Cf. supra, t. I, 1. I, ch. n, B
SAIMT THOMAS D'aQUIN. — T. n. 20
306 SAINT THOMAS d'aQUIN.
Aussi ce même philosophe qui parait vouloir démontrer la vision de Dieu en s'appuyant sur le désir naturel, signe de nos destinées, affirme-t-il sans cesse que la vision de Dieu excède notre finalité naturelle, et que le désir n'y porte point. « L'acte d'une chose, dit-il, n'est pas ordonné par le Créateur à une fin qui excède la proportion de la puissance principe de cet acte. Il ressort, en effet, de l'institution providentielle que rien n'agisse au delà de son pouvoir. Or, la vie éternelle est un bien qui excède la proportion de la nature créée, puisqu'elle excède même sa connaissance et son désir, selon ce mot de l'Apôtre (I ad Cor., n) : « Ni l'œil n'a vu, ni l'oreille n'a entendu, ni il n'est monté au cœur de l'homme, etc. l »
11 semble y avoir là une contradiction; mais elle n'est qu'apparente.
Saint Thomas sait que l'intuition de Dieu est proprement un acte divin. Il reçoit de la foi cette affirmation qu'en fait, les créatures raisonnables sont appelées à la participation de cet acte. Il est donc amené à chercher quel est le point d'insertion, en elles, du supplément d'activité qui les fera créatures divines. Ce point d'insertion trouvé, il se croit en droit de passer, sous le bénéfice du fait, de ce que nous sommes à ce que nous deviendrons, comme on pourrait passer de ce que nous deviendrons à ce que nous sommes. Si l'on disait : Ce caillou verra Dieu, on saurait que ce serait en cessant d'être caillou. De même, quand on dit : L'homme verra Dieu, il faut que ce soit en cessant d'être uniquement homme, homme, dis-je, à la façon dont le comportent nos définitions rationnelles. Mais on voit bien la différence entre les deux cas. Le caillou n'est que lointainement sur la route du divin, à savoir en tant qu'être, en tant que participant à la forme, qui est divine. L'homme est sur la route du divin immédiatement, en tant qu'intelligent, puisqu'il est entendu, sauf les restrictions
1. I1 IIa% q. CXIV, art. 2. Cf. adhuc, q. XIV, De Yerit., art. 2.
l'action humaine. 307
que de droit, que l'ordre intellectuel est l'ordre divin même. Pour jeter l'homme à Dieu, il n'y a donc pas à vaincre sa nature générique, ainsi que tout à l'heure; mais sa nature spécifique seulement, c'est-à-dire la forme spéciale d'intellectualité qu'il représente. L'intelligence, comme telle, demeure un pont grâce auquel la raison discursive pourra passer du présent à l'avenir humain; mais, encore une fois, sous le bénéfice du fait, non a 'priori, et en vue, simplement, si l'on est en apologétique, d'incliner l'esprit dans le sens du dogme ; si l'on est en théologie, de montrer comment le fait certifié par la foi peut être envisagé comme possible ; comment il entre dans la trame du système intellectualiste et vérifie l'axiome nécessaire : « La grâce ne détruit pas la nature, mais l'achève. »
On pourrait dire que cet argument de saint Thomas est de même forme et de même portée que l'argument de saint Anselme, destiné à démontrer Dieu à partir de sa notion même. On a vu que pour l'Aquinate, la preuve anselmienne n'a de valeur qu'envisagée ex suppositionei. Elle ne prouve pas a priori que Dieu soit; mais, à supposer qu'il soit, elle prouve cette condition de son être qui en est comme le tout, à savoir qu'en lui, l'essence et l'existence se confondent. Or, une fois en possession de cette vérité, il est naturel qu'on fasse retour sur le fait caractérisé ainsi, pour essayer de l'extraire, en tant que fait, de sa caractéristique même, puisque cette caractéristique, c'est l'être (ipsum esse). Et il est certain que cette proposition : L'Ipsum esse ne peut pas ne pas être, incline fortement l'esprit. Nous avons dit pourtant : Ce n'est pas une démonstration. De même, ici, il n'y a pas démonstration a priori; mais, une fois le fait certifié, on en démontre cette condition que l'achèvement de l'homme en Dieu intuitivement vu a son point de départ dans la nature intellectuelle de l'homme prise comme telle, et à