‹ Ruth roman anglais M.rs GaskellChapitre 6 sur 8 · RU TII · texte numérisé non relu

RU TII

vraient son enfant chéri'; maintenant qu’il n'était plus là, l’effort qu’elle avait fait pour se soutenir devant lui fut suivi d’une réaction naturelle, et les projets les plus extravagants traversèrent son esprit l’un après l’autre. Tout lui semblait facile pour éviter de souffrir patiemment, et elle en vint à décider de s’en aller, de quitter pour jamais Léonard, dans l’espérance qu’on l’oublierait et qu’on aurait compassion de son enfant.

Léonard s’était caché dans le parloir, derrière le vieux canapé, où il pleurait avec l’abandon d’un enfant. Miss Benson, convaincue que Ruth et Léonard étaient dans le bois à Seaurside, suivant le projet du matin, avait dîné de bonne heure et était allée faire une visite à la femme d’un fermier, à une lieue de la ville. M. Benson devait l’accompagner; mais il avait reçu pendant le dîner vfn billet fort sec de M. Bradshaw, qui le priait de venir lui parler, et il s’y était rendu immédiatement. Sally était occupée à faire un grand nettoyage dans sa cuisine, et ne voyait ni n’entendait rien.

M. Benson fut introduit dans le cabinet de M. Bradshaw. Celui-ci se promenait de long en large ; il était aisé de voir qu’il était fort en colère.

<r Asseyez-vous, monsieur!... » dit-il à M. Benson en lui montrant une chaise et tout en continuant sa promenade sans parler. Il s’arrêta au bout d’un moment en face de M. Benson, et dit d’une voix tremblante de colère : « Monsieur Benson, j e vous ai fait demander pour savoir (mon indignation me perraet à peine de parler d’une manière convenable), pour savoir si vous ignorez, comme je l’ignorais hier, ce qu’est en réalité la femme qui vit sous votre toit. »

M. Benson ne répondit pas. M. Bradshaw le regardait en silence ; pas un mot, pas une expression d’ étonnement ou d’effroi. M. Bradshaw frappa du pied avec colère; mais, au moment où il allait reprendre la parole, M. Benson se leva et vint se placer devant lui.

t Écoutez-moi, monsieur; vous ne pouvez me faire aucun

RUTH. 281

reproche qui égale ceux de ma conscience; vous ne pouvez m’infliger aucune humiliation qui approche de celle que je supporte depuis des années en sentant que je participe à un mensonge, même pour un but désirable.... *

— Pour un but désirable!... Et à quoi en viendrons-nous? »

M. Bradshaw croyait impossible de résister au mépris

qu’exprimaient ses paroles. Mais M. Benson leva gravement les yeux sur lui et répéta :

« Pour un but désirable. Notre but n’était pas, comme vous le croyez peut-être, de la faire entrer dans votre maison, ni même de la mettre en état de gagner sa Yie. Ma sœur et moi, nous aurions volontiers partagé avec elle ce que nous avons; c’était notre intention dès le premier moment. Si j’ai conseillé ou perrbis un changement de nom, si j’ai consenti à ce qu’elle passât pour être veuve, c’était parce que je désirais lui faciliter les moyens de se relever de l’état où elle était tombée ; et vous savez, monsieur, combien le monde est sévère pour celles qui ont péché comme Ruth. Et elle était si jeune!

— Vous vous trompez, monsieur. J’ai trop peu vécu parmi de semblables pécheresses pour savoir comment on les traite; mais d’après ce que j'ai vu, il me semble qu’elles rencontrent au moins autant d’indulgence qu’elles en méritent, et s’il n’en est pa3 ainsi, pourquoi ne pas choisir pour vos expériences quelque philanthrope sentimental? Pourquoi avez-vous fait choix de ma maison pour y introduire votre protégée ? Pourquoi m’avez-vous choisi pour me tromper et pour me faire montrer au doigt dans toute la ville ? Pourquoi avez-vous exposé l’innocence de mes enfants à une telle corruption? Et comment avez-vous osé vous présenter avec un mensonge sur les lèvres, dans cette maison où on vous respectait comme un ministre de Dieu?

— J’avoue que j’ai manqué de foi et de droiture. Mais je ne vous ai pas choisi ; vous m’avez demandé vous-même que Ruth devint la gouvernante de vos enfants, et la tentation était trop grande ! Non, ce n’est pas ce que je veux dire; mais élle a été * trop grande pour moi : c’était un moyen d’être utile....

282 • RÜTH.

— Ah! ne dites pas cela, reprit M. Bradshaw avec colère ; c’est trop fort. Toute l’utilité était de corrompre mes filles.

— Dieu sait que, si j’avais vu qu’il y eût le moindre danger, je serais mort avant de la laisser entrer chez vous. Vous me croyez, n’est-ce pas, monsieur Bradshaw?

— Vous me permettrez désormais de douter de la vérité de vos assertions, dit M. Bradshaw froidement.

— C’est ce que j’ai mérité, » dit M. Benson.

Il reprit au bout d’un moment.

« Je ne parle pas de moi , mais de Ruth. Certainement vous no pouvez pas dire que vos enfants aient souffert de leurs rapports avec elle. Je l’ai vue dans ma famille, nous l’avons surveillée pendant plus d’un an, et, au milieu des défauts inhérents à la nature humaine, nous n’avons rien pu découvrir qui ressemblât â de la corruption dans le cœur ou dans l’esprit; c'était une enfant douce et tendre, qui avait été entraînée au mal avant de savoir ce que c’était que la vie.

— Je suppose que la plupart des femmes perdues ont été innocentes dans un temps, dit M. Bradshaw avec mépris.

