II C. Gentes, c. xlviii
220 SAINT THOMAS d'aQUIN.
part, aucune liberté. Ni le jugement relatif au bien en général n'est en notre pouvoir, puisqu'il nous est donné avec la volonté même, dont l'amour du bien est la définition; ni il n'est possible que ce qui est jugé finalement bon à vouloir, ne soit pas voulu. C'est dans la mineure seule, que peut se situer l'indétermination libre.
Or, si l'on examine cette proposition : Tel acte particulier, actuellement et toutes choses considérées, c'est le bien, on y aperçoit une complexité étrange. Tout d'abord, le bien, qui est le moyen terme du raisonnement, et tel acte, ou tel objet, qui en est le petit terme, sont mis en égalité comme équivalant l'un à l'autre. Or, à quelle condition un être raisonnable, un être qui s'élève à l'idée de bien en son absolu peut-il se voir imposer un jugement de ce genre? A cette condition seulement que l'acte ou l'objet envisagés soient d'une bonté absolue; qu'ils ne puissent, sous aucun rapport, présenter à l'esprit qui juge l'action une lacune ou une tare. Tout ce qui est bien relatif est inégal au bien absolu, et, comme tel, il pourra bien encore être accepté comme égal; bénéficier, pour devenir moteur, d'une substitution de valeurs plus ou moins plausible; mais il pourra aussi être trouvé trop léger, et, en tant que limité, se voyant regardé par le côté de sa limite, être jugé un mal. Il y aura donc, en ce cas, indétermination du jugement. La norme bien pourra être appliquée de façons diverses. Sagement ou non, sous telle influence ou sous telle autre, ce n'est pas encore le moment de le rechercher. Mais il reste que le jugement est de soi variable, et que ce qui peut le faire varier est en nous, à savoir la notion de bien ou de fin, l'aptitude à lui comparer ce qu'il s'agit de juger bon à choisir ou à ne pas choisir. « La forme conçue par l'intelligence est universelle, et enveloppe une pluralité de choses singulières. Comme donc nos actes sont relatifs au singulier, dont aucun n'égale la puissance de l'universel, l'inclination de la volonté reste indéterminée (indeterminate se habens ad milita), comme si un
architecte conçoit en général l'idée de maison, sa volonté pourra être inclinée à en faire une circulaire, ou carrée, ou de toute autre figure, parce que toutes sont contenues sous l'idée de maison1 .»
Que telle soit bien la racine du libre jugement ou libre arbitre, c'est ce qui ressort, pour saint Thomas, de la comparaison toujours éclairante de l'homme avec l'animal2. Quand un bien particulier se présente à celui-ci, de quoi dispose-t-il en face de lui? D'un appétit qui, précisément, ne dépasse point le particulier, et de jugements innés, particuliers aussi, de telle sorte que le syllogisme au moyen duquel nous formons notre jugement ne peut pas se construire. Pas de moyen terme à lui donner : la notion de bien, qui jouerait ce rôle, est absente. Aucune possibilité d'établir un lien entre cette notion et celles qu'il s'agirait de lui comparer pour former des propositions prudentielles : l'animal ne connaît pas la proportion d'un moyen à une fin, d'une conséquence à un principe, « de ce qu'on juge à ce par quoi l'on juge ». S'il avait ces deux choses :une norme et une faculté des relations d'objet à norme, il aurait de quoi juger son mouvement d'appétit, de quoi juger ses jugements instinctifs, et, les jugeant, il en serait maître, en ce qu'il pourrait conclure contre eux, et fixer autrement son vouloir. Au lieu de cela, n'ayant qu'une ombre de raison (par le fait des jugements instinctifs), les animaux n'ont aussi qu'une ombre de liberté, une sorte de liberté conditionnée {quasi quaedam conditionnata libertas) : ils peuvent, en effet, agir, s'ils jugent qu'il faut agir, et ne pas agir, s'ils jugent qu'il ne faut pas agir; mais ce jugement même est déterminé, parce que rien, en eux, ne domine l'impression actuelle, et par conséquent