In XII Met., et lect.xu
santé du même travail, mais comme l'immense recherche dont les hypothèses modernes ouvrent les perspectives, on restreindrait étrangement le domaine du hasard. Sous l'influence d'une idée directrice immanente qui serait comme l'âme du monde, on verrait celui-ci se développer à la façon d'un organisme en devenir, et nombre de ce que nous appelons accidents rentreraient dans le souple plan ainsi conçu. Un reliquat considérable en demeurerait; car les conditions du travail cosmique seraient toujours affectées dans une mesure par l'irrémédiable indétermination de la matière. Les fonctions secondaires n'y seraient jamais soumises à l'âme commune que selon les liens d'un principat « politique », non « despotique ». Néanmoins, l'unité de composition ainsi réalisée serait autrement riche qu'en l'autre hypothèse, les myriades de siècles étant là pour achever les formes et faire aboutir les réalisations qui, dans une idée de plan plus étroite, paraissaient hors cadre.
Mais cette idée de progrès est étrangère à saint Thomas. Pour lui, comme pour la plupart des Anciens, le monde donne toujours, dans l'ensemble, tout ce qu'il peut donner. Il y a progrès ici-bas pour chaque être, relativement à la perfection de son espèce; mais les espèces sont immuables, parce qu'invariable est leur source immanente. Le même agit toujours de même. L'immutabilité des cieux couvre et enserre le mobile terrestre. Les grandes natures universelles sont fixées en perfection et n'enveloppent de virtualités que celles mêmes qu'elles nous manifestent. Pénélope éternelle, la nature redéfait pour refaire; elle n'est pas cette puissance en marche vers une constitution d'elle-même toujours plus haute, dont la plupart rêvent aujourd'hui Pourquoi d'ailleurs le serait-elle? Le point de vue théologique, qui préoccupe avant tout saint Thomas, ne l'invite pas à dépasser les points de vue antiques. Ce monde est pour lui un chantier d'âmes : Omnia profiter electos. Que ce chantier se perfectionne, ce serait heureux sans doute, et tout, dans son système, s'y prêterait : la flexibilité indéfinie de
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la matière; la richesse inépuisable de l'Agent premier; l'infini de la Fin suprême. Mais cela n'est pas nécessaire; cela ne porterait jamais le monde qu'à un degré de perfection relative qui, à l'égard de l'absolu, serait néant, et comme nulle trace expérimentale ne s'en montre, on s'en tient à l'apparent, qui est la reprise perpétuelle des mêmes phases. L'âme générale de la nature, c'est le ciel. Les moyens du ciel se résument dans des mouvements cycliques à courtes périodes. Il s'ensuit très évidemment que le cortège universel marche en cercle. La fin du monde sera un arrêt arbitraire — arbitraire, dis-je, à ne regarder que la nature physique — et ne sera pas la consécration d'un achèvement, d'une amélioration jugée suffisante. « Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien de nouveau sous le soleil » : ces paroles de l'Ecclésiaste donnent l'impression exacte et puissante de l'univers thomiste.
Dès lors, ce qui est accidentel par rapport à ce cycle restreint est accidentel tout court ; cela ne fait point partie de l'ordre immanent; c'est un déchet qui ne se rachète point par des voies dénature. Il faudra, pour ramener ce déliement partiel à un plan, faire appel à l'unité transcendante du Premier Principe.
Que si nos hypothèses cosmogoniques eussent été connues de l'Aquinate, on peut se demander ce qu'elles lui eussent inspiré ici. Deux voies eussent été ouvertes devant lui. Ou revenir à l'antique opinion qui avait si fort scandalisé Aristote, à savoir que le ciel est l'œuvre du hasard, en ce sens qu'il résulterait de rencontres particulières sans unité propre — j'entends sans unité immanente; car l'unité en Dieu ne peut périr. Ou bien postuler, sans pouvoir se le définir, quelque plus large enveloppement qui ferait des actions nébulaires les servantes d'une idée directrice. Pascal croyait ainsi à des emboîtements d'univers se contenant l'un l'autre, d'une contenance à la fois spatiale et causale.