— Oh! vous savez bien que Ruth n’est pas une femme perdue ; vous la connaissez depuis trop longtemps pour ne pas en être convaincu! »

M. Benson attendait avec angoisse la réponse de M. Bradshaw : il sentait son sang-froid lui échapper.

c Je l’ai vue tous les jours; je ne la connaissais pas : si je l’avais connue, elle n’aurait jamais approché de mes enfants.

— Plût à Dieu, reprit M. Benson avec ferveur, que je fusse en état d’exprimer avec force la vérité d’en haut ! Toutes les femmes qui tombent ne sont pas corrompues; le jour du jugement révélera à ceux qui ont repoussé les cœurs contrits que beaucoup d’entre elles soupiraient après une chance de rentrer dans le bon chemin, qu’elles ne demandaient que le secours que l’homme leur refuse, ce secours que Jésus a accordé jadis à Marie- Madeleine ! »

L’émotion coupait la parole à M. Benson.

RUTH

« Allons donc, monsieur Benson, laissons là ces réflexions sentimentales. Le monde sait comment il faut traiter de telles créatures, et, soyez-en sûr, la sagesse pratique du monde a son bon côté, et on ne saurait la braver impunément, à moins qu’on ne s’abaisse jusqu’à d’odieuses ruses.

— Je suivrai le Seigneur Jésus-Christ plutôt que le monde, repartit solennellement M. Benson, sans s’arrêter à l’allusion personnelle qu’il venait d’entendre. Où mène la sagesse du monde? Nous ne saurions descendre plus bas que nous ne sommes.

— Parlez pour vous, je vous prie.

— Il est temps de changer nos manières de penser et d’agir, temps de reconnaître que ce n’est pas la volonté de Dieu que nous jetions dans le désespoir aucune de ses créatures, et qu’il veut, au contraire, que toute femme qui a péché comme Ruth trouve sur son chemin des mains tendues pour l’aider à se relever au nom du Christ.

— J’attacherais plus d’importance à vos exhortations sur ce point si je pouvais approuver votre conduite. Mais je vois en vous un homme qui est arrivé à appeler le mal bien et le bien mal, et je ne puis plus vous regarder comme un ministre fidèle de la parole de Dieu; vous me comprenez peut-être, monsieur Benson. Je ne suivrai plus votre chapelle, »

Si M. Benson avait eu quelque espérance de faire comprendre à M. Bradshaw qu’il se repentait de sa connivence dans un mensonge, ces derniers mots l’empêchèrent de tenter un nouvel effort. Il salua simplement M. Bradshaw, qui le reconduisit avec une politesse cérémonieuse.

M. Benson était vivement ému. M. Bradshaw n’avait pas toujours parfaitement agi avec lui, il l’avait souvent contrarié dans ses vues et dans ses désirs ; mais, depuis le temps de sa jeunesse, M. Bradshaw était demeuré fidèle à son ministère ; ils avaient vieilli ensemble ; il aimait tendrement les enfants, qu’il avait vus naître et qu’il avait travaillé à amener à Dieu.

RU TH

Le lien qui l’unissait à M. Bradshaw ne lui avait jamais paru aussi fort que maintenant qu’il venait de se briser.

Il rentra chez lui le cœur serré, et là, seul sans son cabinet, il repassa devant Dieu sa vie tout entière, en confessant ses péchés. Un bruit inaccoutumé le rappela à la vie réelle ; des pas languissants se firent entendre. M. Benson ouvrit la porte de son cabinet.

Ruth allait sortir de la maison. Elle était pâle, sauf deux taches écarlates sur les joues; ses yeux étaient enfoncés, mais brillaient de l’éclat de la fièvre.

« Ruth! « dit-il.

Elle fit un effort pour lui répondre, mais sans pouvoir parler.

e Où allez-vous? n continua-t-il.

Elle était habillée pour sortir, quoiqu’elle tremblât tellement qu’il était évident qu’elle tomberait au bout de quelques pas.

Elle leva sur lui ses yeux étincelants.

« Je vais à Helmsby! murmura- t-elle.

— A Helmsby? ma pauvre enfant. Que Dieu ait pitié de vous ! Et où est Helmsby?

— Je ne sais pas. Dans le comté de Lincoln, je crois.

— Et qu’allez-vous faire là?

— Chut! il dort, » dit-elle.

Car M. Benson avait élevé la voix.

« Qui donc ? demanda-t-il.

— Ce pauvre enfant! *

Et elle se mit à pleurer.

« Venez ici, dit-il en l’attirant dans son cabinet. Asseyezvous là, je reviens à l’instant. »

Il appela sa sœur, mais elle n’était pas rentrée. Sally était dans la cuisine.

* Y a-t-il longtemps que Ruth est revenue? demanda-t-il.

— Ruth ! elle est sortie depuis ce matin ; elle a été passer la journée je ne sais où, avec Léonard et les filles de M. Bradshaw,

RUTH

— Alors, elle n’a pas dîné?

— Pas ici, en tout cas. J’ai trop à faire pour m’inquiéter de ce que font les autres.

— Sally ! reprit M. Benson après un moment de silence, j’ai besoin d’nne tasse de thé et d’un peu de pain grillé. Faites-le tout de suite, et je viendrai le chercher dans dix minutes. »

Sa voix était faible et émue, Sally s’en aperçut et leva les yeux sur lui : « Eh bien ! pourquoi donc avez-vous l’air tout triste? Je parie que vous vous êtes encore usé le corps et l'âme à soigner quelque vaurien. Enfin, je vais vqus faire votre thé. Mais j’espérais qu’en vieillissant vous prendriez de la sagesse. »

M. Benson ne lui répondit pas et se mit à chercher Léonard, dans l'espoir que sa présence obligerait sa mère à se contenir.

