Il C. génies, c. xxvi
à un corps et solidaire de conditions multiples, il arrive à définir ce qu'est le bonheur humain, et le propose à tous comme objet de raison, non de sensibilité subjective ; invitant chacun, sous peine de mépris, à placer là ses joies, quelque disposition qui se trouve en lui à les chercher dans des chemins plus faciles.
La recherche est donc impersonnelle, bien qu'elle concerne la personne. Qu'il s'agisse de nous ou d'un autre, d'un homme ou d'un objet, d'un individu ou d'un peuple, toujours il sera question, pour rencontrer le bien, de pousser la nature vers le terme où elle tend : l'achèvement de son œuvre, l'épanouissement plein de ses ressources, la perfection des êtres et des ensembles qu'elle régit. C'est à cela seulement que peut s'employer à bon droit la raison; car la raison n'est qu'un outil naturel comme un autre ; elle est un des moyens de l'univers, moyen par lequel se réalise une fin particulière qui rentre dans les fins de l'ensemble. Qui fait servir sa raison à contredire une tendance naturelle, au lieu de lui fournir'ses vrais objets, est donc hors de sa loi. Le pouvoir que nous avons de dévier notre nature ne nous autorise pas à le faire. Nous devons comprendre ce que la nature cherche en nous, ce que nous cherchons, au fond, avec elle, et agir, dans le détail, en conséquence.
Tel est le procédé d'Aristote, telle sa doctrine. Quant au bonheur comme le vulgaire l'entend, c'est-à-dire comme un état de jouissance, il en fait un épiphémène. C'est un acte dérivé, greffé sur l'autre, et qui n'émeut donc nos puissances que sous la dépendance de l'objet et de l'acte premier par qui la réalisation s'opère. Même quand nous croyons ne chercher que le plaisir, la nature, en nous, le « génie de l'espèce », dirait Schopenhauer, cherche réellement autre chose. Il s'agit de créer, et à cette création que toutes nos activités poursuivent, le plaisir vient se joindre comme le charme à la jeunesse (wçtoîç âxjjuioiç y} wpa) Qui dit plaisir dit donc épanouissement de l'être dans le bien, sentiment du bien conquis, chez les êtres qui sen-
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tent; mais ce n'est pas le bien lui-même, quoique ce soit un bien. Et ce n'est donc pas la fin de l'homme; ce n'est donc pas le bonheur quant à sa substance, c'en est seulement le reflet et comme la fleur.
Saint Thomas adhère à cette doctrine plus ardemment que ne put le faire Aristote. Car il ne faut pas se dissimuler que la haute conception aristotélicienne se heurte à plus d'un obstacle, et que, pour tout dire, elle constitue au fond une gageure.
Deux éléments sont ici à concilier : l'élément ontologique et l'élément psychologique ; l'objet et le sujet, dans l'homme. Tout le monde comprend que la loi d'un être ne peut pas se retourner contre lui, et que, pour le respecter, elle doit le prendre tel que la réalité le lui donne. La loi d'un être doué de sentiment doit donner satisfaction, en lui, et à Y être et au sentiment; faire aboutir le premier à une réalisation convenable , le second à un contentement que tous recherchent. On a pu, sous l'empire de préoccupations diverses, paraître négliger ou sacrifier dogmatiquement l'un de ces deux aspects du problème : en réalité, ils demeurent. Ni nous ne pouvons oublier ce que nous sommes pour nous absorber dans ce que nous sentons; ni nous ne pouvons dédaigner le sentir, qui, lui aussi, est une voix de l'être. Le tout sera d'établir la synthèse. Tous les penseurs à tour de rôle s'y efforcent, et la façon dont cette synthèse se construit est ce qui qualifie les morales. Celle d'Aristote constitue un effort tel qu'on pourrait dire, peutêtre : C'est le non plus ultra de la raison pure. Rien de plus scientifique et de plus élevé à la fois, de plus rationnel et de plus humain que la Morale à Nicomaque2. Et cependant, je viens de dire : C'est une gageure.
A. a. — VIdéal humain.
D'abord, pour établir la finalité ontologique de l'homme