‹ Rythme et langage dans la 1ère édition des "Leaves of Grass"Chapitre 16 sur 43 · LA PHRASE · texte numérisé non relu

LA PHRASE

En nous en tenant toujours aux Notes personnelles, il nous faut considérer maintenant non plus le Mot isolé mais en bloc, c’est-à-dire dans l’édifice grammatical,

dans la phrase.

Si déjà le Mot isolé se revêt pour Whitman d’une vie pittoresque, il est probable que la phrase ne sera qu’un agrégat harmonieux de vies individuelles ; si le Mot isolé a déjà pour lui une résonnance physiologique, il ‘est certain que la phrase sera un ébranlement prolongé de son être physique. À vrai dire, ce n’est que pour les besoins de l’analyse que nous avons séparé le Mot de son milieu naturel, la phrase.

Le Mot isolé, en effet, est une abstraction. Sa seule réalité est la phrase où, d’ailleurs, il se: colore différemment selon le rythme et la portée de celle-ci (1). Il est done probable que la facon particulière dont Whitman envisage la phrase nous éclairera d’avance sur la forme de ses poèmes et leur portée.

Après avoir conçu un Traité du Mot, Whitman semble avoir voulu écrire une Rhétorique dont il avait déjà trouvé le titre: parmi ses papiers intimes, en effet, nous avons découvert un Carnet particulièrement intéressant sur le dos duquel se lisent ces mots écrits de la main même du poète:

The Agonistic Arena

Le mot agonistic, Whitman l’emprunte à Aristote qui désigne par là le style (en lutte avec un auditoire », par opposition avec le style graphique, c’est-à-dire le style écrit (2). C’est la dualité acceptée par Whitman lui-même du style oral (speaking style, ainsi qu'il le

(A) « Un mot s’anastomose toujours avec ceux qui l’accémpagnent », dit Bergson, dans Matière et Mémoire, 17: édition, page 124.

(2) Coupure de journal où Whitman a souligné :e mot agonistic. (Ms. Cong. Lib.)

désigne à mainte reprise) et du style écrit (1). Une note manuscrite précise d’ailleurs sa pensée sur ce point: THE AGONISTIC ARENA Yes, the place of the orator and his hearers s truly an agonistie arena. There he wrestles and contends acith them. Te suffers, sweats, undergoes \his great toil and ectasy. Perhaps it is a greater battle than any fought on land or sea.

L’ARENE AGONISTIQUE Oui, le lieu de l’orateur et des auditeurs est vraiment une arène agonistique. Là, il lutte et se bat avec eux. Il souffre, sue, subit sa grande tâche et sa grande extase. Peut-être est-ce là une plus grande bataïlle qu'aucune livrée sur terre ou sur mer.

Sa grande tâche. sa grande extase.. Tout Whitman n'est-il pas dans ces mots? Le sens d’une mission à accomplir lui venait de son hérédité puritaine (2) et de

4) On comprendra admirablement ce que signifie cette différence et les rapports des deux styles entre eux si l’on lit de Paul Claudel ses Réflexions et Propositions sur le vers français et si l’on connaît l'œuvre de cet écrivain qui illustre particulièrement les possibilités poétiques du style oral. Voici une phrase tirée de ce livre qui résume tout le problème: « L'écriture seule, en noyant l’élément sonore sous l’élément intelligible, permet à la prose son existence conventionnelle. Tout langage parlé est fait de vers à l’état brut, comme le prouve la graphie des textes dramatiques modernes où l'alinéa est remplacé par des points de suspension. La prose n’est que l’artifice scriptural du bonhomme tiède à sa table de travail qui n’a plus conscience de sa respiration et du bruit que l’on fait en parlant et qui, dans le sommeil du ver à soie, fait sortir de sa filière un long ruban de stiques coagulés. »

(2) Voir W, W., la naissance du poète.

son contact avec les Quakers dont le chef IHicks avait fréquenté chez Whitman même (1). Ce sens qui le fit d’abord maître d'école, puis journaliste, puis enfin lui dicta ses Hymnes poétiques: |

I will sing the song of companionship… \ I will lift what has too long kept down those smouldering fires… (2)

Ce sens surtout qui, soutenu et alimenté par l’extase telle que lui-même nous l’a décrite, le pousse sur la plate-forme de l’orateur pour se mesurer avec son auditoire. N'’a-t-il pas dit à différentes reprises:

Je lutte avec toi pour te convaincre?

Car c’est bien une arène où Whitman lutte avec les hommes dans l’esprit pour imposer sa pensée, mieux sa vision, et entraîner à sa suite les disciples à limitation de Celui qui, par sa parole et son exemple vivant, lutta contre les gentils pour imposer la Loi nouvelle. Pour Whitman, qui porte à l’état latent sous sa conscience humaine cette image divine, le Christ demeure le symbole même du divin lutteur. Il est vrai qu'il y mêle, à la facon livresque qui lui est propre,

… Allah sur une feuilie, le Crucifix gravé, Avec Odin et Mexitli à la face hideuse, et chaque idole et chaque image (3),

Mais c’est Lui qui, par la parole qu’il nous a laissée (4), pèse avec le poids d’un mythe séculaire sur les tendances imaginatives et par conséquent poétiques de Whitman. N’y a-t-il pas, dans Les phrases citées :

11 lutte, sue, subit sa grande tâche et sa grande extase,

A) Sur Hicks, voir Whitman, Complete Prose Works, p. 457.

