Cf. supra, I. IV, ch. i, A, b
2. II C. Gentes, c. lxxxi : 1» pars, q. LXXXIX, art. 1, cum arg.; q. Disp. de Anima, art. 15 et 17.
composé, et se faisant donc voir existante uniquement de l'existence du composé, il n'y aurait pas de motif pour lui supposer un fieri propre à elle : le fieri du composé, résultant d'une transmutation matérielle, lui servirait de raison suffisante. Mais l'acte intellectuel dépasse la matière, et l'on a dû en conclure que l'être du sujet doué d'une telle fonction est, pour autant, indépendant de la matière. Une pure transmutation matérielle ne peut donc l'expliquer, et comme il n'y a que cela dans la génération, celleci n'étant que la transmutation d'une matière qui passe de la puissance à l'acte, il faut dire que l'àme est non engendrée, comme on la dit indestructible. Par ailleurs, elle n'a pas toujours été, attendu que son être naturel est dans le corps, et que le corps commence !. Il reste qu'il y ait là un commencement absolu, c'est-à-dire quelque chose qui est après n'avoir été absolument pas, ni en soi ni dans des causes propres. Et comme l'idée de commencement, ainsi d'ailleurs que l'idée d'un être imparfait et limité, tel qu'est l'âme, répugne à l'absolu au sens d'indépendant et de noncausé, il est nécessaire d'invoquer, à titre de cause propre de l'âme, le seul véritable Absolu, source suprême toujours, mais ici source immédiate de l'être. C'est ce qu'on exprime anthropomorphiquement en disant que l'âme, créée de Dieu, est infusée par lui dans le corps. C'est ce qu'Aristote exprimait en image, quand il disait que l'âme vient du dehors et comme par la porte (6upa6ev).
Comment, en conséquence, doit-on se représenter le processus de la génération humaine, c'est ce qui ressort des considérations suivantes. On sait que ce qui travaille dans le semen, ce n'est pas une âme, mais une vertu normative résultant de dispositions matérielles, celles-ci jouant par rapport au générateur le rôle d'instrument. Ainsi déjà se trouvent écartées deux opinions fausses : celle qui voudrait que ce fût l'âme nouvelle, qui, dès le
1. îl C. Gentes, c. lxxxiii ; III De Pot., art. 9 ; I» pars, ct. XC, art. 2 ; Quotll., IX, q. V, art. 1 ; De Fato, c. v.
154 SAINT THOMAS d'aQUIN.
début, fabriquât son corps, et celle qui attribue à l'âme maternelle la vertu formative que le développement embryonnaire nous révèle. Cette dernière supposition n'est pas défendable. Ce qui développe l'embryon ne peut pas lui être extérieur. On voit nettement que le nouvel être assimile pour son propre compte, non pour le compte de la mère. De plus, il est doué de sensation, et puisque c'est là une opération immanente, on ne peut la partager entre deux sujets dont l'un en serait l'agent, l'autre le siège.
Quant à l'autre supposition, elle se défend mieux à première vue; mais elle n'est pas non plus acceptable. Dire oue l'âme est dans le semen, ou même dans l'embryon à son état initial, encore inorganique, c'est oublier que l'âme humaine n'est pas un esprit, mais un acte du corps organique. Elle dépasse celui-ci en pouvoir; mais elle s'appuie sur lui, et ne peut donc, naturellement, résider qu'en lui. Avant son organisation essentielle, le corps n'est pas susceptible d'âme, parce qu'au début, ce n'est pas un corps; parce qu'aux stades ultérieurs, ce n'est pas un corps pour cette âme.
Ne sait-on pas que l'âme est au corps ce que la vue (en acte premier) est à l'œil? Pas plus donc que la vue ne peut exister avant l'œil, l'âme ne peut exister avant le corps, ni l'âme proprement humaine avant le corps proprement humain, c'est-à-dire le corps organisé de façon à pouvoir (à l'acte premier) mener la vie humaine.
Quand a lieu cela? C'est affaire de science positive. Mais philosophiquement, mettre une âme dans un embryon de corps, ou à plus forte raison dans un semen, pour saint Thomas c'est une hérésie manifeste. « On ne met pas l'art de bâtir dans les flûtes. »
D'ailleurs, ne voit-on pas que supposer une descente d'âme dans le semen, c'est confondre la génération humaine avec la fissiparition végétale ou animale? Celle-ci a paru possible à cause de l'organisation élémentaire de ses
sujets, chez quiles différenciations sont minimes *. L'homme est d'une autre essence. Extrêmement différencié par son corps, il a, de plus, une âme subsistante. Celle-ci ne peut donc se diviser selon la division de son support, ce qui est le fait d'un acte purement organique. Et qui donc oserait dire que toute effusion de semence donne iieu à une multiplication d'âme?
Qu'on ne dise pas davantage que deux choses se trouvant ici en présence : la matière du semen et sa vertu formative, de même que c'est la première qui devient le corps, c'est la seconde qui devient l'âme. Une âme ne devient pas et ne se perfectionne pas ainsi par étapes, non plus d'ailleurs que nulle forme substantielle. La forme est un indivisible. D'ailleurs, un inconvénient bien plus grand suivrait à cette position, c'est que les développements qu'on prête ainsi à la forme génératrice demeurant sans cesse fonction du corps, l'âme intellectuelle, qui est sa dernière étape, serait aussi dépendante du corps et serait entraînée plus tard dans sa chute.
Il faut donc dire'que la vertu formative incluse dans le semen ni n'est une âme, ni ne devient âme par la suite ; mais cette vertu, qui résulte dans le semen de dispositions purement matérielles, a raison d'effet par rapport à l'âme de l'engendrant ; raison de cause par rapport au corps de l'engendré. C'est elle, non l'âme nouvelle, qui, même cette dernière survenue, continue à travailler pour le compte du père, avec la collaboration matérielle des éléments fournis par la mère, de telle sorte qu'on puisse dire : L'homme engendre l'homme, et non pas : L'homme s'en gendre lui-même. Engendrer est le fait de ce qui est achevé et accompli pour son propre compte. La vertu génératrice qui adviendra au nouveau-né ne peut donc pas lui profiter à lui; elle profitera à l'espèce. De plus, l'hérédité prouve bien que le travail d'assimilation qui fabrique le