II. — Continuité des formules
À cause de cette juxtaposition des formules qu'aucun lien grammatical ne relie, le poème n’a pas de frontières. Une formule en appelle une autre selon les modes les plus spontanés de la symétrie ou de l’antithèse, ou de la simple répétition, car l'imagination, que nulle règle à priori ne retient, a une tendance invincible à choisir les plus simpes moyens d’expression. Voilà pourquoi, après la formulation initiale,
A touch, now reads me a library of knowledge... le poète jJuxtapose quatre formules (dont le sens est identique à la formule génératrice), chacune traduisant une sensation différente (2):
Odorat — It smells for me the fragrance of wine...
Goût — It tastes for me ripe strawberries.….
Parler —- Jt talks for me.
Ouïe — It finds an ear wherever it rests…
Etait-il besoin de juxtaposer quatre formules identiques par le sens? Whitman ne se le demande pas:
(1) Vendryes, op. cit. page 172.
(2) « Souvent les Récitatifs s’ordonnent selon l'ordre traditionnel de certains Parallélismes-clichés qu’ils développent: œil, oreille, odorat, goût, ect C'est un procédé dictatique tellement instinctif qu’on le
rencontre universellement: chez le Bouddha, les Rabbis d'Israël, en
Chine, etc. » Jousse, op. cit. p. 219:
ce sont de simples notes et il laisse courir sa plume. D'ailleurs, que signifie cette question: était-il besoin? Qu'un prosateur se pose cette question; Iui ne connaît que l’ivresse des mots, l’appel irraisonné des formules. Un élan semble le porter et l’emporter, passant bien entendu par dessus les frontières artificielles de la métrique. Whitman rappelle cet ouvrier dont parle Péguy, qui (craignant de n’avoir pas dit ce qu’il avait à dire, insiste, et se reprend, et redit, craignant aussi d’épuiser trop tôt la matière de ce qu’il a à dire et d’être privé ensuite du plaisir de parler » (1).
La loi des vagues successives de la poésie est, d’ailleurs, une loi essentielle de l’expression humaine, si l’on en croit Jousse (2) qui la fait remonter à la pratique instinctive des récitants primitifs (prophètes d'Israël, récitants orientaux dont il existe encore des spécimens [3]).
() Idée intéressante: la continuité lyrique serait d’origine populaire quand elle se réalise par la simpie répétition, moyen en effet primitif. Gummere (Democracy and poetry, Boston, 1911) a trouvé une expression heureuse pour caractériser cette répétition fréquente dans la poésie populaire : the incremental repetition. Les chants nègres en seraient une preuve caractéristique. (On the trail of negro folk songs, D. Scarborough, Harvard Univ. Press.) Il arrive que le nègre répète plusieurs fois la même phrase: ‘ à
If TI had a-died when I was young, If I had a-died when I was young, If I had a-died when I was young, I wouldn’t a-had this hard race to run.
@) Op. cit, pp. 9798.
(3) Voir J. Paulhan, Les hain-leny merinas, Paris, Geuthner, 1913.
Péguy retrouve souvent lui-même cette pratique: entre autres, son poème La Nuit (N.R.F., Morceaux choisis, p. 41) illustre ce
phénomène.
d4 RYTHME ET LANGAGE
Cette pratique est instinctive, en effet, parce qu’elle correspond au rythme même de la vie dont les divers organes sont régis par la loi de la « répétition continue ». Paul Claudel le dit de la respiration et de l’expiration (dont le rythme régit tant de ses versets lyriques) :
. cette fonction double et réciproque Par laquelle l'homme absorbe la vie et restitue,
dans l'acte suprême de l’expiration,
Une parole intelligible… ®
[1 y a aussi le cœur dont le rythme continu guide le rythme de la voix et par la voix de l’écriture (1). [l y à enfin tout le corps dont les monvements ne connaissent pas de solution de continuité, dont les ( gestes », même brefs et saccadés, se relient au rythme total par de
(1) Voir sur ce sujet, dans Ier Congrès du Rythme, Genève, 1926, l'article de A. Dénéréaz sur Rythmes humains et Rythmes cosmiques, p. 38 et suivantes.
