‹ S. Thomas d'AquinChapitre 19 sur 256 · Cf. infra, B. b · texte numérisé non relu

Cf. infra, B. b

26 SAINT THOMAS d'aQI'IX.

mations, des transmutations permanentes. En dépit du paradoxe apparent de la formule, il peut y avoir un passage continu de la matière sous des formes indivisibles, comme il peut y avoir un accroissement continu du nombre, dans le flux perpétuel du temps.

Ce que nous appelons espèces ne seraient alors que des moments de cette continuité fluente. Il y aurait, abstraitement et absolument parlant, autant d'espèces que l'on voudrait; car tous les intermédiaires assignables auraient, à ce point de vue, raison d'espèce; ce qui veut dire, en effet, qu'à ce point de vue, toujours, l'espèce s'évanouirait dans l'infini. Mais pratiquement, et à l'égard de notre science, dont on noterait simplement ainsi le caractère de relativité inévitable, il n'y en aurait pas moins des espèces, c'està-dire des idées de nature principales, par opposition aux sous-idées que l'évolution laisse dans la pénombre de l'être; relativement fixes, par rapport à celles que l'hérédité ne garde point. Et les espèces ainsi conçues laisseraient parfaitement subsister nos classifications naturelles, dont elles marqueraient seulement le caractère empirique, refusant d'y voir un absolu qui n'est pas le fait de la science expérimentale.

' Dans le nombre fluent et continu qui est le temps, il n'y a pas non plus d'unité absolue; celle-ci se noie dans l'infini de la division en heures, minutes, secondes, tierces, etc.. Il y a cependant des unités empiriques, imités fondées en nature, puisque des faits de nature, telle la révolution diurne, leur servent de base. Ainsi, en notre hypothèse, il y aurait des espèces naturelles, caractérisées par l'hérédité ou par autre chose. Ce qui manquerait, c'est l'espèce absolue, considérée comme une idée de nature invariable. Mais quelle nécessité à ce que les idées de la nature soient en nombre fixe? Pourquoi n'y auraitil pas une évolution de l'idée, comme il y a, dans le temps continu, une évolution du nombre?

En insistant sur cette notion de nombre, dont nous

LES PRINCIPES DE LA NATURE. 2i

étions partis, on expliciterait utilement ce qui précède. L'unité en tant que telle est indivisible, et il en est de même de tout nombre auquel l'unité jointe à l'unité donne naissance. Pourtant, il y a les fractions. Et certes les fractions ne sont pas des morceaux d'unité, mais de nouveaux nombres dont le numérateur indique l'espèce. Un quart, ce n'est pas le quart de un, c'est une unité de l'espèce quart^. Néanmoins, la nouvelle espèce ainsi obtenue est bien, par rapport à la première, dans une relation de contenance. Et si l'on prend deux nombres voisins, comme 2 et 3, les fractions qui les relient :

2, 2 1/rc, 2 2/a, 2 3//i,....3, ont bien raison d'intermédiaire.

Il y a donc, en ce sens-là, un milieu entre les nombres, à savoir d'autres nombres, appelés fractions parce qu'ils sont aux premiers dans la relation qu'on vient de dire. Et l'on remarquera que, dans la série de fractionnements ci-dessus notée, la multiplication des nombres nouveaux que crée le fractionnement court vers l'infini. Un représente la dichotomie sans terme assignable. De sorte qu'entre deux nombres quelconques, il y a un infini de nombres possibles, à savoir les fractions à dénominateur indéfiniment croissant delà série 1/2, 1/3, 1/4, 1/5,... i/n.

Évidemment, cette possibilité infinie n'est ici que dans l'esprit. 31ais si nous transportons le cas dans la réalité, et si, au lieu de nombres abstraits, nous parlons de formes concrètes, la possibilité infinie de multiplication des formes a un fondement : la matière. D'un état de la matière à, un autre état aussi voisin du premier qu'on le suppose, il y a un infini d'états possibles.

