vous souffrante, chère mistriss Denbigh ? Comme vous avez froid! v
— Non, mes chéries, je suis bien. »
Et les larmes lui vinrent aux yeux en voyant l’inquiétude peinte sur leurs visages.
« Allez, mes enfants. Cinq heures seront bientôt arrivées, et nous prendrons le thé.
— Et cela vous réchauffera, dirent-elles en quittant la chambre.
— Et alors tout sera fini, fini, » murmura Ruth.
Il ne lui vint pas à l’esprit de suivre du regard les jeunes filles comme elles descendaient l’étroit sentier. Elle se fiait entièrement à leur obéissance. Elle resta un moment assise, la tête cachée dans ses mains ; puis, se levant vivement, elle mit son chapeau et son châle. Un mouvement instinctif la poussait à se hâter. Elle traversa le champ qui longeait la maison, des. cenditen courant la pente rocailleuse, et se trouva bientôt sur le sable. Elle s’avança en ligne droite vers les poteaux noirs où les pêcheurs accrochaient leurs filets. Les vagues mourantes venaient se briser à ses pieds. Une seule fois elle se retourna : personne ne paraissait encore. Elleétaità une centaine de pas des rochers grisâtres entre lesquels on apercevait parfois un champ d’épis dorés ; plus loin s’élevaient des collines dentelées; à droite elle entrevit les maisons blanches d’Abermouth, et le clocher de la "petite église, où en ce moment même tant d’âmes venaient louer Dieu.
« Priez pour moil » murmura-t-elle.
Ses regards se tournaient vers les champs couverts de bruyère, et elle aperçut quelqu’un qui s’avançait à grands pas.
c C’est lui ! » se dit-elle, et elle ne regarda plus de ce côté.
RUTH
Ses yeux se portèrent sur la mer, dont les vagues se retiraient lentement, comme si elles ne quittaient qû’à regret le terrain qu’elles avaient si récemment conquis. Leurs éternels gémissements n’étaient interrompus que par le cri des mouettes qui venaient raser du bout de l’aile l’écume brillante. On n’apercevait pas un être humain, pas une voile à l’horizon; une vapeur blanchâtre enveloppait la mer, les collines et le ciel.
Cependant un bruit de pas se fit entendre sur le sable. Ruth se retourna pour ne pas trahir la-crainte qui lui faisait battre le cœur, et se trouva en face de M. Donne.
Il s’avança en lui tendant les mains.
« Vous êtes bien bonne, ma chère Ruth ! » dit-il.
Ruth resta immobile.
c Comment 1 R.uthf vous n’avez pas un mot à me dire?
— Je n’ai rien à dire, répondit-elle.
— Quelle rancune ! Il faut donc que je vous explique tout avant d’obtenir même un peu de politesse?
— Je ne demande point d’explications, dit Ruth d’une voix tremblante. Je ne viens pas ici pour parler du passé. Vous m’avez appelée au nom de Léonard, au nom de mon enfant ; me voici prête à entendre ce que vous pouvez avoir à dire sur lui.
— Mais ce que j’ai à vous dire sur lui vous regarde encore davantage. Comment pouvons-nous parler de lui sans revenir au passé? Le passé, que vous cherchez en vain à oublier, est plein de doux souvenirs pour moi. N étiez-vous pas heureuse dans le pays de Galles? » ajouta-t-il de sa voix la plus tendre.
Point de réponse, pas même un faible soupir.
« Vous n’osez pas parier, vous n’osez pas me répondre, vous n’osez pas dire un mensonge ; vous savez que vous avez été heureuse. *
Tout à coup Ruth le regarda en face; ses beaux yeux étaient pleins de gravité, et ses joues, à peine rosées tout à l’heure, devinrent écarlates.
RUÏH.
« J’étais heureuse. Je ne le nie pas. Quoi qu’il arrive, je n’altérerai pas la vérité. Je vous ai répondu.
— Et pourtant, Ruth, dit-il d’un ton de triomphe, sans comprendre la force intérieure qui lui permettait d’avouer ainsi la vérité, et pourtant vous ne voulez pas que nous parlions du passé! Et pourquoi? Si vous avez été heureuse dans ce temps-là, pourquoi le souvenir vous en est-il si pénible? »
Il essaya de nouveau de lui prendre la main. Elle fit un pas en arrière.
« Je suis venue pour entendre parler de mon enfant, ditelle, se sentant déjà lasse.
— Notre enfant, Ruth 1 »
Elle pâlit et se redressa.
« Qu’avez-vous à me dire qui le regarde? demanda-t-elle froidement.
— Beaucoup de choses, et des choses qui influeront sur sa vie entière. Mais tout dépend de savoir si vous voulez m’entendre ou non.
— Je vous écoute.
— Grand Dieu! Ruth, vous me ferez devenir fou ! Comme vous êtes changée, vous qui étiez si douce et si aimante! Je voudrais que vous ne fussiez pas si belle ! »
Elle ne répondit pas, mais il entendit un profond soupir.
« M’écouterez-vous si je vous parle, même s’il n’est pas question tout de suite de cet enfant, de cet enfant dont toute mère pourrait être fière, Ruth? Je l’ai vu, il avait l’air d’un prince dans cette pauvre maison. 11 est honteux qu’il n’ait pas tous les avantages du monde. »
Point de traces d’ambition maternelle sur le visage impassible de Ruth, quoique son cœur battit à l’idée qu’il allait lui proposer d’emmener Léonard pour lui donner l’éducation soignée qu’elle avait souvent rêvée pour lui. Elle était décidée à refuser, car ce serait lui reconnaître un droit sur Léonard ; et pourtant elle avait quelquefois rêvé pour son fils une position plus élevée, une éducation plus parfaite .
ROTH
« Ruth, vous avouez que nous avons été heureux jadis; il y a eu bien des raisons qui vous feraient comprendre, si je vous les expliquais en détail, que, faible comme je l’étais, je me sois laissé diriger par d’autres. Ah! Rulh! je n’ai pas oublié celle qui me calmait dans mon délire. Quand j’ai la fièvre, je rêve que je suis àLam-Dhu, dans cette vieille petite chambre, et que vous voltigez autour de moi, vêtue de blanc ; vous portiez toujours des robes blanches autrefois. »
Les larmes coulaient sur les joues de Ruth, elle ne pouvait les retenir.
« Nous étions heureux alors, continua-t-il, prenant confiance en la voyant pleurer. Est-ce que ce bonheur ne pourrait pas revenir? ajouta-t-il précipitamment, voulant déployer devant elle tout ce qu’il lui offrait en retour. Si vous consentiez, Léonard serait toujours avec vous, il serait élevé comme vous voudriez ; je lui assurerais tout l’argent qui vous conviendrait, Ruth, si seulement le temps passé pouvait revenir. »
Ruth parla.
c J’ai dit que j’avais été heureuse, parce que, après avoir demandé le secours de Dieu, je n’osais pas dire un mensonge. J’ai été heureuse. Mais qu’est- ce que le bonheur ou la souffrance pour que nous en parlions maintenant? »
M. Donne la regarda pour voir si elle était dans le délire, tant ses paroles lui paraissaient étranges et incohérentes.
« Je n’ose pas penser au bonheur, je ne dois pas m’inquiéter davantage de la souffrance. Dieu ne m’a pas placée ici pour m’occuper de cela.
— Ma chère Ruth, calmez-vous. Vous avez le temps de répondre à la question que je vous ai faite.
— Qu’est-ce que c’était? demanda Ruth.
— Je vous aime trop, je ne puis pas vivre sans vous. Je vous offre mon cœur, ma vie; je vous offre de faire pour Léonard tout ce que vous désirerez. J’ai le pouvoir et les moyens de le pousser dans la carrière que vous choisirez pour lui. Je récompenserai tous ceux qui ont été bons pour
RUTH
tous, avec une reconnaissance qui dépassera la vôtre. Si vous avez autre chose à me demander, je le ferai.
— Écoutez-moi, dit Ruth, qui comprenait enfin ce qu’il lui proposait. En avouant que j’ai été heureuse avec vous autrefois, j’étais prête à mourir de honte. C’est peut-être une fausse excuse, mai3 j’étais très-jeune alors, je ne savais pas combien ma vie était contraire à la sainte volonté de Dieu : au moins je ne le savais pas comme je le sais maintenant. Et pourtant, je le dis devant Dieu, j’ai traîné depuis ce temps-là au fond de mon âme une souillure dont je ne pouvais me défaire; je me fais horreur à moi-même, et j’envie tous ceux dont la vie est sans tache : mon enfant, M. Benson et sa sœur, les jeunes filles innocentes que j'élève m’ont souvent fait trembler; j’ai même fui le regard de Dieu dans ma terreur: et cependant, ce que j’ai fait alors, je l’ai fait dans l’aveuglement en comparaison de ce que je ferais maintenant si je vous écoutais. »
Elle était si agitée qu’elle cacha son visage dans ses mains et se mit à sangloter. Puis, relev.mt la tète, elle le regarda avec ses beaux yeux humides, et essaya de demander tranquillement s’il avait encore quelque chose à lui dire et si elle pouvait s’en aller (le souvenir de Léonard la retenait seul); elle voulait savoir tout ce que le père de son enfant pouvait avoir à lui dire. 11 fut si frappé de sa beauté et il la comprenait si peu, qu’il crut que quelques instances de plus l’amèneraient où il voulait la voir venir : car, dans tout ce qu’elle avait dit, il n’y avait pas un mot de colère sur son abandon, et il avait cru que ce serait le plus grand obstacle qu’il aurait à surmonter. Il prenait pour un sentiment de honte humaine le profond repentir qu’elle lui exprimait. Il reprit donc :
« Oui, j’ai encore beaucoup de choses à vous dire ; je ne vous en ai pas dit la moitié. Je ne puis pas vous exprimer combien je vous aime, comment ma vie entière se passera à satisfaire tous vos désirs. Je vois, je sais que vous méprisez 'argent; mais....
RUTH
— Monsieur BelliDgham, je ne resterai pas pour vous entendre me parler ainsi. J’ai été coupable, mais ce n’est pas vous qui devriez.... *
Elle s’arrêta, son émotion ne lui permettait pas de parler.
Il voulut la calmer, car ellejiaDglotait et tremblait. Il lui prit la main ; elle le repoussa et s’éloigna vivement.
« Ruth! dit-il, blessé par ce mouvement de répugnance, je commence à croire que vous ne m’avez jamais aimé.
— Moi, je ne vous ai jamais aimé? Gomment osez-vous dire cela? »
Ses yeux étincelaient. Tout son visage exprimait le mépris.
« Pourquoi me repoussez-vous ainsi? dit-il impatienté à son tour.
— Je ne suis pas venue ici pour que vous me parliez ainsi, dit-elle, je suis venue pour savoir si je pouvais être utile à Léonard. Je me soumettrais à beaucoup d’humiliations pour l’amour de lui ; mais je n’en supporterai plus de votre part.
