CHAPITRE XII
La création suivant le Livre Sacré des Quiches. Origine des Cosmogonies antiques. Identification de Hurakan, l'Ouragan américain, avec Horus. L'Urœus égyptien et le Quetzalcohuatl au Mexique. Épervier et Vipère, Quetzal et Serpent.
(( Voici le récit comme quoi tout était en suspens, dit le Livre n Sacré; tout était calme et silencieux ; tout était immobile, tout » était paisible, et vide était l'immensité des cieux. — C'est au » milieu des ténèbres de la nuit, lit-on ailleurs, que le monde a )) été formé; car la nature de la vie et de l'humanité sont l'œuvre » de celui qui est le cœur du ciel, dont le nom est Hurakan (1). » Ainsi que dans la plupart des cosmogonies antiques, c'est du sein des ténèbres primitives que sort, suivant la cosmogonie quichée, le principe créateur ; c'est du sein de la nuit qui précède les jours et les nuits, qu'il apparaît sur l'eau comme une lumière mouvante. Mais si l'on entend bien le sens du Popol-Vuh, il y a dans les pages de la création quichée deux idées bien distinctes : il y a la création première, au moment où l'univers sortit du néant, et la seconde qui fait allusion aux divers bouleversements physiques du globe terrestre, après la naissance de l'homme. « Ad- » mirable, dit l'écrivain quiche, admirable est le récit du temps » auquel acheva de se former tout ce qui est au ciel et sur la » terre, la quadrature et la quadrangulation de leurs signes, la )) mesure de leurs angles, leur alignement et l'établissement des
(1) Popol-Vuh, Livre Sacré, etc. page 7.
» parallèles au ciel et sur la terre, aux quatre extrémités, aux » quatre points cardinaux, comme il fut dit par le Créateur et le » Formateur, la Mère, le Père de la vie, de l'existence, celui par » qui tout agit et respire, père et vivificateur de la paix des peu- » pies, de ses vassaux civilisés, Celui dont la sagesse a médité » l'excellence de tout ce qui existe au ciel, sur la terre, dans les » lacs et les mers. »
La Bible n'offre rien de plus sublime, et aucune nation antique, pas môme l'Egypte, avec toute sa sagesse, n'a conservé de la création un souvenir qui réunisse à tant do simplicité et de grandeur, un tableau si frappant de la science cosmogonique. C'est là un reÛet des connaissances que possédait l'antiquité américaine, aux temps où l'Egypte édifiait ses plus beaux monuments. Mais quand nous arrivons aux images du monde, sortant du cbaosdes catastrophes diluviennes, les idées américaines se rapprochent de celles du continent opposé. Le créateur n'est plus le même. C'est maintenant le serpent orné de plumes qui agit ; il apparaît sur les eaux, comme une lumière mouvante. Le monde ne sort pas de la nuit ; non, il est créé dans les ténèbres, dans la nuit ; le texte est clair, chi gekumal, chi agabal. C'est le commencement de tous les systèmes idolàtriques, bâtis sur les idées cosmogoniques relatives à la terre, sortant du cataclysme, sur les terreurs des hommes échappés au naufrage et oubliant, dans leur effroi, les lumières de la religion primitive, source de cette civilisation prodigieuse, vers laquelle le christianisme les fait tendre de nouveau.
En effet, dit le texte quiche, « la nature et la vie de l'humanité » se sont opérées dans les ténèbres, dans la nuit, par celui qui » est au centre du ciel, dont le nom est Hurakan, » c'est-à-dire l'ouragan, la tempête, qui a renouvelé le monde par les eaux du déluge et par le vent, en éteignant les feux des volcans qui venaient de le bouleverser. Dès ce moment, toutes les forces de la nature vont être divinisées : avec Hurakan apparaissent les trois
signes qui sont ses manifestations : « L'éclair, est-il dit, est le )) premier signe de Hurakan, le second est le sillonnement de » l'éclair ; le troisième est la foudre qui frappe, et ces trois sont » du cœur du ciel. » Ce sont eux qui vont créer le monde, de concert avec Gucumatz, le serpent orné de plumes. « Que )) cette eau se retire, disent-ils, et cesse d'embarrasser, afin que » la terre ici existe ; qu'elle se raffermisse et présente sa surface, » qu'elle s'ensemence et que le jour luise... — Ainsi fut la créa- » tion de la terre lorsqu'elle fut formée par ceux qui sont le » centre du ciel (l'ouragan) et le cœur de la terre (le feu des vol- » cans. Typhon); car ainsi se nomment ceux qui les premiers la » fécondèrent, le ciel et la terre, encore inertes, étant suspendus » au milieu de l'eau (1). »
Ne trouve-t-on pas là tout l'ensemble des théogonies et des cosmogonies orphiques de l'Asie Mineure et des traditions que reproduit Hésiode? C'est le vieil hiéroglyphe de l'œuf du monde, traité par Lobeck, qui a réuni les fragments de ces cosmogonies dans les Orphka, « S'engendrant de soi-même, mais au sein des ténèbres primitives, le dieu créateur sort de soi-même dans l'œuf du monde. Il féconde la déesse Nuit, la Nuit qui précède la naissance des jours et des nuits. Le sein de la déesse prend la figure de l'œuf. C'est de cet œuf qu'il sort comme l'amour ailé, comme le dieu fort [Tepeu Gucumatz^ le dominateur, serpent orné de plumes), comme le principe ailé du temps, ou comme le dieu qui ouvre la série des cycles ou des évolutions qui composent et achèvent le système des mondes. Cette œuvre s'accomplit quand le dieu, sorti de l'œuf, le partage en deux moitiés, l'une qui comprend les cieux, l'autre qui comprend la terre et l'abîme. Le troisième monde se compose de la mer atmosphérique qui constitue le lien intermédiaire entre les deux mondes. Le génie des trois mondes est le dragon aux trois têtes, ou aux trois corps.
