A SONG OF THE ROLLING EARTH
Chanson de la terre qui roule, et de mots en accord, Pensiez-vous que c'était là les mots, ces lignes droites, ces courbes,
ces angles, ces points?
Non, ce n’était pas les mots, les mots substantiels sont dans le sol et la mer, Ils sont dans l'air, ils sont en vers...
Les corps humains sont des mots, des myriades de mots, (Dans les meilleurs poèmes réapparaît le corps, celui de l’homme ou de la femme, bien fait, naturel, gai.) Air, sol, eau, feu — voilà les mots, Moi-même je suis un mot.
Aveu précieux: Whitman a plus de sensations que de pensées, le mot restant pour lui à la périphérie, prêt à se reproduire avec son halo particulier-de perceptions secondaires, tandis que, pour les autres poètes, disons pour les intellectuels en général, le mot pénètre l’esprit, y dépose un concept dépouillé, abandonnant tout contact avec l’objet. Pour ceux-ci, le mot n’est plus que « lignes, courbes, points », ce qui rend aisée l’acquisition d’un nombre considérable, infini, de mots, aussi loin que possible de la langue parlée, c’est-à-dire (selon Whitman et les poètes qui croient comme lui au langage oral plus qu’au style écrit) du langage poétique.
Non seulement le mot est, pour Whitman, une réalité articulée, mais encore une provocation: il met en mouvement la faculté imaginative qui est chez lui primordiale et lui fait croire qu’il est poète. Et quand nous disons en mouvement, il faut nous entendre à la
@) Leaves of Grass, Holloway, Doubleday Page, 1924, page 186. Désormais, nous indiquerons ce livre simplement par la date de sa parution, 1924. i
lettre. Le mot a déjà son rythme chez un poète spontané comme Whitman pour qui le mot est une réserve d’énergie et non un élément grammatical (1). Cela est tellement vrai que Whitman compose parfois (peut-être toujours) ses versets sur le rythme extrêmement simpliste (2) d’une succession de mots qui se poussent.
Citons un exemple-type (3) :
O Mater! O Fils!
O brood continental!
O îflowers of the prairie!
O space boundless! © hum of mighty products!
O you teeming Cities! © so invincible, turbulent, proud! © race of the future! O women!
Orfathers!swetc., etc.
Rien ne saurait mieux montrer la « latence » (4) où se trouvaient les mots chez Whitman que l’impulsion qui l’obligeait à écrire, c’est-à-dire à objectiver, à concrétiser sur le papier des termes entendus ou lus. Encore nous est-il difficile de nous imaginer après lui la forme et la sonorité particulières avec lesquelles un terme sortait de son état de latence pour devenir vivant, «geste » dirait Marcel Jousse.
D’après les Notes restées manuscrites, que nous avons pu consulter à la Bibliothèque du Congrès à Washington,
(1) Primitif, peut-on dire.
(2) Sur le rythme-énergie, on consultera avec fruit les remarquables ouvrages de Marcel Jousse (p. 2 et suiv.) et d’'Udine, L’Art et le Geste (page 96, par exemple).
(3) 1924, page 473. C’est un passage rejeté découvert par les héritiers de Whitman dans ses papiers.
(4) Terme que Pierre Janet applique « aux tendances qui existent dans l'individu sous forme de dispositions à de certains actes ». Le mot pour Whitman est bien une tendance,
Whitman avait l'intention d'écrire un livre traitant des Mots, mais comme il n’était pas linguiste, 1l s’est contenté de mettre ces mots dans des Crécitatifs » (1) qui sont parfois des poèmes. Peut-être, d’ailleurs, Whitman n’envisageait-il qu’un simple article auquel il aurait donné le titre de « Gossip », causerie dans le genre de celle qu’il a vraiment écrite sur l’Argot (2). Voiei quelques-unes des notes hâtivement écrites par Whitman sur des morceaux de papier: