Formulation initiale
À consulter les Notes de Whitman, on s'aperçoit vite que le futur poète formule presque toujours sa pensée initiale sous la forme brève et condensée du cliché traditionnel. Quelques exemples :°
America receives with calmness the spirit of the past, formule rythmée suivant la recurrence des cinq accents. I am the poet of slaves and of the masters of slaves, formule encore cinq fois accentuée exprimant, au moyen d’un parallélisme verbal, une antithèse élémentaire. (La grande antithèse de l’Amérique de 1850, planteurs et nègres.)
Quelquefois, au lieu du pentamètre traditionnel,
4) Dont la valeur poétique est ici nulle — mais ce n’est qu’un brouillon,
Whitman retrouve la condensation symbolique de certaines langues :
The highway
The road
It seems to say sternly Do not leave me.
On peut dire qu'ici nous avons eu la formuiation initiale d’un futur poème (1). Or, cette formulation balbutiée se fait bien selon le cliché social du mot-force: the highway (2). Ce mot-force s’anime pour devenir être vivant doué de la parole; il formule à son tour la lecon morale : & It seems to say sternly ».
Whitman veut-il formuler, certain soir, le désordre sentimental où l’a plongé la vue des êtres humains, sources d'amour? Un cri s'échappe de son âme:
O latent oceans, fathomless oceans of love! (3).
Parallélisme traditionnel, et image-cliché, grâce auxquels le mot-force Amour se trouve rejeté à la fin et mis ainsi en valeur.
Ce n’est pas seulement « le rimailleur » (4) qui se sert pour exprimer une idée « rencontrée » du « cliché traditionnel ». C’est le poète qui balbutie ses émotions élémentaires. M. A. Rochette a raison (5): « Plus que la prose, le vers se prête à ces groupements de mots familiers et les membres rythmiques semblent être les casiers tout disposés pour les recevoir ». Ces casiers
(2) « La condensation est un fait très général et universel dans le domaine du langage ». Fr. Paulhan, op. cit., p. 36.
G) J. van Ginneken, op. cit., p. 45.
(4) On trouvera tout le passage, Holl., 2, 93.
(5) L'alexandrin chez Victor Hugo, p. 178.
sont l'héritage des poètes qui se les transmettent, quittes à les remplir de trouvailles personnelles. M. Meillet veut même que « l’épopée homérique soit toute faite de formules... qui se retrouvent textuellement dans un ou plusieurs passages » (1). I est naturel que Whitman, s’essayant à la poésie, commence par « formuler » son émotion ou sa pensée selon le cliché traditionnel: I am the poet of slaves and of the masters of slaves. Ou bien:
A touch now reads me a library of knowledge in an instant.
Formule dans laquelle l’intermittence explosive prend bien ee rythme large des vagues faisant succéder leurs creux à leurs crêtes qui sera si familier à Whitman:
These are the thoughts of all men in all ages and lands,
Cinq sommets séparés par de vastes creux: telle se présente à nous la formulation initiale de la poésie whitmanienne, c’est-à-dire, par conséquent, de la façon traditionnelle et conforme au langage. Nous avons immédiatement fait le compte des vers-formules qui se présentent sous ce rythme dans l’œuvre de 1855 et suivante, et nous avons été frappé de leur grand nombre eu dépit d’une certaine liberté d’allure (qui appartient en propre au poète):
Wonderful cities and free nations we shall fetch as we go, vers qui se trouve à la page 71 de l’édition Holloway, dans laquelle seule page on peut compter quatorze vers-formules qui sont nettement cinq fois accentués ou tendent à ce rythme traditionnel. . g
(1) Origines indo-européennes des mètres grecs, p. 61.
Enfin, il est curieusement significatif que Whitman ait retouché le premier vers de Song of myself (1855) : (€ T'celebrate myself », pour en faire, en 1881, un vers nettement régulier :
I celebrate myself and sing myself. |
Ainsi, tant à l’arrivée qu’au départ, la pensée de Whitman tend à la formulation traditionnelle, épousant
‘une forme commune où le groupe social retrouvera le plaisir de l’oreille et de l’esprit qu’il attend du vers.
