Cf. supra, ch. i, A
156 SAINT THOMAS d'aQUIN.
vivant est au service des ascendants, non au service d'une âme autonome. La vertu formative paternelle demeure donc la même du commencement à la fin de la génération, et elle tend à constituer un semblable; mais elle n'y arrive que par étapes, de telle sorte que dans l'évolution embryonnaire, tous les règnes et comme tout le plan préformateur de la nature se retrouvent. L'embryon est d'abord un végétant; il mène la vie de la plante1, se nourrissant et s'accroissant comme elle. Puis, sa différenciation accrue, il s'éveille à la sensation, qui devra frayer la voie à l'intellection. Mais ces fonctions diverses étant toutes immanentes, supposent chacune un principe propre. Il faut donc dire que dans la matière où travaille la vertu génératrice, il éclôt d'abord une âme végétative ; puis, plus tard, une âme supérieure, à la fois végétative et sensitive, et enfin, le développement achevé quant à l'essentiel, une âme à la fois végétative, sensitive et rationnelle. Seulement, cette dernière n'étant pas uniquement acte du corps, ainsi que ses fonctions transcendantes le prouvent, nous ne pouvons la faire venir de piano au bout d'un travail d'organisation matérielle. Il faut ici un apport extérieur, une action en participation empruntée au monde intelligible, une descente d'idéal, puisqu'une montée de matière ne pourrait s'élever jusque-là.
Rien d'ailleurs ne se présente ici comme miraculeux. La nature naturante comprend Dieu. Dieu est « mêlé à ses ouvrages », selon l'expression d'Augustin. Ce qu'il fait à titre courant, en conformité avec le plan que réalise la nature, ce n'est pas un miracle. C'est cependant une création, en ce que c'est une participation du Premier Être, obtenue à titre de commencement absolu, sans relation de continuité causale avec les conditions matérielles précédentes2.
On peut remarquer utilement que si, au point de vue
1. Saint Thomas confirme ici une vue d'Aristote [De Anim. gêner., II, III).
2. >I C. Génies, c. lxxxix; 1* pars, q. CXV11I, art. 2, cum comment. Cajet.
l'intelligence. 157
de la science expérimentale, le système évolutionniste était le vrai; si, au point de vue expérimental toujours, ce système entendait s'appliquer même à l'homme, saint Thomas n'aurait, à s'y adapter, aucune peine. Partant de cette donnée que les phases embryogéniques sont la réplique, en petit, des phases de la vie universelle, ce qu'il vient de dire de l'âme, il l'appliquerait à la formation de l'humanité en son premier couple. L'organisme adamique serait, en l'hypothèse, l'œuvre séculaire de la vie lentement élaborée sur la terre. L'âme y serait éclose à son heure, sans coup de théâtre, sans nulle intervention observable, naturellement, mais en appelant ici nature cette nature naturante intégrale, qui implique Dieu, et c'est à Dieu tout seul que devrait être attribuée l'âme. Ce ne serait pas là non plus un miracle; ce serait pourtant une création, et, sauf l'enveloppe imaginative, les leçons de la Bible garderaient, philosophiquement aussi bien que religieusement, leur valeur1.