‹ S. Thomas d'AquinChapitre 33 sur 256 · In IV Phys., lect. xvm, n · texte numérisé non relu

In IV Phys., lect. xvm, n

B. c. — Le Temps relatif et le Temps absolu.

Une autre considération s'impose. Le temps est, dit-on, le nombre des états successifs du mouvement; mais de quel mouvement? On en a reconnu de trois sortes : mouvement selon le lieu, mouvement d'accroissement, mouvement qualitatif. De plus, en dehors de la question d'espèce, faudra-t-il supposer que le temps est le nombre de tout mouvement individuel? Alors, il y aurait plusieurs temps; il y en aurait autant que de mouvements, comme dans le premier cas il y en aurait autant d'espèces. Or nous avons le sentiment de l'unité du temps. Si deux choses se passent ensemble et requièrent une journée, nous ne disons pas qu'il se soit passé deux journées, mais une seule. C'est donc que nous prenons une commune mesure ; c'est donc que nous concevons l'unité du temps. Sur quoi cette unité repose-t-elle?

Dans la réponse de saint Thomas perce encore le sentiment de l'absolu qui a dominé l'ancienne physique. De même que le lieu était tout à l'heure rapporté à un lieu premier ou contenant suprême, ainsi le temps va prendre un caractère «absolu de par la conception d'un mouvement premier, mesure des autres.

On pose d'abord qu'entre toutes les espèces de mouvement, le mouvement de translation a le primat, en tant que point de départ et condition générale de toute activité naturelle. On plaide ensuite la cause du mouvement circulaire, le seul qui puisse revêtir les conditions de régularité, d'uniformité, d'indéfectibilité qui conviennent à une norme. On croit voir, dans le mouvement diurne, ce premier mouvement, et l'on dit > Le temps est sans doute, à titre immédiat, le nombre des états successifs d'un mouvement quelconque, puisque chaque mouvement porte en soi son ordre de succession et le nombre concret de parties en quoi l'on dit que le temps consiste ; mais à titre

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absolu, et si l'on parle du temps comme d'une mesure commune, mesure non arbitraire d'ailleurs, mais naturelle, il faudra dire qu'un seul mouvement donne le temps : celui de la sphère céleste1. Et si l'on objectait ce qui a été dit plus haut, à savoir qu'à propos d'un mouvement quelconque nous avons le sentiment du temps, on répondra : « Puisqu'il y a un mouvement premier qui est cause de tous les autres2, il s'ensuit que tout être mobile est mobile à cause de cette activité première. Or, quiconque perçoit un mouvement quel qu'il soit, dans les choses ou dans l'âme ellemême, perçoit l'être mobile, et, par conséquent, à travers lui, le mouvement premier auquel suit le temps. Ainsi, en percevant un mouvement quelconque , on perçoit le temps, bien que le temps ne se rapporte, en son unité, qu'à un mouvement unique, premier, par lequel sont causés et mesurés tous les autres. C'est ainsi que le temps est un3. »

Cette réponse est profonde ; elle manifeste un sentiment de l'unité cosmique et de l'universelle connexion des phénomènes rare au moyen âge. Dans un seul battement d'aile, dans le flux de notre pensée nous sentons tout le ciel; les rythmes emboîtés que nous observons aboutissent à ce grand rythme et y trouvent leur mesure. De là, observait Aristote, l'erreur de ceux qui ont confondu le temps avec la circulation même du ciel4. Le temps n'est pas cette circulation, mais le nombre perçu de ses étapes ; c'est donc le nombre d'un mouvement local, et le temps revêt ainsi l'unité spécifique avec l'unité individuelle.

Il faut bien dire qu'à un point de vue moderne, cette théorie aurait besoin de retouches. D'abord, il est frappant que l'analyse instituée en vue de définir le temps porte exclusivement sur le mouvement local, tout au moins à

1 . In IV Phys., lect. xxm. ; II Sent., dist. II, q. I, art. 1 ; I* pars, q X, art. 6 ; q. LXVI, art. 4, ad 3m.

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