‹ S. Thomas d'AquinChapitre 51 sur 256 · I. In I Teri Hermeneias, lect. XIV · texte numérisé non relu

I. In I Teri Hermeneias, lect. XIV

monde et par laquelle celui-ci est; car cela n'est pas qui n'a pas sa raison intelligible (propria ratio); qui ne se trouve pas défini par l'esprit et pour l'esprit : je dis par, songeant à la pensée créatrice; pour, à cause du reflet que nous en communique, après l'avoir réalisé dans la matière, l'objet de la connaissance humaine. Il suit de là que cela est vrai à un moment donné qui est, pour ce moment-là, défini intelligiblement en soi ou dans ses causes. Si donc, dans la nature, se trouve une source d'indétermination, un arrière-fond que l'intelligibilité universelle n'enveloppe pas, il y aura là un trou noir, une limite à la vérité immanente au monde. On dépasserait donc le vrai en disant d'un futur contingent : Cela sera, parce que cela sera n'aurait de vérité que s'il se rapportait à un acte, c'est-à-dire à une intelligibilité réellement posée ; or le futur contingent sort, par définition, de la puissance, du fond obscur que l'àme du monde ne pénètre pas : il ne peut donc être déclaré vrai, et la vérité qu'il aura plus tard, s'il arrive à l'être, ne saurait faire retour au passé pour sanctionner une affirmation sans fondement d'intelligibilité actuelle.

On a dit plus haut que le contingent comme tel n'a pas de génération : c'est donc qu'il n'a pas d'être. Et comment serait-il, puisque rien n'est ordonné à lui dans la nature; puisqu'il n'a pas de forme propre. Cela est, qui représente une idée de nature; qui voit ses éléments contenus dans ce cadre à la fois idéal et réel que nous appelons la forme, j'entends la forme en son sens le plus général, ne serait-ce qu'une forme d'ordre, fondée sur des relations réelles. Mais ce qui est pure rencontre, sortant du fond indéterminable des choses, cela n'est pas une réalité naturelle ; car premièrement cela n'est pas œuvre de nature, n'étant cherché par rien, et deuxièmement cela n'est pas un, si ce n'est dans l'esprit qui en joint les termes. C'est une liaison qu'on peut former après coup en la disant vraie, car la réalité obtenue s'y prête ; mais celle-ci n'en fournit que les éléments pris à part, et la liaison comme telle est notre

œuvre. Il s'ensuit que l'intelligibilité qu'elle contient ne sort pas du fond de la nature ; qu'elle naît de la relation des faits obtenus, non de la relation intelligible des causes. Il n'y a donc pas régression de vérité, et que cela soit vrai aujourd'hui qu'il pleut, cela ne prouve pas qu'hier il fût vrai de dire déterminément : Il pleuvra 1 .

D'après cela, la théorie du fatum est facile. Le fatum s'entend de trois façons. Ou l'on désigne par là les immuables dispositions de la Providence ; ou l'on entend parler soit d'une cause supérieure, soit d'une connexion de causes qui envelopperait tout ; dans laquelle tout serait donné d'avance. Ou bien enfin, réservant la contingence, on peut appeler fatum la forme d'ordre qui relie d'une façon telle quelle les événements de la nature et de la vie, de par les influences générales qui dominent le monde. Dans ses œuvres magistrales, saint Thomas insiste peu sur ce dernier point de vue ; il ne le mentionne même pas dans les articles de la Somme consacrés • au fatum 2. Dans des œuvres plus libres, dont Fopuscule apocryphe De Fato donne le ton, il accumule des notions dont beaucoup ont plus que vieilli, dont certaines font sourire. L'érudition en est d'ailleurs curieuse et la donnée générale en est claire.

Les influences astrales gouvernent beaucoup de choses ici-bas, même de celles qui paraissent exclusivement fortuites. Qui ne verrait la marée que sur une seule plage, et une seule fois, pourrait croire à un accident banal; qui étudie en grand le phénomène y reconnaît l'action de la lune. Or ce qui se produit là se produit en une foule de choses. Les soi-disant hasards des naissances, des caractères, des sociétés, des fortunes, des passions qui ont pour siège les sens, n'en dépendent pas moins, en beaucoup de cas, que les phénomènes cosmiques. Le tout sera

1. In I Péri Hermenlas, lect. xiv; q. VI, De Malo, art. un, ad 21m; Q. XVI, art. 7, ad 24m, 25">.

Page 1