(4) Parole, en effet, puisque le Nouveau Testament est la mise par écrit de l'enseignement oral du Christ.

eomme un souvenir de la passion du Christ? Il va de soi qu’une telle autorité était et ne pouvait être pour Whitman, dont l’hérédité chrétienne était forte, que l’image-force par excellence. La Bible, avec ses rythmes d’une très grande simplicité (parce qu'ils sont basés sur le balancement ou l’antithèse) [11 montre à Whitman ee que peut être une vaste Récitation, dès son jeune âge. Maître d’école, en effet, à Long Island, milieu quaker où résonne la mystique parole de Hicks (2), Whitman prend l’habitude très tôt de réciter aux élèves des tranches de Bible auxquelles il ajoute, pour son plaisir personnel, des poèmes de sa composition (3) où se retrouvent à la fois l’inspiration et le rythme du livre saint.

Il est naturel que pour « lutter, se battre » avee son auditoire (d’abord jeunes élèves, puis foule politique de son île natale [4]), il ait usé de leurs propres armes, c’est-à-dire les rythmes oratoires dont leurs oreilles étaient pleines, les arrangements simples des versets bibliques. Il ne pouvait, de prime abord, les affronter avec des rythmes personnels, c’est-à-dire nouveaux, et lorsqu’en 1855 il livrera à ses concitoyens et au monde les Brins d'herbe rythmés selon la loi de sa conscience :

I celebrate myself

(1) Jousse, op. cit.

(2) Le milieu quaker de Long Island était propice à la déclamation.

Elle commençait à l’école, voir W. Whitman, la naissance du poète, p. 81 et suivantes.

Sur les sermons de Hicks, voir Whitman lui-même, Complete Prose Work, p. 457 et suivantes.

(3) Uncollected Poetry and Prose of W. W., Holloway, I, p. 1 et suiv.

(4) Voir sa campagne électorale de 1840, dans W. W, la naissance du

poète, p. 97 et suivantes,

c’est encore les balancements et les antithèses bibliques que les lecteurs-auditeurs pourront y retrouver, s’ils savent faire abstraction d’une fantaisie et d’une imagination dont Whitman les a revêtus.

Ce n’est d’ailleurs seulement pas le Christ qu'il réentendait confusément en lui-même, ce sont aussi tous les orateurs de lui connus, évoqués àsses sens par le hasard des lectures.

Et voici que passent sans ordre, dans ses Notes intimes, les gestes et la voix de Ch. J. Fox: une coupure de presse le lui décrit € ayant un extérieur simple et négligé », et à côté une autre, datée de 1857, disserte sur le génie dramatique des Français dont elle vante « la vie et le réalisme » sans que jamais nos acteurs Où, nos orateurs (remarquons le rapprochement significatif) « n’aient l’air de jouer à proprement parler ».

Une coupure lui parle de Cicéron dont elle note « la faible constitution nerveuse ». Une autre (London Quaterly Review, avril 1858) concerne Lord Brougham dont elle souligne l’énergie et permet à Whitman une opinion personnelle :

T'should say of Lord Brougham’s oratory that it is too full of lawyerlike repetitions — too many adverbs and adjectives — long strings of them. 1 have my doubts whether a lawyer can ever be à first class orator. PT

N ‘raie À ‘4 dre) 4 è R Je dirais de l’éloquence de Lord Brougham qu’elle est trop pleine de répétitions qui sentent l'avocat — A 1, T(à1' 1 Je an Le a trop d’averbes et d’adjectifs —— de longs rubans de

ceux-ci. Je doute qu’un avocat puisse être jamais un orateur de premier ordre.

Un orateur de premier ordre pour Whitman, qui sera-ce donc? Lui-même, évidemment, et surtout lorsqu'il aura trouvé sa forme vérittable (celle de 1855) après tous les tâtonnements du début (1). Or, il est intéressant pour notre thèse de constater cette confusion constante, faite presqu'inconsciemment par Whitman entre la poésie et l’éloquence.

De Périclès, Whitman note (coupure de presse) « la solidité de l’argumentation et la suavité des mots », de Phocion « le style vivant et concis », de Bossuet « Le parfait équilibre physique ».

Comme on voit que Whitman s’intéresse avant tout à ce qui dans les autres lui rappelle ses propres désirs et ses besoins les plus intimes et, en tête, «& l’exquise réalisation de la santé », ce magnétisme émanant d’un corps sain, harmonieux, tel le corps du lutteur qui par sa seule vue en impose déjà à l’adversaire et aux spectateurs.

Et c’est en définitive du Corps (2) que part Whitman pour préparer son action oratoire, car il sait que toute action n’aura son plein épanouissement et son effet total que si elle émane d’un corps parfait. Voilà pourquoi nous considérons comme de première importance la note que nous avons trouvée perdue dans

) Pour ces débuts, voir W. Whitman, la naissance du poête,'

Page 1