Cette tendance à la formule sociale n’est pas spéciale à la poésie. Toute idée artistique qui s’exprime cherche à le faire selon le mode le plus simple de communication (1). Les Grecs nous en fournissent l’exemple le plus curieux. Dans les termes mêmes d’Emmanuel (2): « Puisant à un patrimoine commun dans un esprit de confraternité qui nous étonne, les artistes grecs ont répété indéfiniment les mêmes formules : elles leur sont chères parce que leurs maîtres les leur ont léguées. Et ce n’est pas là ni paresse, ni timidité, mais un sentiment profond de respect dû à la tradition, respect qui n'exclut pas la hardiesse ».
Ce n’est pas seulement respect, mais nécessité de satisfaire une besoin inhérent à l’esprit et un groupe social dont on ne saurait, d’un coup d’aile, fût-il génial, renverser les idoles sacrées.
(4) Même quand il y a chez l'artiste indépendance totale à l'égard des procédés usés, au-delà desquels il cherche la formule près du groupe social: Debussy revient au plain chant.
(D MOD ACL ND 29)
90 RYTHME ET LANGAGE il. — juxtaposition des formules.
Notre seconde conclusion est que les « formules » successives que Whitman note sur ses Carnets ne sont point subordonnées l’une à l’autre par les indications grammaticales en usage chez les prosateurs, mais sont simplement juxtaposées. Dans les passages que Whitman a visiblement utilisés plus tard dans sa
poésie, nous ne relevons comme moyens de liaison
inter-formulaire que (1) :
And — I am the poet of the body And I am Nor — I say the earth is not an echo Nor man an apparition. - But — And I cannot put my toe anywhere to the ground. But it must touch numberless books, For — I am the poet of sin For I do not believe in sin ; That — Clutch fast to me That I infuse you with grit… Or — Do you wish to show me that.
Or have you combined.
C'est-à-dire six petits mots de coordination pour environ deux cents formules successives, se répartissant ainsi: deux fois nor, sept fois but, deux fois for, déux fois that, trois fois or.
Par contre, la conjonction and est employée à satiété:
Afar in the sky was a nest,
And my soul flew thither and squat and looked out And saw the journeywork of suns and systems of suns, And that a leaf of grass is not less than they
And that the pismire is equally perfect.
And the tree-toad.…
And the running blackberry...
And the cord, etc. etc.
() Ordre des Notes, Holloway, 1, 69, etc.
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Whitman, pour indiquer la liaison des formules entre elles, tend à n'avoir que le plus simple des mots, revenant ainsi au langage parlé et, par lui, au langage primitif.
Celui-ci, en effet, n’avait pas les moyens subtils des langues écrites actuelles pour marquer la logique des idées. « Nous voyons, au cours de l’histoire, l’Indo-Européen se créer des outils de relation et le. système de la relation se constituer. Au début, l’intonation a dû jouer un rôle: on indiquait la relation de deux phrases en,les opposant l’une à l’autre par la différence du ton des verbes ou de certaines particules
qui étaient répétées dans chacune d'elles » (1).
C’est exactement ce qui se passe chez Whitman. La répétition de certaines particules au cours des formules successives est un des procédés whitmaniens les plus manifestes, ainsi qu’on le verra lorsque nous étudierons l’œuvre de 1855, œuvre écrite définitivement pour le public, et par conséquent plus intellectuelle.
En attendant, Whitman ne fait que noter ses pensées en formules. Il les parle dans la solitude de son esprit et de son cœur. Il les parle. et la subordination des formules ne s’impose nullement. « Les éléments que la langue écrite s’efforce d’enfermer dans un ensemble
(1) Vendryes, op. cit. page 174. Meillet avait écrit : « Il n’y a trace d'aucune particule indo-européenne servant à coordonner deux phrases. Dans un grand nombre de cas, dans la plupart sans doute, dans tous peut-être, les phrases étaient simplement juxtaposées, comme dans le veni vidi vici de César. >» (Introduction à l’étude comparative des langues indo-européennes, 1908, page 336.)
cohérent apparaissent dans la langue parlée séparés, disjoints, désarticulés. » (1).
Il est évident qu’il y à là une conquête sur la prose
et que les Notes ont été pour Whitman un instrument
de cette conquête,