ACTE /, SCENE III
D'étrange, ^'insensé, d'horrible et d'inouï,
Une fatalité dont on soit ébloui !
Oui, compose un poison affreux, creuse un abîme
Plus sourd que la folie et plus noir que le crime, 5 Tu n'approcheras pas encor de mon secret.
— Tu ne devines pas ? — Hé ! qui devinerait ? —
Zafari ! dans le gouffre où mon destin m'entraîne
Plonge les yeux ! — je suis amoureux de la reine !
Ciel!
RuY Blas. Sous un dais orné du globe impérial, 1 1 II est, dans Aranjuez ou dans l'Escurial,
— Dans ce palais, parfois, — mon frère, il est un homme
Qu'à peine on voit d'en bas, qu'avec terreur on nomme ;
Pour qui, comme pour Dieu, nous sommes égaux tous ; 15 Qu'on regarde en tremblant et qu'on sert à genoux;
Devant qui se couvrir est un honneur insigne ;
Qui peut faire tomber nos deux têtes d'un signe ;
Dont chaque fantaisie est un événement;
Oui vit, seul et et superbe, enfermé gravement 20 Dans une majesté redoutable et profonde ;
Et dont on sent le poids dans la moitié du monde.
Eh bien! — moi, le laquais, — tu m'entends,— eh bien! oui.
Cet homme-là ! le roi ! je suis jaloux de lui ! Don César.
25 Jaloux du roi !
Ru Y Blas. Hé ! oui, jaloux du roi ! sans doute.
Puisque j'aime sa femme !
Don César. Oh ! malheureux ! ^
RuY Blas. Écoute.
30 Je l'attends tous les jours au passage. Je suis
Comme un fou 1 Ho ! sa vie est un tissu d'ennuis,
A cette pauvre femme !— Oui, chaque nuit j'y songe. —
Vivre dans cette cour de haine et de mensonge,
Mariée à ce roi qui passe tout son temps 35 A chasser ! Imbécile ! — un sot ! vieux à trente ans !
Moins qu'un homme ! à régner comme à vivre inhabile.
— Famille qui s'en va. — Le père était débile
Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin.
l6 RUY ÈLAS.
— Oh ! si belle et si jeune, avoir donné sa main A ce roi Charles deux ! Elle ! Quelle misère ! — Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire, Tu sais, en remontant la rue Ortaleza.
5 Comment cette démence en mon cœur s'amassa, Je l'ignore. Mais juge! Elle aime une fleur bleue D'Allemagne. Je fais chaque jour une lieue, Jusqu'à Caramanchel, pour avoir de ces fleurs. J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs.
lo J'en compose un bouquet, je prends les plus jolies. . . — Oh ! mais je te dis là des choses, des folies ! — Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur, Je me glisse et je vais déposer cette fleur Sur son banc favori. Même hier, j'osai mettre
15 Dans le bouquet, — vraiment, plains-moi, frère! — une lettre !
La nuit, pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut Franchir les murs du parc, et je rencontre en haut Ces broussailles de fer qu'on met sur les murailles.
20 Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles. Trouve-t-elle mes fleurs, ma lettre ? je ne sai. Frère, tu le vois bien, je suis un insensé. Don César.
Diable! ton algarade a son danger. Prends garde ! Le comte d'Ofiate, qui l'aime aussi, la garde
25 Et comme un majordome et comme un amoureux. Quelque reître, une nuit, gardien peu langoureux, Pourrait bien, frère, avant que ton bouquet se fane. Te le clouer au cœur d'un coup de pertuisane. — Mais quelle idée ! aimer la reine ! ah çà, pourquoi ?
30 Comment diable as-tu fait?
RUY Blas {avec emportement). Est-ce que je sais, moi ! — Oh ! mon âme au démon ! je la vendrais, pour être Un des jeunes seigneurs que, de cette fenêtre. Je vois en ce moment, comme un vivant affront,
35 Entrer, la plume au feutre et l'orgueil sur le front ! Oui, je me damnerais pour dépouiller ma chaîne, Et pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine Avec un vêtement qui ne soit pas honteux ! Mais, ô rage ! être ainsi, prés d'elle ! devant eux !