CHAPITRE PREMIER
Deux conceptions extrêmes relatives à la volonté ont été toujours plus ou moins aux prises, et se combattent de plus en plus dans la philosophie contemporaine. La première refuse de poser la volonté comme une réalité spéciale, ou même comme un point de vue primitif. La deuxième y voit au contraire le point de départ de toute vie consciente, et voudrait réduire celle-ci à n'être, en tout et pour tout, qu'un vouloir.
La place de saint Thomas entre ces deux positions extrêmes est marquée par son ontologie autant que par sa théorie de la connaissance. « A toute forme suit une inclination naturelle; ainsi le feu répand la chaleur, ainsi le vivant suit un plan évolutif et tend à reproduire son semblable. Mais l'être doué de connaissance réalise la forme en un mode plus élevé que ceux qui en manquent. En ces derniers, la forme détermine l'être propre et naturel de celui qui la possède, et il s'ensuit une inclination qui est un appétit de nature (appetilus naturalis). Mais en ceux qui ont la connaissance, l'être propre et naturel est déterminé de telle manière par la forme, qu'en même temps il demeure périssable en la forme des autres êtres. Ainsi le sens se modèle sur le sensible et l'intelligence sur l'intelligible, de telle
IGi SAINT THOMAS d'aQUIN.
sorte que l'âme humaine, douée de sens et d'intelligence, soit en quelque manière toutes choses : en quoi elle approche de la similitude de Dieu, en qui tout préexiste, ainsi que le dit Denys. Comme donc les formes existent dans les êtres doués de connaissance selon un mode plus élevé que oelui des formes naturelles, ainsi l'inclination qui en ressort <doit être, en eux, d'un mode supérieur à celui de l'inclination purement naturelle. Et cette inclination supérieure est le fait de la puissance de l'âme appelée appétitive, par laquelle l'animal peut appéter non seulement ce à quoi il est incliné par sa forme native, mais encore ce qu'il appréhende1. »
On voit en quoi consiste le fort de cette thèse. Il gît dans l'interprétation ontologique de la connaissance. Connaître, c'est être. Connaître, c'est être autrui en même temps que soi-même. On est soi-même naturellement ; on est autrui par une intervention sur laquelle réagit l'action vitale. Or, sil'on tend selon qu'on est; si l'être est dinamogénique, aux tendances naturelles qui correspondent à ce que nous sommes, il faut donc ajouter les tendances acquises, relatives à ce que nous devenons par autrui. Notre forme native est le moteur immanent de notre évolution inconsciente — on a dit en quel sens. Les formes de second degré qu'introduit en nous la connaissance y seront motrices aussi. Et de même que le fait de devenir autrui suppose, en nous, un pouvoir général de réceptivité formelle, ainsi le fait de tendre par autrui suppose, en nous, une capacité tendantielle afférente. C'est là ce que nous appelons, en général, appétit, et nous l'appellerons volonté s'il s'agit de tendance intellectuelle 2.
L'essence métaphysique du désir, dans la philosophie thomiste, se révèle ainsi à plein. En connaissant, je deviens autre, et l'autre, en moi, tend à son être, à son achèvement, à son bien; car « toute chose est ainsi disposée à l'égard de sa forme naturelle que quand elle ne l'a point, elle y tend,