— Vous ne craigne* pas de me braver ainsi? demanda-t-ii. Ne savez-vous pas que vous êtes en mon pouvoir? »
Elle garda le silence. Elle désirait ardemment de s’en aller; mais elle craignait qu’il ne la suivit, et qu’il ne vint la chercher jusque dans les creux de rochers où les pêcheurs faisaient sécher leurs filets ; là elle ne pouvait plus le fuir.
M. Donne lui saisit les mains avec violence.
« Demandez-moi de vous laisser aller, dit-il ; je vous laisserai aller si vous me le demandez. >
Il avait l’air résolu et irrité; il avait pris Ruth par surprise, il lui faisait mal, elle fut sur le point de crier. Mais elle resta muette et immobile.
< Demandez-moi de vous lâcher, » dit-il en la secouant.
Elle ne répondit pas. Ses yeux fixés sur le rivage se remplissaient de larmes. Tout à coup elle aperçut de loin un objet qui lui rendit quelque espérance.
c C’est Étienne Bromby, dit-elle, il vient placer ses filets ; on dit que c’est un homme brusque et violent, mais il me protégera.
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— Allez, entêtée, s’écria M. Donne en lui rendant la li-
berté ; vous oubliez qu’un seul mot de moi peut détromper tous ces braves gens d’Eccleston, et qu’il suffirait de ce mot pour vous faire chasser. Comprenez-vous maintenant que vous êtes en mon pouvoir? *
— M. et miss Benson savent tout, et ils ne m’ont pas rejetée, balbutia Ruth. Ohl pour l’amour de Léonard, vous ne serez pas si cruel !
— Alors ne soyez pas cruelle envers lui et envers moi. Réfléchissez encore.
— Je réfléchis encore, dit-elle avec gravité. Pour sauver Léonard de la honte et du chagrin de savoir mes fautes, je mourrais volontiers. Ce serait peut-être heureux pour lui, car ma mort serait un chagrin sans amertume; mais la véritable cruauté envers lui serait de retomber dans le péché. Je me suis repentie et j’ai pleuré les fautes de ma jeunesse; le Christ a pardonné autrefois à des pécheresses comme moi; mais maintenant, si je retournais volontairement au mal, comme vous voulez m’y entraîner, comment pourrais-je enseigner à Léonard la sainte volonté de Dieu? Je supporterais peut-être qu’il apprit ma faute passée ; mais que serait-ce s’il me voyait vivre, comme vous me le demandez, dans l’oubli de Dieu? (Ses paroles étaient entrecoupées par les sanglots.) Quoi qu’il puisse m’arriver.... Dieu est juste.... je m’abandonne à sa miséricorde. Je sauverai Léonard de tout mal. Ce serait un grand mal pour lui si je vivais avec vous. J’aimerais mieux le voir mourir! a Elle leva les yeux au ciel, joignit les mains, puis reprit : » Vous m’avez assez humiliée, monsieur, je vous quitte. »
Elle s’éloigna d’un pas ferme ; le pêcheur approchait rapidement. M. Donne croisa les bras, serra les dents, et la regarda s’éloigner.
& Comme elle marche avec noblesse ! quelle élégance et quelle grâce dans toute sa personne ! Elle croit m’avoir battu. Il faut que j’essaye quelque chose de plus. »
Il se mit à la suivre, et la rejoignit bientôt; ses pas commençaient à chanceler.
« Ruth, dit-il, il faut que vous m’écoutiez une fois encore. Oh! vous pouvez vous retourner, votre pêcheur est là tout près. Qu’il m’entende s’il le veut, qu’il soit témoin de votre triomphe. Je suis prêt à vous épouser, Ruth ; il faut que vous soyez à moi. Je vous obligerai bien à m’écouter. Demain je parlerai à qui vous voudrez à Eccleston, à M. Bradshaw, au petit ministre, si cela vous convient. Je m’arrangerai pour qu’il garde notre secret, et personne autre ne saura que vous n’êtes pas réellement mistriss Denbigh. Léonard portera encore ce nom là; mais pour tout le reste je le traiterai comme mon fils. Vous feriez tous deux honneur à toutes les situations. Tous les chemins de la vie lui seront ouverts! »
Il s’attendait à voir le beau visage de Ruth s’épanouir tout à coup; mais elle ne releva pas la tête.
« Je ne peux pas, dit-elle d’une voix faible.
— Je vous ai prise par surprise, ma bien-aimée; mais calmez-vous, tout cela est facile à arranger. Fiez-vous à moi.
— Je ne peux pas, reprit-elle toujours très-bas, mais plus distinctement.
— Qu’est-ce que vous dites là? demanda-t-il d’un ton. irrité.
— Je ne vous aime pas; je vous ai aimé. Ne dites pas que je ne vous aimais pas alors : je vous aimais, mais je ne vous aime plus maintenant, et mon amour ne peut pas revenir. Tout ce que vous avez dit et fait depuis que vous êtes venu avec M. Bradshaw à Abermouth, m’a amenée à ne pas comprendre comment j’avais pu vous aimer. Nous sommes séparés l’un de l’autre pour jamais. Le temps qui a pesé sur ma vie comme une barre de fer, et qui m’a laissé des cicatrice; ineffaçables, vous a laissé sans remords ; vous en parlez sans tristesse dans la voix, sans honte sur le visage ; votre conscience a oublié un péché qui me poursuit sans cesse. Et pourtant je pourrais dire que je n’étais qu’une enfant igno-
RUTH
rante ; mais je ne m’excuse point, car Dieu sait tout, et ce n’est qu’un seul point de différence entre nous....
— Vous voulez dire que je ne suis pas un saint, dit-il en l’interrompant avec impatience, c’est vrai; mais on peut être un très-bon mari sans être un saint. Allons, que des scrupules exagérés ne vous fassent pas refuser un bonheur solide pour vous et pour moi ; car je suis sûr que je puis vous rendre heureuse et vous amener à m’aimer, quoi que vous en disiez. Je vous aime trop pour que vous ne me le rendiez pas un jour. Voilà des avantages pour Léonard, que vous pouvez lui assurer de la manière la plus sainte et la plus légitime. »
Elle se redressa.
* S’il était nécessaire de dire quelque chose de plus pour me décider, vous l’avez fait. Vous n’aurez rien de commun avec mon fils de mon consentement, encore moins à Cause de moi. J'aimerais mieux le voir travailler sur le bord de la route que mener la vie que vous menez et vous ressembler. Monsieur Bellîngham, je vous ai dit maintenant ce que je pensais. Vous m’avez humiliée, vous m’avez poussée à bout, et, si je vous ai jugé trop sévèrement, si mes paroles ont été dores, c’est votre faute. Quand il n’y aurait d’autre raison contre notre mariage que le désir d’éviter à Léonard tout contact avec vous, cela me suffirait.
— C’en est assez! dit-il en la saluant; ni vous ni votre enfant n’entendrez plus parler de moi. Je vous souhaite le bonsoir. »
Ils se séparèrent, lui pour retourner à l’auberge et pour quitter immédiatement un lieu témoin de tant de mortifications, elle pour raffermir ses pas avant de prendre à travers les rochers le petit sentièr qui la menait à la maison.
Elle ne se retourna que lorsqu’il avait déjà disparu ; elle gravissait la colline machinalement, son cœur battait avec une rapidité effrayante. Ses yeux restaient secs, il lui semblait qu’elle allait devenir aveugle. Incapable d’aller plus loin, elle sc traina vers un repli de terrain couvert d’épaisses brous-
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sailles, et se laissa tomber à l’ombre d’an grand rocher qui la dérobait à tout regard humain. Un frêne avait grandi dans le roc, et ses longues branches préservaient du vent de mer si fréquent dans ces parages : ce soir-là pourtant il n’y avait pas un souffle d’air. Ruth resta longtemps là, immobile, sans force, sans volonté : elle ne pouvait ni penser, ni se souvenir; elle était accablée. Quand elle revint un peu à elle, un désir ardent de le revoir encore une fois lui traversa l’esprit ; elle s’élança vers la jointe du rocher, d’où on pouvait promener ses regards sur toute la plage : elle ne vit qu’Étienne Bromby, qui étendait au loin ses filets. Ruth regarda encore , dans l’espoir que ses yeux l’avaient trompée ; mais non, il n’y avait personne. Elle regagna lentement son siège à l'ombre du rocher, et elle pleura.
« Oh ! pourquoi lui ai-je parlé si durement? Je lui ai fait des reproches si amers, et je ne le reverrai plus jamais, jamais! »
Elle ne se rappelait pas clairement toute leur conversation, mais son cœur saignait en se souvenant des derniers mots qu’elle avait prononcés, quelque justes et vrais qu’ils pussent être. Une si poignante angoisse lui avait enlevé toute force physique ; ses larmes coulaient machinalement, et son âme épuisée semblait absorbée dans la contemplation des bruyères sombres et sauvages qui s’étendaient devant elle. Le ciel, couvert et triste, lui paraissait un signe visible de la douleur cachée au fond de son cœur, douleur que nul n’aurait peut-être comprise, car nul n’aurait pu savoir à quel point elle était poursuivie par le terrible fantôme de son amour passé.
« Je suis si lasse ! je suis si lasse! s’écria-t-elle enfin. Ah 1 si je pouvais rester ici et y mourir ! »
Elle ferma les yeux, mais tout d’un coup une grande lumière la força de les ouvrir. Les nuages s’étaient entr’ouverts, et le soleil couchant dans toute sa gloire éclairait la mer et les montagnes. Ruth oublia tous ses chagrins pour contempler ce magnifique spectacle, qui parlait si haut de la puissance de
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Dieu. Le coucher du soleil la calma plus que ne l’auraient fait les paroles les plus fortes et les plus tendres. Elle y puisa le courage de se lever et de retourner lentement à la maison. Ses élèves étaient revenues de l’église depuis longtemps et s’étaient occupées à préparer le thé, ce qui leur avait fait paraître le temps moins long.
Ruth passa les jours suivants dans un état de stupeur; ses mouvements étaient lents et mesurés, sa voix altérée comme celle d’une somnambule. Elles reçurent des lettres qui annonçaient le triomphe de M. Donne à Eccleston ; mais mistriss Denbigh était trop languissante pour aider Marie et Elisabeth à chercher des fleurs violettes et jaunes pour décorer le salon en son honneur.
Une lettre de Jemima arriva le lendemain pour les rappeler à Eccleston. M. Donne et ses amis étaient partis : la famille Bradshaw avait repris sa vie accoutumée ; les vacances de Marie et d’Élisabeth touchaient à leur terme. Mistriss Denbigh reçut aussi une lettre de miss Benson, disant que Léonard était un peu souffrant. L’effort que fit Ruth pour cacher son inquiétude était trop évident pour ne pas en trahir beaucoup. Les jeunes filles furent presque effrayées du changement soudain qui s’opéra chez elle, en la voyant passer d’un abattement silencieux à une énergie fébrile. Tout ce qui pouvait hâter ou faciliter leur départ d’Abermouth s’accomplissait comme par magie : elle se chargeait de tout et faisait tout, sans se reposer jamais, comme pour n’avoir pas le temps de penser.
