‹ S. Thomas d'AquinChapitre 28 sur 256 · Ibid., cire, med.; Quodl., VI, art · texte numérisé non relu

Ibid., cire, med.; Quodl., VI, art

Elle consiste en ceci que l'état naturel d'un corps n'est pas seulement d'occuper une place, mais sa place. Et le corps qui est à sa place, c'est celui qui est, mécaniquement et de toute manière, en équilibre stable, en position de se conserver, de garder sa forme, de se développer si telle est sa nature : tel le poisson dans l'eau et le sang dans sa veine.

Le lieu naturel n'est pas seulement logeant, mais bien logeant. Or, ce caractère naît de l'harmonie de chaque être avec son milieu, et cette harmonie résulte elle-même d'une fraternité qui suppose au-dessus d'elle une paternité commune. C'est le ciel, qui est le père de ces conditions, de cette harmonie, et son influence étant simple, elle s'exerce à titre direct sur les éléments, par ceux-ci sur le reste. C'est donc le lieu uni à la vertu du ciel, le lieu à cause de la vertu du ciel qui est le père des éléments, et, pour cela, les conserve et les favorise. C'est parce que la matière proche de la sphère lunaire est désagrégée et échauffée par le mouvement de cette sphère, que le feu s'engendre là, et que, par suite, tout élément igné de la nature y doit trouver sa place naturelle. L'air, l'eau, la terre s'étagent ensuite, combinant le chaud et le froid, le dense et le rare en proportions diverses. Il s'ensuivra que par une disposition de la nature où sa finalité se manifeste, chaque élément tendra à rejoindre le lieu qui le conserve, l'ayant créé; où il trouve son équilibre, sa bonne disposition native, sa forme. De là le mouvement des graves qui se portent d'eux-mêmes au centre, et l'ascension des corps légers, qui remontent à leur lieu d'origine.

Toute cette physique péripatéticienne a vieilli; mais le fond de l'idée relative au lieu est ce qu'elle fut. Rien ne peut l'infirmer au point de vue de la science.

Que si l'on demande quel rapport elle soutient avec nos théories modernes de Y espace, la réponse est simple. Au regard thomiste, l'espace pur n'existe pas ; c'est une notion mathématique où la quantité réelle des corps est abstraite de ses condilions et envisagée seule, de telle sorte que

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l'ensemble des quantités juxtaposées dans le monde ne forme plus qu'un lacis de dimensions où les limites s'effacent ; qui forme un réceptacle commun, lequel, n'ayant de consistance aucune, ni de conditions d'aucun genre, peut se prolonger sans terme et se voir attribuer l'infini. Mais il ne faut pas être dupe de ce jeu. L'espace pur des mathématiciens ou du peuple — beaucoup sont peuple — n'est qu'une imagination utile, ce n'est pas une réalité de la nature.

Toutefois, il est des thomistes pour dire qu'il ne faut pas forcer les divergences. Puisque la surface ambiante n'est définie comme lieu que par sa position, son ordre de situation, ses relations dimensionnelles en un mot, on accorde implicitement que les coordonnées définissant le lieu d'un corps se trouvent indépendantes de tous les flux et reflux de matière qui les traversent. On se dégage donc de cette quantité réelle des corps, de cette quantité accident à laquelle on rattachait le lieu en disant : C'est la surface concave du contenant. De là à l'espace des modernes, il semble n'y avoir qu'une demi-distance.

Mais c'est peut-être une illusion. Car, premièrement, le thomiste s'isole en ce qu'il refuse d'ériger en réalité positive un système de relations. Ensuite, le lieu qu'on voulait définir par le vide, qui pour lui est un non-sens, se définit à ses yeux par la relation de deux réalités, à savoir, d'une part, un contenant suprême ou supposé suprême; d'autre paît, la réalité actuelle ou potentielle d'une surface limite, que le corps en mouvement détermine et utilise quand il y arrive ; qu'il laisse déterminable et utilisable quand il en sort. Enfin, cette conséquence inattendue se révèle que, dans l'hypothèse du lieu-espace, tout corps serait nécessairement dans un lieu, par cela seul qu'il aurait des dimensions applicables à celles du prétendu espace. Si, au contraire, le lieu est la surface du contenant immédiat, définie par sa relation au premier contenant quel qu'il soit, on peut concevoir un corps qui, n'ayant de rela-

tion aucune avec celui-ci, serait simplement en soi, parfaitement autonome, ainsi qu'il faut bien le dire de l'univers lui-même envisagé comme tout. Or, cette donnée se montre utile au théologien thomiste. Le corps glorieux de la survie chrétienne y trouve pour lui l'une de ses conditions '. Le corps eucharistique du Sauveur en réalise encore une semblable. On connaît cette très chère théorie thomiste selon laquelle la quantité, qui communique à la substance matérielle l'extension de ses parties, n'a pourtant point rapport au lieu par elle-même, mais en vertu d'une nouvelle relation qu'on en peut abstraire; dont la puissance de Dieu peut suspendre l'effet. Cette vue systématique, née des spéculations sur l'eucharistie, n'est qu'une accentuation de celle-ci que la substance matérielle n'est pas d'elle-même divisible. Il y a là trois degrés par lesquels le noumène est relié aux phénomènes empiriques : 1° la substance, acte pleinement défini pour l'esprit, mais non encore versé au temps et à l'espace ; 2° l'être quantitatif, substance définie au second degré par extension de parties et relations de position de ces parties l'une à l'égard de l'autre; 3° l'être localisé, c'est-à-dire défini ultérieurement par sa relation et la relation de ses parties avec les autres corps et avec l'ensemble des corps.

On voit combien l'imagination empirique, mère du lieu espace, a peu de prise sur ce système.

B. b. — Le Temps.

Après la question du lieu, celle du temps, qui ne se rattache pas à celle du mouvement d'une façon moins étroite. Le lien est plus intime encore, en ce que le lieu n'a de rapport direct qu'au mobile, alors que le temps se rapporte immédiatement au mouvement même2. Sur cette question comme sur la précédente, saint Thomas adopte la pensée

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