De Falo, c. i et n
2. Cf. supra, 1. 1, 1. III, ch. il; I1 pars, q. XLVII, art. 1.
62 SAINT THOMAS d'aQUIN.
Cette dernière théorie peut aider à comprendre la position que prend saint Thomas relativement à la contingence. Pour Démocrite, il y a déjà de la finalité dans le monde, à savoir celle qui porte l'un vers l'autre les atomes et les fait réagir selon certaines lois. Sur cette finalité minimum vient se greffer le hasard, c'est-à-dire, ainsi que le définit Aristote, une rencontre accidentelle dans les choses qui se produisent en vue d'une fin. Et la part ainsi faite au hasard est immense, puisque son domaine comprend tout, excepté la géométrie éternelle et l'éternelle mécanique des atomes. Pour saint Thomas, il n'en va plus de même. Il y a des natures; les déterminations de la matière élémentaire sont dominées sinon entièrement, du moins partiellement par ces idées de réalisation que nous appelons formes. Les formes, à leur tour, sont introduites par des agents qui y sont déterminés, parce qu'eux-mêmes obéissent, pour l'agir comme pour l'être, à la domination d'un principe semblable.
De plus, au-dessus de ce monde mouvant, il y a les activités indéfectibles qui le dominent; dont l'influence établit des concours prévus, déterminés et par conséquent stables, entre des séries causales qui, à ne regarder que les causes immédiates, sont indépendantes. Il y a donc toujours, dans les actions de la nature : premièrement, des séries régulières d'activités sous la domination des formes; deuxièmement, des concours de séries attribuables à des activités plus générales, et, par conséquent, non accidentelles. Il y a même, pour le thomisme du moyen âge, une activité toute première qui est celle du premier ciel. Mais ce qu'il n'y a pas, c'est un concours intégral de toutes les influences actives et passives, sous le gouvernement d'une seule qui serait pleinement maîtresse; c'est une activité naturelle unique reliant toutes les séries, y compris celles qu'occasionne non plus Yacte réalisé dans le monde par les formes, mais la puissance qui demeure inépuisée ; qui crée, par conséquent, des fuites par où nulle influence ne sera assurée de ne point voir s'écouler son effort.
Telle est la source de la contingence. Sauf la métaphysique des formes et de leur relation à la matière, on retrouve ici Cournot\ pour qui la contingence résulte aussi de rencontres entre des séries causales indépendantes 2.
Mais pourquoi suppose-t-on qu'il en est ainsi? Car enfin nul ne sait où s'arrêtent les emboîtements des choses, ni les contenances mutuelles de leurs lois, et qu'est-ce qui empêche de croire que tout obéit à une suprême action dont l'ampleur égalerait toute la capacité de la matière, de telle sorte que celle-ci ne pourrait échapper d'aucune part, et ne revêtirait de déterminations que celles qui seraient commandées par elle? Saint Thomas a bien vu l'objection, et il observe, ce que n'avait point fait Aristote, qu'il ne suffit pas, pour assurer la contingence, d'invoquer la possibilité de la matière. « A parler en général, dit-il, celle-ci n'est une raison suffisante de hasard que si l'on ajoute, de la part de la puissance active universelle, qu'elle n'est pas rigoureusement déterminée ad unum. Car si elle était ainsi déterminée, la puissance passive qui lui correspond serait déterminée de même3. »
Pourquoi refuse-t-on de supposer, de ]a part de la nature universelle, une telle détermination? Évidemment, c'est le conceptualisme qui s'y oppose, et, derrière le conceptualisme, plus profond encore que lui, l'optimisme. Il parait évident à saint Thomas comme au Stagyrite que toute liaison de phénomènes n'est pas également naturelle, n'étant pas également objet de raison, n'étant pas également bonne. Ainsi, Y homme-blanc représente une idée de nature; Y homme-musicien représente une combinaison de l'art; mais le blanc-musicien que représente-t-il? Il y a là une liaison qui n'enferme aucune idée, qui ne réalise aucun bien, qui ne dit rien à l'esprit juge du monde. On en con-