‹ S. Thomas d'AquinChapitre 110 sur 256 · Q. X, De Verit., art. 8, med · texte numérisé non relu

Q. X, De Verit., art. 8, med

l'intelligence. 143

Puisque la connaissance est un fieri, il faut que la puissance à laquelle s'applique ce fieri enveloppe une privation correspondante. On ne devient pas ce que Ton est. Or, l'intellect a pour objet toutes les natures corporelles, et, dans chacune, l'universel, l'abstrait, l'être en ses déterminations multiformes; l'être, dis-je, identique au vrai. 11 ne peut donc contenir en soi, en tant que puissance, aucune nature empruntée au monde corporel. S'il en contenait, il serait à l'égard de son objet comme la pupille colorée à l'égard des couleurs, comme la main chaude à l'égard d'un objet d'une chaleur égale. Il n'y a pas d'inconvénient à ce que le sens ait une nature déterminée, pourvu que ce ne soit pas dans sa ligne propre, par rapport à ce qu'il doit devenir dans cette ligne. L'œil peut être solide, pourvu qu'il ne soit pas coloré; l'oreille peut être colorée, pourvu qu'elle ne soit pas vibrante. La main peut être chaude, pourvu qu'elle ne le soit pas au même degré que le corps dont elle doit éprouver la chaleur. Mais dans la mesure où il s'introduit dans le sens des déterminations identiques à celles de l'objet, le sens n'atteint plus celui-ci.

Or, cette constatation suffit. Comme la main, pour connaître un degré de chaleur, doit en avoir un autre; comme la pupille, pour connaître les couleurs qu'elle connaît, a besoin de n'avoir aucune d'elles, ainsi notre être intellectuel, qui a pour objet toute nature corporelle, doit se trouver étranger, comme tel, à toute nature corporelle. Il faut qu'il soit comme l'Intellect séparé d'Anaxagore : Immixtus, ut imperet.

Dans la pensée d'Anaxagore, qui songeait au principe moteur, cela signifiait que le moteur premier ne devait pas être inclus dans le déterminisme, et, par suite, ne devait pas être déterminé à la façon des choses corporelles. Dans ce dernier cas, en effet, l'action de l'agent premier, déterminée par sa nature, ne saurait être universelle. On le place donc hors du genre où se rangent ses effets. Il sera séparé, hors le monde matériel (àvzyv.r, à^iv-Tj eîvcn).

Dans Tordre de la connaissance, il en est de même. Car si l'intellect a une nature du genre de celles qu'il doit connaître; sïl est déterminé, au lieu d'être puissance pure, à l'égard de ce qu'il doit devenir, il ne pourra plus le devenir; il ne pourra donc plus connaître. A moins qu'on ne dise comme Platon que les déterminations intellectuelles sont innées. Mais, dans ce cas, l'immatérialité de l'âme serait plus absolue encore. Tout le monde comprend Va fortiori. En tout cas, dans la supposition la moins favorable, qui est d'ailleurs la vraie, la conclusion s'impose. S'il y avait de la géométrie dans l'intelligence, elle ne connaîtrait que la géométrie, ou, ce qui revient au même, elle connaîtrait tout sous forme géométrique. Pareillement, si le corps entre dans la composition de l'intelligence, comme ce ne peut pas être le corps en général, mais tel corps doué d'une nature particulière, il est fatal qu'on voie échapper à l'intelligence et l'idée générale de corps, et l'idée de tel corps, fût-ce celui qui l'affecte ; car celui-ci étant subi par elle, elle ne le domine ni ne le distingue.

Et qu'on ne dise pas : L'intellect n'est pas corps; mais il est quelque chose du corps, à savoir son acte, ainsi qu'on l'a dit du sens. Déjà l'on a pu voir que l'inconvénient serait le même1. Si l'intellect a un organe corporel, son pouvoir en est nécessairement affecté; il ne peut s'exercer que par les qualités corporelles, dans leur dépendance. Comment s'élèverait-il au-dessus de soi pour juger de la qualité comme telle, du corps en sa nature générique ou particulière? La « forme a priori » infligée au* pouvoir par l'organe, sera exclusive de toute connaissance d'ordre universel2.

Il faut comprendre néanmoins que la conclusion obtenue ainsi, relativement à l'essence de l'âme connaissante, est purement négative. L'intellect est en dehors et au-dessus de la matière, c'est tout ce que l'on peut dire.

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