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ACTE III, SCENE III

Jamais on ne m*a dit ces choses-là. J'écoute ! Ton âme en me parlant me bouleverse toute. J'ai besoin de tes yeux, j'ai besoin de ta voix. Oh ! c'est moi qui souffrais ! Si tu savais î cent fois, 5 Cent fois, depuis six mois que ton regard m'évite... — Mais non, je ne dois pas dire cela si vite. Je suis bien malheureuse. Oh ! je me tais. J'ai peur !

RUY BLAS {qui Vécoute avec ravissement).

Oh ! madame, achevez ! vous m'emplissez le cœur ! La Reine.

Eh bien ! écoute donc !

Levant ie* yeux au cieL

lo Oui, je vais tout lui dire.

Est-ce un crime ? Tant pis ! Quand le cœur se déchire,

II faut bien laisser voir tout ce qu'on y cachait. —

Tu fuis la reine .^ Eh bien, la reine te cherchait.

Tous les jours je viens là, — là, dans cette retraite, — 15 T'écoutant, recueillant ce que tu dis, muette.

Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout.

Et pris par ta voix qui m'intéresse à tout.

Va, tu me semblés bien le vrai roi, le vrai maître.

C'est moi, depuis six mois, tu t'en doutes peut-être, 20 Qui t'ai fait, par degrés, monter jusqu'au sommet.

Où Dieu t'aurait dû mettre, une femme te met.

Oui, tout ce qui me touche a tes soins. Je t'admire.

Autrefois une fleur, à présent un empire !

D'abord je t'ai vu bon, et puis je te vois grand. 25 Mon Dieu ! c'est à cela qu'une femme se prend !

Mon Dieu ! si je fais mal, pourquoi, dans cette tombe,

M'enfermer, comme on met en cage une colombe.

Sans espoir, sans amour, sans un rayon doré ?

— Un jour que nous aurons le temps, je te dirai 30 Tout ce que j'ai souffert. — Toujours seule, oubliée ! —

Et puis, à chaque instant, je suis humiliée.

Tiens, juge, hier encor... — Ma chambre me déplaît.

— Tu dois savoir cela, toi qui sais tout, il est

•Des chambres où l'on est plus triste que dans d'autres, — 35 J'en ai voulu changer. Vois quels fers sont les nôtres,

On ne l'a pas voulu. Je suis esclave ainsi ! —

Duc, il faut, — dans ce but le ciel t'envoie ici, —

Sauver l'état qui tremble, et retirer du gouffre

Le peuple qui travaille, et ra'aimer, moi qui souffre.

Je te dis tout cela sans suite à ma façon,

Mais tu dois cependant voir que j'ai bien raison.

Ru Y BLAS {tombant à genoux).

5 Madame...

La Reine {gravement).

Don César je vous donne mon âme.

Reine pour tous, pour vous, je ne suis qu'une femme. Par l'amour, par le cœur, duc, je vous appartien. J'ai foi dans votre honneur pour respecter le mien, lo Quand vous m'appellerez, je viendrai. Je suis prête. — O César ! un esprit sublime est dans ta tête. Sois fier, car le génie est ta couronne, à toi !

Elle baise Ruy Bios au front.

Adieu.

Elle toulève la tapisserie et disparaii,

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