‹ Rythme et langage dans la 1ère édition des "Leaves of Grass"Chapitre 38 sur 43 · VV · texte numérisé non relu

VV

Le groupement en quatre propositions paraît particulièrement convenir à Whitman:

The big doors of the country barn stand open and ready, The dried grass of the harvest-time loads the slow-drawn wagon, The clear light plays on the brown gray and green intertinged, The armfuls are packed to the sagging now. Strophe suivie d’une autre de quatre vers qui lui est symétrique (1).

Cet arrangement en deux groupements de quatre .vers (2) se retrouve un peu plus bas (3). Ici, nous remarquons que le groupe rythmique qui termine les quatres vers de la première strophe est V VV / —> (4)

(2) Désormais, nous appellerons vers toute formule ou groupement de formules suivis d’un à-la-ligne.

(4) La flèche indique une syllabe hypermétrique, in the an/vil,

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qui revient au dernier vers de la seconde strophe réduit à vvV — /. |

Plus bas encore (1), nous rencontrons deux strophes successives de quatre vers. Iéi le groupement rythmique qui termine le premier vers de la strophe 1 et le dernier vers de la strophe 2 est curieux. On peut le transerire:

SEVRES

c’est-à-dire qu'il rappelle exactement la terminaison des vers d’'Evangeline, œuvre que Whitman connaissait et aimait et qui n’est pas sans avoir exercé une certaine influence sur le rythme des Brins d'herbe, à en croire la fréquence de la terminaison — v v / — — que Longfellow empruntait au pentamètre des Latins (2). Or, Whitman, lui-même, nous dit quel effet le mètre d’'Evangeline produit à l’oreille: & Ainsi se termine le poème comme un psaume solennel dont la profonde ‘musique religieuse persiste dans notre àme et devient partie de nous-même » (3). Nul terme ne pouvait mieux convenir que «€ psaume » à diverses parties des Brins d'herbe mêmes.

Poursuivant la lecture de la première édition, nous. arrivons à UN nouveau quatrain :

This is the press of à bashful hand, this the float and odor

of hair, This the touch of my Lips to yours, this the murmur of yearning,

This the far-off depth and height reflecting my own face, This the thoughtful merge of myself and the outlet again.

Le rythme de cette juxtaposition en quatre mouvements est assuré par un début de vers identique

(2) Qu'Evangeline reproduit.

(G) Daily Eagle, 20 novembre 1847.

rs.

(moyen primitif qui est celui de la chanson populaire, celui de maint passage de la Bible) et la fréquence

of my hips/, murmur of year/ning, au second vers; and the out/let again, dans le quatrième. Le troisième, enfin, se termine par le groupe déjà rencontré — VV / — — (reflecting my own face).

L'étude des autres quatrains contenus dans la première édition des Brins d'herbe nous conduirait à des remarques analogues, toutes tendant à retrouver un rythme très net dans les juxtapositions par quatre de Whitman. Il est très vraisemblable que ce groupement formant le quatrain de la poésie traditionnelle l’ait amené et confirmé dans la netteté et la régularité du rythme. Par le quatrain, Whitman quittait les litanies et le catalogue pour la véritable poésie (1). Mais aussi, il s’éloignait du style oral pour en venir à l'écriture. Il n’y à qu’à lire les deux quatrains venant après ceux déjà étudiés pour se rendre compte que si le poème de Whitman procède toujours par juxtapositions, les frontières resserrées du quatrain imposent au poète un rythme plus net ef moins ample.

A gigantic beauty of a stallion, etc. (1).

Et

Space and Time! etc. (2).

(1) Ce qui veut dire qu’il n'y a pas de poésie dans les Litanies et le Catalogue: elle s’y trouve diluée ou, par moments, le quatrain la ramasse et la contient.