En ouvrant la porte, il entendit un profond soupir et aperçut l’enfant étendu par terre et endormi, les traits tout gonflés par les larmes.

«Pauvre enfant! Voilà donc ce qu’elle voulait direl Lui aussi il a commencé à souffrir. »

11 rentra seul dans son cabinet. Ruth n’avait pas bougé. En l’apercevant elle se leva,

« 11 faut que je parte, dit-elle précipitamment.

— Non, Ruth, vous ne pouvez pas partir. Nous ne pouvons pas nous passer de vous, nous vous aimons trop.

— Vous m’aimez? dit-elle en le regardant, et ses yeux se remplissaient de larmes.

— Oui, Ruth, vous le savez bien. Vous pensez à autre chose dans ce moment-ci, mais vous savez que rien ne peut changer notre affection pour vous. Si vous étiez dans votre état naturel, vous n’auriez pas pensé à nous quitter.

— Savez-vous ce qui est arrivé? demanda-t-elle d’une voix étouffée.

— Oui, je sais tout, mais cela ne change rien pour nous.

— Oh ! monsieur Benson, ma faute est découverte, et il

286 RJJTH.

faut que je vous quitte, pour que ni vous ni Léonard vous n’ayez part à ma honte.

— Quitter Léonard ! vous n’en avez pas le droit. Et où pouvez-vous aller?

— A Helmsby, répondit-elle humblement; cela me brisera le cœur; mais il le faut, à cause de Léonard. Je sais qu’il le faut. »

Elle sanglotait, mais M. Benson se dit que ce torrent de larmes la soulagerait, c Gela me brisera le cœur, mais il le faut.

— Pour le moment, restez-là, » lui dit M. Benson d’un ton d’autorité.

Il alla chercher la tasse de thé.

t Buvez cela, » dit-il.

Elle fit un effort pour avaler, comme un enfant obéissant ; elle but le thé, mais elle posa le pain grillé.

« Je ne peux pas, » dit-elle doucement.

Sa voix était moins agitée. M. Benson s’assit à côté d’elle.

€ Maintenant, Ruth, causons. Pourquoi avez-vous pensé à aller à Helmsby?

— Ma mère y a vécu avant son mariage, et j’ai pensé que pour l’amour d’elle quelqu’un me donnerait peut-être de l’ouvrage; je comptais dire la vérité, mais peut-être, si on ne voulait pas de moi dans les maisons, pourrait-on m’occuper dans les jardins, à cause de ma mère... Oh! ma mère, savez-vous ce que je suis devenue? »

Et elle fondit en larmes de nouveau.

M. Benson reprit presque sévèrement, si plein de pitié qu’il fût:

« Ruth, calmez-vous et écoutez-moi; vous ne pouvez pas quitter Eccleston, vous n’avez pas le droit de rompre le Ben qui vous unit à Léonard ; ce serait un grand péché.

— Mais, tant que je serai ici, tout le monde se souviendra de la honte de sa naissance ; si je m’en vais, peut-être on oubliera...

RUTH

— Et peut-être n’oubliera-t-on pas; d’ailleurs, il peut être malade ou malheureux, et vous qui tenez de Dieu lui-même (souvenez- voua de cela, Ruth) la force et la tendresse pour le soigner et le' consoler, vous l’auriez abandonné aux soins des étrangers? Nous l’aimons beaucoup, mais rien ne vaut une mère. S’il tombait dans le péché, qui est-ce qui remplacerait auprès de lui l’autorité et la patience de sa mère? Rien ne peut vous donner le droit de vous décharger de votre responsabilité. D’ailleurs, Ruth, continua-t-il en lisant sur son visage l’impression que faisaient ses paroles, nous nous sommes trompés jusqu’ici; c’est ma faute, je vous ai mal dirigée. A présent, soyons fermes dans la vérité : vous n’avez pas de nouvelles fautes à vous reprocher; c’est à Dieu que vous avez à répondre, et non aux hommes. Nous avons trop craint les hommes, nous n’avons pas assez craint Dieu. Ayez bon courage ; vous aurez peut-être de la peine à trouver de l’occupation; peut-être faudra-t-il attendre quelque temps avant que personne veuille vous employer; essayez de recevoir les mauvais traitements des hommes comme le juste châtiment que Dieu vous impose, et attendez sans colère et sans impatience le temps où, après vous avoir purifiée comme à travers le feu, il ouvrira un sentier devant vous. Mon enfant, c’est Jésus-Christ, le Seigneur lui-même, qui nous a promis la miséricorde de Dieu : avezvous assez de foi pour vous confier en lui ? »

Ruth avait gardé le silence jusqu’alors, elle répondit trèsbas :

« Oui! j’espère, je crois que je puis me confier en Dieu, car j’ai péché; mais Léonard.... *

Elle s’arrêta.

t Oui, Léonard ! répondit-il ; le monde est cruel pour lui : mais le monde n’est pas tout, et l’estime des hommes n’est pas le plus grand trésor qu’on puisse posséder. Apprenez cela à Léonard; vous ne lui voudriez pas une vie trop heureuse, vous ne la lui donneriez pas ainsi si vous en aviez le pouvoir. Apprenez-lui h recevoir avec courage et avec foi les épreuves

RUTH.'

que Dieu lui envoie, et celle-ci entre autres. Apprenez-lui à considérer sa vie, lors même qu’elle serait triste et difficile, comme la voie que Dieu lui trace pour qu’il fasse voir sa fidélité chrétienne ; montrez-lui le chemin plein d’épines que notre maître a foulé de ses pieds sanglants. Ruth ! pensez à la vie et à la mort de notre Sauveur, et à sa fidélité inébranlable! Ce serait une lâcheté, Ruth, que d’abandonner votre tâche, pensez à ce que vous pouvez être pour votre fils ! Mais nous avons tous été lâches jusqu’à présent; que Dieu nous donne du courage! »

Ruth se leva et s’appuya sur la table pour se soutenir.

