VI Met., lect. ult. cire. fin
l'intelligence. 183
n'est pas l'être réel , c'est un être de raison, un lien de concepts, une copule subjective1.
Il suit de là que dans la formule verilas est adaequatio intellectus et rei, de même qu'il faut entendre par intellectus l'intellect en acte de jugement, ainsi il faut entendre par chose le connu non en tant que chose en soi, mais comme cohérent à lui-même sous les deux formes qu'on en exprime ; donc en tant que chose en nous. C'est proprement cette cohérence « objective », c'est-à-dire relative à ce qui est objectivé en nous (secundum id quod objicitur intellectui) qui est la vérité. Le jugement en est l'expression; la réalité extérieure en est seulement le fondement.
Il suit de là ultérieurement que la définition thomiste de la vérité ne préjuge en rien la question kantienne, et ne la résout point par a priori. Lors même que les essences ne représenteraient qu'un travail de l'esprit sur le mystérieux noumène, ce jugement : L'homme est un animal raisonnable, n'en serait pas moins vrai, pris à son rang. La discussion est ailleurs, et elle est plus fondamentale. Entre saint Thomas et Kant, il ne s'agit pas de ce qiiest la vérité, mais de ce qui la fonde. Pour saint Thomas, le fondement de la vérité est dans le noumène intelligible en puissance. Cheminant à travers les sens, il devient, par le moyen de l'élaboration ci-dessus décrite, de l'intelligible en acte, et, dans le jugement, qui reconnaît par le prédicat les exigences du sujet, l'intelligibilité des choses se résout, en nous, en vérité. Mais écartons avec Kant l'intelligibilité de la chose en soi; faisons-la de création subjective : ses relations n'en seront pas moins ce qu'elles sont, et, puisque la vérité thomiste est formellement relation interne, et fondamentalement seulement relation à la chose en soi, un terrain de discussion subsiste.
Si Ton demandait : La négation de la quantité comme noumène ruine-t-elle la vérité des mathématiques? On
I. VI Met., lect. ult. cire, fin.; in Soit., îoc. cit. ad 1".
répondrait : Elle ne la ruine pas en soi; elle en supprime le fondement. De même, la négation de Yen-soi en tant qu'intelligible en puissance enlève à la vérité thomiste son fondement d'être, puisque aussi bien elle supprime l'être; mais V être-vérité, qui est être de raison, ne s'en trouve pas atteint en lui-même. (Voir note III, p. 336.) Peut-être, s'appuyant sur la vérité, pourra- t-on retrouver Y être en soi; comme si, par le moyen des théorèmes, on voulait retrouver la quantité en soi. Cette dernière poursuite serait illusoire, parce que les mathématiques, enfermées dans un objet propre, n'en peuveDt sortir. Mais l'intelligence comme telle n'a plus d'objet propre au sens limitatif; elle est relative à ce qui est, y compris son effort, puisqu'elle est une puissance réflexive. Rien ne l'empêchera donc, après qu'elle a jugé, avec Kant, de l'objet comme objet (secundum quod objicitar) de juger également son acte ; d'y saisir ce qu'il implique de relation intrinsèque à un dehors [secundum quod cognoscit proportionem ejns ad rem) et, par suite, de reconnaître à la fois, dans la synthèse connaissance, les choses et la nature du pouvoir qui amène en nous l'être des choses. Par ce retour complet sur soi (reditione compléta), l'intellect achèvera son mouvement. Non content de connaître le vrai, il connaîtra qu'il connaît le vrai. Sorti de soi pour s'enrichir, il y reviendra pour apprécier son butin d'être, juger le combat qui le lui a procuré et authentiquer par là sa conquête1.
Dans cette dernière remarque est contenu tout le plan d'une critériologie. Si saint Thomas ne l'a pas écrite, c'est que l'état des esprits à son époque ne l'y invitait point. Peut-être l'humanité procède-t-elle comme notre auteur le dit ici de chaque intelligence. En ses premières démarches, elle se jette droit sur son objet, et au cours des siècles seulement, par une rétrogradation analytique qui ne manque pas d'être périlleuse — Kant en est l'éloquente preuve —
1. Q. I, De Verit., art. 9; III Sent., D. XXIII, q. I, art. 2, ad 3», 5°> et 6».
elle opère le retour sur soi (reditio compléta) qui la fait pleinement consciente. En tout cas, si la construction ainsi amorcée n'a pas trouvé en saint Thomas son architecte, les pierres à employer n'en gisent pas moins çà et là dans les œuvres de l'Aquinate. Les thomistes de l'avenir, comme ceux d'hier ou d'aujourd'hui, ont pour mission de les recueillir et de les exploiter.
J. — LA VÉRITÉ DE L'iNCOMPLEXE.
Il a été concédé plus haut que si la vérité ne réside proprement que dans le jugement, toutefois, la simple appréhension peut rendre l'esprit vrai comme miroir, comme portrait, en un mot comme chose (sicut res). Il y a donc lieu de se demander si, dans le même sens, la fausseté ou l'erreur peut ici intervenir comme contraire, de même qu'elle intervient dans le jugement. Or, saint Thomas répond non. Rigoureusement parlant (per se loquendo), la vérité de l'appréhension n'a pas de contraire. La raison en est que l'intellect étant ici purement passif, et d'ailleurs constamment identique à lui-même, nul principe de déformation ne peut intervenir. Le dehors, qui agit seul, ne pourrait être mal pris que s'il cessait lui-même d'être soi, ou si l'intelligence n'était plus un miroir d'essence.
Chaque puissance est relative à son objet en tant que telle (secundum quod ipsa); son objet l'égale et elle égale son objet; d'où il suit que l'objet étant donné, nulle déviation n'est possible que par un changement survenu dans la puissance. Celle-ci étant immuable, en l'hypothèse, la relation connaissance n'aura pas de conditions variables ^la rectitude sera de droit, de même qu'elle est de droit pour le sens, lorsque celui-ci s'adresse à son propre objet et que sa constitution est normale. Seulement, la normale du sens est difficile à réaliser, difficile même à définir1. Le pouvoir incluant ici l'organe, en altérant l'organe on peut altérer le