CHAPITRE VIF
Désolation du monde américain. Déluge de feu des Hocobis. Tradition des Yuracares. EtTet des catastrophes volcaniques. Tradition d'un changement survenu dans les astres.
Ainsi, de quelque côté que l'on tourne les yeux sur ce vaste continent, au nord, au centre, comme au midi, aux États-Unie, le long des Andes, comme aux Antilles, ainsi que dans la Cordillère du Mexique, les souvenirs de l'homme se reportent par des traditions de toute espèce à cette immense catastrophe, dont ses ancêtres avaient été témoins. C'est partout, plus ou moins, le même récit, celui des eaux franchissant leurs limites et envahissant la terre ferme, dont elles détruisent en quelques jours les villes et les populations ; c'est le continent ébranlé par les mêmes secousses qui agitaient les flots et soulevaient les montagnes. Après des siècles de tranquillité, une puissance inconnue se révélait tout à coup : le calme de la nature n'était qu'une illusion et les nations se sentaient rejetées violemment dans un chaos de forces destructives (1). L'homme ne voyait plus que la mort de toutes parts, la terre se dérobait sous ses pieds : il invoquait le ciel qu'il ne voyait plus; il errait dans l'obscurité sur les débris de sa demeure, envahie par les eaux auxquelles il cherchait à
(1) « Un tremblement de terre se présente à l'homme comme un danger indéfinissable, mais partout menaçant. On peut s'éloigner d'un volcan, on peut éviter un torrent de lave, mais que le terre tremble, où
fuir? Partout on croit marcher sur un foyer de destru clion. • (H umboldt.
Cosmos, essai d'une description physique du monde, trad. de Paye, tom. l,pag. 168.)
échapper, en se réfugiant dans les grottes, au sommet des montagnes. Dejàles pyramides nombreuses qu'il édifia après le cataclysme et où il établit sa demeure, en mémoire des hauts lieux où il avait eu le bonheur de se sauver, et qu'il consacra ensuite par reconnaissance a la divinité (1).
Dorant ces jours de destruction, il ne voyait plus dans les éléments que l'image d'une conjuration funeste, où le feu venait joindre ses fureurs aux convulsions étranges opérées par les eaux ou les tremblements de terre. D'épouvantables bruits, divinisés, depuis, dans le Tepeyolotl (2) au Mexique, dans le Ru Qux huyude l'Amérique centrale (3), autre symbole de Typhon et des feux intérieurs, déj à exprimés par Zipacnà , annonçai eut ses efforts souterrains; il éclatait enfin au milieu des montagnes et des plaines, et le salut du monde américain, ' si bien représenté par le symbole de la sarbacane de Hunabpu, était inauguré par une ruine et une désolation universelles. Les volcans, qui s'entr'ouvraient sur toute la chaîne des Cordillères, vomissaient à la fois du feu, de l'eau et des torrents de lave ou de boue embrasée qui consumaient ce que les eaux de l'inondation avaient respecté. C'est encore là ce que racontent les traditions des tribus brésiliennes. Les Mocobis disaient que la lune est un homme, Cidtago (Lunus), dont les taches sont les entrailles que des chiens célestes s'efforcent de lui arracher, lorsqu'il y a une éclipse. Le
(I) C'est ainsi que la tradition rapportait que la pyramide de Cholula avait été construite par Xelhua, ud des géants antédiluviens, en mémoire de la montagne de Tlaloc où il s'était réfugié avec ses frères, au montent de l'inondation.
(Rios, Cod. Mex. Vatican.)
(!) Tepeyolotl signifie le cœur des montagnes, en langue nahuatl.
— ■ Dioese deste nombre 6 reve- » reccia de como quedo la tierra • despues del diluvio. — Este Te- » peyololl es lo mesmo que el re- » lumno de la voz, cnando retnmba
n en un ville de un cerro à otro. — » Ponenle este nombre a la tierra de n tiguere (tigre, traduction figurée » de Tepeyolotl) par ser el tiguere » el animal mas bravo y aquel red tumbido que dan las voies en los n cerros dizen que quedo del dilu- » vio. s (Cod. Tell. Hem. Mex. fol. 9.
v. et 10. rj
(3) flu Qux hvyu, le cœur des monts , en tangue cakchiquèle et quichée, le même que le Tepeyolotl en mexicain. (Manuscrit cakchiquel, etc.)
soleil s'appelle Gdazoa, c'est-à-dire compagne. Ce dernier étant tombé du ciel, un Mocobi le releva et le mit où il est : il tomba use seconde fois et alors il incendia toutes les forets. Quelques Hocobis se sauvèrent en se cachant sous les eaux dans les rivières, où ils furent transformés en caïmans et en gabinis : seuls, un homme et une femme étant montés sur un arbre pour fuir le danger, la flamme, en passant, leur rôtit le visage et ils forent changés en singes (1).
Suivant les Yuraeare», le monde avait commencé au sein des sombres forets habitées aujourd'hui par eux. Un génie malfaisant, nommé Sararuma, embrasa toute la campagne : aucun arbre, aucun être vivant ne se sauva de cet incendie. Un homme ayant eu la précaution de se creuser une demeure souterraine fort profonde, s'y était retiré avec des provisions, et seul il avait échappé au désastre universel. Pour s'assurer si les flammes avaient toujours la même force, cet homme sortait de temps en temps de son trou une longue baguette. Les deux premières fois il la retira enflammée, mais la troisième elle était froide. Il attendit encore quatre jours avant de sortir lui-même. Se promenant ensuite tristement sur cette terre désolée, sans aliments ni abri, il déplorait son isolement, lorsque Sararuma, tout vêtu de rouge, lui apparut et lui dit : Quoique je sois la cause de tout le mal, j'ai néanmoins compassion de toi. En même temps il lui donna une poignée de graines de plantes les plus nécessaires a la vie humaine, en lui ordonnant de les semer, et dès qu'il eut obéi, un bois magnifique se forma aussitôt. comme par enchantement (2).
