III Contra Gentes, c. xxvi
à condition de rester dans son ordre, c'est-à-dire de rester liée à l'objet qui lui donne sa raison d'existence, il est acquis en même temps que, sous cette même condition, elle est une fin, et que l'exclure non seulement n'est pas vertueux, mais est très formellement un vice. Saint Thomas donne à ce vice un nom spécial : V insensibilité, contraire logique, passablement délaissé d'ailleurs1, de Y intempérance . « Tout ce qui est contraire à l'ordre naturel est vicieux ; or, la nature a attaché la délectation aux opérations nécessaires à la vie humaine ; l'ordre naturel requiert donc que l'homme use de ces délectations dans la mesure nécessaire au bien humain, qu'il s'agisse du bien de l'individu ou de celui de l'espèce2. » Voudrait-on que la morale consistât à nous détacher des conditions générales de la vie? Or, qui dit vie, dit épanouissement dans le bien conquis, et ce que la nature a ainsi établi, il appartient au sujet moral de le reconnaître et d'y consentir comme à l'ordre. Le goût qu'il prend au bien est, en lui, comme un témoignage que le bien se rend à lui-même.
C'est tellement vrai que, remontant l'échelle des biens, et constatant qu'à chaque degré, tel bien ontologique et telle délectation y afférente constituent, recherchés selon l'ordre, un unique bien moral, saint Thomas concède qu'on peut juger de la valeur des actions humaines par les délectations qu'elles recherchent. Celui-là est le moins bon qui recherche les délectations inférieures ; celui-là est le meilleur qui recherche les délectations supérieures3. Et, pour finir, passant à la limite, il en arrive à dire qu'au degré suprême, se rencontre une délectation dont on a le droit de dire : C'est le souverain bien. Non pas qu'on place cette délectation audessus du bien dont elle est la jouissance : en tant qu'elle en dépend, elle lui est inférieure ; mais cette infériorité est tout ontologique. A l'égard du mouvement de l'âme qui