{\)lbid. pages 11, 12 et 13.
C'est riiiéroglyphc d'un triple feu, d'un feu créateur, conservateur et destructeur, par lequel s'achève le mouvement des temps, dans un cercle éternel de créations et de destructions (1). »
Ainsi qu'on Asie, remarquons-le bien, nous trouvons chez les Égyptiens un fond d'idées cosmogoniques en tout semblables à celles du Liure Sacré. « Créés par Horus, dit Brugsch (2;, ils for- )) maient, d'après leur opinion, la première des quatre races du » monde connu. «Qui était Horus? Appelé ailleurs le Soleil et Amon-Ra, le seigneur des cieux , ainsi que le Hurakan des Quiches, Horus était la tempête, exactement comme dans le Popol- Vuh. « "Eat 0£ "iîpoç Y) TravTa ccoî^ouoa xat Tpî'cpouaa, xoù Trepis^^ovroç, wpa, y.rj.\ xpôccrt; àipo;, dit Plutarque (3) ; autrement, « est autem Orus TEMPESTAS, ac temperies aeris ambientis, omnia servans ac alens. » C'est-à-dire qu'IIorus est l'ouragan, huracan ou wogan, dans les dialectes des Antilles, mots oii l'on trouve, comme dans le nom d'Hortts ou Onis, non-seulement la même idée et la même signification, mais aussi le même son, une racine absolument identique. Allons plus loin. Nous découvrons un autre symbole de la même divinité <=> wn dans l'Uraeus, ce reptile singulier qui orne, comme chacun le sait, la coiffure des dieux égyptiens et des pharaons, qui a la faculté de s'enfler la portion supérieure du corps, lorsqu'il s'irrite (4). Or, dans ce nom d'^raeus, ne voit-on pas que la première syllabe est encore la racine du mot, hurakan^ urogan? Ainsi que le serpent qui représente l'ouragan en Amérique, en Egypte, c'est l'aspic oùpaîoç, I'odro antique des dieux de Memphis EppO, O'ïpO; c'est le Quctzalcohuatl, emblème également de la puissance royale au Mexique, ainsi qu'en Egypte, le Quclzal-cohuatl qui se dresse en fureur.
(1) Agiaophamus , vol. I, cap. v, pages 4G5-593, et Eckstein, Sur les sources de la Cosmogonie de SanchoniaUion, page 1 1.
(2) Histoire d'Egijple, part. I, page 3.
(3)Z>e hide et Osiride, page 444, 3G5.
(4) Cliampollion , Grammaire cgypiirnnr ou principes généraux de l'Ecriture sacrée égyptienne, Paris, 1836. Ch. II, n. 62, page 39.
tel qu'on le voit dans un si grand nombre de monuments, serpent orné de plumes, ainsi que VUraeus, décoré également d'un diadème de plumes ^ dans les monuments égyptiens ; c'est le
même symbole, dont Salvolini trouvait la valeur phonétique K, sans pouvoir se l'expliquer (1), et qui se montre parfaitement d'accord avec tous les noms de VUraeus américain, Quetzal-cohuatl (Ketzal-cohuatl) en mexicain, Gukumatz en quiche, et Knkulcan, dans la langue maya (2).
Continuons. UÉpervier^ selon tous les égyptologues, est le symbole spécial d'Horus, il est Horus lui-même. Champollion donne, en effet, l'image de cet oiseau pour la légende du nom d'Horus (3) et Salvolini ajoute (4) que « les monuments et les anciens auteurs attestent que l'image d'un Épervier servait habituellement à représenter dans les textes le nom du dieu Horus. » Encore une fois, n'est-ce pas là la lecture du nom de Quetzal-cohuatl, Quetzal, l'oiseau royal au Mexique et dans l'Amérique centrale, cohuatl, le serpent, aussi bien que Kukul-can et Gukumatz^ ou bien encore l'Ara ou grand perroquet représentant le soleil au Yucatan, dont le symbole apparaît dans les monuments yucatèques presque partout où, dans les monuments égyptiens, se montre V Épervier ?
(1) Salvolini, Analyse raisonnée, pag. 68, 69.
(2) Quetzal-cohuatl, l'oiseau quetzal et le serpent, ou le serpent aux plumes de quetzal ; gucumalz ou guk-cumalz, serpent aux plumes
(de quetzal) kukul-can , la même chose, entzendal cuchul-chan.
(3) Grammaire égptienne, p. 110 et 118.
(4) Analyse raisonnée, page 196.