Kant, Doctrine de la Vertu, préface, trad. Barni, p
312 SAINT THOMAS D'AQUlN.
bonheur et la vertu au sens moral s'accompagnent et se répondent; la vérité est qu'ils naviguent chacun à part, le premier dépendant d'une foule de choses qui ne sont pas proprement morales, bien qu'elles soient proposées à la morale comme sa matière ; la seconde ne dépendant que de soi dans sa forme, qui est l'intention de bien faire ; mais se trouvant, sous ce rapport, sans matière.
Comment sortir delà? Comment faire se rencontrer et se suivre, comme le veut la théorie, la matière et la forme de la moralité humaine? Je suis bon, moralement, quand je veux mon vrai bien; mais il se trouve que ce bien ontologique, je le possède plus ou moins sans le vouloir, et que je le veux plus ou moins sans l'avoir. Il y a là un hiatus qui me déroute.
Les Stoïciens s'en sont tirés en disant : Il n'y a de bien que le bien moral ; l'autre s'y absorbe ou s'annule ; « ce qui ne dépend pas de nous » ne compte pas, à titre de bien. Trop positif pour adopter une telle attitude, Aristote préfère composer avec la difficulté et en dissimuler l'importance. Toute sa doctrine suppose que le bon vouloir a, dans le monde et dans l'homme, une autorité suffisante pour y organiser le règne des fins. Quand la réalité le contredit, il s'incline, voyant là un accident, et refusant d'avouer, dans son bel optimisme grec, que l'ampleur de cet accident le ferait mieux appeler la règle, bien que ce soit le contraire du droit.
Bref, un dualisme irréductible s'installe ici : la matière d'un côté, la forme active de l'autre. Ce qui est à faire n'est pas en la puissance de ce qui est chargé de le faire. De sorte que la doctrine tend à ce dédoublement que consacrera la théorie kantienne : la moralité se confinant toute dans l'intention, forme pure, « forme sans matière » ainsi que le dit positivement Kant, et la réalité, même celle qui est intérieure à l'homme, obéissant à des lois purement physiques. Il s'ensuivra que le bonheur vertueux, ou satisfaction d'avoir accompli son devoir parce que c'est son devoir, deviendra étranger au bonheur tout court,
ou achèvement heureux de l'homme en tant qu'homme *.
En relisant à ce point de vue toute Y Éthique, on y trouverait de permanents quiproquos, sous la rigueur apparente des formules. V Éthique à Eudème et la Grande Morale essaient d'y pourvoir 'en platonisant quelque peu; mais c'est aux dépens de l'unité doctrinale, et d'ailleurs, ce n'est plus Aristote 2.
Saint Thomas, appuyé sur la tradition chrétienne, n'a pas de peine à corriger sur ce point la doctrine. Il la corrige, comme toujours, en l'achevant, ce qui est la plus haute façon de la respecter, puisque c'est la donner pleinement à elle-même. C'est la notion de mérite qui, à ses yeux, sert de lien entre la forme de la moralité, qui est l'obéissance à la loi, et la matière delà moralité, qui est l'achèvement de l'homme en tant qu'homme. Par elles-mêmes, vu la constitution de cette vie, la matière et la forme morales ne se rejoignent point, tout au moins pas assez pour donner satisfaction au sentiment moral, ni, par conséquent, une consistance suffisante à la loi qu'il reflète. Car, ainsi que l'a dit trè's profondément l'auteur de la Raison pratique 3, « une volonté libre doit pouvoir s'accorder avec ce à quoi elle doit se soumettre ». Mais si la forme et la matière morales ne se rejoignent point par ellesmêmes, elles se rejoignent pourtant au total, parce que Yaccident, qui les disjoint dans le monde de l'expérience, n'est que relatif; il est enveloppé par un ordre plus large, absolu cette fois, sans déliement d'aucune sorte, et qui assure la coïncidence, à tous les degrés, de la chose recherchée avec la volonté qui la recherche; du bonheur, qui est le but, avec la vertu, qui en est le moyen 4.
Cet ordre transcendant, c'est ce que l'Évangile appelle le Royaume de Dieu, dans lequel, comme le dit saint Paul,