‹ S. Thomas d'AquinChapitre 207 sur 256 · F. LA NATURE DE L'ACTE LIBRE · texte numérisé non relu

F. LA NATURE DE L'ACTE LIBRE

Arrivés ainsi au terme de l'analyse, nous sommes en état de fournir la synthèse.

La liberté est un attribut de l'action volontaire. L'action volontaire comporte spécification et exercice, et à l'égard de ces deux faces de l'action humaine, on est en possession des données suivantes :

Premièrement, qu'il soit question d'agir ou de ne pas agir (ordre d'exercice) ; qu'il soit question de faire ceci ou cela (ordre de spécification), lorsque la volonté se détermine, c'est toujours selon une forme empruntée à l'intelligence. Le oui ou le non, le blanc ou le noir de l'action impliquent un jugement qui vient d'elle.

Deuxièmement, en matière contingente — et le pratique est du contingent par excellence — la détermination de l'intelligence est elle-même conditionnée de plusieurs manières. Elle est conditionnée, tout d'abord, par des influences étrangères au vouloir, mais qui ne sont pas nécessitantes sans le vouloir; par d'autres encore qui sont volontaires, mais d'un volontaire antérieur, que l'action hic et mine peut ne pas subir, à moins qu'un vouloir actuel n'y confère. Ce vouloir même qui va faire aboutir toutes les influences extérieures ou intérieures en déterminant ultimement le jugement pratique, ce vouloir, dis-je, ne peut pas être un vouloir aveugle. Il faut que ce soit un vouloir éclairé, puisque, endoctrine générale, il n'est point de vouloir qui ne le soit; puisque, d'ailleurs, à l'instant suprême où se fixe le choix, si la volonté agissait seule, nous aurions là, peut-être, une spontanéité, mais nous n'aurions pas une liberté. Les circonstances restant les mêmes, une volonté ainsi abandonnée se porterait nécessairement et toujours dans le même sens. Où prendrait-

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elle de quoi faire varier son action, puisque le principe de toute variation spécifîcatrice est l'intelligence?

Il semble donc que nous tournions ici dans un cercle. L'ultime vouloir dépend, quant à sa teneur active ou passive, orientée ici ou là, de l'intelligence spécifîcatrice, et cette spécification même dépend ultimement du vouloir.

Ou bien alors, si l'on brise le cercle, c'est pour fuir à l'infini, sans jamais trouver d'explication satisfaisante. Car si l'on dit : Le vouloir qui conditionne le jugement ullime n'est pas celui qui en dépend, il faudra donc que ce soit un autre, et cet autre vouloir, qui conditionne le jugement, devra être conditionné lui-même par un autre jugement, qui dépendra d'un autre vouloir, et ainsi de suite, puisqu'il est entendu que toute volonté de choix est une volonté jugée, et que tout jugement ultimement pratique dépend d'un vouloir.

La réponse à cette difficulté est semblable à celle qui fut faite lorsqu'il s'agissait de savoir si c'est l'âme qui meut le corps ou si c'est le corps qui meut l'âme. Après Grégoire de Nysse, saint Thomas fait appel, explicitement, à la théorie du composé humain pour éclairer la question présente '. Or, cette théorie nous est familière. Ni l'âme ne meut Je corps, ni le corps ne meut l'âme sans collaboration de ce qui est mû , sans réciprocité d'influence. L'âme meut le corps, puisqu'elle est, en tant qu'idée évolutive, le principe directeur ou déterminateur de toute l'action vitale. Mais l'âme ne meut pas le corps sans le corps, puisque sa réalité, en tant que forme du corps, inclut le corps; puisqu'elle est idée incarnée, et ne peut agir que par les organes, ceux-ci par les propriétés de leurs tissus, celles-ci résultant elles-mêmes d'autres propriétés plus élémentaires.

L'âme, dis-je, meut le corps, et le corps aussi meut l'âme, puisque tout changement du corps est un changement du composé animé, et impose à l'idée évolutive des conditions

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