Voir aussi, dans le même volume, l’article du D' ©. L. Forel, sur Le Rôle du Rythme en Physiologie et Psycho-Pathologie. « Outre le cœur et le poumon, il y à la vie végétative, le métabolisme qui continuent, qui sont assujettis à ce rythme quotidien et qui prennent peut-être part à la formation de notre notion subjective du temps. > (P. 309.)
Marco Trèves, professeur de psychiâtrie à Turin, va plus loin dans cette voie. Voir son article (même volume), sur Le Rythme dans les phénomènes de la vie: « Au point de vue biologique individuel, le rythme se révèle par l'alternance ininterrompue des fonctions du sommeil et de l’état de veille. Dans cette alternance, rentrent tous les rythmes sans distinction qui regardent l'échelle hiérarchique des réflexes, à partir des plus humbles de la vie instinctive jusqu'aux réflexes les plus élevés de la vie rationnelle. »
Landry, discutant cette question (Théorie du rythme et le rythme du français déclamé, p. 56, etc.), écrit: « Il faut reconnaître que 14 tendance des mouvements à l'alternance périodique a des racines profondes dans le métabolisme à la fois matériel et dynamique des cellules vivantes, dont on pourra, si l’on veut, rattacher le rythme au rythme universel de Spencer ou d’Aristote. »
mystérieuses et nécessaires ondulations. Le danseur grec, l’orateur idéal qui comme le danseur a étudié le rythme expressif du corps (ainsi que nous avons vu Whitman le faire) savent la portée sur les sens des auditeurs et des spectateurs du mouvement continu. Lorsque Jaques-Dalcroze a voulu réformer la chorégraphie moderne (si éloignée de l’art grec justement par l’oublhi de cette continuité gestuelle) n’a-t-il pas d’abord institué une Rythmique dont la première leçon est « le mouvement continu »? « C’est ainsi que, frappé de la raideur des mouvements usuels de la gymnastique usuelle, j’imaginai, dès 1905, des mouvements corporels continus analogues à ceux de l’archet sur la corde, ou du son filé dans les instruments à vent » (1).
Or, c’est la même idée qui semble guider Whitman dans son désir de réforme de l’Eloquence américaine :
Surveiller soigneusement la fin ou la retombée des gestes...
Pratiquer continuellement dans ur costume léger des mouvements vigoureux et libres des bras, des mains, des doigts, des épaules, des coudes...
On se souvient aussi du conseil qu’il donne:
Modérer et retenir le geste.
Et aussi:
Qu'il n'y ait point d'irruption hâtive d'un mot. C’est par la continuité du « geste » (2) que Whitman est arrivé à cette continuité lyrique qui fait une des caractéristiques les plus controversées de son œuvre,
{) Le Rythme, Bulletin officiel de l'Institut Jaques-Dalcrore,
juin 1928, page 8. .
. (@) Entendu au sens d'action, de vie corporelle manifestée dans le
Discours.
96 RYTHAME ET LANGAGE
son rythme. Autrement dit, c’est par le Discours que Whitman a atteint la poésie où se fondent la discontinuité et la continuité lyriques.
Nous ne pouvons mieux faire que de citer ici M. E. Landry, dont les recherches sur le rythme phonétique ont abouti à une conclusion identique: « Le rythme du Discours réunit d’une façon particulièrement étroite les caractères de continuité et de la discontinuité comme la marche et le jeu du violon où mieux encore comme celui d’une .cornemuse dont l’outre se vide pendant qu’on ouvre des trous » (1).
() E. Landry, Théorie du rythme et le rythme du français déclamé page 61. 4