Au fond de son inquiétude il y avait un remords : elle avait oublié Léonard depuis quelques jours ; elle avait murmuré sans penser au trésor qu’elle possédait. Elle entrevoyait dans cet avenir si obscur une douleur plus terrible encore, et, en dépit d’elle-même, elle était forcée de se dire que la mort allait peut-être la frapper dans ce qu’elle avait de plus cher au monde. En arrivant à Eccleston, elles trouvèrent mistriss et miss Bradshaw et M. Benson qui étaient venus à leur rencontre. Ruth retint avec peine la question prête à lui échapper:
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t Est-il vivant? » Elle dit seulement : c Comment va-t-il? » Mais M. Benson lut dans ses yeux toute son angoisse : t II est bien malade, mais nous espérons qu’il ira mieux. Il faut que tous les enfants passent par là. »
M. Bradsbaw avait triomphé. Son candidat avait été élu, à l'humiliation de ses orgueilleux adversaires. Le public trouvait qu’il devait être satisfait, et le désappointement fut grand, lorsqu’on crut voir qu’il ne l’était pas autant qu’on s’y attendait.
Le fait est qu’il avait eu à supporter toutes sortes de petites mortifications pendant les élections, et que cela avait beaucoup diminué la joie qu’il aurait éprouvée à voir triompher son parti.
Il avait tacitement approuvé la corruption, et, maintenant que la fièvre du moment avait cessé, il la regrettait : d’abord sa conscience le lui reprochait un peu, et puis surtout il souffrait à la pensée que sa réputation d’austérité en avait peutêtre reçu quelque atteinte. Pouvait-il espérer d’être épargné par ses adversaires, lui qui jadis avait jeté feu et flamme contre ceux qui abusaient de leur influence dans les élections ? Il avait autrefois coutume de dire que personne ne pouvait lui faire le moindre reproche ; et maintenant il redoutait de s’entendre accuser de corruption, et de se voir appeler devant un comité chargé de vérifier toutes les menées électorales.
Pour apaiser toute rumeur malveillante, M. Bradshaw reioubla d’austérité ; il se montra plus strict et plus scrupuleux jue jamais, dans l’espoir qu’en le voyant aller deux fois par jour à l’église et donner libéralement à toutes les œuvres charitables, on oublierait ces jours d’agitation et de folie, où il avait laissé faiblir ces principes sévères dont il était si fier.
En outre, M. Donne ne l’avait pas complètement satisfait: il avait paru trop disposé à se laisser guider par le premier
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venu ; il n’avait pas suffisamment pris la peine de consulter ses vrais amis, M. Bradshaw entre autres. Il avait même parfois pris à lui seul la direction de ses affaires, et, sans demander l’avis de personne, il s’était absenté la veille de l’élection. Personne ne savait où il était allé ; mais le seul fait de son absence déplaisait à M. Bradshaw, et, si l’élection n’avait pas bien tourné, il se préparait à faire de cet éloignement subit de M. Donne un motif de querelle. Pourtant, en somme, il avait avec le nouveau membre du Parlement un sentiment de possession qui ne lui était pas désagréable. Il lui avait assuré et fait obtenir le succès, et il était fier de son triomphe.
Aucun incident pendant ce temps n’avait servi à rapprocher Jemima de M. Farquhar. Ils continuaient à ne se point comprendre ; seulement le résultat était différent : Jemima, en-dépit de toutes leurs discussions, aimait de plus en plus M. Farquhar, tandis que lui, au contraire, lassé par des caprices qu’il ne pouvait prévoir et par des variations d’humeur incessantes, éprouva une joie dont il fut lui-même surpris, en apprenant que mistriss Denbigh revenait à F.ccleston. Il était fait pour la paix, et la belle et douce Ruth lui remblait l’idéal de ce que devait être une femme.
C’était donc avec un grand intérêt que M. Farquhar allait tous les jours savoir des nouvelles du petit Léonard. Sally lui répondait les larmes aux yeux que l’enfant était bien, bien mal. Le médecin, qu’il interrogea, répondit brusquement que c'était une mauvaise espèce de rougeole, mais qu’il croyait que Léonard s’en tirerait. « Les enfants très-robustes ne font jamais les choses à demi, reprit-il. Quand ils sont malades, ils ont une fièvre de cheval ; quand ils sont bien portants, ils mettent toute une maison sens dessus dessous. Quant à moi, je suis enchanté de ne pas avoir d’enfants ; ils donnent plus de peine que de plaisir, n Mais en parlaut ainsi le riche médecin d’Eccleston poussait un profond soupir, et M. Farquhar se dit que ce n’était pas sans fondement qu’on le croyait généralement fort affligé de ne pas avoir de postérité.
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Une seule pensée préoccupait les habitants de la maison de w . Benson. Quand Sally n’avait pas quelque chose à faire pour 1. etit malade, elle passait son temps à pleurer : car elle avait rêvé trois mois auparavant à des branches de saule, et elle était convaincue que cela indiquait la mort d’un enfant. Tous les efforts de miss Benson tendaient à empêcher Sally de raconter son rêve à Ruth, à la grande indignation de la vieille servante, qui déclarait qu’il n’y avait rien de pis que tous ces dissidents pour ne pas croire aux rêves. Miss Benson était trop accoutumée au mépris de Sally pour les dissidents, pour faire grande attention à ce qu’elle répétait sans cesse en marmottant, mais elle s’efforçait de ne jamais la laisser seule avec Ruth. Hélas! la pauvre mère n’avait pas besoin des rêves de Sally pour craindre de se voir enlever son trésor.
Ruth était convaincue qu’elle perdrait son enfant, et que c’était une juste punition de cet état d’indifférence pourtoutes les choses du ciel et de la terre, auquel elle s’était laissée aller depuis sa dernière entrevue avec M. Donne. Sans comprendre que c’était une réaction naturelle après une extrême agitation, elle ne trouvait de consolation qu’à soigner Léonard sans relâche, et elle ne souffrait pas que personne intervint entre elle et son fils. M. Benson s’aperçut de cette jalousie, et prévint sa sœur de tout faciliter à Ruth, sans se mêler directement des soins qu’elle donnait à son enfant. Seulement, quand il entra en convalescence, M. Benson, qui savait ordonner quand il le fallait, dit à Ruth de se coucher et de se reposer pendant que sa sœur veillerait. Ruth obéit sans répondre, et un moment après elle s’endormit de fatigue.
Elle rêva qu’elle était sur la plage solitaire, essayant d’emporter Léonard loin d’un homme qui le poursuivait ; elle savait que c’était un homme, et elie savait qui c’était, quoiqu’elle n’osât pas se dire son nom à elle-même. Il la suivait de près, à chaque instant il gagnait du terrain, le bruit de ses pas résonnait dans les oreilles de Ruth comme le bruit de la marée qui monte. Mais ses pieds semblaient fixés au sol, et tout d’un
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coup une vague énorme l’entraina vers son persécuteur. Elle se réveilla. Au premier moment son rêve lui sembla une réalité; son persécuteur était encore là, tout près d’elle, le murmure des vagues se faisait encore entendre. Mais peu à peu elle revint à elle et reconnut sa chambre, ce refuge bien-aimé contre toutes les tempêtes. Le feu brûlait gaiement dans Pâtre noirci ; une bouilloire pleine d'eau destinée à faire du thé pour Léonard chantait doucement : c’était là le son qui, dans son rêve, était devenu le bruit horrible d’un océan sans pitié. Miss Benson était assise au coin du feu, silencieuse et immobile; il ne faisait plus assez clair pour lire, quoique le soleil couchant jetât encore ses dernières lueurs sur la corniche de la chambre ; la vieille horloge continuait son tic-tac monotone, et la netteté de ses sons prouvait le calme parfait qui régnait dans la maison. Léonard dormait d’un sommeil parfaitement tranquille, presque dans les bras de sa mère, bien loin de ces vagues cruelles qui avaient si profondément bouleversé Ruth. Son rêve n’était qu’un rêve : Léonard était en sûreté; elle était elle-même loin de tout danger; son cœur se remplit d’une douce émotion, et dans sa reconnaissance elle murmura :
« Dieu soit béni I
— Que dites-vous, ma chérie ? dit miss Benson, qui crut qu’elle demandait quelque chose.
— Je disais seulement : « Dieu soit béni! j répondit Ruth timidement ; vous ne savez pas toutes les actions de grâces que j’ai à lui rendre.
— Ma chère, nous avons tous à le remercier de ce qu’il nous a rendu notre enfant. Voyez, il se réveille, et nous allons prendre une tasse de thé ensemble. »
Léonard se remit rapidement, mais il avait grandi et n’était plus un enfant. Il commençait à faire des questions et à s’étonner des réponses.
Ruth regretta un moment son enfance évanouie, ces jours passés où elle était tout pour son fils ; il lui semblait que deux
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de ses enfants lui avaient déjà échappé : l’un tout petii et encore silencieux, l’autre déjà plein de gaieté et de malice ; elle aurait voulu les revoir encore devant elle . Mais ce n’étaient que des regrets vagues et passagers; elle était heureuse et paisible. Elle n’était troublée dans son repos et dans sa reconnaissance par aucun soupçon de l’admiration de M. Farquhar, qui était bien près de devenir de l’amour. Elle savait qu’il envoyait souvent et apportait quelquefois lui-même des fruits pour l’enfant convalescent. Dès qu’il fut en état de sortir, M. Farquhar lui amena un petit poney si doux, qu’il pouvait le monter, tout faible qu’il était. Mais Ruth, dans son orgueil maternel, trouvait toutes naturelles les preuves d’affection qu’on donnait à Léonard, et elle n’attachait pas plus de signification à ces attentions de M. Farquhar qu’aux humbles visites et aux modestes présents que faisaient au petit malade les pauvres que soignait M. Benson. Les uns lui apportaient un œuf frais, dans un moment où les œufs étaient rares; d’autres quelques fruits qui avaient mûri sur une humble chaumière ; une vieille femme infirme, qui pouvait à peine se traîner jusqu’à la demeure de Ruth, venait chaque jour savoir des nouvelles de Léonard. Chaque jour, elle demandait à Dieu de l’épargner; elle se rappelait les temps de sa jeunesse, et comment elle avait vu son enfant s’envoler vers le ciel, véritable patrie où tendaient les désirs de la pauvre femme laissée seule au monde. Dès que Léonard fut mieux, Ruth alla les remercier tous. Elle s’assit près du foyer de la vieille femme, qui lui dit d'une voix faible, mais simple et solennelle, la maladie et la mort de sa fille unique. Les larmes de Ruth coulaient pendant le simple récit de la vieille femme ; mais, pour celle-ci, ses pleurs étaient épuisés depuis longtemps, et elle attendait la mort avec patience. Depuis ce jour, Ruth devint presque une fille pour elle. M. Farquhar était compris par elle dans le nombre de ceux qui avaient eu des soins et des attentions pour son fils.
