LA PHRASE
L'étude du verbe nous amène donc au sein même de la phrase (2).
Essayons de faire abstraction des - conclusions auxquelles nous avons abouti lorsque nous avons analysé les premiers pas et les Notes de Whitman.
(DICAPEWEUS0:
(2) « On peut définir ja phrase, la forme sous laquelle l’image verbale s'exprime et se perçoit au moyen de sons. Comme l’image verbale, la phrase est l'élément fondamental du langage.
» La phrase comporte tous les degrés, depuis les articulations gros$ières par lesquelles l'enfant formule un besoin jusqu’à l’ample période, harmonieusement balancée, dans laquelle s’enferme la pensée d’un Démosthène, d’un Ciceron ou d’un Bossuelt », Vendryes, Le Langage, page 83,
Mettons-nous en face de l’œuvre. Dès les premiers mots :
C'est moi que je célèbre
Et mes titres seront vos titres,
Car chaque atome de mon être aussi bien est du tien.
Je flâne et j'invite mon âme,
Je m’appuie et je flâne à mon aise, obser vant un brin d'herbe d'été.
Ma langue, chaque atome de mon sang, forme de ce sol, de cet air,
Né ici, de parents nés ici de parents identiques, et leurs parents étaient indentiques,
Moi maintenant ayant 37 ans, en parfaite santé je commence.
Dès les premiers mots, nous remarquons que, malgré l’apparence négligée de la phrase, Whitman formule avec une netteté rythmique sa pensée ou l’image qui en tient lieu.
Cette formulation s’entoure à maintes reprises d’à-côtés qui lui sont mal reliés, ce qui évite à la période whitmanienne l’apparence striete de la formule sèche. Dans l’exemple précédent, le groupe «et leurs parents étaient identiques » suffit à créer au sein de la période un foyer de nonchalance.
Plusieurs procédés accompagnent la formulation du poète pour l’adoucir, pour l’entourer d’une « atmosphère », comme à diverses reprises le dit Whitman lui-même. En suivant l’ordre même des versets, voici les principaux:
1 — Inmnterrogation
Have you reckon'd a thousand acres much?
Have you reckon’a the earth much?
Interrogation qui se triple (suivant le mouvement ternaire cher à Whitman) :
Have you practis’d so long to learn to read?
Have you felt so proud to get at the meaning of poems?
Nous avons vu que Whitman, dans le Traité de Rhétorique qu’il projetait, conseillait à l’orateur de s’adresser directement à l’auditeur. Ici, Whitman emprunte ce procédé à l’art oratoire. Il y recourt souvent :
What do you think has become of the young and old men? -. And what do you think has become of the women and children?
Parfois, au lieu de formuler sa pensée immédiatement, dès le début d’une section (1), Whitman la fait précéder d’une question destinée à éveiller l’attention du lecteur-auditeur :
Has any one supposed it lucky to be born?
I hasten to inform him on her it is as lucky to die.
L’interrogation sert à Whitman pour introduire la note dramatique (encore un procédé oratoire):
Would you hear of an old time sea-fight?
Ou bien:
The friendly and flowing savage, who is he?
De toute facon, l’interrogation sous-entend toujours un interlocuteur :
Is it you that thought the Président greater than you? Or the rich better off than you? or the educated wiser
than you? (2). M
Et quelques lignes plus bas:
The light and shade, the curious sense of body and identity, the greed that with perfect complaisance devours all things, What have you reckon’ä them for, camerado?
(1) Nous appellerons Sections les division snumérotées par Whitman lui-même dans les éditions postérieures à 1855. Dans celle de 1355, Whitman sépare par des blancs.
i26 RYTHME ET LANGAGE il. La Parenthèse
Whitman emploiera la parenthèse avec une fréquence sienificative dans ses poèmes postérieurs. Mais, déjà en 1855, les Brins d'herbe offrent de ce procédé d’assez nombreux exemples :
You shall possess the good of the earth and sun (there are millions of suns left).
Plus bas:
I‘am the mate and companion of people all just as immortal and fathomless as myself, (they do not know how immortal, but I know).
Et, dans l’exemple qui suit ces deux, il est plus facile de se rendre compte qu’une parenthèse est pour Whitman un aveu murmuré, comme un aparté, un à-côté personnel de la formule imaginative ou philosophique :
The young fellow drives the express-wagon (I love him, though I do not know him).
The canal bsy trots… The conductor beats time.
The child is baptized.…. The regatta is spread… (how the white sails sparkle).