Sans pousser jusqu'à l'infini, comme l'auteur des Pensées
parait le faire, comme le thomisme l'interdit, on pouvait donner satisfaction à l'esprit intégriste qui travaille tout le moyen âge en émettant quelque supposition de ce genre. C'eût été simplement rejeter dans l'hypothétique le point d'appui que fournissaient à la thèse actuelle les apparences du ciel.
Quoi qu'il en soit, le sens de la thèse en question doit apparaître maintenant avec clarté.
Il ne s'agit pas de nier le déterminisme en tant qu'il est un postulat de la science; il s'agit de le limiter -, en même temps que nous limitons la science.
Il ne s'agit pas non plus de nier le principe de raison suffisante dans sa plus haute conception, mais seulement de l'écarter au sens rationaliste.
Cette affirmation universelle que tout ce qui se passe doit se passer étant donné l'ensemble des conditions du réel, peut parfaitement être maintenue, bien comprise, et en la maintenant, nous éviterons l'arbitraire des commencements absolus à la façon de Renouvier.
Mais il faut se -rendre compte que l'une des conditions dont on parle, à savoir la matière, étant un indéterminé, nulle forme définie ou définissable, nul ensemble de conditions définies ou définissables ne régit l'action selon tout ce qu'elle porte.
Il y a des déficiences, des régressions vers l'activité des formes inférieures, qui sont matière par rapport à celle en qui l'activité considérée trouve sa règle.
Et cela est sans fond, étant donné que ni au point de vue qualitatif, ni au point de vue quantitatif, nous ne croyons à l'atome.
Il s'ensuit manifestement que le contingent comme tel est inaccessible à l'intelligence. Les probabilités y taillent encore une part pour l'esprit; mais le contingent, sous ce rapport, n'est plus le contingent. Car s'il est contingent qu'il pleuve en été, il n'est pas contingent qu'il pleuve en
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été plus qu'au printemps ou à l'automne. Le fréquent, comme fréquent, constitue à sa manière un droit; l'accidentel comme tel n'y prête point, parce que Y ensemble prétendu de ses conditions ne peut pas s'intégrer, un indéterminé s'y introduisant comme élément irréductible.
Ceux qui ont cru possible à une intelligence procédant comme la nôtre, à savoir par abstraction de la matière, d'établir une formule générale du monde telle que tout événement singulier y serait contenu, ceux-là ne savent pas ce que c'est que la matière. Ils se figurent que le singulier est fait avec de l'universel, et que celui-ci, entièrement pénétré, l'épuisé, alors que l'universel abstrayant toujours de quelque chose, et que toute idée, même la mieux précisée, n'étant inévitablement qu'un schéma, il est impossible à jamais, par les moyens de l'homme, défaire entrer dans des lois tout ce que réalise la nature1. « Nous ne savons le tout de rien » : il y a là plus qu'une constatation, il y a un arrêt, parce que le tout qu'il faudrait pénétrer enveloppe l'infini de Impuissance; parce que ce tout n'est même pas un tout, étant un indéterminé au regard de tout pouvoir d'agir ou de connaître.
D'ailleurs, ce que nous disons échapper aux lois, c'està-dire aux cadres de la pensée abstraite, n'en est pas moins contenu sous la loi, étant posé et inéluctablement posé par l'ensemble des conditions du réel. Ce qui résulte de la matière, par opposition à la forme, n'en sort pas moins de la nature. La matière est nature aussi. Qui la maîtriserait par la connaissance tiendrait tout le contingent avec elle, car il saurait de l'action tout, les impedimenta comme le reste 2. Mais ce n'est point dans des lois qu'il connaîtrait tout, ce serait dans une intuition totale, telle que la peuvent avoir les intelligences pures3.