« Monsieur Benson, dit-elle, je ferai tous mes efforts pour remplir mes devoirs envers Léonard.... et envers Dieu, ajoutat-elle avec respect; je crains seulement que la foi ne me manque quelquefois quand il s’agira de Léonard....

— Demandez, et vous recevrez, c’est une promesse éprouvée, Ruth! »

Elle ne pouvait plus se tenir debout, et elle se rassit; il y eut un long silence.

c Je ne retournerai jamais chez M. Bradshaw, dit-elle en pensant tout haut.

— Non, vous n’y retournerez pas.

— Mais je ne gagnerai plus d’argent, ajouta-t-elle, croyant qu’il n’apercevait pas la difficulté.

— Vous savez bien, Ruth, que, tant qu’il nous restera un toit pour nous abriter et un morceau de pain à manger, Léonard et vous en aurez votre part.

— Je connais toute votre bonté, mais cela ne se peut pas.

— 11 faut qu’il en soit ainsi pour le moment; nous verrons plus tard ce qui se présentera.

— Chut, dit Ruth, voilà Léonard qui marche dans le parloir, il faut que j’aille le retrouver.' »

Elle se leva ; mais elle chancelait tellement qu’elle fut obligée de se rasseoir.

* Restez ici, je vais m’occuper de lui, » dit M. Benson.

ROTH

Roth resta seule, la tête appuyée sur le dos do sa chaise, et un sentiment *de paix se glissa peu à peu à travers ses larmes: ses pensées s’élevèrent vers Dieu et devinrent des prières.

M. Benson aperçut, pour la première fois, un regard craintif dans les yeux de Léonard ; l’enfant semblait fuir ses yeux. C’était un triste changement que celui qui s’était opéré dans ce petit visage, tout à l’heure encore si plein de joie et d’espérance. La voix de Léonard était étouffée, et il répondait à peine à M. Benson, qui souffrait horriblement de le voir ainsi. Mais il ne fit point allusion à ce qui s’était passé, dit à l’enfant que Ruth avait la migraine, et se mit à faire le thé, tandis que Léonard était étendu dans le grand fauteuil, jetant çà et là de tristes regards. M. Benson s'efforça de le consoler et de le ranimer; de temps en temps l’enfant lui souriait. Après le thé M. Benson lui dit d’aller se coucher : il voulait l’habituer à se soumettre gaiement à la volonté de ceux qui l’élevaient, pour lui apprendre ensuite l’obéissance à la volonté suprême de Dieu. Quand le pauvre garçon fut monté, M. Benson alla chercher Ruth.

« Léonard vient de monter, » dit-il.

Comme il l’avait prévu, elle se leva sans rien dire et alla retrouver son fils. C’était l’un par l’autre que Dieu devait les soutenir et les consoler.

M. Benson rentra dans son cabinet ; il réfléchissait depuis une demi-heure aux événements de la journée, quand miss Foi arriva, chargée des présents de ses hôtes, qui l’avaient ramenée dans leur carriole ; elle était pour lant hors d’haleine quand son frère lui ouvrit la porte.

« Oh ! Thurstan, prenez ce panier, il est si lourd ! Sally, voilà des reines-Claude, nous ferons des confitures demain; faites attention aux œufs de pintade qui sont dans la corbeille. »

M. Benson, sans dire un mot, laissa sa sœur se décharger ’-’esprit de %es préoccupations culinaires; mais en entrant dans

290 RUTH

son cabinet pour lui raconter sa visite, elle recula épou- • vantée.

« Gomme vous avez mauvaise mine, Thurstan ! Est-ce que vous souffrez dans le dos ?

— Non, chère Foil je suis bien, seulement un peu triste ; je ne sais comment cela s’est fait, mais l’histoire de Ruth est découverte.

— Oh ! Thurstan ! »

Et miss Benson devint très-pâle; elle reprit au bout d'un moment :

« M. Bradshaw le sait-il?

— Oui, il m’a envoyé chercher pour me le dire.

— Ruth sait-elle que tout est découvert?

— Oui, et elle l’a dit à Léonard.

— Quelle folie! quelle cruauté ! s’écria miss Benson en pensant à ce qu’avait dû éprouver son enfant chéri.

— Je crois qu’elle a eu raison ; il ne pouvait pas ignorer longtemps qu'il y avait un secret, et il valait mieux qu’il l’apprit de la bouche de sa mère que de celle d’un étranger.

— Comment a-trelle pu le lui dire de sang-froid?

— Je n’en sais rien, et peut-être Ruth elle-même ne pourrait-elle pas nous le dire.

— M. Bradshaw était-il très en colère?

— Oui, et il en avait le droit; j’ai eu grand tort de dire qn mensonge au commencement.

— Non, certes, dit miss Foi ; Ruth a eu le temps d’acquérir de la sagesse et du courage, et maintenant elle supportera sa honte comme elle n’aurait pas pu le faire d’abord; du reste, j’ai menti au moins autant que vous, et je recommencerais demain si le même cas se présentait.

— Peut-être cela ne vous a-t-il pas fait autant de mal qu’à moi : j’ai perdu la droiture de ma conscience. Autrefois je me demandais seulement si telle action était selon la volonté de Dieu, et j’agissais sans me préoccuper des conséquences; maintenant je m’inquiète de l’avenir, je tâtonne là ou je voyais

RUTH

clair jadis. C’est un tel soulagement pour moi que la vérité soit connue, que jai peur de ne pas avoir eu assez de sympathie pour Ruth.

