In lli Phys., Ject. v
36 SAINT THOMAS d'aQUIN.
l'être mobile comme tel représente la nature en son dernier fond, l'objectif et le subjectif ne sont pas séparés comme deux choses. Ou si l'on veut, la personne et la chose ne sont pas emmurés chacun en soi. La chose mouvement a besoin de la pensée pour être : elle est donc en partie personne, conscience, sujet, en même temps qu'objet. L'homo additus naturae n'est pas suffisant; il faut que l'homme soit mêlé à la nature, pour que la nature subsiste. Le réel est une synthèse. Le réel est plein d'âme. 11 y a là une donnée que saint Thomas n'a pas poussée à fond. C'est une amorce par où la critique la plus moderne pourra le rejoindre.
B. a. — Le Lieu.
La question du lieu se rattache à celle du mouvement de Ea façon la plus étroite. Qui s'enquerrait du lieu, sans le mouvement selon le lieu? Il en est comme de la matière, dont l'idée ne nous vient qu'au spectacle des transformations dont elle est le siège. Voyant les corps changer de forme, et ce, quant à leur substance même, nous supposons un réceptacle commun des formes. Ainsi, observant que divers corps passent successivement dans le même lieu, nous concevons que le lieu est une réalité distincte de tous les corps de la nature *.
Qu'est-ce donc que le lieu? Ce n'est pas une chose inhérente au corps ou partie du corps : telles sa forme ou sa matière ; car le lieu est manifestement séparable de ce qui s'y trouve, et ces choses-là n'en sont pas séparables. Serait-ce l'espace dimensionnel supposé inclus entre les limites du corps? Beaucoup l'ont cru, acceptant des données imaginatives fort courantes. Mais il y a contre eux une raison péremptoire, c'est qu'un tel espace n'existe pas. A l'intérieur d'un corps, en dehors de ce corps et de ses dimensions propres, il n'y a rien. On pourrait démontrer
l. De Natura loci, init.
cette proposition de bien des manières ; celle-ci suffit : La dimension est un attribut; un attribut ne va pas sans sujet. Qu'est-ce que des dimensions ne tenant à aucun corps, n'étant les dimensions d'aucun corps? Tel serait pourtant le cas, s'il régnait, à travers tout, je ne sais quel réseau dimensionnel sans substance '.
Ces solutions écartées, une seule supposition demeure. Si le lieu n'est ni quelque chose du corps, ni quelque chose au dedans de lui et cadrant avec lui, il reste qu'il soit au dehors, et que ce soit la surface terminale du corps ambiant.
Seulement, définir ainsi le lieu sans addition, ce serait se jeter dans des difficultés insolubles. Il est de la nature du lieu d'être immobile. Tout corps change de place; mais la place, elle, ne change pas. Or la surface du contenant suit le contenant, et ne semble donc pas répondre à ce qu'on demande. Pour résoudre le cas, il faut observer ceci. Soit un bateau dans une^rivière. D'après ce que nous disions, le lieu de ce bateau,. ce serait la surface intérieure de l'eau quile touche. D'autre part, l'eau du fleuve s'écoulant avec le bateau, celui-ci l'utilise partout comme un vase, vase qui se transporte, et qui ne répond donc pas, comme tel, à la nature du lieu immobile. A ce point de vue, ce serait plutôt le lit du fleuve qui serait le lieu du bateau. Seulement, ce n'est pas son lieu immédiat, celui-ci supposant le contact et la coïncidence des surfaces. Il faut donc opérer une synthèse, et dire : Le lieu du bateau, c'est la surface de l'eau qui le touche, mais non pas en tant que cette surface appartient à l'eau qui s'écoule. C'est par rapport à l'ensemble du fleuve immobile, que cette surface se détermine en tant que lieu; et ainsi, bien que matériellement l'eau s'écoule, comme la relation de position qu'entretient la surface désignée à un moment quelconque avec l'ensemble de la rivière demeure la même, le lieu ne change