L’hiver s’écoula dans une profonde paix. Ruth avait perdu, à la vérité, tout sentiment de sécurité ; les orages qui avaient
RÜTH.
bouleversé son âme lui avaient remis en mémoire toutes les douleurs du passé ; elle sentait que toutes les fautes, môme les plus anciennes et les plus inconnues, ont d’éternelles conséquences. Elle pâlissait involontairement quand on prononçait le nom de M. Donne, quoiqu’elle n’eût jamais parié à personne de son entrevue avec lui au bord de la mer; un profond sentiment de honte lui faisait garder le silence sur sa vie avant la naissance de Léonard; mais, à partir de ce jour, elle parlait franchement et simplement de toute chose, excepté de ce fantôme vivant qui la poursuivait sans cesse. Elle tremblait à l’idée qu’il pourrait se dresser devant elle, et cherchait à s'attacher plus fidèlement que jamais à la pensée de ce grand Dieu qui est t comme l’ombre d’un grand -rocher dans une terre altérée. »
L’hiver, avec ses glaces et ses frimas, était moins sombre que le cœur désolé de Jemima. Elle s’apercevait, mais trop tard, qu’elle avait eu tort jadis de croire à l’amour de M. Farquhar ; elle ne pouvait s’habituer à le considérer comme perdu pour elle, et pourtant son bon sens naturel le lui répétait sans cesse. Il ne lui parlait plus que par politesse. Il ne se souciait plus de ses contradictions ; il n’essayait plus; avec une persévérance patiente, de la ramener à son avis; il n’employait plus de ruses caressantes pour la calmer dans un accès de mauvaise humeur : et pourtant Jemima sentait qu’elle était souvent de mauvaise humeur. Elle était devenue indifférente aux sentiments des autres; son cœur semblait mort et incapable de s’émouvoir. Quels tristes reproches elle s’adressait souvent à elle-même dans le silence de la nuit! Elle mettait une étrange persistance à s’informer de tous les faits qui pouvaient la confirmer dans l’idée que M. Farquhar pensait à épouser Ruth ; une curiosité poignante la poussait à s’en enquérir, et la souffrance qu’elle éprouvait à cette pensée lui semblait moins pénible que l'apathie habituelle de son âme.
Le printemps ( gioventù deWcn.no) revint et ramena tous ces riants attributs qui font un si douloureux effet sur le*
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cœurs affligés. Les oiseaux remplissaient l’air de leurs cris de joie ; la végétation brillante et forte n’était point détruite par des gelées tardives ; les frênes avaient toutes leurs feuilles, bien qu’on ne fût qu’au milieu de mai. Cette chaleur précoce accablait Jemima. Elle sentait qu’elle s’affaiblissait tous les jours, et pensait avec amertume que personne ne s’en apercevait. Elle se trompait. Sa mère demandait souvent à son mari s’il ne trouvait pas que Jemima avait l’air malade, et c’était en vain qu’il l’assurait du contraire. Chaque matin elle se demandait avant de se lever quel plat pourrait ranimer l’appétit de Jemima, et elle cherchait tous les moyens de la rendre heureuse; mais la pauvre fille était trop irritable pour que sa mère osât lui parler ouvertement de sa santé.
Ruth aussi s’apercevait que Jemima était malade ; elle sentait que miss Bradshaw, qui l’avait tant aimée, avait perdu toute affection pour elle. Rüth l’aimait toujours et souffrait souvent ,de l’aversion évidente de Jémima pour elle. Le visage de la jeune fille s’obscurcissait à son approche, et Ruth le sentait sans savoir pourquoi ; elle craignait presque Jemima, ♦ car on apprend à craindre ceux qui ne vous aiment plus ; la jalousie fait naître cette sorte de haine, et miss Bradshaw en souffrait peut-être plus encore que jnistriss Denbigh. Avec le printemps, une nouvelle idée était entrée dans l’esprit de Ruth, idée pénible et qu.’elle cherchait en vain à chasser : elle commençait à croire que M. Farquhar était amoureux d’elle. Elle s’en voulait d’une telle pensée, mais elle se consolait en se disant qu’il allait faire un voyage d’affaires sur le continent, que pendant oe temps cette étrange fantaisie lui passerait, et qu’à son retour elle trouverait quelque moyen de conserver à Léonard l’affection de M. Farquhar, dont il avait gagné le cœur, tout en lui faisant comprendre qu’il ne devait jamais penser à elle.
M. Farquhar n’aurait pas été flatté de savoir que son départ du matin avait beaucoup contribué au calme de Ruth, qui était occupée un samedi à travailler pour sou fils dans le jardin. Le
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temps était superbe , le ciel d’un bleu éclatant, de ce bleu foncé qui semble n’avoir pas de fin dans l’espace , quelques nuages légers et délicats disparaissaient à l’horizon ; les feuilles ne tremblaient même pas, tant l’air était calme et pur. Ruth travaillait, assise à l’ombre d’un vieux mur. Miss Benson etSally étaient occupées, l’une dans le salon, l’autre dans la cuisine , et échangeaient de temps à autre quelques mots , car la porte et les fenêtres étaient ouvertes ; mais la conversation n’était pas suivie, et, dans les moments de silence , Ruth chantait à voix basse une chanson que sa mère aimait jadis. Elle s’arrêtait parfois pour regarder Léonard, qui travaillait avec ardeur à planter du céleri dans un petit coin du jardin. Le cœur de sa mère s’épanouissait en le contemplant : il enfonçait si vigoureusement sa bêche dans le, sol brun, ses joues étaient d’un si bel incarnat, ses cheveux bouclés flottaient si gracieusement autour de son visage I Et pourtant Ruth soupirait en songeant au temps où son fils avait sans cessa.. recours à elle. Maintenant tout son plaisir était d’agir par lui-même ; l’année passée il avait tant admiré l’adresse avec laquelle elle lui faisait des chaînes de pâquerettes ! et maintenant, quand elle lui avait donné des vêtements qu’elle avait faits dans ses rares moments de loisir, il lui avait demandé d’un air soucieux quand il aurait des habits faits par un homme. Depuis le jour où elle avait accompagné Marie et Élisabeth chez la meilleure couturière d’Eccleston, qui devait leur faire des robes, elle avait songé avec plaisir que sa matinée du samedi se passerait à faire des pantalons d’été pour son fils ; les paroles de Léonard lui avaient ôté de son entrain. Mais , puisqu’elle songeait à ce petit chagrin, c’est que sa vie était douce et calme, et même elle oubliait cette contrariété en écoutant le doux murmure des petits oiseaux. Le bruit lointain des charrettes faisait un agréable contraste, et Ruth se reposait en pensant au bruyant marché qui se tenait ce jour-là.
Mais en dehors du bruit et du tumulte extérieur, il reste de la place pour les luttes et les combats de l’âme.
Jetaimâ errait dans la maison sans trouver de repos nulle part, quand sa mère , dans le but de l’occuper, vint la prier d’aller chez mistriss Pearson, la nouvelle couturière, pour lui donner quelques ordres sur les robes de Marie et d’Élisabeth. Jemima y consentit pour ne pas entamer une discussion, quoiqu’elle eût mieux aimé rester seule à la maison. M. Bradshaw, qui, comme je l’ai dit , s’apercevait de la tristesse de sa fille, avait espéré que cette course l’amuserait.
« Et pendant que vous serez là, Jemima, dit sa mère, choisissez un chapeau neuf pour vous ; elle en a de très-jolis, et votre vieux est bien fané.
— Il est assez beau pour moi, maman, dit Jemima languissamment. Je n’ai pas besoin d'un chapeau neuf.
— Mais j’y tiens , moi , chère enfant. Je veux que ma fille soit jolie et bien mise. »
Il y avait dans le ton de mistriss Bradshaw une tendresse simple qui toucha le cœur de Jemima. Elle embrassa sa mère avec plus d’affection qu’elle ne lui en avait montré depuis longtemps.
c Je crois que vous m’aimez, ma mère, dit Jemima.
• — Nous vous aimons tous, chérie ; si vous vouliez seulement le croire 1 Si vous avez besoin ou envie de quelque chose, dites-le-moi, et, avec, un peu de patience, je l’obtiendrai de votre père. Seulement, soyez heureuse comme une brave fille.
— Soyez heureuse 1 comme si cela se faisait par un acte de volonté! » pensait Jemima en se garantissant par instinct de la foule de charrettes et de chevaux qui encombraient la place du marché.
Les tendres regards et la voix de sa mère l’avaient calmée pourtant ; quand elle eut achevé de donner des ordres pour les robes de ses sœurs, elle demanda à voir des chapeaux, afin de prouver à sa mère qu’elle n’avait pas oublié ses bontés pour elle.
Mistriss Pearson était une femme de trente à trente-six ans, intelligente et active. Personne ne l’égalait dans ce petit bavardage qu’on demandait autrefois aux barbiers.
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Elle recommença ses éloges sur la ville où elle venait de se fixer, éloges que Jemima lui avait déjà entendu répéter vingt fois. '
« Voilà des chapeaux qui vous conviennent parfaitement, mademoiselle ; c’est simple et élégant, ce qu’il faut pour une jeune personne. Essayez cette capote de taffetas blanc, je vous en prie. » ,
Jemima se regarda dans la glace, et fut obligée de convenir que le chapeau lui allait très-bien, tout en rougissant des compliments de mistriss Pearson sur ses beaux cheveux noirs et ses yeux orientaux.
« J’ai persuadé à la jeune dame qui accompagnait vos sœurs l’autre jour,... leur gouvernante , n’est-ce pas , mademoiselle?
— Oui , elle s’appelle mistriss Denbigh, dit Jemima d’un air sombre.
— Merci, mademoiselle. J’ai donc persuadé à mistriss Den-
bigh d’essayer ce chapeau ; vous ne vous figurez pas comme elle était jolie , et pourtant je crois qu’il vous va mieux qu’à elle. #
— Mistriss Denbigh est très-belle, dit Jemima en ôtant le chapeau, sans avoir grande envie d’en essayer un autre.
— Oui, mademoiselle : un genre de beauté tout particulier, une beauté grecque. Elle me rappelle une jeune personne qne j’ai connue autrefois à Fordham. »
Mistriss Pearson soupira.
a A Fordham! reprit Jemima, se rappelant qu’elle avait entendu prononcer ce nom par Ruth ; à Fordham ! mais je crois que mistriss Denbigh est des environs de Fordham.
— Oh! mademoiselle, ce n’est pas la personne dont je parle; c’est impossible, avec la position qu’elle occupe chez vous. J’ai à peine connu cette fille, mais je l’ai vue deux ou trois fois chez ma sœur, et sa beauté était si frappante, que je me sonviens parfaitement d’elle, d’autant mieux qu’elle s’est si mal conduite plus tard....