— Pauvre Ruth! au moins notre mensonge l’a sauvée: il n’y a pas de danger qu’elle se conduise mal à présent.

— Dieu est tout-puissant; il pouvait la sauver sans notre péché.

— Vous ne m’avez pas raconté ce qu'a dit M . Bradshaw, reprit miss Benson après un moment de silence.

— Je ne me souviens pas des termes exacts, nous étions trop agités tous les deux; il était très en colère, il m’a dit des choses très-justes sur moi, et bien des duretés sur Ruth. Ses dernières paroles ont été qu’il ne viendrait plus à la chapelle.

— Oh! Thurstan, en est-ce venu là ? est-ce que Ruth le sait?

— Non, pauvre enfant, elle ne sait même pas que je l’ai vu! elle était déjà à moitié folle; elle voulait s’en aller pour ne pas nous entraîner dans son humiliation. Je vous regrettais bien, Foi! J’ai fait de mon mieux, je lui ai parlé presque sévèrement, quand mon cœur saignait pour elle. Je n’osais pas lui montrer de sympathie, j’ai essayé de lui donner du courage; mais que n'étiez-vous là, ma chère Foi?

* — Et moi qui me trouvais si bien chez les Dawson 1 ils sont si bons, et il faisait si beau ! Où est Ruth pour le moment?

— Avec Léonard: j’ai pensé que cela leur serait bon à tous les deux ; mais il doit être endormi à présent.

— Je vais monter, » dit miss Benson.

Elle trouva Ruth qui veillait sur Léonard, dont le sommeil était agité. En apercevant miss Foi, Ruth se jeta dans ses bras sans prononcer un mot. Au bout d’un moment, miss Benson dit: « Il faut vous coucher, Ruth ! »

Après l’avoir aidée à se déshabiller, elle la laissa calméo par ses douces paroles et ses tendres carasses.

RUTH

G’élait avec raison que M. Benson avait cherché à relever le courage abattu de Ruth, car les difficultés de tout genre se multipliaient tous les jours pour chacun d’eux ; chaque soir, M. et miss Benson se disaient que le plus mauvais moment était passé, et chaque matin, la froideur d’un ami ou la réserve d’un autre ranimaient l’indignation de miss Foi. Quant h son frère, son grand chagrin venait de l’éloignement des Bradshaw, et la vue de leur banc vide dans la chapelle lui causait tous les dimanches un sentiment très-pénible. Il souffrait chaque fois qu’il rencontrait M. Bradshaw, qui le saluait d’un air glacial et s’éloignait aussitôt. M. Benson ne se rappelait que sa bonté, son amitié pour lui, la générosité avec laquelle il avait toujours été traité dans la famille, et son cœur saignait à la pensée de cette séparation.

Un jour, il était triste de ne plus savoir ce qui se passait dans cette maison, qu’il connaissait jadis aussi bien que la sienne ; tout à coup il rencontra Jemima au coin d’une rue. Il hésitaità lui adresser la parole; mais elle vint à lui, et lui prit les mains en rougissant de plaisir.

« Oh! monsieur Benson, que je suis heureuse de vous voir! Gomment va la pauvre Ruth? A-t-elle oublié toutes mes mé.chancetés d’autrefois? Maintenant je voudrais lui demander pardon, et je ne puis pas aller la voir.

— Je ne lui ai jamais entendu rien dire de vos méchancetés, ma chère enfant: je suis sûr qu’elle n’y pense pas.

— Oh! c’est impossible. Mais que fai t-eile? j’aurais tant de chosesàvousdemander, mais voussavez....» Elle hésita, de peur de faire de la peine à M. Benson, puis reprit: « Mon père ne veut pas que j’aille chez vous; je suppose que je dois lui obéir?

— Certainement, mon enfant, c’est votre premier devoir. Nous savons que vous ne nous oubliez pas.

— Oh! si je pouvais vous être bonne à quelque chose, sur-

tout à Ruth, je viendrais, devoir ou non. Mais ne craignez rien, tant que je ne pourrai pas vous être utile, je me contenterai de ce que j’apprends par Sally. Monsieur Benson, continuat-elle en rougissant, je crois que vous avez eu bien raison de faire ce que vous avez fait pour Ruth.

— Pas de dire un mensonge, chère Jemima.

— Non, pas cela, je n’y pensais pas; mais j’ai beaucoup réfléchi à l’histoire de Ruth depuis quelque temps; on en a tant parlé devant moi, que je ne pouvais pas faire antrement: cela m'a fait penser à ce que j’étais moi-même. Entourée comme je le suis, il n’y avait pas de danger que je fusse tentée comme Ruth l’a été; mais si vous saviez tout ce que j’ai éprouvé depuis un an, et comme j’ai cédé à toutes les tentations, vous penseriez comme moi que, si j’avais été à la place de Ruth, je serais tombée plus bas qu’elle ; aussi je suis si touchée de ce que vous avez fait pour elle ! Promettez-moidc m’avertir si je puis jamais être utile à Ruth. Ce n’est qu’à cette condition que je vous donne ma parole de ne pas me révolter inutilement contre mon père. Adieu, cher monsieur Benson. *

Puis revenant sur ses pas :

c Léonard sait-il ce qu’il en est? en souffre-t-il beaucoup ? C’est bien dur pour lui !

— Très-dur! » répondit M. Benson, et ils se séparèrent.

A la vérité, Léonard était pour eux tous un grand sujet d’inquiétude. Sa santé semblait ébranlée ; il prononçait en dormant des phrases interrompues, qui prouvaient que dans ses rêves il défendait sa mère contre la cruauté du monde. Puis il gémissait tristement, et murmurait de tristes paroles. Dans le jour, il était silencieux et triste, et redoutait évidemment de sortir, comme s’il craignait d’être montré au doigt.

