Cf. 111 Contra Gentes, cap. cxlvii, n° 4 et
310 SAIXT THOMAS d'aQUIN.
doués ou non, dans le don que nous faisons de nous-mêmes au bien ou au mal; dans l'emploi que nous faisons de nos tendances intérieures, plutôt que dans ces tendances ellesmêmes. L'atavique ou le mal éduqué , à plus forte raison l'ignorant ne sont pas immoraux avant d'avoir signé en pleine conscience et appliqué librement à l'acte les regrettables dispositions dont ils souffrent. On peut être un héros eu luttant toute sa vie contre des tares ou des malformations intérieures impossibles à vaincre en elles-mêmes. Est-on coupable d'être ce qu'on est? Or, la moralité consiste «n ce qui nous rend coupables ou méritants. Comment, dès lors, assurer l'aboutissement même relatif de la moralité en tant que telle au résultat que soi-disant elle cherche? Le génie qui n'est pas moral, mais que les circonstances favorisent, aboutira au meilleur bien, qui est celui de la contemplation supérieure ; le pauvre hère au cœur droit en sera privé à jamais, et l'âme sublime, mais tourmentée, au lieu de s'épanouir dans ces joies de la vertu qu'Aristote déclare inhérentes à la vertu même, pourra voir les sanctions se retourner et ses angoisses intérieures croître à mesure que sa conscience s'affine.
Il y a là une antinomie qu'Aristote ne pouvait pas vaincre, parce que la vie actuelle, laissée à elle-même, ne permet pas qu'elle soit vaincue. D'une part, il nous pousse vers la béatitude, c'est-à-dire vers l'épanouissement harmonieux de tout notre être, et la vertu n'est pour lui que le moyen de cette fin. Il a raison; mais c'est là une vérité a priori, fondée, en métaphysique générale, sur la doctrine de la puissance et de l'acte, de la matière et de la forme, simplement adaptée au mobile humain. Il faut ensuite se demander si ce moyen, appelé vertu, est apte à procurer cette iin, qui est le bonheur. Or, il y a bien un moyen de faire que ces deux choses s'accompagnent toujours, c'est d'appeller vertu la disposition intérieure dont le bonheur est l'acte; comme si l'on dit : Le savant est doué de vertu intellectuelle, et il est heureux, comme savant, quand il en fait
l Action humaine. 311
acte ; le sportsman a une vertu physique, et il est heureux, comme sportsman, quand il en fait acte. De la même manière, on dirait : L'homme doué, selon l'Ame et selon le corps, de toutes les dispositions que suppose l'humanité en son idéal est heureux quand il fait acte de ces dispositions; car il est alors achevé selon sa nature à la fois statique et active, et le sentiment de cet achèvement est la joie suprême.
Mais le mot vertu ainsi employé a un sens psychologique ou physiologique plutôt que moral1, et il prête au reproche hautain du philosophe de Kœnigsberg : « L'impératif catégorique, qui dicte les lois morales d'un ton absolu, ne peut entrer dans l'esprit de ceux qui sont exclusivement accoutumés aux explications physiologiques2 ». L'impératif catégorique est une erreur; mais il faut en retenir que la vertu n'est vertu morale que lorsqu'elle est œuvre de liberté et dans la mesure où elle est œuvre de liberté; de sorte qu'une hérédité favorable, une éducation heureuse, ou quoi que ce soit de pareil ne revêt un caractère moral, pour le sujet qui en jouit, que par une substitution de la liberté personnelle à la liberté de l'éducateur ou à l'activité de la nature, substitution qui rendra attribuable au sujet moral ce dont il n'était, jusque-là, que le bénéficiaire , ce qu'il possédait en tant qu'objet de nature, et non pas en tant que sujet automoteur. Et, inversement, les tares physiologiques ou psychologiques d'un sujet n'ont de caractère immoral que celui qu'elles revêtent par l'intervention de la liberté, qui les prend à son compte et les signe. Si c'est le contraire qui a lieu ; si le sujet désavoue et combat ses tendances mauvaises, sa volonté est « sainte », ainsi que dirait Kant, et le sujet est moral, bien qu'on n'y voie pas réalisé ce qui est le but de l'effort moral : l'achèvement de l'homme selon tout ce qui convient à sa nature.
Dans ces conditions, il n'est plus permis de dire que le
1. Le mot grec àps-crj comme le mot italien virlù laissent subsister cette équivoque.