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— Mal conduite ! répéta Jemima, convaincue par ces mots qu’il ne pouvait y avoir aucun rapport entre mistriss Denbigh et la jeune personne dont il était question. Alors ce ne peut pas être mistriss Denbigh.
— Oh ! non, mademoiselle ; je serais bien fâchée qu’on crût que j’ai pu penser quelque chose de semblable. Tout ce que je voulais dire, c’est que Ruth Hilton était....
— Ruth Hilton? dit Jemima en se retournant brusquement pour regarder en face mistriss Pearson.
— Oui, mademoiselle, c’était le nom de cette malheureuse jeune fille.
— Dites-moi ce qu’elle est devenue. Qu’a- t-elle fait? dit Jemima en réprimant son émotion, car elle se sentait sur le point de faire quelque étrange découverte.
— Je ne sais pas si je devrais vous raconter cela, mademoiselle, ce n'est guère convenable ; mais cette Ruth Hilton était apprentie chez ma belle-sœur, qui est la première couturière de Fordham, et cette jeune fille était très-entreprenante et trèsrusée, et très-fière de sa beauté, et je ne sais comment elle a fait la conquête d’un jeune homme d’une des premières familles du comté , qui l’a prise avec lui. Je vous demande mille fois pardon, mademoiselle, de ce que je vous raconte là....
— Continuez, dit Jemima.
— Je n’en sais pas beaucoup plus. La mère du jeune homme l’a rejoint dans le pays de Galles. Elle était très-fière et avait beaucoup de religion, et elle était au désespoir de voir son fils séduit par une pareille créature. Elle l’a ramené au bien et emmené avec elle à Paris; je crois qu’elle y est morte, mais je n’en suis pas sûre, car je suis brouillée avec ma belle-sœur depuis plusieurs années, et je n’ai plus de nouvelles.
— Qui est celle qui est morte? dit Jemima; la mère du jeune homme, ou.... ou bien Ruth Hilton?
— Oh ! mademoiselle, ne les confondez pas. C’est la mère, madame,... j’oublie le nom,... Bellington, je crois. C’est elle qui est morte.
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— Qu’est devenue l’autre? demanda Jemima, qui, au milieu de ses soupçons, n’osait plus prononcer de nom.
— Ruth Hilton ? Hélas ! mademoiselle , que pouvait-il lui arriver, si ce n’est d’aller de mal en pis? pauvre créature 1 Je ne sais rien de positif là-dessus, mais j’ai entendu dire qu’elle était partie avec un autre monsieur qu’elle avait rencontré dans le pays de Galles. »
Il y eut un moment de silence. Jemima avait encore une question à faire, mais elle sentait que la marchande de modes la regardait avec curiosité, et elle essaya de parler avec indifférence.
« Combien y a-t-il de temps que cela est arrivé ? »
Léonard avait huit ans.
« Voyons donc. C’est avant mon mariage ; j’ai été mariée trois ans, et il y a cinq ans que mon pauvre Pearson est mort; ainsi il y aura neuf ans cet été, je crois. Des roses vous iraient peut-être mieux que le lilas , ajouta-t-elle en voyant Jemima tourner et retourner le chapeau qu’elle distinguait à peine, tant elle était troublée.
— Merci ; c’est un joli chapeau, mais je n'en ai pas besoin pour le moment. Je vous demande pardon de vous avoir fait perdre votre temps. »
Et elle salua brusquement mislriss Pearson, et se trouva bientôt dans la rue pleine de monde. Tout à coup elle se retourna, revint rapidement sur ses pas et rentra hors d’haleine chez mistriss Pearson.
a J’ai changé d’avis, dit-elle ; je prendrai ce chapeau. Combien est-ce ?
— Permettez-moi de changer les fleurs ; c’est l’affaire d’un instant , et vous pourrez voir si vous n’aimez pas mieux les roses. Du reste, le feuillage va bien aussi ; c’est un charmant petit chapeau.
— Oh ! peu importe, changez-les si vous voulez. »
Elle restait debout pendant que la marchande de modes, qui prenait son agitation pour de l’impatience, se hâtait d’accomplir le changement proposé.
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« A propos ! dit Jemima en arrivant à la véritable raison de son retour, papa ne trouverait pas bon que vous fissiez entrer le nom de mistriss Denbighdans une histoire comme celle que vous m’avez racontée.
— Oh! certainement, mademoiselle, j’ai trop de respect pour vous tous pour rien faire de semblable. Je sais bien qu’il n’est pas agréable pour une dame qu’on dise qu’elle ressemble à quelqu’un qui se conduit mal.
— Mais j’aimerais mieux que vous ne fissiez allusion à cette ressemblance devant personne. Ne racontez cette histoire à personne.
— Non, certes ! mademoiselle ; mon pauvre mari aurait pu rendre témoignage que je suis secrète comme le tombeau, quand il y a quelque chose à cacher.
— Mais il n’y a rien à cacher, mistriss Pearson ; seulement n’en parlez pas ; voilà tout.
— Vous pouvez être tranquille , mademoiselle , il n’y a pas de danger. »
Jemima ne retourna pas chez elle, mais sortit de la ville et se dirigea du côté des montagnes. Elle avait entendu ses sœurs demander la permission d’inviter Léonard et sa mère à prendre le thé ; et comment se trouver en face de Ruth après le récit qu’elle venait d’entendre !
Il n’était pas encore tard. On prenait le thé de bonne heure à Eccleston. Des nuages blanchâtres s’étendaient doucement sur le ciel ; le vent faisait plier et légèrement balancer les longues herbes dans les champs. Jemima s’assit dans une prairie, au bord de la route. Elle était sous le coup de ce qu'elle venait d’entendre. Semblable au plongeur qui quitte tout d’uu coup le rivage connu et familier où des amis sourient à sa bravoure, pour se plonger dans les vagues bouillantes au sein desquelles un monstre effroyable va peut-être s’emparer de lui, Jemima sentait tout son sang se glacer dans ses veines. Deux heures auparavant, elle s’imaginait qu’elle ne rencontrerait jamais dans sa vie quelqu’un qui eût vécu dans une inconduite flagrante. Elle
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n’avait pas formulé sa pensée, mais elles croyait k l’abri d’un ' pareil malheur. Sans avoir d’elle-môme une trop haute idée , sans avoir l’orgueil du pharisien endurci, elle avait comme lui l’horreur du pauvre péager, et elle éprouvait une terreur presque enfantine à l’idée de se trouver face à face avec une personne aussi criminelle. Les discours de son père n’étaient pas restés sans effet. Il partageait l’humanité en deux classes bien distinctes: l’une à laquelle il appartenait, parla grâce de Dieu, lui et les siens ; l’autre composée d’individus qu’il fallait à tout prix régénérer et qu’il accablait de sermons, d’exhortations et de reproches où il n’entrait malheureusement que bien peu de cette foi et de cette espérance qui donnent la vie éternelle. Jemima s’était souvent révoltée contre la dureté des doctrines de son père ; mais elle en avait conservé un sentiment d’effroi et de répugnance pour tous ceux qui s’égaraient ; elle ne les regardait pas avec cette charité chrétienne qui est à la fois de la sagesse et de la bonté.
Maintenant elle découvrait, parmi ceux qui vivaientfamilièrement avec elle, une personne souillée du péché qui révolte le plus la pudeur d’une femme : elle ne pouvait supporter la pensée de revoir Ruth. Elle aurait voulu pouvoir l’envoyer bien loin d’elle , dans un coin du monde où elle ne l’apercevrait plus jamais ; elle aurait voulu pouvoir oublier qu’il y eût une si grande pécheresse dans un monde si beau, si gaiement éclairé par le soleil , sous un ciel pur comme celui qui était devant ses yeux ; et en y songeant, Jemima serrait convulsivement ses lèvres ; ses joues se coloraient d’une vive rougeur, ses yeux se remplissaient d’une expression de colère et de douloureuse surprise.
C’était le samedi, et les ouvriers quittaient ce jour-là leur travail une heure plus tôt que de coutume. Jemima se dit qu’îl était temps de rentrer. Depuis quelque temps elle avait eu tant à lutter avec son propre cœur qu’elle en était venue à fuir toute discussion et toute contradiction ; elle essayait de se conformer aux règles et aux heures établies. Mais elle sentait son cœur
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se gonfler de haine contre l’humanité entière ; elle frémissait à l’idée de retrouver Ruth. A qui pouvait-on se fier en ce monde, si Ruth, la calme, la modeste Ruth, s’était souillée d’une telle faute?
Elle reprit le chemin de la maison. Tout d’un coup, le souvenir de M. Farquharlui traversa l’esprit. Le coup qu’elle avait reçu le lui avait fait oublier jusqu’alors. Cette pensée lui rendit un peu de compassion pour Ruth ; ce qu’elle n’aurait certainement pas éprouvé si elle avait pu se rappeler un seul mot, un seul geste, un seul regard de Ruth qui eût eu pour but de captiver l’affection de M. Farquhar. A mesure que Jemima évoquait toutes les scènes du passé , elle était contrainte de reconnaître que Ruth avait toujours ôté parfaitement pure et simple vis-à-vis de M. Farquhar. Non-seulement elle n’avait point été coquette, mais elle n’avait pas même deviné l’inclination de M. Farquhar pour elle ; bien longtemps seulement après que Jemima s’en était aperçue, Ruth avait été graduellement amenée à voir ce qu’il en était. Depuis ce moment elle avait eu avec lui des manières si dignes, si modestes, si réservées dans leur tranquille gravité, que Jemima ne pouvait douter de sa parfaite sincérité. 11 n’y avait pas eu là trace d’hypocrisie ; mais combien de fois on avait dû jser d’hypocrisie et mentir, sinon de paroles, du moins en actions, avant d’en venir à faire passer Ruth pour une jeune veuve? Jemima se rappelait l’air innocent et jeune qu’avait mistriss Denbigh lorsqu’elle était venue chez eux pour la première fois. M. et miss Benson le savaient-ils? Auraient-ils pris part à cette fourberie ? Trop inexpérimentée pour comprendre à quelle tentation ils avaient été exposés, Jemima ne voulait pas les croire coupables d’un tel acte de duplicité ; et par là elle aggravait encore la faute de Ruth, qui vivait depuis tant d’années chez les Benson dans une familiarité et une confiance absolue en apparence, tout en cachant au fond de son cœur le secret terrible de sa vie passée. Où donc trouver l’innocence? A qui pouvaitron se fier ? Jemima ne savait plus que croire et que penser.