Son humeur devenait inégale; il était parfois violent avec sa mère, puis s’abandonnait au plus vif repentir. M. Benson, témoin de la douleur de Ruth, croyait qu’une main plus forte que celle d’une mère était nécessaire pour dompter Léonard; mais elle intercéda pour lui.

« Prenez patience, dit-elle, j’ai mérité la colère de mon enfant. Je ne crains rien. Quand il me verra travailler sans cesse à bien faire, il m’aimera, j’en suis sûre. »

Tout en parlant ainsi, ses lèvres tremblaient, et elle pâlissait dans son agitation, M. Benson se tut et la laissa faire. Il suivait avecadmiration la tendresse qui lui faisait deviner tout ce qui se passait dans le cœur de son enfant, et la sagesse qui lui imposait toujours le devoir comme règle de toutes ses actions. Sa vigilance était infatigable et complètement dépourvue d’égoïsme ou d’amour-propre: car souvent Léonard semblait avoir honte de sa mère et s’éloigner d’elle; mais Ruth savait qu’il l’aimait toujours, elle lui pardonnait son silence obstiné, son apparente froideur. M. Benson l’observait sans cesse, et il sentait qu’elle avait pris le droit chemin, et qu’un jour Léonard serait amené à reconnaître cet amour immense de sa mère, qui savait se taire et attendre que son enfant lui rendit son cœur. Peu à peu disparurent les alternatives de froideur et de tendresse passionnée qui caractérisaient la conduite de Léonard envers sa mère ; mais sa santé délicate et sa gravité précoce étaient pour Ruth un sujet d’inquiétude et de prières constantes.

Ruth avait besoin de foi et de patience ; pendant bien des jours elle avait tremblé à l’idée de se montrer dans la rue : l’effort lui semblait trop grand. Mais un soir miss Benson lui demanda de sortir à sa place pour faire une emplette; Ruth se leva et obéit en silence. La douleur muette et résignée avec laquelle elle supportait sa peine était un trait distinctif de cette nature élevée et délicate; son instinct lui disait qu’il ne fallait pas harceler les autres du remords qui ne la quittait pas, et que la repentance la plus sainte c’était de renoncer constamment à soi. Pourtant il y avait des jours où son inaction lui pesait cruellement. Elle désirait ardemment de pouvoir travailler et se rendre utile; tout le monde repoussait ses services. Elle ne pouvait employer qu’à l’éducation de Léonard l’instruction qu’elle avait acquise depuis quelques années.

ROTH

M. Benscra, qui s’était jusque-là occupé de son fils, lui avait volontiers abandonné cette tâche. Elle essayait d’aider miss Foi et Sally dans les soins du ménage; mais il n’y avait pas de quoi occuper trois femmes, surtout depuis qu’on vivait encore plus simplement que par le passé. Ruth se creusait la tête pour inventer quelque moyen de remplir utilement son temps : quelquefois elle parvenait, par l’entremise de Sally, à se procurer un peu d’ouvrage à l’aiguille; mais cela h’arri vait que rarement, et encore le payait-on mal. Ruth l’acceptait pourtant avec reconnaissance ; car le petit budget de M. Benson était bien restreint, et il fallait môme réduire des dépenses qui n’avaient jamais été extravagantes.

Les 1000 francs que Ruth gagnait chez les Bradshaw avaient disparu. M. Benson recevait environ 2000 francs de la paroisse ; mais il y avait là-dessus 500 francs qui venaient de M. Brad shaw, et, le jour où le vieux collecteur vint apporter à M. Ben* son son traitement, le ministre refusa de recevoir la somme que M. Bradshaw avait payée comme de coutume : il ne voulait pas que son ancien apii continuât de contribuer aux frais d’une église qu’il ne croyait plus devoir fréquenter.

M. et miss Benson avaient environ 1000 francs de rente, provenant de quelques actions dans une compagnie d’assurances. Ils avaient donc de quoi vivre, et les petits travaux de Ruth ne leur servaient pas à grand’chose; mais ils étaient précieux à un autre point de Yue, et miss Benson les recevait toujours avec une tranquille simplicité. Peu à peu, M. Benson fournit à Ruth de l’occupation : il lui demandait d’aller voir ses pauvres. La place de Ruth dans ce monde était bien humble, mais au moins elle lui était faite selon U vérité.

Léonard était leur grande préoccupation. Parfois ils se demandaient s’il pourrait survivre à cette grande épreuve, s’il en sortirait avec la vie et l’ardeur de la jeunesse. Mais ils se rappelaient quelle bénédiction il était pour sa mère, et combien l’existence de Ruth serait sombre et vide s’il n’jétait plus.

296 num.

La mère et l’enfant étaient l’.un pour l’autre des ange* envoyés de Dieu.

