B. LA SURVIE DE L'AME
Reste l'angoissant problème d'avenir qui se pose alors pour l'homme. Si l'âme demeure, le corps détruit, nous sommes donc divisés. Ou bien alors, il iaudrait revenir à Platon, et dire que l'homme, c'est l'âme intellectuelle seule, au lieu de concevoir celle-ci comme une émergence, dans un être partiellement livré au flux de la matière. A cette difficulté, la foi chrétienne répond par la doctrine de la résurrection de la chair ; mais la philosophie n'a pas cette ressource. Elle constate que l'homme meurt; elle ne peut dire qu'il revivra ; elle doit se contenter d'affirmer que tout, en lui, ne meurt pas, en ajoutant que l'âme étant
1. Locis ult. cit. Pour le développement de cet argument, cf. notre ouvrage : Les Sources de la croyance en Dieu, c. ix, Paris, Perrin.
en nous le principal, et le principal ayant coutume d'être totalisé par le langage, on peut dire de ce chef : Nous sommes immortels *. Ce ne sera pas revenir à Platon, qui parlait en rigueur, et ne concevait l'union d'un esprit à une matière que sous forme accidentelle.
Mais une difficulté plus grave est celle-ci. Que l'âme garde son être après le corps, à quoi cela pourra-t-il servir, si elle perd ses fonctions? Or, nulle fonction ne parait possible hors du corps, ou, pour mieux dire, hors d'un état excellent du corps. La maladie atteint l'intelligence, et peut aller jusqu'à suspendre entièrement son acte, en détruisant les conditions organiques dont dépendent les sens, l'imagination, la mémoire, l'expérience, toutes choses dont on a fait le support de l'intelligence.
La réponse est embarrassée. Elle doit l'être, et les adversaires médiévaux de saint Thomas avaient ici beau jeu à lui reprocher sonaristotélisme. Si l'individu pensant n'est pensant en acte que sous la condition des images intérieures; si les images supposent l'organisme, et l'organisme le milieu cosmique, comment, l'organisme dissous, et l'âme ne communiquant plus avec le milieu par cet intermédiaire, y aura-t-il possibilité pour elle d'opérer, fût-ce pour prendre conscience d'elle-même? Le sommeil sans rêve, sera-ce donc la réalité de la mort? Mais alors, comment supposer, dans le plan de la nature, cette survie inconsciente et inerte? N'être ni pour soi ni pour autrui, est-ce encore être?
De là à supposer que, même en cette vie, l'intellect séparé de la matière n'est pas entièrement personnel; que c'est une influence commune, par suite, pour chacun de nous, une influence provisoire ; que son rôle va plus loin, dans l'espace et le temps, que ces miettes d'humanité et que ces éphémères que nous sommes, il n'y avait qu'un pas. Averroès le franchit, prétendant s'appuyer d'Aristote. Qui sait?... Par ailleurs, les commentaires de saint Thomas sur