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Peut-être y avait-il deux Ruth Hilton. Peut-être était-ce faux. Elie revint sur les plus petits faits : c’était impossible. Elle savait que le nom de fille de mistriss Denbigh était Hilton. Elle lui avait entendu dire un jour qu’elle avait habité à Fordham. Elle savait qu’elle avait voyagé dans le pays de Galles avant de venir se fixer à Eccleston. Le doute n’était pas possible : Jemima songea au pouvoir que cette découverte lui donnait sur Ruth , mais cela ne la soulagea pas ; que n’avaitelle su tout cela plus tôt? En arrivant chez elle, la pauvre fille pouvait à peine se tenir debout; l’émotion de cette journée l’avait épuisée. « Du repos, ma mère, ma bonne mère ! C’est tout ce. dont j’ai besoin. * La bonté éprouvée et constante de sa mère la calmait : elle monta dans sa chambre et se coucha, Tout était tranquille, les persiennes à demi fermées remuaient doucement au vent du soir , les branches s’agitaient à peine, et on n’entendait que le chant d'adieu du rossignol.
Jemima n’avàit plus de jalousie dans le cœur; elle se sentait de la répugnance pour Ruth, mais il lui semblait qu’elle ne pouvait plus être jalouse d’elle. Dans l’orgueil de son innocence, elle ne comprenait plus comment elle .avait pu éprouver un tel sentiment. M. Farquhar pouvait-il hésiter? Hésiter entre elle et une femme qui.... Non, elle ne voulait pas même s’avouer ce qu’avait été Ruth. Et pourtant il ne le saurait peutêtre jamais. Oh! si Dieu pouvait envoyer un rayon de la lumière éternelle pour éclairer cette terre d’obscurité et de mensonge ! 11 se pouvait aussi ( et jadis elle l’avait cru avant d’avoir tant souffert) , il se pouvait que Ruth fût revenue à la pureté par une longue repentance. Dieu seul le savait ! Si sa vie actuelle n’était pas un mensonge, si elle avait ainsi racheté le passé , quelle cruauté ce serait à une autre femme que de venir par un mot sévère et impitoyable dévoiler ce qui était ignoré de tous ! Et pourtant si Ruth les trompait encore? Mais non, Jemima avait trop de noble franchise pour ne pas sentir que cela étaitimpossible. Quoique Ruth eût pu faire autrefois, maintenant elle était pure et vertueuse, elle avait droit au res-
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pect. Jemima n’était pas décidée à garder toujours le secret ; elle n’en serait pas capable si M. Farquhar continuait à admirer Ruth, et si Ruth lui donnait le moindre encouragement. Cela n’était pas vraisemblable , mais rien désormais ne semblait impossible à Jemima. En tout cas , elle n’avait qu'à attendre et à veiller sur Ruth , qui se trouvait en son pouvoir. Cette pensée inspirait à la jeune fille une - sorte de pitié protectrice. Son horreur pour le mal restait la même ; mais, plus elle songeait aux conséquences terribles du péché pour celle qui l’avait commis, plus elle comprenait combien il serait cruel de tout révéler. Cependant elle avait un devoir à remplir vis-à-vis de ses sœurs , il fallait surveiller Ruth. Son amour pour M. Farquhar lui aurait donné la même idée, mais elle était trop troublée pour s’avouer la force de cet amour; le devoir lui semblait la seule chose fixe en ce monde. Pour le moment , elle n’avait point à troubler la vie paisible de Ruth»
A partir de ce jour, Jemima cessa de fuir Ruth, et ne manifesta plus l’aversion que depuis longtemps elle cherchait à peine à cacher. Ruth ne put s’empêcher de s’apercevoir que Jemima la suivait constamment tant qu’elle était dans la maison, soit qu’elle y vint pour donner des leçons aux enfants ou pour faire une visite à mistriss Bradshaw. Jusque-là Jemima n’avait nullement cherché à dissimuler son brusque départ lorsque Ruth entrait dans la chambre ; elle semblait redouter d’avoir à causer avec elle pendant une heure. Pendant des mois, Jemima n’avait pas paru dans la salle d’études comme elle le faisait jadis. Et maintenant, au lieu de fuir Ruth, miss Bradshaw s’installait tous les matins à une petite table pour écrire ou pour travailler; mais, quelle que fût son occupation, Ruth sentait qu’elle avait toujours les yeux sur elle* Au premier abord,
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elle s’était réjouie de ce changement, dans l’espoir que par une douce persévérance elle viendrait à bout de regagner l’affection de Jemima : mais bientôt cette vigilance constante et froide la glaça involontairement, et la blessa plus profondément que des paroles de colère et de brusquerie qu’elle aurait pu attribuer à la violence d’un caractère naturellement emporté. Celte surveillance infatigable avait quelque motif caché ; ce regard sévère semblait annoncer une condamnation inévitable. Ruth frémissait instinctivement en y songeant, comme si les yeux glacés d’un cadavre l’eussent suivie partout , et tout son être tremblait en présence de Jemima, comme au souffle du vent du nord.
Jemima réunissait toutes ses facultés pour découvrir la vérité sur le compte de Ruth. Parfois ces efforts constants lui étaient pénibles, cette tension continuelle l’épuisait, et elle déplorait le funeste hasard (sans oser remonter jusqu’à Celui qui fait tout hasard) qui était venu la troubler dans son heureuse ignorance.
Les choses étaient dans cet état, quand M. Richard Bradshaw vint faire sa visite accoutumée à ses parents. Dans un an il devait être associé aux affaires de son père. Au bout de huit jours il commença à se lasser de la monotonie de son existence et s’en plaignit à Jemima :
<r Je voudrais que Farquhar fût ici. Quelque tranquille et quelque roide qu’il soit, c’était un changement que de le voir le soir. Et les Mills, que sont-ils devenus? Ils venaient passer la soirée ici assez souvent, il me semble.
— Oh ! papa et M. Mills ont été d’avis différents pour les élections, et nous ne nous sommes pas vus depuis. Mais ce n’est pas une grande perte .
— Tout vaut mieux que de vivre toujours entre soi, comme nous faisons.
— M. et miss Benson sont venus deux fois prendre le thé depuis votre départ.
— Bravo ! A propos de gens amusants, vous parlez des Benson. Voilà du discernement, ma petite sœur. »
Jemima le regarda d’an air surpris, et reprit vivement: « e ne veux pas dire de mal des Benson, Richard, vous le savez bien.
— Oh ! n’importe ; ils sont assommants, mais cela vaut mieux que rien, et au moins ils amènent toujours cette belle gouvernante avec eux.... Savez-vous bien, ma chère, reprit Richard après un moment de silence, que, si cette mistriss Denbighjoue bien son jeu, elle pourra attraper Farquhar? L’autre jour, en passantàLondres, il m’ainvité à dîner, et j’ai bien vite découvert quel était son sujet favori ; il ne parlait pas beaucoup de mistriss Denbigh, mais si vous aviez vu comme ses yeux brillaient quand je lui ai raconté l’enthousiasme de Marie et d’Élisabeth pour elle! J’avais mes raisons pour essayer de plaire à M. Farquhar; j’avais besoin d’argent, mon père me tient trop à court.
— Mais il me semble que je vous ai entendu dire hier que vous ne saviez comment dépenser votre argent.
— Vous ne voyez donc pas que c’est le comble de l’art. Mon père me croit si raisonnable que j’espère qu’il augmentera ma pension, et je vous assure que j’en ai grand besoin pour venir à bout de mes spéculations et me tirer de mes embarras.
— Quelles spéculations? quels embarras? reprit Jemima vivenfent.
— Oh! ce n’est pas le mot propre. Je suis sûr de réussir, et j’étonnerai mon père avec mes richesses, répondit-il, craignant d’en avoir trop dit.
— Mais que voulez-vous dire? expliquez-moi vos affaires.
— Vous n’y comprendriez rien, ma chère; parlons plutôt de Farquhar et de cette jolie mistriss Denbigh. J’ai bien vu tout de suite que le sujet plaisait à Farquhar. Quel âge a-telle?
— Vingt-cinq ans cet automne, je crois, dit Jemima.
— Et Farquhar a quarante ans au moins. Elle n’a pas l’air d’avoir vingt-cinq ans, elle parait plus jeune que vous. Elle ne
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semble pas d’âge à avoir un grand garçon comme Léonard. Vous avez vingt-trois ans, n’est-ce pas?
— Oui, depuis le mois de mars.
— Dépêchez-vous de vous marier, vous vieillirez vite. Je croyais autrefois que vous aviez une chance d’épouser M. Farquhar. Gomment se fait-il qu’il n’y pense plus ? je n’entends pas que la gouvernante des enfants passe avant ma sœur; c’est une petite péronnelle qui vous regarde d’un air indigné dèsqu’on ose lui faire le moindre compliment: et d’ailleurs, s’il épouse mistrissDenbigh, elle voudra faire entrer Léonard dans la maison quand il sera en âge, et je n’entends pas cela. Aussi vous vous habillez si mal ! je suis fâché de ne pas vous avoir apporté un chapeaurose,
— Si je ne plais pas à M. Farquhar comme je suis, dit Jemima d’une voix étouffée, je ne me soucie pas de devoir sa conquête à un chapeau rose.
— Bah ! bah ! Farquhar mérite bien qu’on se donne un peu de peine. Vous auriez peut-être pu faire quelque chose de ce M. Donne, que vous avez eu si longtemps à. la maison. Mais après tout j’aime mieux avoir Farquhar pour beau-frère. A propos, savez-vous que Donne se marie? il épouse la septième fille d’un sir Thomas Campbell, qui s’est ruiné au jeu ; elle n’a pas le sou. Mais Donne n’est pas un homme à s’inquiéter de ça, quand une fois il est amoureux. Il parait que c’est une passion née à la première vue.
— Non, nous n’en avions pas entendu parler ; dites-le à mon père, » répondit Jemimaen quittant la chambre pour calmer l'agitation qu’elle éprouvait toujours en entendant associer le nom de M. Farquhar à celui de Ruth.
M. Farquhar revint la veille du départ de Richard ; il se présenta le soir chez les Bradshaw et parut un peu désappointé de n’y trouver que la famille.
« Voyez- vous, dit Richard à sa sœur, je voulais qu’il vint ce soir, pour éviter les dernières exhortations de mon père sur les séductions du monde, comme si je n’en savais pas beaucoup
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plus que lui à ce sujet! et je lui avais laissé entendre que mistriss Denbigh y serait peut-être; voyez comme il regarde toujours du côté de la porte 1 »
Jemima n’avait pas besoin qu’on lui fit remarquer ce qu’elle ne voyait que trop. Elle n’avait pas besoin qu’on lui montrât les petits paquets que M. Farquhar avait mis à part après avoir distribué à toute la famille des souvenirs de son voyage. Avant la fin de la soirée, elle avait appris de nouveau à être jalouse. Son frère ne laissait pas échapper un mot de M. Farquhar sur Ruth; il faisait tout remarquer à Jemima comme une marque de son extrême sagacité, sans se douter du mal qu’il causait à sa sœur. Jemima était à bout de force ; elle se leva et quitta la chambre. Les fenêtres de la salle d’étude étaient ouvertes, l’air du soir y entrait de toutes parts : la jeune fille s’assit à la croisée. Les nuages glissaient rapidement sur la lune, dont l’éclat souvent voilé ne reparaissait que pour donner à tous les objets un aspect étrange et mystérieux. Jemima était presque entièrement épuisée: elle appuya sa tête sur ses mains jointes, et la terre lui sembla s’évanouir sous ses pas. C’était un cauchemar terrible ; l’entrée de son frère l’en tira brusquement.
a Ah! vous êtes là? Je vous cherchais partout pour vous demander si vous avez un peu d’argent à me prêter pour quelques jours.