On avait rarement, chez M. Benson, des nouvelles des Bradshaw. Ils avaient acheté la maison d’Abermouth, et ils y vivaient beaucoup. Ce n’était que par M. Farquharque les Benson entendaient parler d’eux. M. Farquhar faisait rarement des visites, mais il était pourtant venu quélquefois au presbytère. M. Benson l’avait reçu poliment, mais il s’attendait à lui voir exprimer quelque motif particulier de sa visite, attendu que pendant plus d’une heure M. Farquhar avait causé d’un air distrait, comme s’il pensait à autre chose. Le fait est qu’il ne pouvait s’empêcher de songer à la dernière visite qu’il avait faite dans cette maison, le jour où il était venu chercher Léonard pour le faire monter à cheval, et où il attendait avec joie le -moment où Ruth amènerait son fils prêt à partir. Il conservait de Ruth un souvenir très-affectueux, et pourtant il était charmé de n’avoir jamais exprimé son admiration pour elle : il croyait que personne n’avait découvert son amour naissant, et se réjouissait de n’avoir point été mêlé à tout le scandale de cette affaire. Pourtant il avait eu tant de goût pour Ruth, qu’il souffrait des termes méprisants qu’on employait en parlant d’elle. Il se sentit attiré de nouveau vers Jemima en entendant mistriss Bradshaw raconter à quel point son mari avait été irrité de l’appui que Jemima avait voulu prêter à Ruth, et il aurait voulu pouvoir la remercier des excuses et des explications charitables qu’elle donnait timidement à la conduite de Ruth. Jemima avait reçu, de toute cette triste histoire, une leçon d’humilité : elle avait appris à connaître sa faiblesse, et, une fois qu’elle avait compris combien elle avait eu tort de s’abandonner à sa haine contre Ruth, elle s’était promis d’être à l’avenir plus réservée et plus humble. Son orgueil avait tellement diminué, qu’elle désirait s’attacher le cœur de M. Farquhar par le moyen de Ruth. Il ne savait pas qu’elle eûtjamais pensé à lui; mais leur sympathie et leur pitié pour Ruth étaient entre eux un lien ‘tacite. Chez Jemima,

RUTH. .. 297

c’était un instinct ardent et tendre ; chez M. Farquhar, c’était surtout la satisfaction d’avoir évité un esclandre désagréable. Sa prudence naturelle le poussait à ne jamais se marier qu’avec une*femme dont il connaîtrait parfaitement tous les antécédents, et avec la môme prudence il ne voulait pas trop songer à Ruth, de peur d’en venir à l’aimec trop. Cependant il céda volontiers à la prière de Jemima, qui lui demandait d’aller voir M. Benson pour savoir des nouvelles débouté la famille, et en particulier de Ruth. Il était donc assis dans le cabinet de M. Benson, et lui parlait d’un air distrait. En causant de chose et d’autre, il découvrit que le vieux pasteur ne recevait plus de journal.

« Voulez-vous me permettre de vous envoyer le rimes? j’ai toujours fini de le lire avant midi.

— Je vous remercie, mais ne vous donnez pas la^peine de me l’envoyer; Léonard ira le chercher.

— Comment va Léonard? dit M. Farquhar en affectant une indifférance qu’il n’éprouvait pas; je ne l’ai pas rencontré depuis quelque temps.

— Non, répondit tristement M. Benson ; il est délicat, et nous avons beaucoup de peine à lui persuader de sortir. »

M. Farquhar réprima avec peine un soupir ; puis faisant un effort pour changer de sujet :

« Vous verrez dans le journal toute l’affaire de sir Thomas Campbell, un vrai fripon, à ce qu’il parait.

— Qui est sir Thomas Campbell? demanda M. Benson.

— Oh! je croyais que vous aviez entendu parler de lui. M. Donne devait épouser sa fille. Il doit être bien aise maintenant qu’elle l’ait planté là.... C’est Richard Bradshawqui m’a raconté cette aventure, il me tient au courant de tous les commérages et des histoires scandaleuses : autrement je n’en saurais pas grand’ chose. Les affaires de M. Donne ont l’air de l’intéresser tout spécialement.

— M. Donne doit donc épouser miss Campbell?

— Il devait l’épouser; mais elle lui a manqué de parole

RÜTH.

pour faire un riche mariage avec un prince russe, à ce que m’a dit Richard. J'aurais oublié toute cette histoire, si le Times de ce matin ne me l'avait pas remise en mémoire.

— Richard Bradshaw a quitté Londres, n’est*ce pas? demanda M. Benson.

— Oui, il va s’établir ici. J’espère qu’il se conduira bien; son père a fondé sur lui des espérances qu’il est bien difficile qu’un jeune homme puisse réaliser.

— J’espère que Richard ne désappointera pas son père ; ce serait un bien grand chagrin, dit M. Benson.

— Jemima.... miss Bradshaw, reprit M. Farquhar, désire beaucoup avoir de vos nouvelles \ tous. Puis-je lui dire que vous êtes tous bien?

— Merci; nous nous portons Lien, excepté Léonard; il n’est pas fort* mais le temps et l’affection dévouée de sa mère sont de grands remèdes.

— Envoyez-le chercher les journaux. Cela l’obligera à faire un peu d’exercice, et il faut bien qu’il apprenne un jour ou l’autre à regarder le monde en face. »

M. Farquhar serra cordialement la main à M. Benson, et s’éloigna sans faire de nouveau allusion à Léonard.

Léonard alla donc chercher les journaux; il passait par les rues détournées en courant tout le temps, et il revenait en tremblant se jeter dans les bras de Sally. Tous les offorts de M. Farquhar pour l’apprivoiser et l’amuser ne lui faisaient pas oublier la course qui lui restait à faire en s’en allant.

M. Farquhar continua ses visites à M. Benson; mais les nouvelles qu’il rapportait à Jemima étaient toujours les mômes.

« Êtes-vous bien sûr qu’ils disent la vérité? lui demandat-elle un jour. Je voudrais savoir comment Ruth peut suffire à se soutenir, elle et Léonard. Je suis convaincue qu’ils doivent être gênés. Trouvez-vous que Léonard se fortifie?

— Je ne sais pas. Il grandit beaucoup, et, avec cela et le coup qu’il a reçu, il a bien le droit d’être maigre et pâle.

— Oh! que je voudrais les voir! Vous n'avez jamais vu Ruth?

RUTH

— Non, jamais! répondit-il sans la regarder. Je porterai moi-même le journal demain, ajouta-t-il, et je tâcherai de vous rapporter des nouvelles détaillées.

