A. — LE PRINCIPE MORAL. LA BÉATITUDE
Que si la liberté a ainsi divers chemins, et si la direction qu'elle prend entraine tout le reste, il devient nécessaire de lui fournir une règle. A vrai dire, il lui en faut plusieurs, puisque ses rôles sont multiples ; mais ici comme partout, le multiple est dérivé, Y un le domine. Dans l'ordre intellectuel, les règles du connaître s'appellent principes, et les principes particuliers dépendent de ce principe tout premier : Ce qui est est. Dans l'ordre de la pratique, les règles de l'agir seront les fins, et toutes les fins particulières seront sous la dépendance d'une fin suprême.
On a déjà dit que cette fin, principe de toute l'activité volontaire, c'est la béatitude, et la béatitude, en sa notion la plus générale, n'est autre chose que l'achèvement
i. MI", q. LVII, art, 3; art. 4, corp. et ad 3m.
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de l'homme. Qu'est-ce, en effet, que la béatitude, sinon le souverain bien du sujet envisagé? Et qu'est-ce que le bien de chaque être, sinon ce qui peut le parfaire et l'achever selon sa nature1? Arriver au terme de son devenir naturel, c'est atteindre sa fin; c'est rencontrer son bien, et, par le sentiment de ce bien, si l'on est doué de sentiment, c'est rencontrer la joie, qui n'est qu'une sorte de repos de l'appétit dans le bien conquis2.
La doctrine esquissée ainsi, en quelques traits, place nettement saint Thomas dans le courant de la tradition grecque; comment pourtant il s'en dégage, ou, pour mieux dire, en entraine les eaux, grossies des eaux chrétiennes, vers des espaces élargis, c'est ce que nous avons à dire.
Aristote, que saint Thomas prend ouvertement comme guide, avait établi le principe moral en naturaliste, je veux dire dans un esprit nettenent objectiviste, bien éloigné des « normes subjectives d'action » que tant de modernes proposent. Le bien, c'est ce que tout être recherche ; ce que tout être recherche, consciemment ou non, intelligemment ou non, c'est sa réalisation, c'est son acte (hép^eux). Si donc on veut déterminer le bien de l'homme, et par là régler sa recherche, il faut se demander en quoi consiste la réalisation de l'homme, quel est son acte propre (~b fôiov ep^ov) par opposition aux autres êtres, et cela revient à déterminer sa nature ; car la nature et la fin coïncident, sauf que la fin, c'est la nature pleinement réalisée, par le moyen de l'activité naturelle.
Sois ce que lu es! Cette formule moderne exprimerait à merveille le principe moral d'Aristote ; car chaque être, dit-il, trouve son bien dans la disposition convenable à sa nature (exao-cov S' ev 7,azx ty;v oïxstàv àpmr^ àziTsXsCTca).
Partant de là, et situant l'homme dans la hiérarchie des choses ; constatant sa nature intellectuelle liée cependant