Parfois il serait difficile d'indiquer la raison d’une parenthèse autrement que par un changement supposé dans la voix qui récite le poème, car (ceci en est une preuve nouvelle) les Brins d’herbe de 1855 étaient destinés à servir de récitation.
Par exemple, pourquoi Whitman emploie-t-il la parenthèse suivante :
1 do not trouble my spirit to vindicate itself or be understood, 1 see that the elementary laws never apologize, (A reckon I behave no prouder than the level I plant my house by, after all.) Ê
Aucune raison apparente ne la justifie: ne fait-elle pas partie logiquement du verset qui juxtapose les
diverses formules: Z do not trouble, I see, I reckon? Le passage suivant offre la même particularité :
The steam-whistle.
The slow march played at the head of the association marching two and two, !
(They go to guard some corpse, the flag-tops are draped with black muslin).
Si nulle raison apparente ne justifie ici, comme en maint autre passage, l’emploi de ce procédé, il faut qu'il y ait une raison se rapportant à l’essence de la poésie whitmanienne qui est d’être « vocale », au même titre que les à la ligne, les points de suspension, les tirets. La parenthèse, dans ces cas, indique une inflexion de la voix ou un geste, ce qui revient au même (1). Par exemple, lisons le verset:
All truths wait in all things.
They neither hasten their own delivery nor resist it, They do not need the obstetric forceps of the surgeon, The insignificant is as big to me as any,
(What is less or more than a touch?)
La voix ou le geste qui souligne ici la parenthèse renvoie le lecteur-auditeur à ce que Whitman a dit plus haut de l’attouchement :
Is this then a touch? quivering me to a new identity.
Cette confidence lyrique a établi entre le poète et le lecteur-auditeur un peu de cette intimité tant désirée par Whitman: n'est-il pas naturel qu’en de certains
(1) Voir « Appendice », nos remarques sur La Fontaine, poète dont la forme assouplie exprime à la fois la voix qui s’infléchit et le geste qui souligne.
endroits, moins personnels, le poète essaie de la renouer? Parfois la confidence est hardie et le ton de la voix s’assourdit :
Or women fit for conception I start bigger and nimbler babes, (This day I am jetting the stuff of far more arrogant republics).
Parfois, à côté de la froide et stricte formulation, la parenthèse permet à la voix et au geste d'intervenir pour révéler l’impatience de l’âme :
All has been gentle with me, I keep no account of lamentation, (What have I to do with lamentation?)
Après l'interrogation qui réalise le & rapport » (1) entre l’auditeur et le poète, la parenthèse accentue es rapport aux moments où Whitman peut craindre que sa description l’ait rompu.
EEE — Exciamation
Il va sans dire qu'aux passages où, au lien de se mettre («en rapport » avec l’auditeur, Whitman laisse son extase poétique s’étaler, oubliant le milieu où il parle (2), l’exclamation aura sa place:
Press close bare bosom'd night!
et tout le passage lyrique:
Smile o voluptuous cool-breath’4 earth!
La formulation whitmanienne s’en trouve échauffée et lancée sur le plan lyrique:
Hurrah for positive science!
Ou bien:
If I worship one thing more than another it shall be the spread of my own body or any part of it,
Translucent mould of me it shall be you!
Shaded ledges and rests it shall be you!
Firm masculine colter it shall be you! etc. etc.
(1) Selon le terme de Whitman lui-même.
(2) Voir plus haut, page 49.
Ou bien cette première antithèse entre la jeunesse et la vieillesse, qui doit devenir si aiguë et si féconde chez Whitman :
O span of youth! ever-pushed elasticity O manhood, balanced, florid and full!
Old age superbly rising! © welcome, ineffable grace of dying days! Mais ce procédé exclamatif n’est pas différent des autres en ce sens que c’est encore à un interlocuteur imaginé qu'il s’adresse; la Nuit lui est une présence aimée : ; Etreins-moi, Ô Nuit au sein nu!
La Terre est son amante :
Souris, Ô voluptueuse Terre à l’haleine odorante!
Souris, car ton amant s'avance!
Et, plus encore que la Terre, la Mer garde en réserve l’amour pour Whitman:
O Mer! Je me donne aussi à toi.
La formulation whitmanienne, toute nette et stricte qu’elle soit, emprunte donc à des procédés oratoires une apparence de vie. Quand nous l’avons étudiée, dans les Notes, nous l’avons trouvée dans sa rigidité originelle. Dans l’œuvre définitive, Whitman, par un
sûr instinct, lui donne cette « atmosphère » que, dans
la Préface de 1855, il attribue à la poésie nouvelle,