— Oh! merci; je vous donne bien de la peine, mais vous êtes si bon?

— Bon, Jemimal répéta-t-il d’un ton qui la fit rougir. Voulez-vous que je vous dise comment vous pouvez me récompenser? Appelez-moi Walter, dites une fois : « Merci, « Walter. »

Jemima était sur le point de se laisser aller à ces paroles prononcées d’une voix si tendre. Le sentiment de l’amour qu’elle nourrissait en secret depuis si longtemps lui donnait un ardent désir de se faire un peu prier. Elle avait peur de céder trop vite.

€ Non, dit-elle, vous êtes trop vieux; ce ne serait pas respectueux. *

Il se leva d’un air piqué et lui dit adieu d’une voix altérée. L’orgueil la retint un moment; il allait sortir quand elle s’écria :

t Je ne vous ai pas fait de la peine, j’espère, Walter? »

Il se retourna en tressaillant de joie. Elle baissa les yeux et ne les releva qu’une demi-heure après en disant :

« Vous ne me défendrez pas d’aller voir Ruth, n’est-ce pas ? je vous préviens que je vous désobéirais ! »

Il lui serra la main plus tendrement en pensant à l’autorité qu’il aurait bientôt sur elle.

« Dites-moi, reprit-il, si vos bontés pour moi depuis une heure ne viennent pas du désir d’être plus libre après votre mariage que vous ne l’avez été jusqu’à présent. »

Elle garda le silence un moment, se réjouissant intérieurement de ce qu’il pensait qu’elle avait eu besoin de quelque autre motif que son amour pour se décider à être à lui. Elit avait craint un moment de lui avoir avoué trop vite toute l’affection que depuis longtemps elle éprouvait pour lui.

Enfin, elle dit :

RUTH

« Je ne crois pas que vous sachiez combien je vous ai été Adèle depuis que vous m’apportiez des bonbons de Londres, quand j’étais une toute petite Aile.

— Pas plus Adèle que moi, répondit-il en oubliant son amour pour Ruth , et vous m’avez pourtant fait passer par bien des épreuves. *

Jemima soupira. Elle se disait qu’elle n’avait pas mérité un si grand bonheur, et elle songeait avec humilité à toutes les mauvaises pensées qui avaient rempli son âme, dans le temps où Ruth possédait ce cœur qu’elle avait si ardemment désiré en silence.

t Je puis parler à votre père, n’est-ce pas, Jemima? »

Mais la jeune Aile voulait garder son secret quelque temps encore. Elle craignait que son père ne regardât son mariage comme une bonne affaire, parce que M. Farquhar, étant son associé, ne retirerait pas de la maison Bradshaw la dot de Jemima, et elle ne se souciait nullement de recevoir les compliments de Richard sur le bon parti qu’elle avait su attraper. Elle aurait voulu pouvoir dire son bonheur à sa mère, dont la tendresse aurait tout compris bien vite ; mais mistriss Bradshaw disait tout à son mari. Ainsi on résolut de ne rien dire pour le moment. Jemima soupirait après le jour où elle pourrait parler à Ruth ; mais ses parents devaient passer les premiers. Elle At donc à M. Farquhar les recommandations les plus sévères et discuta avec lui plus que jamais, mais avec la certitude qu’ils se comprenaient toujours, lors même qu’ils n’étaient pas du môme avis; car on n’a pas besoin d’ôtre toujours du même avis pour s’aimer parfaitement.

Après la fraude de Ruth, comme il l’appelait, M. Bradshaw déclara qu’il ne pouvait plus se Aer à une gouvernante. Marie et Élisabeth furent mises en pension, et M. Richard Bradshaw vint s’établir à Eccleston , comme associé de son père et de M. Farquhar.

RUTH

La conversation que nous venons de raconter avait eu lieu environ un an après l’éclat de l’histoire de Ruth. Cette année , pleine de mouvement et d’activité pour les Bradshaw, avait été longue et monotone pour la famille de M. Benson. On n’y avait manqué ni de paix ni de tranquillité ; peut-être même tous se sentaient-ils plus à l’aise que pendant les années précédentes, où, sans s’en bien rendre compte, ils souffraient du poids d’un mensonge habituel et de la crainte constante que le mystère ne vint un jour à se découvrir. Mais ce calme où ils vivaient ressemblait à la morne tranquillité d’un jour d’automne , quand le soleil ne parait pas dans les deux et qu’un voile grisâtre parait être étendu entre le ciel et la terre, comme pour reposer les regards fatigués par l’éclat de l’été. Peu d’événements venaient rompre la monotonie de leur existence, et ces événements étaient presque toujours tristes. Tantôt Ruth échouait dans ses efforts pour obtenir un peu d’ouvrage ; tantôt la santé de Léonard leur inspirait de sérieuses inquiétudes; tantôt on s’apercevait qu’après avoir subi d’innombrables raccommodages le tapis du salon refusait absolument de faire un plus long service ; et surtout M. Benson souffrait de voir plusieurs membres de sa congrégation suivre l’exemple de M. Bradshaw et abandonner la chapelle. Leurs places étaient plus que rem- j

plies, il est vrai, par les pauvres qui se pressaient en foule autour de sa chaire; mais c’était un vrai chagrin pour lui que ,

de voir ceux qu’il avait si longtemps cherché à guider dans la voie du salut le quitter sans lui dire même un mot de regret ou d’adieu. M. Benson ne s’étonnait pas de leur abandon ; il sentait qu’il avait perdu le droit de leur servir de guide spirituel; mais il aurait voulu les voir agir plus simplement et plus franchement avec lui. Tout cela ne l’empêchait pas de tra-

Page 1