‹ S. Thomas d'AquinChapitre 41 sur 256 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Une question intéressante au premier chef, parce qu'elle donne occasion de pénétrer au plus intime de la cosmologie rhomiste, c'est celle de la contingence. Quelle place attribuer à la contingence dans la nature? Quelle place y tient la nécessité? Peu de problèmes ont autant passionné la pensée humaine; peu divisent au même point les philosophes. La pensée de l'Aquinate est celle-ci :

Nous voyons des effets se produire ou toujours, ou le plus souvent; nous les voyons former un ordre; nous en concluons que leurs causes, premièrement, sont ordonnées à ces effets; deuxièmement, sont liées en gerbe et forment une unité naturelle.

De ce que, pourtant, certains effets échappent aux cadres ainsi constitués; de ce qu'ils se produisent rarement et sans lien avec les finalités apparentes, nous augurons qu'ils sont sans loi, et nous les appelons effets de hasard.

C'est cette notion qu'il s'agit d'approfondir.

Il faut donc remarquer que plus une cause est haute, plus sa causalité s'élend à nombre d'objets pour y imprimer ce en quoi sa causalité consiste. Ainsi, la politique, qui enveloppe l'art militaire, s'étend au bien commun en son ampleur, alors que celui-ci se renferme dans une spécialité stricte. D'autre part, il est clair que l'ordre observé par nous dans les phénomènes tient précisément à cette influence de causes générales qui, s'étendantà plus ou moins de cas, y introduisent l'harmonie : ainsi les mille actions qui interviennent dans la génération d'un homme sont dominées par

58 SAINT THOMAS d'aQUIN.

l'idée vitale, incarnée dans le semen organisateur; ainsi le cycle harmonieux des saisons, où tant de particularités se manifestent, est donné par l'action des astres. Mais il va de soi que l'ordre ainsi introduit s'étend exactement jusqu'où s'étend la causalité dont on parle, puisque c'est d'elle et de ses déterminations qu'il procède.

Cela posé, on peut distribuer les causes en trois ordres. En tête se trouve la Cause transcendante, qui, donnant l'être en tant que tel, ne peut se voir écartée de nul effet et ne peut prêter à nulle contingence. Mais nous savons que cette cause est hors cadre, et que ce n'est pas d'après elle qu'on peut qualifier contingents ou nécessaires les effets que nous révèle la nature1. Au-dessous d'elle, il y a les causes générales, les grands rouages universels compris par le moyen âge sous le mot ciel, d'après les apparences géocentriques. Enfin, tout proche de nous, il y a les causes changeantes et corruptibles qui, sons les cieux mobiles, mais incorruptibles, composent les épisodes du drame dont l'action de ces grands corps donne le thème. Ces causes-là sont particulières, c'est-à-dire déterminées à certains effets, chacune selon son espèce : ainsi l'homme engendre l'homme et la plante la plante.

Si donc nous comparons les événements dont nous sommes témoins à leurs causes immédiates, l'accident y est fréquent et provient de plus d'une source. D'abord, de rencontres entre des causes indépendantes l'une de l'autre, comme si, voyageant de mon côté, un ami de même, nous nous croisons tout à coup sur la route. Ensuite, de la défaillance des agents, qui, par débilité, ne parviennent pas au terme où leur finalité naturelle les pousse. Enfin, de la résistance des matières, dont les dispositions ne permettent pas toujours à l'agent d'aboutir : c'est ce qui a lieu dans la génération des monstres.

Mais si, au lieu d'envisager les causes immédiates , on

Page 1