Sent., loc. cit
Ces trois notions se trouvent distinguées avec grand soin en une foule de passages de l'Aquinate. C'est là, en effet, une région frontière. Raison participée, dans Y estimative; raison manifestée, dans la cogitative, et raison à l'œuvre dans la science ou l'art, ce sont choses qu'on ne peut confondre qu'au prix d'erreurs graves.
L 'estimative et le genre d'expérience qui en ressort a fait croire que les animaux raisonnent ; qu'il n'y a entre eux et nous qu'une différence de degré : d'où, suivant la pente de chacun, l'attribution de l'immatérialité et de l'immortalité à la bête, ou, ce qui de beaucoup est pire, la négation de l'immatérialité et de l'immortalité de l'homme. Mais il y a maldonne. L'expérience de l'animal est une combinaison des instincts généraux de son espèce (instincts qui lui sont donnés ainsi que soi) avec ses sensations actuelles ou acquises. Nulle conception d'ensembles, de groupes de cas, ni a plus forte raison d'universel. C'est ce que révèle assez sa façon de vivre. Chez l'homme doué de raison, sans même que l'universel entre en cause, il y a expérience dans un sens plus élevé, qui est le sens précis de ce terme. « Celte expérience consiste dans le rapprochement conscient (collatio) des cas singuliers de môme espèce qui sont acquis à la mémoire », rapprochement d'où sort une règle empirique d'action, comme notre vie en comporte en si grand nombre.
La cogitative diffère donc de la raison proprement dite en ce qu'elle se tient dans le particulier et ne conclut que du fréquent, non de Y universel et du nécessaire. Elle diffère de Y estimative en ce qu'elle conclut vraiment (componit et dividit), au lieu que celle-ci ne fait que juger passivement, en vertu de combinaisons entre l'instinct donné avec l'être et l'influence des images actuelles ou acquises1.
On peut noter que ce voisinage de raison, qui enrichit le
1. I» pars, q. LXXVIII, arl. 4; in I Met., lcct. i; in II, Post Analyt., lect. xx.
13i SAINT TIIOMAS d'aQUIN.
travail de Y estimative naturelle et en fait une réelle expérience, ne doit pas être envisagé uniquement à l'égard de l'individu; il prend aussi une forme sociale. Par l'hérédité d'une part; de l'autre par l'éducation et l'influence, dont l'instrument premier est le langage, l'intelligence provoque le jugement sensible et lui fait produire infiniment plus que ne peut l'instinct livré à lui-même. L'enfant, dont l'intelligence est encore endormie, s'éveille ainsi à l'expérience. La raison des siècles lui fournit de quoi vivre raisonnablement sans raison. Plus tard, ayant au service de sa sensibilité une raison personnelle, il n'en continuera pas moins à profiter de celle des autres1.
B. c. — La Mémoire sensitive.
La quatrième faculté énumérée est la mémoire sensitive. Elle est le trésor des appréciations sensibles, comme l'imagination est le trésor des images. « On en peut donner ce signe que le principe du souvenir, chez l'animal, se montre rattaché à ces intentions. C'est à propos du convenable, du nuisible, etc., que sa mémoire s'éveille. D'ailleurs, ce caractère de chose passée [ratio praeteriti) que concerne directement la mémoire, n'est-il pas aussi une de ces intentions qui dépassent le sens2? »
Le souvenir est fonction du temps. On ne se souvient pas du présent comme présent; on se souvient qu'une chose a été présente à l'âme, qui actuellement ne l'est plus, et le souvenir a pour rôle de l'y faire réapparaître. Il appartient donc de se souvenir à qui éprouve le sentiment du temps, et par ce qui lui donne le sentiment du temps3. Or, le temps est senti par le même pouvoir de l'âme qui sent le mouvement et la grandeur; car ces trois choses se suivent, et cette puissance est le sens, en ce qui concerne le présent;