Ibid., lect. xxm, n
titre explicite. On a reconnu pourtant d'autres espèces de changement : il y a donc là une lacune. Saint Thomas, qui la constate chez Aristote, ne la comble point; il essaie de la couvrir en observant que le temps devant être donné finalement par un mouvement local, celui du ciel, c'est sur le mouvement local qu'il convient de faire porter l'analyse. Cette raison n'est pas péremptoire. Même à ce point de vue spécial, il y avait lieu de se demander comment, exactement, le changement qualitatif ou le mouvement de croissance sont ramenés au mouvement local et à ses mesures. Ensuite, la remarque de saint Thomas n'est relative qu'au temps absolu; restent les temps relatifs, qui, en dépit d'évidences prétendues, se trouvent finalement seuls en cause, et dont il eût donc été intéressant de pousser l'étude. On eût ainsi été amené à reconnaître un temps tension, ou temps virtuel, en corrélation avec la quantitas virtualis ou intensio que comporte le système. Les conséquences en pouvaient porter loin au point de vue psychologique. Or il appert que cette voie n'a pas été explorée.
D'autre part, croire au temps absolu est aujourd'hui un acte de foi inexigible. Nous savons ce qu'il en est du ciel empyrée; nous ne pensons plus connaître, bien que la soupçonnant toujours, l'activité première à laquelle seraient suspendues toutes les autres. D'aucuns ont voulu que ce fût la gravitation; si cela était, le temps absolu serait donné non par un mouvement particulier, puisque la gravitation est un fait général, mais par une résultante. Celle-ci étant hors de nos prises, le temps absolu ne serait plus le temps type qu'on recherchait, il serait une donnée théorique sans usage. Il en serait de même dans toute hypothèse du même genre, impliquant unité ou équivalence des forces physiques à base de mouvement local.
Que si l'activité première était qualitative , chose difficile à croire , vu que dans le fonctionnement de la nature tel que nous le connaissons, tout changement de qualité en suppose d'autres où le lieu est en cause, alors,
50 SAINT THOMAS D AQTIN.
le temps absolu serait qualitatif aussi; ce serait un temps tension et non plus un temps extension, ainsi que les temps relatifs que nous prenons actuellement pour mesure.
Enfin, utilisant l'hypothèse de l'évolution cyclique, on pourrait dire que le temps absolu est fourni par le rythme à longue période que marquent la systole et la diastole du monde. Il va de soi que, dans cette supposition, la même inutilité se manifeste à l'égard de la constitution d'un temps type.
Disons tout simplement qu'il faut renoncer à de pareilles prétentions. Le relatif nous enveloppe et nous noie ; rattacher tous les mouvements de l'univers à un mouvement premier et indéfectible est un leurre. « 0 présomptueux! » dirait Pascal. Il faut nous contenter de mesurer le temps ainsi que nous mesurons les longueurs, avec des unités telles quelles, empruntées aux fixités relatives qui avoisinent notre vie, et qui donnent au complexus visible des choses une apparence de régularité immuable, au sein de son flux éternel.