— Qu’est-ce qu’il vous faut? dit Jemima d’un ton languissant.
— Oh! le plus sera le mieux. N’importe quoi, je suis trop à court, i
Quand Jemima revint avec sa petite fortune, quelque égoïste que fût son frère, il fut frappé de la pâleur de son visage.
« Allons, Jemima, ne vous découragez pas. A votre place, je ferais un grand effort contre mistriss Denbigh. Je vous enverrai un chapeau dès que je serai à Londres, et je parie pour vous, même à l’heure qu’il est. s
Rentrée dans sa chambre , Jemima se dit qu’il était étrange
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que ce fût son frère qui eût découvert son amour, lui qui était peut-être la dernière personne au monde à qui elle eût confié son secret. Pendant toute la nuit elle fut poursuivie par des rêves si tristes qu’elle soupirait après le jour: le jour vint et ramena avec lui de si poignantes réalités qu’elle attendait avec angoisse la nuit solitaire. La semaine se passa à entendre parler de l’affection de M. Farquhar pour Ruth. Mistriss Bradshaw elle-même en parlait comme d’une chose sur le point de se déclarer en se demandant ce qu’en penserait son mari, dont l’approbation étaitla règle à laquelle elle rapportait tout.
c Oh I mon Dieu ! s’écria Jemima dans le silence de la nuit: c’est trop douloureux, je ne puis plus le supporter; c’est ma vie, mon amour, toute mon âme qu’on me veut prendre, et pourtant je ne puis oublier la charité qui pardonne tout. Si elle avait paru triompher de moi, si elle avait fait quelque effort pour m’enlever le cœur de celui que j’aime, je n’aurais pu résister à l’accabler de mes reproches, je l’aurais écrasée sous mes pieds. La tentation est trop forte. Oh! Seigneur! Où est la paix que je possédais dans mon enfance, cette paix qui vient de toi, dont on dit qu’elle calme toutes les douleurs de la vie? Ne me la feras-tu connaître qu’avec des larmes de sang? *
Jemima attendait presque une réponse directe du ciel à ce cri de son cœur déchiré : elle attendit en vain. Mais le jour allait bientôt poindre pour elle .
On était à la fin d’août. Le temps était magnifique ; Marie et Élisabeth ignoraient tous les soucis et toutes les tristesses de ce ux qui les entouraient, etse réjouissaient sans arrière-pensée du beau temps et des grandes promenades qu’elles pourraient faire. Elles avaient obtenu de leur père un congé pour le mercredi, et elles se préparaient avec joie à emporter des provisions dans un panier pour dîner sur l’herbe. Cette idée les enchantait : quel plaisir que d’emporter leur dîner ! il leur semblerait bien meilleur que tout ce qu’elles avaient jamais
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mangé à la table de leur père. Ruth et Léonard les accompagnaient; Jemima avait refusé de faire partie de l’expédition, et pourtant elle songeait avec une sorte de regret au temps où elle se serait amusée comme ses sœurs d’une pareille promenade.
Le soleil était éclatant; quelques légers nuages venaient seulement jeter de gracieuses ombres sur les blés ondoyants. Léonard devait venir chercher les jeunes filles à midi, après avoir fini ses leçons avec^M. Benson. Ruth avait ôté son chapeau et plié son châle, et elle essayait d’inspirer à ses élèves assez de calme pour faire attention à leurs leçons ; mais elle se réjouissait avec elles du plaisir qui les attendait tous, et chaque rayon de soleil qui éclairait le livre qu’elle lisait tout haut faisait lever les yeux de toutes trois dans une joyeuse attente. Les enfants la regardaient avec une affectueuse reconnaissance ; tout leur semblait beau ce jour-là, l’ombre des feuilles sur le mur, comme les gouttes de rosée sur les toiles d'araignée qui couvraient la vigne.
Onze heures venaient de sonner ; le maître de latin s’en alla, tout en s’étonnant de la satisfaction avec laquelle ses élèves lui avaient récité leurs leçons ce jour-là. Ruth commença à lire tout haut pendant que les jeunes filles cousaient. Jemima entra et se mit à regarder négligemment les livres avec cette sorte d’oisiveté fébrile qui la rendait si malheureuse depuis le retour de M. Farquhar. La voix de Ruth perdit de sa tranquillité, son regard devint moins serein. Elle se demandait si elle aurait le courage d’offrir à miss Bradshaw de les accompagner. Dix-huit mois auparavant, elle l’aurait tendrement suppliée d’ètre de la partie : maintenant tout ce qu’elle faisait ou disait était mal pris, et ne faisait qu’ajouter à la haine ou au mépris que lui témoignait Jemima.
M. Bradshaw entra dans la chambre. On était si peu accoutumé à le voir dans la salle d'étude , il était si rarement à la maison à cette heure-là, que Ruth cessa de lire, et que les jeunes fiUes regardèrent leur père avec étonnement.
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t Marie et Élisabeth, quittez la chambre. Ne vous inquiétez pas de ranger vos livres , » dit-il avec une colère comprimée.
Et les jeunes filles effrayéeç obéirent sans répondre. Un nuage passa sur le soleil qui donnait dans les yeux de M. Bradshaw; il aperçut Jemima debout dans un coin.
« Sortez, Jemima, dit-il. •
— Pourquoi, mon père? » rëpliqua-t-elie avec un entêtement rare même chez elle, et qui était un résultat de la colère cachée qui bouillonnait depuis longtemps dans son sein. Elle resta J. sbout, regardant en face son père et Ruth ; Ruth, qui s’était levée et qui tremblait de tous ses membres , comme si un éclair lui avait fait voir le précipice qui s’ouvrait à ses pieds. Tout avait donc été inutile : ni sa vie innocente et paisible, ni le silence sur le passé n’avaient pu effacer son péché ; il était devant elle dans toute son horreur. Elle n’entendait pas les paroles entrecoupées que M. Bradshaw prononçait dans sa colère; mais elle n’avait pas besoin d’entendre ce qu’il disait, elle le savait. Peu à peu elle distingua les sons, qui semblaient renvoyés par un écho lointain. M. Bradshaw disait :
« S’il est un péché que je haïsse plus que tous les autres, c’est l’inconduite. Tous les autres péchés sont compris dans celui-là. Il est tout simple que vous nous ayez menti à tous et que vous nous ayez tous dupés par votre visage hypocrite. J’espère que Benson n’en savait rien , je l’espère pour lui. Je jure devant Dieu que, s’il vous a aidé à entrer dans ma maison sous de fausses apparences, il verra que sa charité aux dépens des autres lui coûtera cher.... Vous qui êtes la fable d’Eccleston par votre inconduite.... »
La colère le força de s’arrêter. Ruth restait sans mouvement et sans paroles. Sa tête était un peu penchée, ses yeux baissés; ses bras pendaient devant elle. Elle murmura enfin d’une voix inarticulée :
« J’étais si jeune....
— Vous êtes d’autant plus coupable, d’autant plus perdue, » s’écria M. Bradshaw.
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Mais, à sa grande surprise, Jemima, dont il avait oublié la présence, s’avança et dit :
<t Mon père !
— Taisez-vous , Jemima ; vous devenez tous les jours plus insolente et plus désobéissante ; je sais maintenant à qui je le dois. Puisqu’une pareille femme est entrée dans ma maison, il n’est pas étonnant que le mal, le péché....
— Mon père !
— Taisez-vous 1 Puisque, par désobéissance, vous avez voulu entendre ce qu’une jeune fille modeste ne devrait jamais entendre, vous garderez au moins le silence quand je vous l'ordonne. Regardez cette femme ! (Et Ruth détourna la tète comme pour éviter des regards sans pitié.) Regardez cette femme corrompue longtemps avant votre âge, hypocrite depuis de£ années. Si jamais quelqu’un de mes enfants l’a aimée , qu’il la jette loin de lui, comme saint Paul a jeté la vipère dans le feu. »
Il s’arrêta hors d’haleine. Jemima vint se placer à eôté de Ruth; elle lui saisit la main et la serra dans une étreinte convulsive ; puis elle reprit, sans se laisser interrompre par son père : . 7 ^
« Mon père , je veux parler 1 Je ne garderai pas le silence.
Je veux servir de témoin à Ruth. Je l’ai (Dieu me pardonne!) détestée si profondément que vous devez croire que je dis la vérité. Je l’ai détestée, et ma haine s’est changée ensuite en mépris. Je ne vous méprise pas maintenant, Ruth, ma chère - Ruth, ajouta-t-elle avec une tendresse profonde, en dépit des gestes furieux de son père. Je sais depuis longtemps ce que vous venez d’apprendre, mon père ; et j’ai eu horreur d’elle et de son péché ; j’en aurais parlé si je n’avais pas craint d’agir par jalousie. Oui, mon père, je vous avouerai que j’étais dévorée par la jalousie ; quelqu’un aimait Ruth , qui.... Oh 1 mon père, épargnez-moi la peine d’en dire davantage ! »
Elle rougit, s’arrêta un moment, puis, reprit :
« J’ai veillé sur elle comme une bâte fauve ; si je l’avais vue
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une fois s’écarter de son devoir, ou altérer le moins du monde la vérité, et surtout si mon instinct de femme avait pu découvrir dans ses pensées, dans' ses paroles ou dans ses actions, la moindre trace d’impureté, mon ancienne haine serait devenue le feu de l’enfer. Au lieu de cela, j’ai le cœur plein de pitié pour elle , et mon affection et mon respect se sont réveillés. Mon père, voilà mon témoignage !
— Voici ce que vaut votre témoignage , dit son père d’une voix contenue ; c’est une preuve de plus 4 de la corruption que cette femme a apportée dans ma famille. Elle a appelé le bien, mal, et le mal, bien; elle vous a amenée au, bord du précipice, n’attendant qu’une occasion pour vous y jeter. Et je me suis confié en elle,... je l’ai reçue....
— J’ai eu grand tort, murmura Ruth si bas qu’il ne l’entendit peut-être pas, car il continua en s’excitant à chaque parole.
— Je l’ai accueillie. J’ai permis à son bâtard.... Cette seule pensée me fait mal au cœur.... j
Au nom de Léonard, Ruth leva les yeux pour la première fois depuis l’entrée de M. Bradshaw; ses prunelles se dilatèrent, comme si elle prévoyait qu’une nouvelle angoisse l’attendait; le bras que tenait Jemima lui échappa ; Ruth se toidait les mains, sa tète était rejetée en arrière, dans une souffrance suprême.