D'un côté, l'incendie des champs et des forêts ; de l'autre, les
(1) Guevara. Hisloria del Para- 1 (3) A. d'Orbigny, Voyage dans guay, Rio de la Plate y Tvcuman, l'Amérique mérid. tom . 111, part, i , etc. enlaColec. de la Hisl. Argen- page 107.
lina, Buenos-ÀyreH, 1851, loin. I,
exhalaisons et tes fumées sorties des fournaises entr'ouvertes dans les montagnes, ruinaient les nations que les secousses et les ravages de la nature avaient épargnées jusque-là : l'air s'épaissit de vapeurs aqueuses, de gaz sulfureux qui remplirent toute l'atmosphère. C'est ainsi qu'on explique cette vaste nuit qui régna sur toute la terre américaine et dont parlent unanimement les traditions (1): le soleil n'existait plus, en quelque sorte, pour ce monde ruiné qui n'était éclairé par intervalles que par des embrasements affreux, qui montraient au petit nombre d'hommes échappés de ces calamités toute l'horreur de leur situation. Mais illeur fallait de nouveaux malheurs pour que le soleil pût rendre à la terre ses rayons interceptés par la fumée et les vapeurs infectes qui l'environnaient. Il fallait que l'atmosphère se purifiât, qu'à cet effet les nuages qui touchaient à la terre se résolussent en pluie ; ainsi des torrents d'eau tombèrent du ciel, sillonnant les nouvelles montagnes, depuis leurs sommets jusqu'aux rivages de la mer, et s'entr'ouvrirent un passage à travers les débris et les détritus de toute espèce que les tremblements de terre, les volcans et les incendies avaient accumulés. C'est là peut-être ce qui explique pourquoi, dans les traditions de ' plusieurs contrées, le déluge apparaît comme la dernière des grandes catastrophes dont le monde américain fut affligé à cette
De nos jours, d'ailleurs, on a vu des effets analogues se reproduire au Pérou et dans l'Equateur, où de violentes secousses de
tremblement de terre occasi de température et l'invasi avant l'époque où elle arri
onnèrent de brusques changements on subite de la saison des pluies, ve ordinairement sous les tropiques.
(1) Le Codex Ghimalpopoea en parle d'une manière particulière, et c'est là qu'on trouve la mention d'une nuit de vingt-cinq ans; il eu est parlé également dans le Popol-
Vuh ou Livre Sacré, bien qu'il semble souvent que ce ne soit, dans cet ouvrage, qu'une image d'un temps de ténèbres intellectuelles.
On ne sait, ajout* Humboldt (1), s'il faut attribuer ces phénomènes aux vapeurs qui sortirent des entrailles de la terre et semêlèrent a l'atmosphère, ou aune perturbation que les secousses auraient déterminée dans l'état électrique des courants,
Ce qui ajoute un intérêt considérable a ces traditions cosmogoniques, si diverses et cependant si uniformes au fond, c'est l'analogie qu'elles présentent, je dirais presque, la coïncidence avec quelques-unes des convulsions dont l'Europe et l'Afrique furent témoins durant les siècles anté-historiques de la Grèce. Les traditionsdu déluged'Ogygès font mention d'une nuit qui dura neuf mois (2), et saint Augustin, d'après Vairon, rapporte (3) qu'il y eut en ce temps-là des modifications extraordinaires dans la planète de Vénus, qu'elle changea de couleur, de grandeur, de figure et de cours. Un souvenir analogue se présentait au
* Mexique, dans la solennité qu'on célébrait au mois QueckolU, en commémoration de la chute ou descente des dieux Tzontemocque du ciel aux enfers (4), c'est-à-dire du changement qui s'était opéré, au moment de la grande catastrophe du déluge, dans la
, condition de plusieurs constellations, dont la principale était précisément Tlahuizcalpan-twctli ou l'étoile de Vénus (5).
(1) Cosmos, etc. tom. I, page 1 65.
(ï) Solin. de. situ et mirabîiibus orbis, cap. xvw.
■ii De Civilate Dei, lib. xm, g 8.
(4) Tzontemocque, pluriel de Izontemoe, mot à mot chevelure qui descend ou qui tombe ; c'est If nom donné généralement dans les histoires mexicaines auxdieuxdéchus du ciel au fond de la terre avec.lJïcWawteuctti, le dieu des morts ou du séjour infernal, u QuechoUi. Entra » la llcsla de la bajada del Miquit- » lantecotli y del Tzontemocque y » los demaa, y por esto le pintan m con los aderecosde guerre, porque h la truxo al mundo. — Propiamente « se a de dezir la cayda de los défi montas que dizen que eran es- » trellas y asi ay aora estrellas en
■ el cielo que se dizen del nombre ' que ellos lenian que son estos,
■ que se dizen Yyacatecuytli, Tta-
■ tmizcalpantecoyntli , Ce-Yacatl, Achitumetl, Xacupantal..., Hix-
' cohuatl , Tezcatlipoea , Çontemoclli. Como estos llamavau.se deste nombre antes que cayesen del cielo, y aora se llaman.,.
tzitzimitli , como .quiere dezir
(Cod. Teli. Rem. Mex. fol. 4. v.f ■ (5) « Tlakuizcalpanlecutli o la » estrella Venus (c'est-à-dire le Seiii gneur qui éclaire le haut des mai- « sons}. Este Tlahuizcalpan-tauctli b o estrella Venus es el Quecalco- » vatl. ..Dizen que esaquellaeslrella » que llttmamos Luzero del alva y n asi lo pintan con una ca&a, que