Mais, avee Whitiman, il ne faut jamais perdre de vue que, même dans les passages voulus réguliers, il y a une tendance à s'évader. Si done les quatrains whitmaniens, disséminés dans l’œuvre de 1855, marquent un pas vers la concentration régulière du flux poétique, n’oublions pas que quelquefois (1) il n’y à pas de raison pour qu’au lieu de quatre juxtapositions à-la-ligne il n’y en ait pas cinq. Par exemple, dans le beau passage « du trouble étang qui gît dans la forêt d'automne » (2), pourquoi le troisième vers n’en forme-t-il pas deux?

Toss, sparkles of day and dusk.… toss on the black stems that decay in the muck?

La même observation rend le passage du quatrain au tercet difficile, celui-ci n'étant parfois qu’un quatrain déguisé. Cependant, le plus souvent, le tercet est une rigide concentration en trois temps d’un tableau ou d’une pensée. Il nous suffira de commenter brièvement ceux que l’on rencontre en lisant les Brins d'herbe de 1855. Voici le premier, qui ouvre le livre:

I celebrate myself

And what I asssume you shall assume For every atom of belonging to me as good belongs to you.

Le premier vers formule l’âme du livre; le second, une conséquence; le troisième, l’explication. Le rythme est indiqué par la répétition au second vers du verbe assume, au troisième par le balancement des groupes identiques :

belonging to me, belongs to you.

(4) Reconnaissons que le cas est rare dans l’œuvre de 1855. @) Voir la traduction et l'explication, W. W., la naissance du poète, page 462.

ile

NI

Un'autre exemple vient plus bas:

Have you reckoned a thousand acres much? Have you reckoned the earth much?

Have you practis’ da so long to read?

Have you felt so proud'at the meaning of poems?

Tercet que l’on pourrait croire quatrain, le premuer vers pouvant passer pour double: mais que l’on se répète que, chez Whitman, la répétition synonymique d’une formule ne forme pas nn vers séparé. Les deux formules du début ne sont que les deux vagues d’un vers (1). D'ailleurs, les deux formules ont exactement la même signification : earth, acres dénotent la même réalité.

Un des tercets suivants :

Les bateliers et les pêcheurs de coquillages levés tôt m’appelèrent,

Je mis le fond de mes pantalons dans mes souliers, les suivis et fus heureux;

Vous auriez dû être ce jour-là avec nous autour de la marmite,

rappelle, par la netteté de son groupement, l’élément descriptif, puis l'élément personnel, puis l’élément suggestif, les courts poèmes japonais appelés Haï-K'aï. La même concision et le même pouvoir d’évocation

4) Nous ne saurions trop attirer l'attention du lecteur sur ce fait qui se reproduit souvent dans les Brins d'herbe. C'est ce que Jousse définit (op. cit., p. 97) « le parallélisme, loi profonde et universelle de l'automatisme psychologique, de la pensée humaine abandonnée à sa spontanéité vivante et non déformée par les règles conventionnelles de notre langue écrite ». Cette spontanéité a été reconnue par tous ceux qui. se sont occupés de l’origine de la poésie.

Citons de la Grasserie (Rythmique comparée, p. 14, etc.);

Van Ginneken (Essai de Linguistique psychologique, p. 528);

En chinois, ce parallélisme est très marqué (Revue de Linguistique, 1893, p. 24, de la Grasserie, Essai sur la métrique chinoise) ;

Abram Lipsky (Rythm as a distinguishing characteristic of prose style, pp. 33-34).

(avec, de plus, l’allusion sentimentale et morale) se retrouvent dans le tercet qui commence le poème des « Vingt-huit Nageurs »:

Vingt-huit jeunes hommes se baignent près du rivage, Vingt-huit jeunes hommes tous bons amis; Vingt-huit années de vie féminine, solitaire (À).

Plus loin, deux tercets commencent par un groupe rythmique qui indique qu'ils sont du langage oratoire, le premier :

I know I am solid and sound...

et le second: , I know I am deathless… (2).

À peine quelques lignes plus bas, Whitman emploie ne succession de trois tercets — à l’intérieur même desquels se retrouve la loi du parallélisme antithétique — nour exprimer une théorie qui lui est chère:

I am the poet of the body and I am the poet of the soul,

The pleasures of heaven are with me and the pains of hell are

with me,

The first I graft and increase upon myself, the latter I translate

into a new tongue (3).