M. Bradshaw continua :
w < J’ai permis à cet enfant de péché de vivre avec mes propres enfants ! J’espère qu’il ne les a pas corrompus.
— Je ne puis pas le supporter, je ne puis pas le support»! telles furent les paroles qui s’échappèrent des lèvres de Ruth.
— Vous ne pouvez pas le supporter ! Il faut bien que vous le supportiez, madame 1 Pensez-vous que votre enfant échappera aux inconvénients de sa naissance ? Pensez-vous qu’on lui épargnera le mépris? Pensez-vous qu’il pourra vivre à côté d’autres enfants, d’enfants qui ne sont pas comme lui soaillés du péché de leur mère? Ah! vous ne pouvez pas le supporter !
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Avant de tomber dans le péché, vous auriez dû vous demander si vous pouviez ou non en supporter les conséquences, vous auriez dû réfléchir que votre enfant serait si dégradé dans l’opinion publique, que ce qu’il y avait de mieux pour lui et pour sa mère , ce serait qu’il perdit tout sentiment de honte , qu’il fût endurci contre tous remords ! »
Ruth se redressa comme une créature poussée à bout et qui ne connaît plus la crainte.
« J’en appelle à Dieu de cette sentence contre mon enfant. J’appelle Dieu à mon aide. Je suis mère, et je crie à Dieu pour qu’il garde mon fils dans sa compassion, et qu’il m’aide à l’élever dans sa crainte. Que la honte tombe sur moi! je l’ai méritée, mais lui !... il est si innocent et si bon. »
Elle avait saisi son châle, et nouait son chapeau de ses mains tremblantes. Qu’arriverait-il à Léonard s’il apprenait sa honte par le bruit public? Il fallait qu’elle le vit avant qu’il eût horreur d’elle.
Jemima restait là, muette et pleine de pitié pour cette douleur qui était au-dessus de toute consolation. Elle aida Ruth à mettre son châle sans que celle-ci s’en aperçût; mais M. Bradshaw prit sa fille par les épaules et la poussa hors de la chambre. On l’entendait sangloter dans le vestibule et le long de l’escalier. Toute la colère de M. Bradshaw se concentra alors sur Ruth ; il ouvrit toute grande la porte de la rue et dit entre ses dents :
« Si jamais vous ou votre bâtard avez l’audace de passée le seuil de cette porte, je vous ferai chasser tous deux par la police. »
H n’aurait pas ajouté cela, s’il avait vu le visage de Ruth.
Ruth reprit son chemin de chaque jour ; mais chaque pierre, chaque maison qu’elle voyait, chaque bruit qu’elle entendait,
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venaient lafrapper comme la nouvelle de la disgrâce de son fils : la tête baissée, elle pressait le pas, poursuivie par la pensée que quelqu’un dirait à Léonard le secret de sa naissance avant qu’elle pût arriver jusqu’à lui. C’était une crainte sans fondement, quoique mistriss Pearson eût trahi le secret que lui avait fait deviner l’agitation de Jemima, et que presque toutes les commères d’Eccleston en eussent été instruites avant M. Bradshaw.
En arrivant à la porte de la maison de M. Benson, Ruth rencontra son fils, qui venait la retrouver chez M. Bradshaw. Il avait l’air radieux, dans l’attente des plaisirs de la journée; il portait les vêtements qu’elle avait eu tant de plaisir à lui faire. Elle le prit par la main, sans lui dire un mot, et rentra avec lui dans la maison. Elle murmura d’une voix étouffée : « En haut! » et monta devant lui dans sa chambre. Elle l’attira à elle, ferma la porte, puis s’asseyant, elle le plaça devant elle, mit les mains sur ses épaules, et le regarda avec une angoisse pour laquelle elle ne trouvait pas de paroles. Elle essaya enfin de parler, mais les mots ne pouvaient se faire jour. Ce fut seulement lorsqu’elle aperçut la terreur de son enfant que ses lèvres s’ouvrirent; elle l’attira à elle, et cacha sa tête sur son épaule.
« Mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! plût à Dieu que je fusse morte à ton âge !
— Ma mère, ma mère ! dit Léonard en sanglotant, qu’avezvous? Pourquoi avez-vous l’air si troublé et si malade? pourquoi m’appelez-vous votre pauvre enfant? Est-ce que nous n’allons pas au bois de Seaurside, maman? Cela ne me fait pas beaucoup de peine; seulement, je vous en prie, ne tremblez pas ainsi. Chère maman, êtes-vous malade? Laissez-moi appeler ma tante Foi ! »
Ruth se releva, et repoussa les cheveux qui couvraient ses yeux. Elle le regarda fixement.
c Embrasse-moi, Léonard! dit-elle; embrasse-moi, mon enfant chéri, comme autrefois! •
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Léonard se jeta dans ses bras et la serra de tonte sa force, et leurs baisers se prolongèrent comme ceux qu’on donne aux mourants. *
« Léonard ! dit -elle enfin en l’éloignant d’elle, écoute-moi. »
L’enfant restait immobile, et la regardait. Dans sa course rapide en venant de chez M. Bradshaw, elle s’était dit qu’elle se donnerait à elle-même tous les noms infâmes que son fils pourrait lui entendre appliquer, afin qu'il les entendit pour la première fois de ses lèvres; mais en la présence de son enfant, et sous l’influence de sa pureté, il lui sembla qu’elle ne pourrait pas trouver d’expressions assez délicates pour lui apprendre la vérité qu’il ne devait savoir que d’ellemême.
« Léonard, dans ma jeunesse, j’ai commis un grand péché. Je crois que Dieu, qui sait tout, me jugera avec plus de miséricorde que les hommes ; mais j’ai commis un péché que vous ne pouvez pas encore comprendre (elle le vit rougir et éprouver pour la première fois cette honte qui devait le poursuivre toute sa vie), un péché qu’on n’oublie et qu’on ne pardonne jamais. Vous m’entendrez appliquer les noms les plus insultants qu’on puisse donner à une femme ; cela m’est arrivé aujourd’hui, et il faut que vous le supportiez avec patience, mon enfant, parce que c’est en partie vrai. Ne vous laissez jamais aller par amour pour moi à croire que je n’aie pas commis un grand péché. Où en étais-je? » dit-elle en s’arrêtant tout à coup comme si elle oubliait ce qu’elle avait à dire; mais elle aperçut l’étonnement et l’indignation qui se peignaient sur le visage de Léonard, et elle reprit précipitamment, comme si elle craignait de manquer de force avant la fin : « Ce n’est pas tout, mon fils ; le plus grand des châtiments m’attend encore. Je vous verrai souffrir à cause de moi. Mon enfant, on parlera mal de vous qui êtes innocent, comme de moi qui suis coupable. Toute votre vie, on vous jettera au visage que votre mère n’a jamais été mariée, qu’elle ne l’était pas quand vous êtes né....
RDTH.
N’avez-vous pas été mariée? n’êtes-vous pas veuve? ‘^manda-t-il brusquement en commençant à comprendre ce lJ ont il s’agissait.
— Non ! que Dieu me pardonne et me vienne en aide ! » s’écria-t-elle en apercevant l’éclair de répugnance qui passa dans les yeux de son fils, et en sentant le léger mouvement qu’il fit pour s’échapper de ses bras.
Elle retira ses mains de dessus ses épaules et baissa la tête en gémissant.
< Plût à Dieu que je fusse morte quand j’étais un enfant, un petit enfant suspendu au sein de sa mère !
— Ma mère, dit Léonard posant timidement la main sur son braoj ma mère, répéta-t-il en voyant qu’elle ne lui répondait pas, ma mère chérie, ma mère, maman, je ne le crois pas, je ne le croirai jamais! i
Il fondit en larmes ; elle le prit dans ses bras, et le serra contre elle comme un petit enfant.
î Chut ! Léonard, calmez-vous, mon enfant! J’ai agi trop précipitamment; je vous ai fait du mal. Oh! je ne vous ai jamais fait que du mal! ajouta-t-elle avec tristesse.
— Non, maman ! reprit l’enfant en cessant de pleurer pour la regarder en face ; il n’y a jamais eu de mère comme vous, et je ne croirai jamais ceux qui diront du mal de vous, et jeles ferai bien taire, je vous en réponds.
— Vous oubliez, mon enfant, que je vous l’ai dit moi-même; je vous l’ai dit parce que c’est vrai. »
Léonard se pressa contre son sein et y cacha son visage. 11 était haletant comme un cerf pressé par les chasseurs. A la fin, il devint si tranquille que sa mère n’osait pas le regarder; elle redoutait ses premières paroles tout en les désirant. Elle embrassait ses cheveux, ses mains, jusqu’à ses vêtements, tout en poussant des gémissements inarticulés.
« Léonard, dit-elle, Léonard, regardez-moi, je vous en prie. »
Mais il la serrait dans ses bras sans répondre.
RUTH
* Mon enfant, reprit-elle, que vous» dirai -je? C’est un grand chagrin et une grande humiliation que j’ai attirés sur vous. Ce serait un mensonge de dire le contraire. C'est une honte yenue sur vous à cause de moi qui suis votre mère, Léonard; mais cela ne vous fait rien perdre aux yeux de Dieu. » Elle sentait qu’elle avait trouvé la seule consolation efficace. Elle poursuivit: «Ne l’oubliez jamais, Léonard; quand le temps de l’épreuve viendra, quand il vous semblera dur d’être maltraité pour une faute que vous n’avez pas commise, pensez à la compassion et à la justice de Dieu, et, quoique mon péché puisse vous faire repousser par le monde, n’oubliez pas, t mon enfant chéri* que vos péchés seuls peuvent vous faire repousser par Dieu. »
Elle pâlit, et son étreinte devint plus faible; Léonard lui jeta de l’eau au visage, et, dans sa teçreur à l’idée qu’elle allait mourir et le laisser seul, il la supplia d’ouvrir les yeux en lui donnant tous les noms les plus tendres.
Quand elle fut un peu remise, il l’aida à s’étendre sur son lit; elle croyait que la mort était proche, et elle ouvrit les yeux pour regarder son fils encore une fois ; elle essaya de sourire, puis, voyant l’effroi de l’enfant, elle dit :
« Allez trouver votre tante Foi; je suis fatiguée et je veux dormir. >
Léonard obéit lentement; une fois à la porte, il se retourna ; puis, s’approchant de nouveau de sa mère, il lui dit très-bas :
« Maman, est-ce qu’ils m’en parleront? »
Ruth ferma les yeux ; cette question lui perçait le cœur. Léonard la lui avait faite dans son désir enfantin d’éviter tout sujet pénible, et non par un sentiment de honte, comme le croyait sa mère.
«r Non! répondit-elle, vous pouvez être sûr que non! »
Léonard sortit. Il ne savait pas toute la signification que se:, dernières paroles avaient pour sa mère. Elle se dit que partout ailleurs que chez M. Benson la honte et l’humiliation poursui-