‹ Rythme et langage dans la 1ère édition des "Leaves of Grass"Chapitre 37 sur 43 · DÉVELOPPEMENT LYRIQUE · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT LYRIQUE

Nous avons beau faire abstraction de nos recherches et de nos conclusions à propos des Notes, nous sommes frappé devant l’œuvre par le même fait: après la formulation initiale, nous sommes mis en présence d’un développement par juxtaposition, que ce développement s’effectue par bonds de deux, par bonds de trois propositions, ou même par énumérations quantitativement indéterminées. |

Notre seconde conclusion trouve donc ici une nouvelle confirmation avee aussi une ampleur qu’elle ne manifestait pas dans l’étude des Notes.

1/ Il y a plusieurs sortes de juxtapositions dans les Brins d'herbe de 1855. D'abord, la juxtaposition que nous avons eu déjà l'occasion de nommer Litanies, parce que le modèle s’en trouve dans les Psanmes (1), d’où l'Eglise a tiré Les diverses litanies (du Seigneur, des Saints, de la Vierge). Citons un exemple des litanies whitmaniennes :

Earth of the slumbering and liquid trees!

Earth of departed sunset earth of the mountains mysty-topt! Earth of the vitreous pour of the full moon...

Earth of shine and dark, etc. (2).

Lorsque ce genre de juxtaposition se débarrasse des éléments pittoresques ou lyriques de la description,

(1) Par exemple, Psaumes CX, CXI: ou bien COXXXV. (2) 1924, p. 41. Voir encore les litanies de la Mer, p. 42, ou celles du Corps, p. 44.

nous avons les Catalogues de Wlhifman, parfois simples énumérations, parfois incantations monotones:

House-building, measuring, sawing the boards,

Blacksmithing, glass-blowinge, naïil-makine, cooperine, tin-roofing, shingle-dressineg,

Ship-joining, dock-building, etc. etc. (1).

Et ainsi pendant deux pages: interminable défilé des symboles des métiers (la truelle, la hâche, l’étui des instruments chirurgicaux, la presse, la gutta-percha, les pinceaux, les cercueils, ete.) et aussi la vision einématographique des milieux et des décors (l’atelier, l’usine, le pâturage, le verger, la grange, les vitrines des magasins, ete). Déballage où chacun découvrira bien l’objet qu'il désire, dont il a besoin, qui lui plaira. Moyen primitif, dira-t-on, de satisfaire le monde. Sans doute. Du point de vue de l’art pur, les Catalogues whitmaniens ne sont pas défendables, encore qu’ils puissent rouler dans leurs flots troubles de lyrisme quelques perles où se reflète le soleil.

Mais Whitman ne parle, n’écrit point pour une élite. Il s'adresse à tous. Il est l’almanach où le fermier du Canada et le vigneron de Californie doivent trouver un écho à leurs soucis, réponses à leurs demandes, satisfactions à leurs inquiétudes. Il se refuse à la spécialisation moderne qui divise humanité en cellules incommunicables. Il croit en son fluide, myktérieux mais efficace. Il veut qu’en ses vers se retrouvent et se reconnaissent tous les hommes. Ses Catalogues sont vraiment sa Démocratie.

Cette Démocratie habite le plein air, et les Catalogues whitmaniens sont de monotones récitatifs, un peu la prière laïque du peuple qui travaille. Sur la page écrite, ils sont un non-sens. Mais Whitman ne s’est résolu à les écrire que parce qu'il ne pouvait les parler (1).

Litanies ou Catalogues, Whitman, cependant, les emploie le plus souvent comme soutien d’une démonstration philosophique, ou de ce qu’il croit être tel. Par exemple, le passage (2) qui commence à

The pure contralto sings in the organ loft et, après plus de cinquante propositions disant chacune un type humain, Whitman nous confie que De toutes ces choses, il fait la chanson de son moi.

Un autre passage (3), qui tient des Litanies et du Catalogue, comprend quatre-vingt-une -propositions balancées par un seul vers très court:

I tread day and night such roads.

Un peu plus loin, nous trouvons le même procédé, mais réduit à des proportions plus acceptables. Nous traduisons ce passage significatif et parce qu’il montre que, parti de procédés du style oral, Whitman aboutissait parfois à des versets qui tendent à la strophe régulière, c’est-à-dire à la poésie traditionnelle:

Le dédain et le calme des martyrs,

La mère condamnée comme sorcière et brûlée avec du bois sec,

ses enfants regardant le spectacle,

L’esclave pourchassé qui faiblit dans la course et s'appuie sur

la clôture, essoufflé et couvert de sueur,

Les élancements qui piquent ses jambes et son coù comme des

aiguilles,

La chevrotine meurtrière et les balles, Tout cela je le sens et le suis.

A) Voir un exemple de Catalogue récité dans ce qui était véritablement un Discours, dans The Eighteenth Presidency. (2) 1924, pp. 34, 35, 36.

(3) Id, pp. 51, 52, 53, 54. l

2/. La juxtaposition n'’atteint que rarement ces proportions. Whitman se contente le plus souvent de juxtaposer quatre, trois, deux propositions-vers, et parfois même la juxtaposition à lieu dans un vers

unique.

Avec le groupement en quatre, nous avons la strophe presque régulière :

There was never any more inception than there is now

Nor any more youth or age than there is now

And will never be any more perfection than there is now Nor any more heaven or hell than there is now.

Strophe sans rime, mais où chaque vers se termine par les mêmes mots qui forment un groupe rythmique :

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