‹ Ruy BlasChapitre 12 sur 98 · ACTE /, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE /, SCENE III

Je te retrouve, après quatre ans, toujours le même, Joyeux comme un enfant, libre comme un bohème. Toujours ce Zafari, riche en sa pauvreté, Qui n'a rien eu jamais, et n'a rien souhaité. 5 Mais moi, quel changement ! Frère, que te dirai-je ? Orphelin, par pitié nourri dans un collège De science et d'orgueil, de moi, triste faveur ! Au lieu d'un ouvrier on a fait un rêveur. Tu sais, tu m'as connu. Je jetais mes pensées

lo Et mes vœux vers le ciel en strophes insensées. J'opposais cent raisons à ton rire moqueur. J'avais je ne sais quelle ambition au cœur. A quoi bon travailler ? Vers un but invisible Je marchais, je croyais tout réel, tout possible,

15 J'espérais tout du sort ! — Et puis je suis de ceux Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux. Devant quelque palais regorgeant de richesses, A regarder entrer et sortir des duchesses. — Si bien qu'un jour, mourant de faim sur le pavé,

20 J'ai ramassé du pain, frère, où j'en ai trouvé; Dans la fainéantise et dans l'ignominie. Oh ! quand j'avais vingt ans, crédule à mon génie. Je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins. En méditations sur le sort des humains :

2$ J'avais bâti des plans sur tout, — une montagne De projets.— Je plaignais le malheur de l'Espagne. Je croyais, pauvre esprit, qu'au monde je manquais. Amî, le résultat tu le vois :— Un laquais ! Don César.

Oui, je le sais, la taim est une porte basse.

30 Et, par nécessité lorsqu'il faut qu'il y passe. Le plus grand est celui qui se courbe le plus. Mais le sort a toujours son flux et son reflux. Espère.

Ru Y BLAS {secouant la tété)

Le marquis de Finlasest mon maître.

Don César.

35 |e le connais. — Tu vis dans ce palais peut-être ? RuY Blas.

Non, avant ce matin et jusqu'à ce moment.

Je n'en avais jamais passé le seuil.

Don César. Vraiment?

Ton maître cependant pour sa charge y demeure. RuY Blas.

Oui, car la cour le fait demander à toute heure. [ais il a quelque part un logis inconnu,

fOù jamais en plein jour peut-être il n'est venu.

A cent pas du palais. Une maison discrète.

Frère, j'habite là. Par la porte secrète

Dont il a seul la clef, quelquefois, à la nuit, lo Le marquis vient, suivi d'hommes qu'il introduit.

Ces hommes sont masqués et parlent à voix basse.

Ils s'enferment, et nul ne sait ce qui se passe.

Là, de deux noirs muets je suis le compagnon.

Je suis pour eux le maître. Ils ignorent mon nom. Don César.

15 Oui, c'est là qu'il reçoit, comme chef des alcades, Ses espions, c'est là qu'il tend ses embuscades.

C'est un homme profond qui tient tout dans sa main. Hier, il m'a dit :~I1 faut être au palais demain Avant l'aurore. Entrez par la grille dorée. — 20 En arrivant il m'a fait mettre la livrée, Car l'habit odieux sous lequel tu me vois, Je le porte aujourd'hui pour la première fois.

Don César ijul serrant la matn\

Espère !

RUY Blas. Espérer ! Mais tu ne sais rien encore. 25 Vivre sous cet habit qui souille et déshonore. Avoir perdu la joie et l'orgueil, ce n'est rien. Etre esclave, être vil, qu'importe ! — ^Écoute bien. Frère ! je ne sens pas cette livrée infâme, Car j'ai dans ma poitrine une hydre aux dents de 30 flamme

Qui me serre le cœur dans ses replis ardents. Le dehors te fait peur ? si tu voyais dedans ! Don César.

Que veux-tu dire ?

RuY Blas. Invente, imagine, suppose.

35 Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose

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