‹ S. Thomas d'AquinChapitre 242 sur 256 · Ch. ii, g · texte numérisé non relu

Ch. ii, g

4. u Meritum est quasi quoddam iter in finem bealitudinis. » In II Sent., D. XXXV, q. I, art. 3, ad 4-.

tout est « soumis aux élus »; tout, c'est-à-dire la nature et le milieu intérieur, qui n'en est qu'une parcelle; les élus, c'est-à-dire, pour nous, l'homme moral en tant que tel, l'homme d'obéissance et de respect, si différent de l'homme physique ou psychologique qui fait la préoccupation d'Aristote.

Du fait que la nature et l'homme incluent Dieu, à titre de réalité enveloppante et complémentaire; du fait que le relatif porte sur l'absolu et y aboutit ; que Y accident, perturbateur des lois quant à leurs manifestations immédiates, s'absorbe dans la loi totale et définitive, aucun hiatus ne se reconnaît entre l'effort moral et son terme. Tout aboutit, bien que ce ne soit pas tout de suite. Disons mieux, tout aboutit tout de suite, bien que ce ne soit pas immédiatement, mais par l'intermédiaire du mérite. Le temps est ici d'importance nulle; car un gage est une réalité; or, le mérite est le gage qui constitue comme le papier monnaie de l'ordre moral, qui garantit l'aboutissement, lequel, pour saint Thomas comme pour Aiïstote, est l'achèvement ontologique de l'homme.

Le Royaume de Dieu, qui est l'absolu de l'ordre moral, assure le règne des fins. Or « le Royaume de Dieu est en nous » par le mérite et par l'espérance qu'il fonde. Quoi qu'il en soit de ses réalisations immédiates en nous ou dans notre milieu vital, l'ordre que nous cherchons à établir par le moyen de la moralité acquiert des titres, et, par suite, par rapport à l'absolu qui enveloppe le temps, croit sans cesse, dans la mesure même des valeurs morales.

Le point de vue ontologique cher à Aristote et le point de vue moral dont Kant a cru faire sa spécialité se rejoignent de la sorte dans une philosophie complète. La vertu n'aurait pas de sens, si elle ne cherchait à réaliser quelque chose : c'est ce que Kant n'a point vu. D'autre part, la vertu devrait douler d'elle-même, si elle n'avait que par accident le pouvoir de réaliser ce qu'elle cherche, et ce, par les moyens qui sont les siens propres, c'est-à-dire par

le bon vouloir. Selon saint Thomas, le bon vouloir aboutit par Dieu, sous les auspices du mérite qu'il sanctionne i.

Et, qu'on le remarque bien, parler ainsi, ce n'est pas créer une hétéronomie en contradiction avec ce qu'on doit attendre d'une doctrine correcte. Saint Thomas ne contesterait pas aux docteurs de Yirnmanence qu'à parler en général, l'homme doit avoir en soi ce qui le fait aboutir, soi. Mais le moyen proposé ici pour unir la matière et la forme morales n'entame pas ce principe. Si l'Évangile peut dire que le Royaume de Dieu est en nous, à plus forte raison doit-on dire : Dieu lui-même est en nous. Unis à lui comme au meilleur de nous — meilleur qui nous dépasse en nous pénétrant — nous sommes nous-mêmes les agents de notre destinée; il est vrai de dire que notre volonté réalise, par Lui, l'ordre des fins, comme il est vrai que le rameau fleurit, bien que ce soit par la sève de l'arbre. Car le rameau est naturellement enté sur l'arbre, et nous aussi, nous sommes naturellement ou surnaturellement entés sur Dieu2. Il s'ensuit que notre autonomie, bien que relative, est parfaitement réelle, et cela, non pas seulement quant à l'achèvement spirituel, qui est vision idéale, mais quant à l'achèvement physique même. Saint Thomas conçoit que la « gloire du corps » sera le résultat immanent de la « gloire de l'âme », laquelle est le résultat immanent de la « charité », principe immédiat du mérite3. Qu'il s'agisse alors du surnaturel, cela ne change rien : nous savons que le surnaturel est une transposition de la nature, dont il épouse de haut toutes les formes : tels deux étages construits sur le môme plan, deux gammes superposées en accords semblables.

Et, précisément, le surnaturel donne à saint Thomas le moyen d'éviter davantage encore l'hétéronomie dont je parlais, et de donner une satisfaction supérieure aux desi-

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