‹ S. Thomas d'AquinChapitre 121 sur 256 · D. — LES CONDITIONS SENSIBLES DE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

D. — LES CONDITIONS SENSIBLES DE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE

Revenons, après ce détour, aux conditions de la connaissance intellectuelle. Nous avons à nous souvenir de la place qu'occupe en nous ce phénomène. Il vient au bout d'un long processus de préparations ; il est l'aboutissement de l'expérience qui, elle-même, procède de la mémoire, fille du sens. C'est au milieu de phénomènes sensibles, en continuité avec eux et en dépendance d'eux, que l'acte intellectuel se produit. Il ne s'en détachera pas. Saint Thomas ne pense point qu'aucun phénomène spirituel puisse se produire naturellement, en nous, sans la participation du sensible. C'est, dit-il, un fait d'expérience. Nul ne pense, même utilisant une idée acquise, sans évoquer au dedans une image

1 . Cf. notre ouvrage Les Sources de la croyance en Dieu, ch. ïy : Dieu et les origines de la vie humaine.

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qui sert d'appui à la pensée ; qui a valeur d'exemple ; qui, pour une raison ou pour une autre, se présente comme une incarnation, une réalisation particulière de l'idée. Quand nous voulons éveiller chez autrui une pensée, nous essayons de produire en lui des états de sensibilité qui y correspondent, et, à vrai dire, c'est le seul moyen de communication intellectuelle dont nous disposions. Par la parole ou par le signe, nous agitons les sens, qui agissent sur l'imagination et la mémoire. Nous provoquons ainsi un état intérieur où l'interlocuteur lira notre idée, comme il y aurait lu la sienne. Nous n'atteignons l'intelligence d'autrui qu'indirectement (per accidens)1 et il en est de même de la nôtre à l'égard de ce qu'elle veut connaître. Elle n'en vit qu'en dépendance d'actions et de réactions organiques fort complexes, et c'est pour cela que les idées sont soumises aux mêmes lois mécaniques d'association que les faits sensibles, au lieu d'obéir toujours à des lois logiques.

Ce phénomène, dont abuse le matérialisme, s'explique fort bien en notre hypothèse. Et, ce qui s'explique mieux encore, c'est ce fait, en face duquel un spiritualisme excessif serait désarmé, à savoir que l'emploi de l'intelligence subit, en nous, le sort des facultés sensibles. L'imagination ou la mémoire atteintes, par une lésion de leurs organes, l'intelligence ne fonctionne plus. Bien mieux, les sens liés par le sommeil, et l'imagination restant libre, la pensée n'a plus de consistance ferme ; elle divague : preuve que le contact immédiat non seulement avec les images antérieurement acquises, mais avec le réel extérieur est une condition nécessaire de l'intelligence.

Somme toute, si elle n'est pas un pouvoir organique, l'intelligence est un pouvoir co-organique, en ce que les fonctions des organes animés sont la matière ou l'instrument des siennes. Elle n'est donc au complet pour son exercice normal qu'avec tout l'appareil de sensibilité interne et

t. Q. XXVI, De Verit., art. 3, ad 12m.

externe ci-dessus décrit, et c'est l'homme tout entier, non l'intellect seul, qui est intelligent1.

On voit reparaître ici et toujours le principe fondamental de la psychologie thomiste, principe renouvelé audacieiisement, génialement — et, songeant à l'avenir scientifique, je dirai providentiellement — de la psychologie d'Aristote, à savoir que l'âme humaine ne peut se définir complètement qu'en fonction du corps qu'elle anime, et avec lequel elle forme une unité réelle et substantielle; qu'elle dépend donc, dans sa naissance et dans ses caractéristiques, de conditions matérielles, bien que ces conditions ne soient pas, à son égard, totales ; qu'elle en dépend ensuite dans son fonctionnement et dans tous les actes qui en ressortent, bien que ce ne soit pas en ce qu'il y a de plus profond et de plus élevé dans ces actes; qu'enfin, on ne saurait tracer sa courbe d'existence et marquer son aboutissement abstraction faite de son support physiologique, ainsi que l'avaient pensé les partisans des migrations et que le pensent encore les « spiritualistes ».

D'où l'ironie d'Aristote, que saint Thomas reprend hardiment à son compte : Il est aussi ridicule de dire : L'âme toute seule comprend, que de dire : Elle construit ou elle fait de la toile2. D'où ces affirmations en apparence matérialistes : « Les diverses dispositions des hommes aux œuvres de l'âme tiennent aux diverses dispositions de leurs corps3. » — « A la bonne complexion du corps, suit la noblesse de l'âme..., d'où il suit que ceux qui ont le tact délicat sont d'âme plus noble et d'esprit plus perspicace4. »

D'où l'interprétation physiologique de la science et de la vertu même, de l'enseignement et de l'apostolat qui s'exprime en ce curieux texte : « Le changement qui a lieu du vice à la vertu ou de l'ignorance à la science atteint à la

1. Impars, cr. LXXXIV, art. 7 et 8; II C. Gentes, c. lxxiii; c. Lxxxi;q. XIX De Verit., art. 1 ; De Memoria, let. m ; III Sent., dist. XXXI, q. II, art. 4.

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