1. Il suffit, pour s'en rendre compte clairement, de concréter le nombre, et d'observer, par exemple, que le quart d'un losange, c'est un triangle et le quart d'une circonférence, un quadrant.

Si ces états sont appelés substantiels, la substance étant jetée à l'évolution par elle-même, ainsi que le veut l'hypothèse évolutionniste, au lieu d'y être livrée seulement quant aux accidents qui l'affectent, ainsi que le déclarait saint Thomas, dans ce cas, dis-je, il y aura toujours, entre une forme définie par l'esprit et une autre forme voisine, une infinité de formes possibles.

Dira-t-on que, dans ce cas, c'est l'esprit seul qui concevrait les formes? Pas plus que dans les nombres ce n'est l'esprit seul qui fait la moitié, le tiers, le quart. Les fractions ne sont pas distinguées dans le continu; mais elles y sont discernables; l'esprit les trouve et ne les fait pas, bien qu'il les distingue.

Le mystère de la puissance et de l'acte git ici comme partout; mais la philosophie thomiste l'absorbe.

N'en fait-elle pas emploi quand il s'agit de variations accidentelles? Pour saint Thomas, un corps qui passe du blanc au noir d'un mouvement continu est autre, au point de vue qualité, à tout instant assignable. Les états successifs, sous ce rapport, sont sans nombre, et cependant ils sont; car l'indéterminé, lui aussi, est, en raison de la matière. Or que ce cas se réalise uniquement dans les évolutions accidentelles, ou qu'il s'applique aussi, proportionnellement, à des évolutions substantielles, c'est une question de fait, ce n'est pas une question de principe. (Voir note I, page 336.)

En résumé, la forme substantielle est idée, et à ce titre indivisible; on ne peut y accéder par évolution {non est motus ad substantiam). Mais ce qui est indivisible en soi peut avoir à subir la division de son support, et devenir évolutif par ce biais (per accidens).

Que si l'évolution enveloppait tout et faisait passer tout — j'entends tout le mobile — d'un état simple primitif à la différenciation suprême vers laquelle tend l'effort cosmique, la doctrine des formes devrait se comprendre : 1° d'une forme d'ordre [forma ordinis) que la génération universelle en son unité aurait pour fin [forma et finis coïncidunt), cet

ordre d'ailleurs changeant toujours, afin de manifester mieux la richesse créatrice.

2° De formes substantielles intégrantes, idées partielles intégrant l'idée de l'ordre, syllabes de la grande parole réelle qu'est le monde, mais ces syllabes en devenir se composant de vibrations en nombre indéterminable , ces idées partielles émanant de sous-idées et se trouvant elles-mêmes sous-idées par rapport à des émanations ultérieures.

3° De formes accidentelles, dont la caractéristique serait de ne pas incliner le sujet dans le sens d'une évolution foncière [alteratio, dispositio ad formant substantialem) , mais de le qualifier à la façon de ce que nous appelons propriétés physiques, par opposition aux propriétés chimiques, réputées substantielles. Quitte à voir ce que peuvent impliquer, au point de vue absolu qui est le point de vue métaphysique, des distinctions de ce genre.

Toujours est-il que le fond du système serait sauf, et qu'en particulier la doctrine de la vérité ci-dessus exposée, doctrine qui est la pierre de touche de l'ensemble, trouverait encore ici satisfaction complète. La richesse indéfinissable de l'Idée une qui est Dieu, équivalant, en son unité, aune multiplicité virtuelle infinie, en serait toujours le couronnement.

Pour finir, la. génération substantielle, comme toute action d'ailleurs, suppose, outre la matière, la forme et l'agent, un quatrième principe qui en un sens est le premier : la fin.

La fin est première en ce que c'est elle qui meut l'agent, je veux dire qui le détermine comme tel. Un agent est par définition ce qui est destiné à telle œuvre, et c'est pourquoi nous pouvions dire que ceux-là suppriment toute activité dans sa source, qui suppriment la finalité l. Mais dansl'ordre de génération effective, la fin, évidemment, est dernière,

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