Le second exprime l’idée que Whitman est aussi bien «le poète de la femme que de l’homme ». Le troisième conclue :

Je chante le chant d'expansion ou d'orgueil, Nous avons eu bien assez de courbettes, Je montre que grandeur ne signifie que développement.

Le tercet possède toujours chez Whitman un élément de mystère qui vient de sa grande concentration. A cet élément est due la qualité particulièrement poétique de

(1) 1924, p. 32. Voir W. W., la naissance du poëte, p. 429 et suivantes, une traduction et le commentaire de ce poème, un des plus curieux de Whitman.

(3) Id., p. 41,

cette forme whitmanienne qui la rapproche des poèmes extrême-orientaux. Citons cet aveu sorti du cœur intime du poète : :

Homme ou femme, je pourrais dire comme je vous aime mais ne peux pas, Et pourrais dire ce qui est en moi, et ce qui est en vous mais ne peux pas, ; 4 Et pourrais dire cette nostalgie que j'ai, ce pouls de mes nuits et de mes jours. ; Il semble, d’ailleurs, que le tercet soit pour Whitman un geste prophétique:

I teach straying from me, yet who can stray from me?

I follow you whoever you are from the present hour, My words itch your ears till you understand them (1).

Ou mieux encore :

Faïiling to fetch me at first keep encouraged, Missing me one place search another, I Stop somewhere waiting for you (2).

Si Le quatrain a appris à Whitman la régularité graphique et par conséquent rythmique de son inspiration, le tercet, avec ses balancements intérieurs, expose brièvement et prophétiquement le Moi caché du poète: que nous réserve le. distique, c’est-à-dire la juxtaposition de deux formules?

Il arrive que le distique n’est autre qu’un quatrain ramassé en deux formules à l’intérieur desquelles se trouve un balancement symétrique ou antithétique :

Welcome is every organ and attribute of me / and of any man

hearty and clean, Not an inch nor a particle of an inch is vile / and none shall be less

familiar than the rest (3).

CAT ENHANTE; (Id 0D1R26;

Parfois, c’est un tercet, à cause d’un balancement à l’intérieur d’une formule:

With music strong I come, with my cornets and drums,

I play not marches for accepted victors only / I play marches for conquer’d and slain persons (1).

Il est rarement à l’état pur. Cependant, le distique étant le parallélisme élémentaire, il était fatal que, désirant isoler un balancement, synonymique où antithétique, Whitman y fût amené. Veut-il, dès le début, formuler son attitude en face du monde?

I loafe and invite and soul, I lean and loafe at my ease, observing à spear of summer grass (2).

Distique parfait, le second vers reprenant le groupe rythmique 1 loafe grâce à 1 lean et naturellement and loafe, où l’alliteration accentue encore le rythme. Remarquons aussi que le groupe rythmique du premier vers and soul est repris au second par a spear et of sum alliterés eux aussi.

Plus bas (3):

She owns the fine house by the rise of the bank, She hides handsome and richly drest aft the blinds of the window,

où le jeu subtil des voyelles indique le rvthme fermé pour ainsi dire par le groupe rythmique de la fin de chaque formule :

by the rise of the bank !

aft the blinds of the win...

Plus insinuant est le rythme du distique-définition :

I am he that walks with the tender and growing night, I call to the earth and sea half-hela by the night (4).

() Id. p. 38.

(3) Id., p. 41.

) Id D 32,

Le groupe rythmique with the tender and grow est repris au second vers: /o the earth et by the night. Les sons walks, tender, night sont repris au second vers par call, held, night. Une autre formule-distique se trouve plus bas (1):

I am he bringing help for the sick as they pant on their backs, And for strong upright men I bring yet more needed help,

où le même groupe rythmique (v v —) et des rappels de sons et de mots font un parallélisme parfait.

On n’a pas été sans remarquer la qualité particulièrement poétique des distiques cités. Plus que du tercet encore, Whitman se sert du balancement rythmique offert par ce procédé pour s'exprimer paraboliquement, disons mieux symboliquement. Il y a, comme preuve de cette conclusion, un passage significatif, dans les Brins d'herbe, que nous citerons traduit :

Aveugle, aimant, hostile attouchement,

As-tu souffert à ce point de me quitter? $

Départ suivi de près par l’arrivée, paiement perpétuel du prêt perpétuel, ; Riche averse et récompense plus riche ensuite.

Les germes prennent et saccumulent.… se tiennent sur le bord, prolifiques et vitaux, Paysages projetés, virils, grandeur nature et dorés (2).:

Ce passage traduit, en trois balancements rythmiques (accentués par l’alliteration abondante) l’acte d’amour. Il est nettement symbolique. [Il est, quoique l’on pense de l’inspiration, particulièrement réussi. Il est, en tous

(1) Id. p. 49. On trouvera un essai de commentaire de ce passage dans W. W. la naissance du poëête, pp. 446 et suivantes. (2) 1924, p. 63.

cas, très whitmanien de forme comme d'imagination. C’est dans le balancement rythmique que le poëte trouvait la voie à la poésie vraie.

Le balancemeut rythmique lui venait, d’ailleurs, spontanément dès qu’il formulait une pensée ou une émotion par écrit, car il l’entendait d’abord en lui et la voyait dans l’espace: il étair orateur de plein air et la parole, pour lui, était non point une chose morte sur le papier, mais une réalité spatiale.

C’est pourquoi il reste, dans les Brins d'herbe, mainte formule isolée qui nous ramène à l’origine/même de cette poésie (1). Comme, par exemple:

Clear and sweet is my soul. and clear and sweet is all that is not my soul (2).

Ou bien:

I am not the poet of goodness only. I do not decline to be the poet of wickedness also (3).

Formules qui, par leur balancement intérieur, forment en réalité des distiques.

D'ailleurs, y a-t-il, dans l’œuvre whitmanienne de 1855, une formule isolée? Malgré les divers groupements tentés par le poète, et dont quelques-uns sont parfaitement réussis, les Brins d'herbe de 1855 forment un tout compaet, uneACcontinuité indéchirable » et c’est là notre troisième conclusion (4).

() Voir l'étude que ñous avons tentée des Notes persôhnelles de Whitman. Voir surtout la conclusion sur la formulation wWhitmanienne, page 66.

(3) Id. p. 42.

(&) En liaison avec les conclusion se rapportant âti# Notes. Voir page 92,

3/ Faisons l’expérience de la continuité lyrique des Drins d'herbe dès le début.

Le premier tercet déclare: « I celebrate myself »,

C’est moi que je célèbre

Et mes titres seront vos titres

Car il n’est pas atome de mon être qui ne soit atome du vôtre.

Le distique qui suit reprend à la première formule le mot myself du tercet sous la forme soul:

I loafe and invite my soul.

Je flâne et j'invite mon âme.

(Moi » et («mon ame » sont des termes interchangeables comme nous l’avons montré ailleurs (1).

Le quatrain qui suit reprend, dès la première formule, le mot atome qui forme le centre et le sens du premier

tercet :

Ma langue, chaque atome de mon sang, formé de ce sol, de cet

air, etc.

Le quatrain qui vient ensuite paraît sans liaison avec ce qui précède. Regwardons-v de plus près:

Credos et écoles en suspens,

Remis à la petite place qui leur suffit, mais oubliés jamais,

Je les héberge, mauvais ou bons, je leur donne la parole à

l’occasion, Nature sans joug, avec l'énergie originelle.

Il est évident que, après avoir exposé son Moi, puis son âme, Whitman nous donne ici la définition de ces deux termes qui désignent une seule réalité:

Nature sans joug, avec l'énergie originelle se rapporte, en effet, à «Je » de la troisième formule et signifie &« Moi qui suis la nature sans joug... ». Mais il ne suffit pas qu’un mot repris ou rappelé continue le sens d’un groupement à l’autre. Il faut aussi que le

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