ACTE II, SCÈNE I
Dans mes rêves, la nuit, je rencontre en chemin
Cet effrayant démon qui me baise la main ;
Je vois luire son œil d'où rayonne la haine :
Et, comme un noir poison qui va de veine en veine, S Souvent, jusqu'à mon cœur qui semble se glacer,
Je sens en longs frissons courir son froid baiser !
Que dis-tu de cela ? • Casilda. Purs fantômes, madame !
La Reine.
Au fait, j'ai des soucis bien plus réels dans l'âme.
A part,
10 Oh ! ce qui me tourmente, il faut le leur cacher.
A Casilda,
Dis-moi, ces mendiants qui n'osaient approcher...
Casilda {allani à ta fenêtre).
Je sais, madame. Ils sont encor là, dans la place. Tiens, jette-leur ma bourse.
Casilda prend la bourse et va la jeter par la fenêtre,
Casilda. Oh î madame, par grâce,
15 Vous qui faites l'aumône avec tant de bonté.
Montrant à la reine don Guritan^ qui^ debout et silencieux au fond de la chambre^ fixe sur la reine un œil plein d* adoration muette.
Ne jetterez-vous rien au comte d'Ofiate ?
Rien qu'un mot !— Un vieux brave, amoureux sous
l'armure!
D'autant plus tendre au cœur que l'écorce est plus dure ! La Reine.
20 II est bien ennuyeux !
Casilda. J'en conviens. — Parlez-lui !
La Reine (xr tournant vers don Guritan),
Bonjour, comte.
Don Guritan s* approche avec trois révérences^ et vient baiser en soupirant la main de la reine^ qui le laisse faire d^un air indifférent et distrait. Puis il retourne à sa place ^ à côté du siège de la camerera mayor.
Don Guritan i,en se retirant^ bas à Casilda),
La reine est charmante aujourd'hui !
Casilda (je regardant s* éloigner).
Oh ! le pauvre héron ! prés de l'eau qui le tente 25 II se tient. Il attrape, après un jour d'attente,
Un bonjour, un bonsoir, souvent un mot bien sec, Et s'en va tout joyeux, cette pâture au bec.
La Reine Kavec un sourire triste).
Tais-toi !
Casilda.
Pour être heureux, il suffit qu'il vous voie, 5 Voir la reine, pour lui cela veut dire — ^joie !
S* extasiant sur une boite posée sur un guéridon.
Oh ! la divine boîte !
La Reine. Ah ! j'en ai la clef là.
Casilda.
Ce bois de calambour est exquis !
La Reine {lui présentant la clef).
Ouvre-la.
lo Vois, — je l'ai fait emplir de reliques, ma chère ; Puis je vais l'envoyer à Neubourg, à mon père ; Il sera très content !
Elle rêve un instant^ puis s* arrache vivement à sa rêverie,
A part.
Je ne veux pas penser !
Ce que j'ai dans l'esprit, je voudrais le chasser.
A Casilda.
1 5 Va chercher dans ma chambre un livre... — ^Je suis folle ! Pas un livre allemand ! tout en langue espagnole ! Le roi chasse. Toujours absent. Ah ! quel ennui ! En six mois, j'ai passé douze jours près de lui. Casilda.
Épousez donc un roi pour vivre de la sorte !
La reine retombe dans sa rêverie^ puis en sort de nouveau violemment
et comme avec effort.
2o Je veux sortir !
A ce mot^ prononcé impérieusement par la reine^ la duchesse d^ Albuquerque^ qui est jusqu'à ce moment restée immobile sur son siège^ live la tête y puis se dresse debout et fait une Profonde ré^'érence à la reine.
La Duchesse d'Albuquerque (<r«w!?<»i>iJr^»*tf/</«r^).
Il faut, pour que la reine sorte, Que chaque porte soit ouverte, — c'est réglé, — Par un des grands d'Espagne ayant .droit à la clé. Or nul. d'eux ne peut être au palais à cette heure.